Institué en 1516, situé dans le quartier (sestiere) de Cannaregio, le ghetto de Venise (Italie) interdisait aux Juifs toute sortie la nuit. Il abrite cinq synagogues : la Schola grande Tedesca (1528), la Schola Canton (1532), la Schola Levantina (1538), la Scola Spagnola (synagogue espagnole de Venise, 1555, restaurée en 1635 par Baldassare Longhena (1596 ou début de 1597-1682), architecte baroque vénitien et élève de Vincenzo Scamozzi, et la scola Italiana (1575). Il a pris fin en 1797 quand Bonaparte conquiert la cité. Créée par l'artiste, architecte et commissaire d'exposition d'origine ukrainienne, Anna Kamyshan, "Nabatele" est une sculpture gonflable de 12 mètres de haut représentant une synagogue et surplombant temporairement la lagune de Venise.
Manuscrits hébreux d’Italie dans les collections de la BnF
« Funérailles juives » d'Alessandro Magnasco au musée d'art et d'histoire du Judaïsme
« Funérailles juives » d'Alessandro Magnasco au musée d'art et d'histoire du Judaïsme
« Les synagogues : prestigieux témoins du judaïsme » par Emilie Langlade et Adrian Pflug
Trésors du ghetto de Venise
Trésors du ghetto de Venise
Giuseppe Arcimboldo (1526-1593)
« Le jardin d'Éden. Un petit bijou vénitien : l’artichaut violet » par Emanuela Casentini
« Le jardin d'Éden. Un petit bijou vénitien : l’artichaut violet » par Emanuela Casentini
« Leone Ginzburg, un intellectuel contre le fascisme » par Florence Mauro
« Le résolu » (Il Risoluto. Piero, Mussolinis Kindersoldat ; The Resolute) par Giovanni Donfrancesco
« Italie, une simple histoire d’amour. Témoignages d’un ambassadeur d’Israël » de Mordechaï Drory « Le résolu » (Il Risoluto. Piero, Mussolinis Kindersoldat ; The Resolute) par Giovanni Donfrancesco
« Venise et son ghetto »
« Venise et son ghetto » (Venedig und das Ghetto) est un documentaire réalisé par Klaus T. Steindl. « Le destin, marqué par les drames et la répression, mais aussi le brassage culturel, de la communauté juive de Venise, qui fut reléguée dans le premier ghetto de l’histoire ». En Europe, le premier ghetto a été créé à Genève en 1428.
Au Moyen-âge, Venise s'affirme progressivement, et de manière décisive aux XIe et XIIe siècles, comme une voie d'entrée pour le commerce avec l'Orient. Pour éviter la concurrence des Juifs, le Sénat interdit au Xe siècle aux nefs vénitiennes de transporter des Juifs ou leurs marchandises. Des petits commerçants juifs "allemands" semblent cependant s'être installés près de Venise.
Avec le développement de banques de prêt sur gages, prohibé aux chrétiens, les Juifs, qui pouvaient exercer cette activité, ont afflué du nord ("Allemands"), du centre et du sud de la péninsule italienne ("Italiens) et se sont établis à Padoue, Trévise, Bassano, Conegliano Vénéto, dans la banlieue de Mestre...
Après la guerre de Chioggia (1378-1381) entre les Républiques de Gênes et de Venise, ils purent vivre dans le centre de Venise à la situation financière délicate. Ainsi, durant quinze ans (1382-1397), les Juifs "allemands" sont autorisés à résider en ville, afin notamment de pouvoir éventuellement prêter de l'argent aux Vénitiens pauvres. Leurs banques de prêts sur gages furent soumis au contrôle de magistrats dénommés "Sopraconsoli" qui fixaient les taux. En 1386, les Juifs obtinrent un terrain à San Nicolo del Lido afin de le transformer en cimetière. Mais, en 1397, le Maggio Consiglio (Grand conseil) a mis un terme à la "condotta" (contrat de louage) et interdit aux Juifs de rester à Venise.
