Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

jeudi 23 avril 2026

« Yalda, la nuit du pardon » de Massoud Bakhshi

Arte diffusera le 27 avril 2026 à 01 h 00 « Yalda, la nuit du pardon » de Massoud Bakhshi. « Condamnée à mort, une jeune Iranienne joue sa vie sur un plateau de téléréalité... Inspiré d’une émission réelle, ce deuxième long métrage de Massoud Bakhshi ("Une famille respectable") jette un regard aiguisé sur une violence sociale dont les femmes portent le poids le plus écrasant. »  


Né à Téhéran, Massoud Bakhshi « a été critique de film, scénariste et producteur de 1990 à 1998", puis il étudie la réalisation pendant un an en Italie puis la finance culturelle à Paris en 2005. Il a réalisé "12 documentaires et courts‑métrages récompensés à travers le monde", notamment "Téhéran n'a plus de grenades" et le court métrage "Bag Dad Bar Ber" (35 mm, 2008), . 

Son premier long-métrage de fiction, « Une famille respectable », a été présenté au festival de Cannes 2012 (Quinzaine des réalisateurs). 

« Yalda, la nuit du pardon » est son deuxième long-métrage sélectionné à Sundance où il a obtenu le Grand Prix du jury et au 70ème festival de Berlin Génération 14+ en Compétition.

Arte diffusera le 27 avril 2026 à 01 h 00 « Yalda, la nuit du pardon » de Massoud Bakhshi.

« En Iran, Maryam est condamnée à mort pour avoir tué – accidentellement, selon elle – son vieux et riche mari, Nasser, 65 ans, dont elle fut d’abord la domestique. »

« Le seul moyen pour cette jeune fille de 22 ans d’échapper à l’exécution est d’obtenir le pardon de Mona, la fille du défunt, en vertu d'un système judiciaire qui intègre la loi du talion, et accorde aux victimes, ou à leurs familles, un droit de regard sur la peine prononcée. »

« Les deux femmes acceptent de participer à une célèbre émission de téléréalité, où les tractations vont se dérouler en direct devant des millions de spectateurs, eux-mêmes invités à donner leur sentence par SMS. »

« En ce soir de Yalda, fête du solstice d’hiver marquant la plus longue nuit de l’année, débute un face-à-face entre deux femmes, dont l’une a sur l’autre un pouvoir de vie ou de mort. »

« Cette émission grand public, où le destin des accusés se débattent sur un plateau, a bel et bien existé en Iran pendant une dizaine d’années. »

« C’est une des grandes qualités de Yalda : condenser dans le temps du programme et le huis clos du studio de télévision la complexité et la violence d’une société profondément inégalitaire, et muselée par une oppression généralisée, exercée d’abord à l'encontre des femmes. »

« En jouant sur l’obscénité kitsch de cette téléréalité de l’extrême, Massoud Bakhshi orchestre un drame intense et éprouvant. »

« Autour de deux actrices bouleversantes, l'auteur d’Une famille respectable (film qui lui valut en 2012 des menaces de mort et fut interdit en Iran) tend de nouveau à son pays un miroir ravageur. »

« La révolte désespérée que la violence d’État qui se déchaîne échoue à faire taire donne à Yalda un poignant écho. »

Grand prix du jury, Festival du film de Sundance 2020 – Meilleur scénario, Sofia 2020 – En compétition, Berlinale 2020


ENTRETIEN AVEC MASSOUD BAKHSHI
Propos recueillis par Marie-Pierre Duhamel, 2019

D’OÙ VIENT L’IDÉE DE CE FILM ?
Après la sortie européenne de mon premier film, Une famille respectable, j’ai eu de gros problèmes dans mon pays liés à son caractère très frontal. Des plaintes ont été déposées contre moi et contre le producteur alors que le film n’est jamais sorti en Iran ! Des gens réclamaient ma pendaison dans la presse… C’était absurde et effrayant… 
J’ai donc vécu une longue période d’attente avant de faire un deuxième film. J’avais déjà en tête l’histoire d’une femme condamnée à mort pour avoir tué son mari. J’y décrivais tous les événements depuis la rencontre, le mariage temporaire, les conflits avec le mari et la famille du mari, en particulier sa fille. L’attente tourmentée que j’ai subie a enrichi mon récit d’une dimension plus personnelle : je comprenais cette femme condamnée. Attendre un verdict et subir une punition alors qu’on ne connait pas précisément sa faute et ses conséquences, c’est douloureux.

