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« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t'égarer ! » (Nahman de Bratslav)
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mardi 27 octobre 2026

« L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle »

Le Musée Thomas Henry à Cherbourg-en-Cotentin propose l’exposition « L’Ange de la Révolte dans les arts au XIXe siècle. Satan dans les arts au XIXe siècle ».  Une invitation « à redécouvrir la figure du diable, affranchie de son rôle de simple incarnation du mal, pour devenir un symbole de révolte, de liberté et de modernité. À travers une sélection d’œuvres – peintures, sculptures, arts graphiques et livres illustrés – l’exposition propose la première étude monographique de grande ampleur consacrée à la figure de Satan dans les arts européens du XIXe siècle. » 
 
La fabrique des saintes images. Rome-Paris, 1580-1660
Cranach et son temps 

« Tout à coup il se vit pousser d’horribles ailes ; 
Il  se vit devenir monstre, et  que l’ange en lui 
mourait, et  le rebelle en sentit quelque ennui. 
Il   laissa son épaule, autrefois lumineuse, 
Frémir au froid hideux de l’aile membraneuse, 
Et croisant ses deux bras, et relevant son front, 
Ce bandit, comme s’il grandissait sous l’ affront, 
Seul dans ces profondeurs que la ruine encombre,
Regarda fixement la caverne de l’ombre. » 
Victor  Hugo,  La  Fin  de  Satan

« Après l’exposition d’intérêt national Prédictions. Les artistes face à l’avenir (2024), le musée Thomas Henry poursuit son exploration des imaginaires surnaturels avec une exposition inédite consacrée à l’une des métamorphoses les plus spectaculaires du XIXe siècle : l’invention de Satan en anti-héros romantique. »

« Figure fascinante et ambivalente, Satan n’a cessé d’inspirer artistes, écrivains et penseurs tout au long du XIXe siècle. Héritier d’une tradition iconographique pluriséculaire, le diable quitte progressivement les marges de l’imaginaire religieux pour s’imposer comme un véritable protagoniste de la modernité artistique. À l’heure où l’Europe connaît de profonds bouleversements politiques, sociaux et spirituels, la figure de l’ange déchu devient le miroir des interrogations et des aspirations d’une époque en quête de sens et de liberté. »

« L’exposition « L’Ange de la Révolte » invite à explorer la métamorphose de Satan, de monstre terrifiant à anti-héros romantique, symbole de la révolte individuelle et de la transgression des normes établies. À travers une sélection d’œuvres majeures, le parcours met en lumière la richesse des interprétations artistiques et littéraires du mythe satanique, depuis les premières représentations médiévales jusqu’aux visions tourmentées des artistes symbolistes. »

« En croisant les regards de la peinture, de la sculpture, et de la littérature, cette exposition propose une lecture renouvelée de la figure du diable : tour à tour tentateur, rebelle, mélancolique ou incarnation des angoisses modernes, Satan s’impose comme un reflet des tensions et des aspirations qui traversent le XIXe siècle. Il devient, sous le pinceau et la plume des créateurs, le porte-voix d’une humanité en quête d’absolu, de liberté et de sens. »

« Longtemps représenté comme une créature terrifiante destinée à édifier et effrayer le fidèle, Satan connaît, à la fin du XVIIIe siècle, une profonde métamorphose. Sous l’influence des bouleversements philosophiques, scientifiques et politiques des Lumières, le surnaturel se détache progressivement des croyances religieuses pour investir le champ du mythe, de la littérature et de l’art.» 

« Inspirés par le Paradis perdu de John Milton, puis par Goethe, Victor Hugo ou Charles Baudelaire, les artistes romantiques et symbolistes s’attachent à la figure de Satan : un diable solitaire, méditatif et sublime, incarnation de la chute, de la mélancolie moderne et de la rébellion contre les dogmes établis. »

« Figure majeure de l’imaginaire romantique, Satan devient au XIXe siècle le symbole de la transgression, de la liberté individuelle et de la contestation de toutes les formes d’autorité – politique, religieuse ou morale. À l’heure des révolutions et des mutations sociales, les artistes projettent dans ce personnage les tensions de la modernité et l’image même de l’artiste révolté. »

« De la sculpture mélancolique de Jean-Jacques Feuchère à l’ange déchu chez Alexandre Cabanel, en passant par les visions provocantes et subversives de Félicien Rops, l’exposition met en lumière la richesse et l’ambiguïté d’un mythe réinventé, oscillant entre grandeur tragique, quête de sens et introspection.»

« Organisée en quatre sections, l’exposition présente : 
- un éclairage introductif sur l’iconographie du diable du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle, 
- l’émergence romantique de l’ange déchu, 
- Satan comme figure de la révolte politique et sociale, 
- son intériorisation symboliste à la fin du siècle, où le démon devient métaphore des angoisses et des désirs enfouis de l’homme moderne.»

Une exposition de référence 
« S’appuyant sur une bibliographie récente et une approche croisant histoire de l’art, littérature et histoire des idées, L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle révèle comment le diable, libéré de sa fonction religieuse, s’impose comme l’un des grands mythes fondateurs de la modernité artistique.»

Le commissariat est assuré par Louise Hallet, conservateur en chef, directrice des musées et du patrimoine Cherbourg-en-Cotentin, et Paul Guermond, attaché de conservation des musées de Cherbourg-en-Cotentin.

Sous la direction de Louise Hallet et Paul Guermond, avec les contributions d’Adeline Arénas, Maria Aivalioti, Julie Brunel, Magali Briat-Philippe, Véronique Carpiaux, Amélie de Chaisemartin, Gilles Soubigou, Suzanne Dumoulin, le catalogue de l’exposition L’Ange de la révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle. est copublié par les éditions Invenit et le musée Thomas Henry. 