Les Juifs durent porter un cercle jaune ou un chapeau en tissu rouge pour être repérable par les chrétiens, et interdiction leur fut faite de devenir propriétaires de biens immobiliers. Quant au décret d'expulsion, il devint une autorisation de séjour pour une période maximale de quinze jours consécutifs. A la fin du XVe siècle, à l'initiative de cardinal Bessarion, le Grand conseil adopta une attitude moins hostile envers les Juifs conformément aux conditions précitées.
Alors que les Juifs des trois provinces de Vénétie subissaient des agressions en raison notamment de la campagne antisémite des Frères mineurs et l'essor des Monts-de-Piété, les Juifs de Venise vivent une période de relatif calme, mais en étant soumis à des tribus élevés.
La guerre de la Ligue de Cambrai (1508 -1516) ou guerre de la Sainte Ligue et quatrième des onze Guerres d'Italie, est un conflit important des Guerres d'Italie. Portant sur le titulaire des droits sur le royaume de Naples puis sur le duché de Milan, elle vise aussi à freiner la domination vénitienne dans le nord de l'Italie. Le pape Jules II fonde la Ligue de Cambrai qui réunit contre Venise le roi de France, Louis XII, l'Empereur du Saint Empire Maximilien Ier, et le roi d'Espagne Ferdinand II. Après des victoires, des divergences surgissent entre le pape et le roi de France, ce qui met un terme à leur alliance en 1510 ; le pape Jules II s'allie ensuite avec Venise contre la France. Se mêlent à ces conflits, l'Espagne, le Saint-Empire romain germanique, le Royaume d'Angleterre, le Royaume d'Écosse, le Duché de Milan, Florence, le Duché de Ferrare, et les Suisses... Devenue la Sainte Ligue, cette alliance entre Venise et la papauté chasse les Français hors d'Italie en 1512. Nouveau changement d'alliance : Venise s'allie avec les Français. En 1515, à Marignan, sous la direction de François Ier, qui a succédé à Louis XII, les troupes franco-vénitiennes s'emparent des territoires perdus. En 1516, les traités de Noyon et de Bruxelles ramènent à un quasi statu quo frontalier qui prévalait en 1508.
Une guerre coûteuse financièrement. Et qui amène en Italie septentrionale des lansquenets, mercenaires, venant généralement des Etats de langue allemande. A la recherche de sécurité, les Juifs quittent Trevise, Vérone, Bassano pour Venise. Là, ils affrontent la haine populaire exacerbée par des prédicateurs.
Le 29 « mars 1516, la République de Venise décide de tolérer en ses murs les juifs, qui ont longtemps été exclus de la ville ». Mais où ? Les îles de la Giudecca et de Murano ne sont pas retenues. Et une zone, servant de dépôt de matériel, de fabrique d'armes de "get", près de San Gerolamo est choisie.
Ils « sont alors relégués dans un quartier où ils vivent à l’écart du reste de la population ». Et dont ils ne doivent pas sortir ou y entrer la nuit. Le moindre retard pouvait être sanctionné par une amende ou l'emprisonnement. Un pont-levis permet l'accès au ghetto.
« C’est au bord de la lagune, dans l’actuel quartier de Cannaregio, que se développe le premier ghetto de l’histoire, que les habitants ont interdiction de quitter la nuit venue ». Non, le premier ghetto a été créé à Genève en 1428.
« Puisant ses racines dans une fonderie (getto en vénitien) qui occupait les lieux autrefois, le mot « ghetto » va dès lors s'imposer comme un synonyme de résidence forcée, mais également d’exclusion et de persécution ».
Environ sept cents Juifs, "allemands" et "italiens", s'installent dans des immeubles que fuient les rares habitants initiaux.Une partie des Juifs travaillent dans des banques de prêt sur gages, sollicitées par des Vénitiens pauvres. Contrôlés par des magistrats du "Cattaver", "chargés de la gestion et de la défense des biens publics", ces Juifs sont soumis au paiement de contributions et prêts obligatoires au montant de plus en plus élevé. Ils ont pour chef Anselmo del Banco.
La communauté juive forme une "Université", groupe autonome s'administrant, doté de son rabbin et de sa synagogue.