D’OÙ VOUS EST VENUE L’IDÉE DE CE SHOW TÉLÉVISÉ ?
Des émissions de téléréalité similaires existent bel et bien dans mon pays… Elles mettent en scène, et en jeu, le pardon de condamnés sous différentes formes.
L’émission qui m’a particulièrement inspiré existe depuis une dizaine d’année, c’est un des grands succès de la programmation du mois du Ramadan en Iran. Un ami qui connaissait mon projet de film m’a conseillé de la regarder. J’ai été bouleversé : la vie et la mort d’un être comme sujet d’un show télévisé en direct ! Cette émission a inspiré le show du film que j’ai baptisé de manière satirique Le plaisir du pardon.

ET LE TITRE DU FILM ?
Yalda est une fête zoroastrienne qui marque le début de l’hiver, la nuit la plus longue de l’année. Les familles se réunissent avec leurs proches et leurs amis, on raconte des histoires et on récite des poèmes de Hafez, un des piliers de la culture persane. Cette fête m’a marqué depuis l’enfance, et j’y ai vu le moment parfait pour le déroulement de mon film : une longue nuit, où tout peut basculer, le temps pour Maryam, l’héroïne condamnée à mort, de donner enfin sa version du drame. On peut trouver troublant de rapprocher une fête d’une tragédie où se décide la vie ou la mort, et c’est bien ce qui fonde les contradictions entre le producteur et la responsable de l’antenne. À l’une qui reproche à l’émission d’être trop dure et pas assez « festive », l’autre oppose sa détermination à sauver la vie de Maryam.
Mona (la fille de la victime) va quitter le pays. Cette nuit de fête est la dernière chance de Maryam d’obtenir le pardon de Mona, d’où sa lutte constante pour dire sa vérité, après l’éprouvante attente en prison.

LA LOI DU TALION ET LE PARDON SONT AU COEUR DE VOTRE FILM…
Le talion, qu’on connaît par la formule « oeil pour oeil, dent pour dent », fait partie intégrante de la loi islamique. C’est un droit accordé à la société civile. Si la famille de la victime pardonne, il n’y a pas de mise à mort, le condamné doit purger une peine de prison en fonction du crime et acquitter le « prix du sang » à la famille de la victime. Ce prix est calculé selon des critères détaillés (il y a plus de 80 types de cas). 
La base archaïque du talion, c’est la vengeance. Mais la vengeance doit être contenue par le droit, la mort n’est jamais une solution. Aujourd’hui, des personnalités célèbres (artistes, sportifs, journalistes etc…) poussent les familles concernées au pardon et au recours au prix du sang qu’elles aident à collecter… Le taux d’exécution diminue, il a été divisé par deux en 2018, sous la pression d’une partie de l’opinion publique. La vraie solution est donc culturelle.

MARYAM A ÉPOUSÉ NASSER ZIA EN MARIAGE TEMPORAIRE… POURRIEZ‑VOUS NOUS EN DIRE PLUS SUR CETTE NOTION DU MARIAGE TEMPORAIRE ?
Le mariage temporaire (sigheh) est un contrat de mariage qui limite la durée du mariage d’un commun consentement. Ce mariage peut durer un jour ou bien des mois. Les époux doivent respecter cette durée. Le mariage temporaire date du début de l’islam. A l’époque, il y avait beaucoup de guerres et donc beaucoup de veuves, ainsi les hommes pouvaient avoir plusieurs femmes pour s’occuper de leurs enfants. Par ce contrat, la femme peut recevoir une somme qui est aussi négociée par consentement mutuel (ou rien du tout), mais ne peut en aucun cas prétendre à l’héritage du mari. En revanche, si un enfant est issu de ce mariage temporaire, il aura bien droit à une part d’héritage de son père. Mais il est fréquent que des hommes quittent leurs femmes « temporaires » en laissant des enfants sans nom, sans père, des « bâtards ». Des lois récentes sur le mariage temporaire essaient à présent de mieux protéger les femmes et les enfants issus de ces mariages.