Parcours de l’exposition 

« Si le sujet a été partiellement évoqué dans plusieurs expositions récentes - L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst (musée d’Orsay, 2013), Inferno (Scuderie del Quirinale, Rome, 2021) ou Mondes souterrains : 20 000 lieues sous la terre (Louvre-Lens, 2024) - il n’avait encore jamais fait l’objet d’une étude monographique d’ensemble, articulant de manière systématique sources littéraires, contextes intellectuels et mutations iconographiques sur une période longue. » 

« Le parcours propose ainsi une traversée de l’art européen des années 1780 au début du XXe siècle, en montrant comment le diable, longtemps figure théologique codifiée et destinée à édifier le fidèle, devient progressivement un personnage fictionnel, puis un symbole culturel : tantôt tentateur mondain, tantôt ange déchu d’une beauté sublime, tantôt incarnation de la révolte politique ou de la mélancolie moderne, jusqu’à s’intérioriser en « démon intérieur » au tournant fin-de-siècle. » 

Prologue — Du diable théologique au diable iconographique (VIe – XVIIIe siècle) 
« Le parcours s’ouvre par un précis visuel permettant d’identifier les attributs et scénarios majeurs de la figure diabolique avant le XIXe siècle. L’objectif est d’offrir au visiteur des repères immédiats : les sources chrétiennes, qui donnent au diable un rôle central comme Tentateur et Ennemi du Christ, et comme acteur eschatologique de l’Apocalypse ; 
- la naissance des premières images (dès le VIe siècle), nourries de l’imaginaire apocalyptique et d’emprunts au dieu Pan (cornes, sabots), dans une fonction clairement didactique et terrifiante ; 
- la multiplication des représentations à partir du XIIIe siècle, où le diable peut apparaître comme un souverain infernal, miroir des préoccupations occidentales liées à la souveraineté et au pouvoir ; 
- enfin, la fixation de grands thèmes iconographiques (Chute des anges rebelles, Jugement dernier, saint Michel terrassant le dragon, Tentation du Christ), tandis qu’une lente humanisation du personnage s’amorce dès la Renaissance, en parallèle de sa sécularisation. » 

« Ce prologue est essentiel : il mesure l’écart entre un Satan traditionnel, souvent animalisé et entouré d’une foule de damnés, et la rupture spectaculaire opérée à la fin du XVIIIe siècle, lorsque Satan devient un sujet autonome, isolé, psychologisé, bientôt fascinant. » 

La bascule des Lumières : du dogme au mythe, du diable au symbole (fin XVIIIe siècle) 
« La première section met en lumière la métamorphose décisive qui s’opère à la fin du XVIIIe siècle. Sous l’effet des Lumières, mouvements philosophiques, scientifiques et théologiques, le surnaturel recule : la croyance au merveilleux décline et l’existence du diable devient plus incertaine dans l’imaginaire collectif. » 

« C’est précisément dans ce moment de retrait du sacré que Satan change de nature : selon la formule de l’historien Robert Muchembled (Histoire du diable, 2000), il « quitte le terrain des pratiques sociales pour se réfugier dans le monde des mythes et des symboles ». Libéré de sa fonction religieuse, le diable devient un motif littéraire et artistique, disponible pour exprimer les tensions modernes : orgueil, chute, désir, doutes, fascination pour l’interdit. » 

« Au coeur de cette bascule, l’exposition isole une figure appelée à dominer le siècle : Satan en ange déchu, banni du Paradis pour sa désobéissance, tel que la tradition l’a notamment nourri d’Isaïe (14, 12-15). Cette image, qui associe grandeur, tragédie et perte, ouvre la voie à la construction d’un Satan anti-héroïque plutôt que monstrueux. » 

I — Le Tentateur gothique : frisson, interdits et invention de Méphistophélès (fin XVIIIe – années 1830) 
« La première section explore une voie majeure de la modernité satanique : celle du roman noir anglais, puis de sa réception française. À la fin du XVIIIe siècle, la littérature gothique s’empare du thème du diable, notamment avec Le Moine (1796) de Matthew Gregory Lewis, et installe durablement l’idée d’un Satan à la beauté perverse, séduisante autant qu’inquiétante. Ces récits alimentent un goût nouveau pour le fantastique, le trouble et l’interdit, bientôt relayé par une sociabilité mondaine du frisson. » 

« Mais le tournant déterminant, en France, est la réception de Goethe : la traduction de Faust par Albert Stapfer (1823) engendre un premier corpus ample et structuré d’images du diable humanisé, sous les traits de Méphistophélès. L’exposition suit la façon dont la figure s’incarne dans l’imaginaire visuel romantique, particulièrement à travers : les lithographies d’Eugène Delacroix (1826–1828), chef-d'œuvre de l’illustration moderne ; les peintures d’Ary Scheffer et d’autres variations contemporaines sur le mythe faustien. » 

« Méphistophélès s’y fixe en dandy romantique : front proéminent, barbe en pointe, silhouette nerveuse, regard acéré. Le parcours montre aussi comment ce type physique déborde le champ des beaux-arts : la presse et la caricature s’en emparent, représentant volontiers les Romantiques sous des traits méphistophéliques. » 

« Satan devient alors un miroir de l’artiste moderne, « maudit », spleenétique, en marge des normes. » 

II — L’Ange déchu : Milton, le sublime et la beauté du mal (fin XVIIIe – milieu XIXe siècle) 
« En parallèle du tentateur mondain, le parcours déploie un second grand modèle, né plus tôt dans le monde britannique : Satan tel que Milton le réinvente dans Le Paradis Perdu (1667). Le poème, redécouvert à la fin du XVIIIe siècle, donne au diable une voix et une épaisseur inédites : orgueilleux et rebelle, mais aussi magnifique, audacieux et tragique. » 

« Cette section met en avant le rôle des artistes qui illustrent Milton et forgent une iconographie nouvelle : William Blake, James Barry, John Martin, puis, plus tard, Gustave Doré. Le parcours insiste sur la manière dont l’image de Satan s’articule à deux cadres esthétiques majeurs : 
- la théorie du sublime d’Edmund Burke (1757), où la terreur devient source d’intensité esthétique ; 
- l’idéal de beauté classique (Winckelmann), qui nourrit la représentation d’un corps héroïque, musclé, désirable, mais traversé par une tension intérieure (crispation, gestes retenus, violence contenue). » 

« Une scène cristallise particulièrement cette réinvention : Satan en Enfer ralliant les anges rebelles. Le diable y perd ses attributs bestiaux ; il s’isole, devient personnage central, héroïsé, et incarne déjà une figure de l’homme (et de l’artiste) moderne : énergique, révolté, mélancolique. » 

III — L’esprit de révolte : Satan politique, mélancolie moderne et utopies (1830–1890)
« La troisième grande séquence du parcours montre comment, en France, l’anti-héros miltonien acquiert une centralité politique. Nourrie par la traduction du Paradis Perdu par Chateaubriand (1836), mais surtout par l’histoire nationale (Révolution de 1789, cycles insurrectionnels, affrontements contre les tyrannies en Europe à partir de 1830), la révolte de Satan contre un Dieu autocrate devient un puissant réservoir d’images pour penser la contestation des autorités, des dogmes et de la morale bourgeoise. »

« Le visiteur rencontre ici un Satan qui incarne :
- la revendication des libertés individuelles ;
- la critique des contraintes sociales ;
- une mélancolie moderne faite d’élan brisé, de grandeur déchue, d’échec et de solitude. »

« L’exposition met notamment en avant le bronze de Jean-Jacques Feuchère (1833) : Satan recroquevillé sous de vastes ailes de chauve-souris, dans une posture de Mélancolie (menton appuyé sur la main), où la musculature contractée traduit une violence intérieure. Cette image marque une étape clé : Satan devient une figure existentielle et psychologique autant que symbolique. »