Cinq siècles d'échanges
« Pour autant, l’histoire du ghetto de Venise ne se résume pas à la relégation des juifs ».
Trois ghettos ont existé : celui agrandi par l'ajout de la petite île appelée « terreno del ghetto » (terrain du ghetto) puis le Ghetto Nuova (1516, ou Ghetto Nuovo), le Ghetto Vecchio en 1541 (les Juifs levantins sont obligés de demeurer dans le ghetto), et en 1633 le Ghetto Nuovissimo. Divisée en trois « nations » (allemande, levantine et ponantine), la communauté juive réunissait plus de 5 000 personnes au XVIIe, et 1 600 personnes lors de l'occupation de la ville par les troupes de Napoléon le 12 mai 1797.
Le ghetto, d'où les Juifs ne devaient pas sortir la nuit, abrite cinq synagogues : la Schola grande Tedesca (1528), la Schola Canton (1532), la Schola Levantina (1538), la Scola Spagnola (synagogue espagnole de Venise, 1555, restaurée en 1635 par Baldassare Longhena (1596 ou début de 1597-1682), architecte baroque vénitien et élève de Vincenzo Scamozzi, et la scola Italiana (1575).Les marchands "levantins" sont contrôlés par les "Cinq Sages au commerce". Ils doivent vivre dans le secteur "allemand" et ouvrent la Schola Levantina (1538). En 1541, ils sont autorisés à s'établir dans le Ghetto Vecchio.
En 1589, commerçants habiles, les "Espagnols", généralement des Marranes dénommés "ponentini" (venus du Ponent), sont acceptés dans le ghetto et vivent dans le même quartier que les "Levantins". Ne pouvant accroître le périmètre du ghetto, les Juifs construisent des maisons à plusieurs niveaux.
Au XVIe siècle, sont imprimés des livres en hébreu, notamment grâce à Daniel Bomberg, imprimeur d'environ 200 livres, Giustinian, Aivise Bragadin, Vendramin...
Au début du XVIIe siècle, l'aristocratie vénitienne, divisée, en conflit avec l'Eglise, privilégie l'acquisition foncière, et délaisse le commerce risqué avec l'Orient au profit des Juifs qui bénéficient de réseaux sûrs et d'interlocuteurs fiables dans différents pays.
Draperies, soieries raffinées, objets précieux... Juifs "levantins" et "allemands" diversifient leur offre dans leurs boutiques.
La vie spirituelle s'avère brillante avec Léon de Modène (1571-1648), enseignant, rabbin, officiant (hazzan), musicien, dramaturge et écrivain, Simone Luzzato (1580-1663), rabbin. Tous deux ont co-écrit un livre sur les Karaïtes.
Sara Coplo Sullam (entre 1588 et 1592-1641) tient un salon littéraire. Les oeuvres littéraires de Deboreh Ascarelli et Angelo Alatrini sont publiés à Venise.
En 1630, la peste sévit en Italie. Des Juifs vénitiens quittent la ville. L'année suivante, l'économie reprend à un rythme élevé. Vers 1650, environ cinq mille Juifs vivent dans le ghetto. Mais le déclin de la République de Venise affecte aussi les Juifs du "chazèr" (ghetto en judéo-vénitien).
"Au XVe siècle, la production de métaux précieux dans les Balkans atteint son plein essor. Ils sont exportés essentiellement via Raguse en direction de la Monnaie de Venise. La documentation disponible permet de chiffrer le transit par Raguse entre 11 060 kg pour 1425 et vingt-cinq tonnes annuelles au plus pour la première moitié du siècle. Au milieu du XVe siècle, avant la conquête ottomane, la majeure partie de cette production était exportée à Venise. L’occupation ottomane de la Serbie et de la Bosnie au milieu du siècle marque la fin de cette exportation de matière première indispensable à l’économie monétaire européenne, en manque de numéraire". Face au djihad, les sept guerres vénéto‑ottomanes - 1463‑1479, 1499‑1503, 1537‑1540, 1570‑1573 (guerre de Chypre), 1645‑1669 (« guerre de Crète » ou guerre de Candie), 1684‑1699 (guerre de Morée), 1714‑1718 - ont pour enjeu la domination des Balkans et de la Méditerranée orientale. Elles marquent le début du déclin de la Sérénissime République de Venise. Pour les financer, Venise accroit ses pressions financières sur les Juifs contraints aussi de prêter à la République. En plus de ce facteur, l'insécurité en Orient incite des "Levantins" et "Ponentini" à se réfugier dans des territoires plus sûrs.