UNE LUTTE DES CLASSES SEMBLE AUSSI SE JOUER EN FILIGRANE SUR CE PLATEAU DE TÉLÉVISION… MARYAM N’EST PAS DE LA MÊME CLASSE SOCIALE QUE MONA, LA FILLE DE SON DÉFUNT MARI…
Il y a 40 ans, à l’époque de la révolution, la société iranienne était à 30% urbaine et à 70% rurale.
Aujourd’hui, c’est l’inverse. Depuis l’ère dite de la « reconstruction » qui a suivi la guerre avec l’Irak, l’Iran est impacté par les bienfaits comme par les méfaits du monde néolibéral, du marché mondial, sans y être vraiment intégré. De grands changements sociologiques et démographiques affectent les campagnes et les petites villes, la culture traditionnelle bouge. Et dans cette société, il y a plus d’étudiantes que d’étudiants, les universités sont remplies par les filles. C’est dans ce contexte qu’advient la confrontation entre classes. Et c’est de ces changements que procède la venue à Téhéran de la famille de Maryam. Son père était le chauffeur de Nasser Zia, riche publicitaire et futur mari de Maryam. Il a ensuite aidé la famille à la mort du père. Il reste là quelque chose de très traditionnel. La question de classe se voit bien dans ce mariage temporaire entre Maryam et Nasser Zia.
Maryam n’est ni une « innocente » ni une femme diabolique. J’ai écouté de nombreux témoignages de femmes condamnées à mort pour avoir tué leurs maris. On voit que ces criminelles sont aussi les victimes de leurs maris, de leurs familles, de cette société où la confrontation de classes est attisée par les rêves d’ascension sociale. À cet égard, le personnage-clé de mon film est la mère de Maryam, manipulatrice, dominatrice, et elle‑même victime de son sort et de ses ambitions.
A la fin du film, Mona pardonne mais elle refuse le nom de son père à l’enfant de Maryam, et l’enfant n’héritera pas. Il y a une dimension dramatique à la voir ainsi refuser de s’abaisser devant la famille d’un chauffeur et renier son demi-frère.

UNE GRANDE PARTIE DE VOTRE FILM SE SITUE AU SIÈGE DE LA TÉLÉVISION, AVEC UNE UNITÉ DE TEMPS, DE LIEU ET UN HUIS CLOS PRESQUE TOTAL…
C’était une volonté assumée et ça a changé profondément le devenir du récit. Il s’agissait d’une décision délicate, qui impliquait de ne pas montrer les événements antérieurs, de ne pas développer certains faits en toile de fond, de ne pas entrer dans le détail de la loi. J’ai choisi un lieu filmique unique, sur le modèle réel, qui combine le plateau et ses coulisses, le spectacle et le drame invisible aux téléspectateurs.

ET COMMENT AVEZ-VOUS CHOISI ET PRÉPARÉ VOS ACTEURS ?
Pour trouver la comédienne qui jouerait Maryam, j’ai appris à mieux connaître la nouvelle génération des actrices iraniennes. Sadaf Asgari n’avait joué que dans un long-métrage et quelques courts‑métrages, mais son énergie et sa motivation pour le rôle m’ont convaincu. De plus, quand elle m’a raconté sa vie, l’histoire de sa famille, sa relation avec son père, ses expériences d’étudiante qui a toujours dû travailler pour vivre, j’ai vu qu’elle n’était pas si loin du personnage.
J’ai adapté le scénario pour que Maryam ait l’âge de Sadaf. Avant le film, j’ai demandé à Sadaf de visiter des prisons et d’assister à des procès. On a visionné ensemble des documentaires et des fictions, dont mes films préférés sur le rapport mère-fille, Sonate d’automne de Ingmar Bergman et La Pianiste de Michael Haneke.
Behnaz Jafari qui incarne Mona jouait le rôle de la mère du héros dans Une famille respectable.
Elle avait aussi le rôle principal dans le film de Jafar Panahi Trois Visages. Elle a une place particulière dans le cinéma iranien, elle joue aussi au théâtre et à la télévision, elle sait s’adapter à chaque type de jeu et de spectateurs. Elle avait des idées et n’hésitait pas à parler du caractère de Mona. Au premier essai, elle est tombée par terre en pleurant. Elle m’a dit qu’elle voyait la solitude et le désespoir de cette femme. Pour moi, Mona représentait une grande bourgeoise sûre d’elle, autoritaire, manipulatrice et directe. Behnaz a apporté une autre dimension qui l’a préservée des clichés. Mona n’est pas un être diabolique, elle a sa part de contradictions et de solitude.
Babak Karimi interprète Ayat, le mystérieux producteur du show ayant des liens avec des juges et des avocats, ce qui lui donne un pouvoir tout particulier. Babak voulait parfois jouer Ayat avec plus d’autorité, mais je lui disais que le personnage s’imposait sans avoir besoin de crier.
Tout le monde l’écoute, c’est lui qui a le contrôle de tout et de tout le monde.