« Le parcours montre ensuite la fixation durable du type iconographique de Satan dominateur et tourmenté par Gustave Doré (édition illustrée du Paradis Perdu, 1866), et fait dialoguer ces images avec l’idéal baudelairien d’une beauté virile associée au mal : « le plus parfait type de Beauté virile est Satan, à la manière de Milton » (Fusées, 1867). Dans cette logique, la beauté cesse d’être exclusivement un attribut divin : elle devient un attribut du Diable. »

« Point culminant de cette section : Victor Hugo et La Fin de Satan (commencé à Jersey pendant l’exil, publié en 1886). Le Satan hugolien, promis à une forme de rédemption, s’insère dans l’utopie du Printemps des peuples et de 1848 : la révolte devient promesse de liberté et de salut collectif. Le texte inspire des images majeures (Jean-Paul Laurens, Georges Rochegrosse, puis Émile Bernard), qui donnent au démon romantique une dimension tragique et visionnaire. »

IV — Fin de siècle : le « démon intérieur », l’occulte et la tentation sans figure (années 1880 – début XXe siècle) 
« La dernière section explore une transformation décisive : à mesure que la société se sécularise, Satan ne disparaît pas immédiatement, il se déplace. Une part des élites intellectuelles et artistiques, confrontée à un vide spirituel, se tourne vers le mystère, l’hermétisme, l’irrationnel. La mode de l’ésotérisme (Stanislas de Guaita, Édouard Schuré, Papus) irrigue les milieux littéraires (Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Mallarmé) et nourrit une iconographie démoniaque renouvelée. »

« Dans cette phase, le diable n’est plus seulement une entité autonome : il devient la métaphore des angoisses de la modernité, l’accès à des connaissances cachées, mais surtout le signe d’une intériorisation du mal. Le parcours met en évidence l’écho de ces thèmes avec les premiers intérêts pour l’inconscient et l’émergence de la psychanalyse à la fin du XIXe siècle. » 

« L’exposition s’incarne alors fortement dans le symbolisme belge, en particulier chez Félicien Rops (et, plus ponctuellement, James Ensor). Avec Les Sataniques (1882–1883), Rops déploie une imagerie de la messe noire et de la possession. Dans cette oeuvre, Satan est intimement lié au désir, à la sexualité et au sacrilège, dans une volonté explicite de provocation antibourgeoise et anticléricale, et dans une équation frappante entre beauté et mal. » 

« Le parcours s’achève sur une idée clé : lorsque le diable s’intériorise, il peut devenir invisible. L’exemple de Tentation dans le désert (1898) de Briton Rivière est, à cet égard, emblématique : le diable n’y est plus représenté ; seule demeure la lutte intérieure, signe que la tentation n’est plus une force extérieure, mais une part de l’homme lui-même. » 

Épilogue — Un miroir de l’artiste et des libertés modernes 
« En filigrane, tout le parcours souligne un paradoxe structurant : si le grand public reste souvent attaché à une image traditionnelle du diable, Satan devient au XIXe siècle, pour de nombreux artistes et écrivains, le lieu privilégié où se concentrent désirs de liberté, refus des contraintes, critique des croyances conservatrices, et réflexion sur le rôle de l’art dans la société. En se détachant des récits strictement religieux et en investissant la peinture de genre, l’illustration littéraire et les arts graphiques, le diable devient une figure extraordinairement plastique : non plus seulement le monstre à repousser, mais l’anti-héros à contempler, parfois à admirer et, souvent, une projection de l’artiste moderne, rebelle et inquiet. »

Six questions aux commissaires de l’exposition

Louise Hallet (LH), conservateur en chef, Directrice des musées et du patrimoine Cherbourg-en-Cotentin

Paul Guermond (PG), attaché de conservation des musées de Cherbourg-en-Cotentin

« 1. Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer une exposition à la figure de Satan dans les arts au XIXe siècle ?
LH — Le projet est parti d’un double constat : d’une part, nos collections du XIXe siècle, très ancrées dans une tradition « beaux-arts » et dans l’iconographie narrative, se prêtent particulièrement à ce type de sujet ; d’autre part, une oeuvre du musée a été un véritable déclencheur.
Nous conservons en effet un petit bronze romantique de Jean-Jacques Feuchère, inspiré du Paradis perdu, qui représente un Satan beau, pensif, presque mélancolique. Cette figure de « diable méditatif » suscite beaucoup de réactions et de questions chez les visiteurs, notamment les plus jeunes, parce qu’elle fait écho à des imaginaires contemporains et, surtout, parce qu’elle renverse l’attente : pourquoi le diable n’est-il pas monstrueux ? Comment en vient-on à le représenter comme une figure séduisante ?
Ce questionnement a servi de point de départ à l’exposition, en mettant en lumière un moment charnière du XIXe siècle : le passage d’un Satan conçu pour effrayer et moraliser à une figure complexe, attirante, parfois même fascinante. Enfin, nos recherches ont confirmé un manque : aucune grande exposition n’avait encore réellement abordé ce thème de façon monographique, ce qui a conforté l’intérêt et la nécessité du projet. 

2. Selon vous, quelles sont les oeuvres incontournables ou vos coups de coeur parmi celles présentées dans l’exposition et pourquoi ? 
LH —
Parmi les oeuvres incontournables, L’Ange déchu d’Alexandre Cabanel occupe une place centrale. Réalisé à l’origine comme un exercice académique destiné à démontrer la virtuosité de l’artiste, notamment dans le rendu de l’anatomie, le tableau dépasse largement la démonstration technique : Cabanel y donne un souffle nouveau à l’exercice en choisissant le sujet puissant de Satan après la Chute, inspiré du Paradis perdu de Milton. 
On y voit un ange encore doté de ses ailes, mais désormais précipité au sol, exclu du monde divin. Le corps est beau, mais traversé de tensions : l’effort, la douleur et la révolte s’expriment dans la posture, comme si la chair rendait visibles les tourments de l’âme. Le visage, en partie dissimulé dans le bras, ajoute une dimension de souffrance contenue, presque intime, tandis qu’au second plan les anges restés au ciel rappellent la séparation irréversible entre l’ordre divin et celui du déchu. 
Par son grand format, son intensité dramatique et cette ambivalence entre séduction et punition, l’oeuvre marque durablement le regard. 
Enfin, c’est aussi une image qui a acquis une véritable fortune contemporaine : devenue une icône du musée Fabre, elle circule beaucoup sur les réseaux sociaux et inspire même des tatouages. Cette résonance actuelle dit quelque chose de très fort : la figure du Satan beau, mélancolique et fascinant continue de nourrir nos imaginaires, et c’est précisément l’un des fils rouges de l’exposition. 
PG— On peut aussi citer Benoît Hermogaste Molin (musée des Beaux-Arts de Chambéry), oeuvre rare et marquante par son sujet : Judas aux enfers, embrassé en retour par le diable. L’intérêt tient au décalage entre une figure démoniaque encore « traditionnelle » (cornes, griffes) et la dimension psychologique de la scène : le regard absent, presque méditatif, suggère une culpabilité intériorisée, comme si le démon était aussi en Judas. Une peinture qui montre combien, au XIXe siècle, la figure du diable devient plastique, complexe et profondément moderne.