De nombreux Vénitiens sont appauvris par la crise. Ce qui affecte les trois banques de prêt du ghetto - la "verte", la "rouge" et la "noire" (couleurs de leurs reçus) - sollicitent des aides financières auprès des "nations" juives de Venise et d'autres villes. En 1737, des banques se déclarent insolvables. Pour survivre, des Juifs deviennent chiffonniers, vendeurs ambulants... Quelques familles juives s'enrichissent cependant comme armateurs et propriétaires de filatures. Parallèlement, le port d'un signe distinctif se raréfie, les médecins juifs gardent leur clientèle non-juive, la culture hébraïque est mieux considérée. Progressivement, les banques de prêt remboursent leurs dettes.
Mais en 1777, la "condotta" impose de nouvelles limitations aux Juifs dont le nombre décroît progressivement pour atteindre, à la fin du XVIIIe siècle, 1 600 âmes.
En 1797, Bonaparte conquiert la ville et met fin à son ghetto dont les grilles sont supprimées. Le ghetto est dénommé "quartier de l'Union". « Si les Juifs vénitiens se sont installés aux quatre coins de la ville depuis le démantèlement du ghetto par Napoléon, qui leur octroya le statut de citoyens à part entière, le Cannaregio demeure au cœur de l’identité religieuse de toute une communauté ». Après la vente de Venise à l'empire autrichien, celui-ci contraint les Juifs à payer de lourds impôts. Leurs rangs s'étoffent par l'arrivée de leurs coreligionnaires romains.
Les Juifs vénitiens contribuent financièrement et humainement au Risorgimento. Issu d'une famille juive convertie au catholicisme au milieu du XVIIIe siècle, Daniele Manin (1804-1857) dirige la République de Saint-Marc dans laquelle figure Isaac Pesaro, ministre des Finances, et Leone Pincherle.
En 1866, Venise est annexée à l'Italie dont le roi Victor-Emmanuel reconnait la parité des droits. Les riches familles s'installent dans les palais en ville, et demeurent dans le ghetto les plus pauvres maintenant le parler judéo-vénitien.
La Première Guerre mondiale, et surtout la Deuxième Guerre mondiale - environ un cinquième des Juifs vénitiens déportés lors de la Shoah -, ont réduit la population juive vénitienne. A la Libération, de nouvelles organisations communautaires sont créées.
« Devenu aujourd’hui un quartier résidentiel apprécié pour sa qualité de vie, il reflète cinq siècles d’échanges entre ses habitants marchands et le monde extérieur ».
Le ghetto « témoigne aussi d'une immigration importante qui en a fait un lieu cosmopolite et vivant ».
Environ cinq cents Juifs vivent à Venise.
"Le Ghetto de Venise. Une histoire des juifs de Venise"
Le 20 septembre 2017 à 7 h 37, Toute l'Histoire diffusa Le Ghetto de Venise. Une histoire des juifs de Venise, d'Emanuela Giordano. "À l'occasion du 500ème anniversaire du premier ghetto juif au monde, celui de Venise, un adolescent américain retourne sur les traces de ses origines et de la communauté hébraïque de la Cité de Doges. Au travers de ses rencontres et de ses pérégrinations, il nous fait traverser le temps et revivre tous les us et coutumes d'une communauté qui a façonné la ville et son art de vivre"."Italie - Les synagogues du ghetto de Venise"
Les 27 octobre 2019 à 18 h et 2 novembre 2019 à 11 h, Histoire diffusa, dans la série "Des monuments et des hommes", "Italie - Les synagogues du ghetto de Venise", documentaire réalisé par Célia Lowenstein et Lysianne Lemercier. "Venise est considérée comme l'une des villes les plus belles et romantiques au monde. Mais pour les Juifs, Venise est avant tout le premier ghetto du monde. Le long des canaux, Saul Bassi, professeur de littérature, nous raconte l'histoire mouvementé de ses ancêtres fuyant les pogroms d'Allemagne pour venir fonder une communauté, construire des synagogues, et apprendre à vivre ensemble, en respectant des règles strictes. Nous assistons à une cérémonie de Bar Mitzvah à l'intérieur de l'une des cinq synagogues du ghetto, dirigée par le Rabbi Scialom Bahbout, chef rabbin de Venise. Il vit et travaille aujourd'hui dans ce ghetto et se promet de maintenir cette vivacité de la culture juive et de l'apporter aux générations futures."