3. Comment avez-vous sélectionné les oeuvres exposées et quelles ont été les principaux défis rencontrés lors de la pré¬paration de cette exposition ? 
LH - PG — La sélection des oeuvres s’est construite à partir d’un important travail de recherche bibliographique sur la figure de Satan au XIXe siècle, qui a rapidement fait émerger un parcours chronologique et thématique assez net : des remises en cause religieuses héritées des Lumières à l’essor du diable comme personnage littéraire (d’abord en Angleterre puis en France), puis au Satan « rebelle » du romantisme, avant une fin de siècle marquée par la provocation, l’érotisation et, enfin, l’intériorisation du mal, jusqu’à la quasi-disparition du diable au profit d’une lecture psychologique. 
À partir de cette trame, nous avons identifié des oeuvres conservées dans des musées français et étrangers, en veillant à donner une place centrale à la littérature et à l’illustration (Milton, Faust, Hugo), puisque cette mutation iconographique passe d’abord par le texte et l’image imprimée, et pas uniquement par la peinture de chevalet. 
Les principaux défis ont été : 
• Rendre “visible” l’illustration, souvent en petits formats : le choix a été de s’appuyer sur des ensembles majeurs (comme les illustrations de Faust par Delacroix) et de rythmer le parcours par des oeuvres monumentales pour créer des respirations et des ruptures d’accrochage. 
• Les contraintes de conservation des arts graphiques : l’exposition durant plus de quatre mois, il a fallu organiser un roulement d’estampes et de dessins (autres tirages, oeuvres proches), pour respecter les durées d’exposition à la lumière. 
• Les prêts internationaux, notamment pour les illustrateurs anglais du Paradis perdu (Blake, Füssli), majoritairement conservés au Royaume-Uni, avec des enjeux logistiques et de négociation plus lourds. 
• La diversité des techniques : intégrer aux côtés des beaux-arts des pièces d’arts décoratifs (reliure, objets, etc.) afin de montrer à quel point le motif satanique circule dans tout le champ artistique du XIXe siècle. 

4. En quoi la figure de Satan telle qu’elle est représentée au XIXe siècle, fait elle écho à des questionnements contemporains ? Et quelle résonance y a-t-il entre ces représentations de Satan au XIXe siècle et l’engouement contemporain pour cette figure ?
LH — Au XIXe siècle, Satan fait écho à des questionnements très contemporains parce qu’il cesse progressivement d’être un simple « repoussoir » religieux : il devient une figure ambivalente, à la fois rebelle, séduisante et troublante. L’exposition montre notamment comment, au fil du siècle, on passe d’un diable clairement identifiable à une forme de démon intériorisé : le mal n’est plus seulement une force extérieure, il devient psychologique, lié au désir, à la culpabilité, à la transgression. 
Cette évolution explique qu’aujourd’hui encore, on s’intéresse moins à « Satan-personnage » qu’à une esthétique du mal et à ce qu’elle révèle de nous.
Cette filiation est perceptible jusque dans l’art contemporain : l’exposition La Beauté du diable (FRAC Franche-Comté, Besançon, 2022–2023) a bien montré que la référence au diable subsiste, même si elle est souvent moins littérale qu’au XIXe siècle. Le démon apparaît alors davantage comme un symbole culturel, une manière d’interroger l’attrait du sombre, la tentation, le « fruit défendu » dans un contexte de déchristianisation, où la figure du diable a perdu une part de sa fonction strictement doctrinale.
La pop culture prolonge aussi cette fascination, par exemple dans certains imaginaires visuels du métal (pochettes d’albums, iconographies inspirées de modèles du XIXe siècle), qui réactivent une figure tantôt athlétique et héroïsée, tantôt plus monstrueuse, preuve que ces images restent opérantes et immédiatement lisibles.
PG — Enfin, ces représentations résonnent avec des débats actuels sur le corps et les genres. D’un côté, le Satan du XIXe siècle est souvent un corps masculin idéalisé, puissant, en tension, ce qui fait écho à des réflexions portées par des manifestations comme Masculin/Masculin au musée d’Orsay (2013), autour de la fabrique des modèles de virilité et de leurs ambiguïtés. De l’autre, la fin du siècle développe aussi un versant où le diabolique se déplace vers la femme fatale (notamment chez Félicien Rops), associant transgression, érotisme et danger : une autre forme de « satanisation » qui continue d’ alimenter nos imaginaires contemporains.

5. L’exposition met en lumière la diversité des approches artistiques autour du mythe satanique. Y a-t-il une oeuvre ou un artiste qui selon vous reflète particulièrement bien cette diversité ? 
LH — Il est difficile de désigner un seul artiste qui résumerait toute la diversité des approches, mais Félicien Rops est sans doute celui qui explore le plus intensément le thème satanique dans l’exposition. Artiste symboliste belge de la fin du XIXe siècle, il s’empare du diable à un moment où la société moderne, rationnelle et urbanisée relègue le sacré : les symbolistes réintroduisent alors le rêve, l’idéal et l’occulte. 
Chez Rops, Satan devient une figure sulfureuse et érotisée, intimement liée à la luxure. Sa série Les Sataniques (1888), avec ses scènes de messe noire et de possession, associe provocation antibourgeoise, sensualité et précision anatomique. Il incarne ainsi un fil conducteur de l’exposition : au XIXe siècle, la beauté glisse du côté du divin vers celui du diable. Enfin, son travail se distingue par son jeu constant avec les références à l’histoire de l’art, qu’il détourne pour nourrir une iconographie profondément moderne. 

6. Que souhaitez-vous que les visiteurs retiennent ou ressentent en parcourant l'exposition ? 
LH — Je souhaiterais d’abord que les visiteurs éprouvent un véritable plaisir esthétique, grâce à la richesse et à la variété des oeuvres présentées (peintures de grand format, arts décoratifs, illustrations). 
J’aimerais aussi qu’ils retiennent que Satan devient, au XIXe siècle, un personnage de fiction et de littérature beaucoup plus complexe qu’un simple symbole de terreur. Les artistes y projettent des valeurs profondément humaines : le doute, la révolte, la chute, l’échec qui le rendent paradoxalement proche et ambivalent. 
Enfin, l’exposition vise à faire sentir l’extraordinaire plasticité de son iconographie : loin du seul diable cornu et animalisé, la figure se métamorphose en ange déchu d’une grande beauté, en tentateur lié à la sensualité, ou même en double de l’artiste (jusqu’à la caricature). Cette diversité montre combien le mythe satanique devient, au XIXe siècle, un terrain d’expérimentation et de renouvellement artistique. » 

Prêteurs de l’exposition

« Grâce à une dynamique de prêts exceptionnelle, le musée Thomas Henry a réuni pour cette exposition un ensemble d’oeuvres issu de grandes collections françaises et étrangères, témoignant de l’ampleur et de la diversité des partenariats mobilisés. 

Amiens, musée de Picardie 
Anvers, The Phoebus Foundation 
Bordeaux, musée des Beaux-Arts 
Bourg-en-Bresse, musée du monastère royal de Brou 
Carpentras, Inguimbertine 
Chambéry, musée des Beaux-Arts 
Gand, musée des Beaux- Arts 
Gouda Museum 
Gravelines, musée de l’Estampe originale 
Compton, Watts Gallery 
Langres, musée d’art et d’histoire 
Le Mans, musée de Tessé 
Londres, Guildhall Art Gallery 
Londres, Royal Academy of Arts 
Lyon, musée des Beaux- Arts 
Maisons de Victor Hugo / Paris-Guernesey 
Montpellier, musée Fabre 
Namur, musée Félicien Rops 
Etat belge, collection de la Fédération Wallonie- Bruxelles 
Paris, Centre national des Arts Plastiques 
Paris, musée d’Orsay 
Paris, musée du Louvre (départements : Arts graphiques, Objets d’art, Peintures, Sculptures) 
Paris, musée Gustave Moreau 
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris 
Poitiers, musée Sainte- Croix 
Rouen, musée des Beaux- Arts 
Rouen, musée Flaubert et d’histoire de la médecine 
Saint-Quentin, musée des Beaux-arts Antoine Lécuyer 
Strasbourg, Cabinet des dessins et des estampes 
Strasbourg, MAMCS (Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg) 
Toulouse, musée des Augustins »

Le musée Thomas Henry

Une collection européenne exceptionnelle, de la Renaissance au XIXe siècle 
« En poussant la porte du musée Thomas Henry, vous serez surpris de découvrir une exceptionnelle collection d’art européen, qui s’étend sur plus de cinq siècles, de la Renaissance au XIXe siècle. Fra Angelico, Filippino Lippi, Jacob Jordaens, Nicolas Poussin, Jean-Siméon Chardin, Jacques-Louis David, Jean-François Millet, Paul Signac… autant de grands maîtres qui escortent le visiteur dans une promenade singulière à travers l’art européen. Plus de 300 oeuvres d’art sont présentées au public, à travers un parcours de 1.250 m2. » 

Thomas Henry (1766-1836), à l’origine du musée 
« Le musée doit son remarquable ensemble de peintures et de sculptures à un homme, Thomas Henry (1766-1836). Né à Cherbourg, Thomas Henry fut l’un des plus grands marchands d’art parisien du début du XIXe siècle. Entre 1831 et 1835, il donne 164 peintures et sculptures à sa ville natale, afin d’y « allumer le flambeau des arts ». Cette donation constitue le fonds premier du musée. »

Jean-François Millet : une collection de référence 
« Le musée conserve également la deuxième collection publique d’oeuvres de Jean-François Millet en France, après le musée d’Orsay. En effet, Jean-François Millet est né en 1814 à une vingtaine de kilomètres de Cherbourg, et a connu sa première formation artistique en arpentant les salles du musée Thomas Henry. La collection regroupe des oeuvres de jeunesse et notamment un bel ensemble de portraits, où le jeune Millet représente ses proches. »

Une programmation d’expositions temporaires riche, et une Biennale de bande dessinée 
« Le musée Thomas Henry propose une programmation annuelle d’expositions temporaires dynamique et variée : archéologie, beaux-arts, et organise depuis 2002 la Biennale du 9e art, exposition monographique consacrée à un grand nom de la bande dessinée, et conçue avec lui (Enki Bilal, Schuiten et Peeters, Moebius, Jacques Tardi, Nicolas de Crécy, etc.). » 

Cherbourg-en-Cotentin : ville aux multiples facettes 

« Avec une population de 80 000 habitants, Cherbourg-en-Cotentin se positionne comme la quatrième ville la plus peuplée de Normandie. Nichée le long des côtes de la Manche, au coeur de la plus grande rade artificielle d'Europe, elle s’étend sur plus de 15 kilomètres de littoral. Son emplacement privilégié constitue un atout majeur, tant pour le tourisme, avec ses plages et l’accueil de nombreux navires de croisière, que pour le commerce et l’activité économique, soutenus par la pêche et ses industries navales renommées. Côté terre, la ville n’est pas en reste : parcs, jardins et sentiers de randonnée offrent des paysages remarquables aux visiteurs. Son climat océanique tempéré, doux mais humide et venté, a favorisé l’acclimatation de nombreuses essences exotiques introduites par les marins au fil des siècles, dont les palmiers devenus emblématiques de la ville. Forte d’un riche patrimoine et d’une histoire remarquable, Cherbourg-en-Cotentin possède de nombreux monuments emblématiques, parmi lesquels son célèbre théâtre à l’Italienne et sa gare transatlantique, élue monument préféré des Français en 2022, aujourd’hui siège de la Cité de la Mer. 
Autant de raisons de prolonger son séjour après l’exposition, seul, en couple, en famille ou entre amis et de prendre le temps de découvrir Cherbourg-en- Cotentin… 
Une destination tournée vers la mer 
Port transmanche historique accueillant près de 600 000 passagers par an et principal point d’accès maritime français vers l’Irlande, Cherbourg-en- Cotentin abrite également la plus grande marina de la façade Manche : Port Chantereyne. Inauguré en 1975, ce port de plaisance a connu un développement majeur, s’affirmant aujourd’hui comme l’une des places incontournables du nautisme en France, le plus grand port de plaisance de la Manche et l’un des principaux ports d’escale au niveau national. Protégé par la plus vaste rade artificielle d’Europe et idéalement situé au carrefour de la mer du Nord et de l’océan Atlantique, Port Chantereyne accueille régulièrement de grandes courses internationales à la voile, telles que la Rolex Fastnet Race ou la Drheam-Cup / Grand Prix de France de course au large. Cette dernière, épreuve qualificative pour la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, célébrera ses 10 ans à Cherbourg-en- Cotentin du 9 au 12 juillet. Le village officiel, installé à la Plage Verte, proposera quatre jours d’animations gratuites à terre et sur l’eau, avant le départ de la course le 12 juillet en direction de Lorient.
Une cité au coeur de la culture
Vous l’aurez compris, la culture tient une place centrale à Cherbourg-en-Cotentin. Troisième pôle culturel de Normandie, la ville dispose d’équipements d’envergure allant de la scène nationale, Le Trident, sans oublier le pôle national des arts du cirque, La Brèche et le Point du Jour, centre d’art consacré à la photographie. Le musée Thomas Henry, troisième musée des beaux-arts de la région, n’est pas le seul lieu phare de la vie culturelle locale. Chaque été, le domaine des Ravalet, classé Monument Historique depuis 1996, accueille également une exposition dans son château Renaissance. 
Pour l’été 2026, ce sont les collections du Musée International des Arts Modestes (MIAM) de Sète qui seront mises en avant dans le cadre d’une collaboration inédite. Ses collections rassemblent aussi bien des oeuvres d’artistes internationaux que des milliers d’objets manufacturés ou artisanaux, emblématiques des arts modestes. Figurines, peintures amateures, objets populaires ou imageries du quotidien composent cet univers foisonnant, en perpétuelle réinvention. Rendez-vous du 6 juin au 20 septembre 2026 pour découvrir cette exposition jubilatoire qui célèbre toutes les formes d’art d’aujourd’hui, au profit des publics les plus larges. Cette exposition coïncidera avec la sortie du catalogue dédié aux collections du MIAM. 