"Venise. Derrière les palais, le ghetto juif"
Le 21 novembre 2020, Arte diffusa, dans le cadre d'"Invitation au voyage" (Stadt Land Kunst), "Venise. Derrière les palais, le ghetto juif" (Venedig. Das jüdische Ghetto). "La cité des Doges à travers trois reportages : La vie à Venise de Thomas Mann - Derrière les palais, le ghetto juif - À Murano, attention les yeux !" de de Fabrice Michelin
"Entre splendeurs et mélancolie, la cité des Doges n’a cessé de fasciner les artistes, à l’instar de l’écrivain allemand Thomas Mann. Sa nouvelle La mort à Venise, portée à l’écran par Visconti, lui a été inspirée par son séjour dans la ville au printemps 1911."
"Des hommes et des femmes arrivés de toute la Méditerranée et du nord de l’Europe furent assignés dans des maisons inhabituellement hautes pour la ville."
"Les touristes de passage à Venise se pressent à Murano pour admirer les maisons bariolées et découvrir l’une des spécialités de l’île, le verre. Sans ce matériau, un accessoire de mode lumineux n’aurait jamais vu le jour..."
"Nabatele" à Venise
Créée par l'artiste, architecte et commissaire d'exposition, Anna Kamyshan, "Nabatele" est une sculpture gonflable de 12 mètres de haut représentant une synagogue et surplombant temporairement la lagune de Venise.
Pour Anna Kamyshan, "le fait que sa synagogue flotte, faute de terre ferme, est l'aspect le plus important de son installation, un rappel des siècles où les Juifs n'avaient pas de nation où construire leurs synagogues. « Bien sûr, les artistes veulent que leur travail soit visible. Mais mon intention principale était qu’il ne soit pas enraciné, car en tant que Juifs, nous sommes toujours en mouvement, étant partout et nulle part à la fois », dit-elle.
"Nabatele" est une "synagogue de style shtetl inspirée des centaines de synagogues en bois qui se dressaient autrefois dans toute l'Europe rurale de l'Est, rappelle aussi à sa créatrice une longue quête de son identité".
"Ayant grandi en Ukraine, où elle parlait russe, et travaillé à Moscou, Graz et Kiev, elle est arrivée à Londres au début de la guerre, mais vit également en partie à New York. Et ce n'est là que la géographie de sa vie ; l'élément le plus marquant de son identité a été la découverte, à l'âge de 11 ans, de ses origines juives. « C’était un événement majeur pour moi à l’époque, mais je me suis vraiment intéressée au judaïsme lorsque j’ai commencé à travailler sur le projet d’un centre commémoratif de l’Holocauste pour le ravin de Babyn Yar », explique l’artiste londonienne, dont la propre famille juive a été assassinée par les nazis dans un autre ravin similaire, Drobitsky Yar, près de Kharkiv."
« L’événement a été tellement traumatisant pour mon grand-père, qui a réussi à s’échapper, qu’il n’en a jamais parlé jusqu’au retour de mon père d’un voyage en Israël, où il n’a cessé de vanter les mérites du pays », raconte Anna Kamyshan, qui tient son nom de Dmitri Zilberberg, qui l’avait changé pour un nom vague, à consonance non juive, afin de sauver sa vie."
"Mais l’enthousiasme de son père pour Israël, pays qu’il n’avait visité que par hasard pour le travail – « Il l’aimait tellement qu’il voulait que toute notre famille s’y installe », raconte Kamyshan – a brisé des décennies de silence de Dmitri sur son passé. « C’est seulement à ce moment-là que mon grand-père a partagé les récits de son passé et nous a révélé nos origines juives. » Bien qu'elle ait accueilli cette nouvelle avec enthousiasme – « elle est devenue une part essentielle de mon identité » –, après l'échec de son alyah tant espérée, qui causa une immense déception à son père, Anna la mit de côté pendant quelques années pour se consacrer à ses études d'architecture : « Ma profession m'a complètement absorbée ». Mais son attachement à son identité juive resurgit lorsqu'elle commença à travailler sur le mémorial de Babyn Yar, où elle occupa le poste de directrice du développement conceptuel et de la recherche pour ce mémorial dédié aux 33 000 Juifs assassinés en 1941."
Installation gonflable de 12 mètres, "Nabatele" – dont le nom est une diminution du mot yiddish signifiant « appel à l'action » – a vu le jour en 2025 sous forme de vidéo pour le Pavillon Yiddishland, qui a créé un espace d'expression pour l'art juif international à la Biennale de Venise. Le Château de Yiddishland de Kamyshan met en scène une synagogue en bois disparue, survolant un canal vénitien et traversant les horizons de Chicago, Londres, Varsovie, New York, Berlin, Jérusalem, Odessa, Anvers, Vilnius et Los Angeles – toutes ces villes, à l'exception de Jérusalem, abritant leurs propres « Yiddishlands », souvent précaires – avant de revenir au cœur de Venise, sur la place Saint-Marc."
'Pour concrétiser ce concept en un objet physique – « c'était un projet préliminaire ; à l'époque, je n'avais ni la solution technique ni les fonds » –, Anna a dû mobiliser toutes ses compétences multidisciplinaires. « Je suis capable de tout faire, de la conception d'un projet à sa réalisation détaillée. Je communique avec les ingénieurs dans leur langage et je gère moi-même la production. Je lève les fonds et travaille avec des entreprises indépendantes au lieu de constituer ma propre équipe. »
Nabatele "suspend une synagogue shtetl flottante sur un rocher massif surplombant Venise, imaginant un abri sans sol et une appartenance sans frontières. S'inspirant du nabat – un appel à l'attention en cas de danger – et adouci par le suffixe yiddish -ele , l'œuvre devient un signal discret, presque silencieux : présent, immuable et persistant. Ses fenêtres constamment éclairées font écho au ner tamid, la flamme éternelle, offrant une lumière intérieure en réponse aux turbulences et à l'incertitude de notre époque. Rappelant comment, à Venise, les synagogues étaient autrefois interdites au rez-de-chaussée et construites aux étages supérieurs, Nabatele se dresse en hauteur. Suspendue dans les airs, elle reflète une vie rythmée par l'errance, où l'abri se transporte et où l'appartenance ne dépend pas d'un point d'ancrage.
"Construite comme une structure à double membrane remplie d'hélium, Nabatele s'élève jusqu'à vingt-cinq mètres au-dessus de la lagune. Son mouvement épouse le rythme de l'atmosphère : ascension, descente, dérive. Par temps calme, elle plane ; par temps venteux, elle s'abaisse vers l'eau, jouant avec la gravité et la flottabilité dans un dialogue constant avec le ciel, devenant un sanctuaire qui existe partout et nulle part à la fois".
L'oeuvre est inspirée notamment par "Le château des Pyrénées", tableau du peintre belge René Magritte (1959). "Cette huile sur toile surréaliste représente un bloc rocheux qui flotte dans les airs au-dessus de la mer agitée et que couronne un château manifestement sculpté dans la même pierre". Une commande d'Harry Torczyner donnée au musée d'Israël à Jérusalem. "Nabatele répond à un monde marqué par les conflits et les divisions, où l'errance peut devenir une forme de protection." Abîmée dans ce musée vers mai 2026 par un garçon de cinq ans qui avait lancé sur elle une pomme de pin, l'oeuvre est en réparation.