Un parcours extraordinaire 
La mer, la botanique, la culture et l’histoire constituent les fondements de l’identité de Cherbourg-en- Cotentin. Pour les mettre en valeur, la Ville vous propose, à travers son « Parcours extraordinaire », de découvrir le centre-ville sous un angle inédit. Conçu comme une balade d’environ deux heures, ce circuit patrimonial relie le centre historique aux espaces maritimes. Guidés par un marquage au sol en forme de petits triangles, les visiteurs pourront s’arrêter devant des totems informatifs, qui dévoilent à la fois les lieux emblématiques et des recoins plus secrets de la ville. Des contenus enrichis – QR codes, résumés en anglais, modules adaptés aux enfants – permettent d’approfondir et de personnaliser l’expérience de visite. 

Un territoire où ville et nature s’harmonisent 
La ville a une vraie tradition botanique qui remonte au XIXe siècle et dispose aujourd’hui d’un patrimoine végétal remarquable : 505 hectares d’espaces verts, près de 36 000 arbres dont plus de 1 000 palmiers, 300 hectares d’espaces naturels... Parmi les sites emblématiques, on compte le parc de la Roche Fauconnière (6,5 hectares, 
2 500 espèces), ainsi que les parcs labellisés « Jardin remarquable » : le parc Emmanuel Liais avec ses mythiques serres rénovées accueillant 421 espèces tropicales, et le parc des Ravalet s’étendant sur 20 hectares. 
Ce dernier est également devenu un rendez-vous incontournable pour les passionnés de jardins et de nature grâce à l’événement « Presqu’île en fleurs ». L’édition 2026 se déroulera les 9 et 10 mai dans ce cadre prestigieux, riche de végétaux venus des cinq continents, qui se transformera, le temps de la manifestation, en une véritable pépinière à ciel ouvert. Plus de quarante pépiniéristes, accompagnés de nombreuses associations partenaires, y présenteront des plantes rares et proposeront animations et expositions, offrant aux visiteurs une expérience à la fois conviviale et enrichissante. » 


Du 26 juin au 8 novembre 2026
Esplanade de la laïcité 
50100 Cherbourg-Octeville 
Tél. : 02 33 23 39 30 
Du mardi au vendredi de 10h à 12h30 et de 14h à 18h 
Samedi et dimanche de 13h à 18h
Sauf les jours fériés. 
Visuels 
Photos des sallez
© Ville de Cherbourg-en-Cotentin

Antoine RIVALZ,
Saint Michel terrassant les anges rebelles,
vers 1727
Huile sur toile - Inv. 2009 2 1
Mairie de Toulouse, musée des Augustins,
© Daniel Martin

Eugène DELACROIX
Méphistophélès dans les airs (Delteil 58)
1827, 54,7 x 36,2 cm
Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
GDUT1821
CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Gustave DORE
Milton’s Paradise Lost
Bourg-en-Bresse, musée du monastère royal de Brou

Jean-Jacques FEUCHERE,
Satan,
1833, Bronze, H. 34 cm ; l.13 cm ; P. 19 cm
Cherbourg-en-Cotentin,
Musée Thomas Henry
©D.Sohier

Alexandre CABANEL,
L’ange déchu,
1847, Huile sur toile, 120,5 x 196,5 cm
Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole,
© Fréderic Jaulmes
Reproduction interdite sans autorisation

Félicien Rops,
Le Sacrifice. Série Les Sataniques,
1882, héliogravure retouchée au vernis mou et à la roulette sur papier, 24,1 x 16,4 cm.
Musée Félicien Rops, Province de Namur,
inv. PER E0786.1.P.


dimanche 25 octobre 2026

Karl Wolffsohn (1881-1957)

Karl Wolffsohn (1881-1957) était un éditeur et exploitant de cinéma juif allemand. Ce pionnier a dirigé de magnifiques salles de cinéma : Lichtburg à Essen, Atlantic à Berlin. Spolié par les Nazis, il se réfugie en Palestine mandataire. En 1949, il retourne en Allemagne de l’Ouest (RFA) où il débute un long combat judiciaire pour récupérer, généralement en vain, ses biens ou recevoir une indemnisation juste. Arte diffuse sur son site Internet, dans le cadre de la série documentaire « Les plus beaux cinémas d'Europe » « Lichtburg, Essen » d’Axel Fuhrmann.

« Descendants de nazis. L’héritage infernal » de Marie-Pierre Raimbault et Michael Grynszpan 

Karl Wolffsohn (1881-1957) était né à Wollstein (Rhénanie-Palatinat), dans une famille juive allemande d'imprimeurs. Il apprend le métier d'imprimeur dans l'entreprise familiale et à la maison d'édition Ullstein.

En 1908, Karl Wolffsohn fonda à Berlin Lichtbild-Bühne, qui deviendra la deuxième plus importante revue cinématographique allemande. En 1940, sous la pression des nazis, cette revue a été contrainte de fusionner avec Film-Kurier.

En 1919, Karl Wolffsohn devint cofondateur et copropriétaire (10  %) des théâtres de variétés Scala et Plaza à Berlin. "Soutenu par l'actionnaire minoritaire Ullstein, il a également loué des cinémas à Essen, Berlin, Cologne et Düsseldorf, ainsi qu'un théâtre de variétés à Dortmund. Les théâtres de variétés Scala et Plaza sont devenus des symboles d’une société en pleine modernisation." 