"Nabatele" "fait écho à sa vision d’une préservation en suspension. Ici, le Château est une synagogue en bois disparue – cœur spirituel et communautaire des shtetls d’Europe de l’Est – flottant au-dessus des villes du Yiddishland dispersé d’aujourd’hui. L’architecture de chaque synagogue s’adapte à son environnement, fusionnant les formes locales avec le souvenir des espaces juifs disparus. L’œuvre reconquiert l’espace aérien comme territoire, rappelant comment les Juifs de Venise se voyaient interdire de construire des synagogues au rez-de-chaussée, les élevant au-dessus de la ville. En perpétuel mouvement, ces synagogues évoquent une patrie sans terre – résiliente, adaptable et sans frontières."
L'architecte-artiste a puisé aussi son inspiration dans des illustrations du livre de 1957 « Wooden Synagogues » et de l'édition de 1996 « Heaven's Gates: Wooden Synagogues ».
Les commissaires de cette installation sont Maria Veits et Yevgeniy Fiks. Des "techniciens sont présents sur place pendant toute la durée de l'installation – « nous devons veiller sur cet objet 24 h/24 et 7 j/7 » – après que l'artiste eut passé plusieurs jours à Venise à le mettre à flot. Une présence de sécurité à un endroit très visible – à la jonction de l'Arsenal, l'un des deux principaux sites de la Biennale, et de la lagune". Une présence "indispensable pour dissuader les vandales et garantir la flottaison de l'objet gonflé à l'hélium."
"Les plans initiaux prévoyaient l'emplacement le plus prestigieux de Venise, face à la place Saint-Marc : « mais l'une des autorités municipales chargées de donner son accord craignait la réaction du public ». Ce changement d'emplacement a retardé l'ouverture de deux mois et a fait exploser le coût du projet, impliquant le déplacement de deux grues et le paiement d'un loyer pour le terrain au-dessus duquel la maquette sera désormais installée."
"Bien que sa date d'expiration officielle à Venise, où se tiendra un événement célébrant le renouveau de la vie juive, soit mi-septembre, Anna espère que l'installation restera visible au moins un mois de plus. Elle est en discussion non seulement avec le Musée juif de Montréal, organisateur de l'événement vénitien, mais aussi avec d'autres institutions à l'étranger désireuses de donner une nouvelle vie à l'œuvre dans leur propre communauté de la diaspora. « Pour cette synagogue, tout ce dont ils ont besoin, c'est d'espace, pas de terrain. »
Du 16 juillet au 16 septembre 2026
A Venise
Collateral Arsenale Nord,
Castello District of Venice
Visuel :
"Venise. Derrière les palais, le ghetto juif" de Fabrice Michelin
France, 2019, 38 min
Sur Arte le 21 novembre 2020 à 16 h 25
Disponible du 14/11/2020 au 19/01/2021
"Italie - Les synagogues du ghetto de Venise" par Célia Lowenstein et Lysianne Lemercier
ZED, France, 2018
Auteurs : Véronique Legendre, Célia Lowenstein, Bruno Victor Pujebet, Bruno Ulmer, Delphine Cohen, Alexis Barbier-Bouvet, Serge Turquier, Frédéric Lossignol, Lysianne Lemercier, Cécile Husson, Aurélie Saillard et Marie Baget.
« Venise et son ghetto » par Klaus T. Steindl
2016, 90 min
Sur Arte le 27 mai 2017 à 20 h 50
Visuels :
La poète vénitienne juive Sara Copia Sullam avec un philosophe juif (reconstitution)
© Helmut Wimmer
Synagogue dans le ghetto de Venise
La vie quotidienne dans le ghetto
La place centrale du Ghetto de Venise
© Klaus Steindl
A lire sur ce blog :
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Cet article a été publié le 26 mai 2017, puis les 19 septembre 2017, 28 octobre 2019, 20 novembre 2020.
Cet article a été publié le 26 mai 2017, puis les 19 septembre 2017, 28 octobre 2019, 20 novembre 2020.


























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