Dès 1928, il dirigea le cinéma Lichtburg à Essen. Ce cinéma a été construit en 1929 selon un projet de l'architecte juif allemand Rudolf Fränkel (1901-1974) à proximité immédiate de la gare de Berlin Gesundbrunnen (sur la Behmstraße entre la Badstraße et la Heidebrinker Straße).

"Avec la complicité de dirigeants déloyaux, l’« aryanisation » de la société juive de Karl Wolffsohn a été menée entre 1933 et 1935 par les banques créancières, la Dresdner Bank et la Deutsche Unionbank."

Karl Wolffsohn a été contraint de vendre le Lichtburg en 1934, sous la pression du parti nazi, à la société cinématographique Ufa, alors semi-publique, pour un dixième de sa valeur, dans le cadre du processus d'aryanisation. Dès 1931, Karl Wolffsohn dirigea également le cinéma Lichtburg à Berlin, qui fut lui aussi aryanisé en 1939.

En 1937, avec l'aide d'investisseurs américains, Karl Wolffsohn a acheté secrètement à Berlin Gartenstadt Atlantic (cité-jardin Atlantic), comprenant la salle cinéma éponyme. Il put initialement continuer à exploiter son cinéma. Ce cinéma fut restauré entre 2001 et 2005 par son petit-fils, Michael Wolffsohn.

D'août 1938 à mars 1939, accusé de tirer profit de son « aryanisation », Karl Wolffsohn a été emprisonné. Peu après sa libération, il fuit l'Allemagne avec son épouse Recha (1886-1972) et se réfugie en Palestine mandataire, où leur fils Willy (plus tard Seew) habitait : il y cultivait la terre depuis 1936. 

En décembre 1949, Karl Wolffsohn est retourné en République fédérale d’Allemagne (RFA) pour récupérer les biens dont il avait été spolié par les nazis. Une longue bataille judiciaire a duré jusqu'en 1962. Aucune compensation pour le cinéma Lichtburg d'Essen, vendu sous la contrainte, ne lui a été allouée. Karl Wolffsohn est mort à Berlin en 1957. Son fils Max Wolffsohn (1919-2000) a mis un terme à ce long combat judiciaire.

Le 13 décembre 2023, une plaque commémorative a été dévoilée à l‘ancienne résidence de Karl Wolffsohn, sur les rives du lac Stölpchen à Berlin-Wannsee.

Le 6 octobre 2026, des Stolpersteine ont été posées pour Karl Wolffsohn et son épouse devant leur ancien domicile à Berlin-Charlottenburg, Sybelstraße 67.

Divers hommages ont été rendus à Karl Wolffsohn : stèle dans la Behmstrasse à Berlin-Gesundbrunnen, la sculpture Fantôme du Lichtburg de Benita Braun-Feldweg et Matthias Muffert dans la Behmstraße à Berlin-Gesundbrunnen, la plaque commémorative sur la Friedrichstrasse à Berlin-Kreuzberg, celle sur la Franz-Mehring-Platz à Berlin-Friedrichshain, celle au pont Hubertus à Berlin-Wannsee.

Petit-fils de Karl Wolffsohn, Michael Wolffsohn est professeur d'histoire moderne, politologue, écrivain, journaliste et essayiste. Né à Tel Aviv en 1947, il s'installe avec ses parents à Berlin-Ouest en 1954. De 1967 à 1970, il effectue son service militaire dans l'armée israélienne. Il étudie l'histoire, les sciences politiques et l'économie à Berlin, Tel Aviv et New York. De 1981 à 2012, il enseigne l'histoire moderne à l'Université des forces armées allemandes de Munich et donne des conférences dans de prestigieuses universités d'Europe, des États-Unis, d'Amérique latine, d'Israël, de Taïwan, de Hong Kong et de Thaïlande. 

Il "est l'un des plus grands spécialistes allemands des relations internationales, du Moyen-Orient et des conflits régionaux, des affaires militaires, de l'histoire et de la politique allemandes, des liens entre religion et politique, et enfin, des dimensions historiques, politiques, économiques, religieuses et culturelles des relations germano-juives-israéliennes. En 2017, il a été nommé Professeur d'université de l'année par l'association professionnelle Deutscher Hochschulverband. Il est l'auteur de plus de 30 ouvrages, dont "Deutschjüdische Glückskinder: Eine Weltgeschichte meiner Familie" ("Enfants chanceux germano-juifs : une histoire mondiale de ma famille"), et de 140 articles scientifiques. Depuis 2000, il est le « Père spirituel » et artisan du projet de rénovation urbaine « Microcosm Gartenstadt Atlantic » à Berlin, un projet d'intégration culturelle germano-turque/musulmane-juive."

Le 25 janvier 2021,  Michael Wolffsohn s'est indigné sur X, ex-Twitter :
"Le magazine culturel Westart @WDR diffuse un documentaire télévisé de 30 minutes sur le légendaire cinéma d’Essen #Lichtburg et parvient à ne pas dire un seul mot du locataire et exploitant juif de 1931 à 1933/34, Karl Wolffsohn."

"Westart a proposé un bref aperçu de l'histoire du Lichtburg, de son ouverture en 1928 à nos jours. Dans ce contexte, il aurait certainement été du devoir des producteurs de mentionner au moins, en quelques phrases, la contribution de Karl Wolffsohn au cinéma du Lichtburg et à l'« aryanisation » de ce cinéma. Interrogée, la rédaction de WDR a indiqué avoir décidé de ne pas évoquer Karl Wolffsohn dans un aperçu historique aussi bref. Franchement, il aurait été préférable de supprimer purement et simplement la section consacrée à l'histoire du Lichtburg. Pour Michael Wolffsohn, une chose est sûre : « Les producteurs de l'émission, censés être si versés dans l'histoire, ignorent complètement le sort du propriétaire juif – un scandale, surtout dans un documentaire de 30 minutes où il y aurait eu largement le temps. » D'après Michael Wolffsohn, il ne s'agit malheureusement pas d'un cas isolé : « Dans les articles de presse consacrés au cinéma de mon grand-père, lui, son œuvre et l'énorme vol de ses biens ne sont, au mieux, mentionnés qu'en passant. » En réalité, les années 1933 à 1945 ont été résumées dans le film de WDR par une seule phrase : « Les nazis font des films de propagande, la guerre détruit tout. » Une phrase aussi brève est, à tout le moins, trompeuse."

« Lichtburg, Essen »
La série documentaire « Les plus beaux cinémas d'Europe » offre un « zoom sur des cinémas dont l’architecture témoigne de l’atmosphère et du faste des premières années du septième art. »

Dans ce cadre, Arte diffuse sur son site Internet « Lichtburg, Essen », documentaire d’Axel Fuhrmann.

« Zoom sur des cinémas dont l’architecture témoigne du faste des premières années du septième art. »

« Construit en 1928 dans le style de la Nouvelle Objectivité, le Lichtburg d’Essen, en Allemagne, se retrouve en piteux état à la fin des années 1990. »

« Wim Wenders mobilise alors le monde de la culture pour sauver le lieu, qui sera restauré. »

"À l'entrée du cinéma du centre-ville d'Essen, une inscription bien visible indique clairement ce qui suit : « Depuis 1931, l'éditeur berlinois et pionnier du journalisme cinématographique, Karl Wolffsohn, était le locataire et l'exploitant de ce grand cinéma. Persécuté en tant que Juif, Karl Wolffsohn fut contraint par le parti nazi de vendre son entreprise cinématographique à la société de production semi-publique UFA en 1933/34. »


"Le mercredi 13 décembre à 14h, une stèle historique régionale a été dévoilée au public à l'angle de Stölpchenweg et de Kohlhasenbrücker Straße. Cette stèle commémore le pionnier du cinéma Karl Wolffsohn et la perte de sa propriété au bord du lac de Stölpchen. Elle a été conçue par Karin Rosenberg. Parmi les intervenants : Cornelia Seibeld, présidente de la Chambre des représentants de Berlin ; Cerstin Richter-Kotowski, adjointe au maire et conseillère d'arrondissement chargée de l'éducation, de la culture et des sports ; et le petit-fils de Karl Wolffsohn, le professeur Michael Wolffsohn."

"Sur la rive sud-est du lac de Stölpchen, juste à côté de l’actuel canal de Griebnitz, Karl Wolffsohn (1881-1957) vécut avec sa famille de 1924 à 1938. Figure emblématique du cinéma et du divertissement allemands, il fut cofondateur et, à partir de 1937, unique propriétaire du complexe résidentiel Gartenstadt Atlantic, aujourd’hui classé monument historique, qui abritait notamment le grand cinéma « Lichtburg » à Berlin-Gesundbrunnen. En 1924, Karl Wolffsohn loua cette propriété d’environ 7 500 m², comprenant une villa, une maison de jardinier et un bungalow. C’est là, à proximité immédiate des studios de cinéma de Babelsberg, que le monde du cinéma de l’époque se réunissait chez Karl et Recha Wolffsohn (1887-1972).
En août 1938, Karl Wolffsohn fut placé sous la protection de la Gestapo. Il avait refusé que la cité-jardin de l'Atlantique et le cinéma Lichtburg soient « aryanisés ». Durant sa détention, il fut finalement contraint d'accepter l'expropriation de ses biens et fut libéré en février 1939. En mars 1939, il s'enfuit en Palestine sous mandat britannique, perdant ainsi toute sa fortune, y compris son domaine au bord du lac Stölpchen.
Afin d'empêcher que leurs biens volés ne tombent entre les mains de profiteurs nazis, Karl et Recha Wolffsohn rentrèrent d'Israël en Allemagne en 1949, malgré tout. Pour Karl Wolffsohn, ce fut le début d'une longue et vaine lutte pour obtenir réparation. Le domaine de Stölpchensee, partiellement détruit par l'Armée rouge et en ruine, lui fut restitué en 1954. Cependant, deux ans plus tard seulement, le district de Zehlendorf refusa à Max Wolffsohn l'autorisation d'entreprendre les travaux nécessaires sur la propriété, arguant qu'aucun plan d'aménagement global n'avait encore été établi et que le terrain se situait dans un espace vert public en projet. Après près de dix ans de négociations infructueuses, Max Wolffsohn n'eut d'autre choix, en 1965, que de vendre la propriété au district. Ce dernier ne créa jamais d'espace vert public à Stölpchensee."
(Extrait du texte de la stèle de Thomas Brechenmacher)

"Editeur juif de la revue professionnelle du cinéma « Lichtbild-Bühne » (LBB) et entrepreneur du cinéma, s'est engagé, des années 1910 jusqu'à la fin de la République de Weimar, à transformer l'industrie cinématographique allemande, initialement modeste, en une industrie cinématographique internationalement compétitive qui a acquis une renommée mondiale grâce à des productions artistiquement précieuses.
Né le 16 mai 1881 à Wollstein (Wolsztyn, Pologne), Karl Wolffsohn apprit le métier d'imprimeur dans l'atelier de son père et à la maison d'édition Ullstein à Berlin. De 1901 à 1905, il dirigea l'imprimerie de livres et d'art Gebr. Wolffsohn, située au 38, Naunynstraße à Kreuzberg, d'abord avec son frère Willy (1875-1914), puis seul. En 1908, ses frères Jacob (1880-1915) et Max (1885-1919) fondèrent Gebr. Wolffsohn GmbH, une entreprise d'imprimerie et d'édition, au 17, Michaelkirchstraße, et nommèrent Karl directeur général.
Après le décès de Jacob et Max, Karl Wolffsohn continua de diriger avec succès Gebr. Wolffsohn GmbH seul, sous la République de Weimar. En 1924, il obtint une participation minoritaire du groupe Ullstein et développa la petite entreprise familiale en une société de taille moyenne. Sa maison d'édition, située au 225 de la Friedrichstrasse et dotée d'une imprimerie, d'un atelier de reliure et d'une fabrique de plaques d'impression, employait environ 150 personnes en 1931. Wolffsohn publiait également des ouvrages spécialisés sur le cinéma, notamment les ouvrages de référence « Reichs-Kino-Adreßbuch » (Annuaire national du cinéma) et « Jahrbuch der Filmindustrie » (Annuaire de l'industrie cinématographique). Wolffsohn se considérait comme un entrepreneur au sens le plus strict du terme. Il investit dans les théâtres de variétés Scala et Plaza à Berlin, qui ouvrirent respectivement en 1919 et 1929, et à partir de 1929, il exploita les cinémas « Lichtburg » nouvellement construits à Essen et à Berlin, chacun comptant 2 000 places, en plus de trois cinémas de taille moyenne à Cologne et à Düsseldorf.
Dès le début de la dictature nazie, Wolffsohn résista avec vigueur, mais en vain, au transfert forcé de ses importants biens commerciaux et personnels à des profiteurs non juifs. Après un exil en Palestine de 1939 à 1949, il vécut de nouveau à Berlin."
(Extrait du texte de la stèle par Ulrich Döge)


« Lichtburg, Essen » d’Axel Fuhrmann
Allemagne, 2025, 27 min
Production : DokFabrik, en association avec SR/ARTE
Sur Arte le 26 mai 2026 à 04 h 20
Sur arte.tv du 01/05/2026 au 29/07/2026