EN QUOI VOTRE FILM REFLETE‑T‑IL LA SOCIÉTÉ IRANIENNE D’AUJOURD’HUI ?
Pour moi, tous les genres, même le mélodrame, reflètent du réel. Mais je viens du documentaire et il m’importait de croire à chaque détail du récit, que l’histoire soit ancrée dans la société contemporaine iranienne. Les rebondissements et les tournants de l’histoire, comme l’apparition de l’enfant de Maryam, la fuite de Mona, le dévoilement des faits et des calculs, tout est issu d’évènements qui se déroulent dans la réalité iranienne. Au cours de mes recherches, j’ai notamment visité une maternité de femmes prisonnières, dans une banlieue à 60 km de Téhéran.
Quant à l’épisode de l’accident de Mona avec un motard, il a pour moi quelque chose de symbolique : il évoque l’injustice qui règne dans les sociétés de notre temps, l’affrontement entre riches et pauvres. Le motard que Mona renverse pourrait être le fils du petit vieux du studio qui circule avec un plateau de boissons, et qu’on regarde à peine. Il m’est ainsi arrivé à Téhéran de tomber sur un chauffeur de taxi de 80 ans, qui avait du mal à conduire, mais qui était obligé de travailler. Ces personnages représentent cette couche de la société, fière, qui refuse de mendier.
Le motard que Mona renverse avec sa grosse voiture a cette fierté. Il ne manie pas l’insulte, il se met en colère parce que Mona le méprise. Dans ce monde, ce sont souvent les plus pauvres qui sont les plus fiers, les plus humains et les plus dignes.

ET SI VOUS DEVIEZ QUALIFIER YALDA, LA NUIT DU PARDON ?
Je dirais que Yalda, la nuit du pardon est avant tout « un film de procès » dans lequel j’invite les spectateurs à interroger leur place de juges. L’idée  des étudiants du fictif « Institut d’application de la morale » invités sur le plateau a bien sûr une dimension satirique, mais elle permet aussi de renvoyer la question à la posture morale de l’Etat : Où donc est la morale de ce suspense entre vie et mort dans le kitsch et l’émotion tire-larmes, au prétexte du pardon ? Et de dire aux spectateurs : Vous êtes la morale.
J’aimerais aussi que le film soit une réflexion sur la télévision. La distance critique, c’est de montrer comment est fabriquée et comment fonctionne, coulisses incluses, la machine de ce spectacle.
Les pubs de vie idéale qui passent dans l’émission paraissent absurdes par rapport à ce qui advient dans la réalité... La télévision vend aux gens une recette de bonheur, une image de réussite sociale, une illusion. L’actrice qui vient réciter une poésie de Hafez est typique de ces intermèdes qui viennent casser le côté dur ou répétitif de ces émissions et le producteur doit à tout prix maintenir sa part d’audience, même si c’est au nom du pardon.
Beaucoup méprisent sans regarder ou critiquer en profondeur ce type de télévision alors que c’est une partie intégrante de notre quotidien et que des millions d’Iraniens y adhèrent. Je pense qu’il est important de montrer que ça existe. Certes, le spectacle et le kitsch sont là, mais la réalité aussi.

COMMENT LE FILM A-T-IL ÉTÉ PRODUIT ?
La production fut difficile et compliquée. Mes producteurs, Marianne Dumoulin et Jacques Bidou de JBA Production m’avaient déjà accompagné sur mon premier long, Une famille respectable. Le financement de Yalda, la nuit du pardon a nécessité plus de 5 ans de recherche pour trouver des coproducteurs et des fonds de divers territoires, pour monter une équipe mixte d’Iraniens et d’Européens, et avoir les autorisations nécessaires pour tourner le film en Iran. Sans l’accompagnement de Jacques et Marianne, je n’aurais pas pu faire ce film.

PARLEZ-NOUS DU TOURNAGE.
Mon parcours de documentariste me faisait désirer un vrai studio de télé, pour la préparation, les répétitions et le tournage. J’ai fait des recherches de décors pendant près d’un an, mais comme la télé est de la production industrielle, il n’y a jamais de régie disponible. On a donc décidé de reconstruire entièrement un studio de télé, régie incluse. Le décor a été fabriqué puis installé dans un théâtre, construit il y a quelques années, qui n’est pas dans le centre de Téhéran comme les autres, et donc un peu déserté.
Mon équipe était composite entre techniciens iraniens, qui travaillent peu en dehors du pays ou des pays limitrophes, et techniciens européens.
Le mélange a été enrichissant pour tous, l’équipe s’est montrée soudée et extrêmement solidaire du projet, je lui dois beaucoup. Nous avons souvent tourné de nuit. Il s’agissait constamment de conserver la cohérence temporelle de l’action, la continuité de l’espace, de rechercher l’effet du temps réel de l’histoire.
Les coulisses sont en mouvement, agitées, étouffantes, sombres, filmées à l’épaule près des personnages, et le show est lumineux et coloré, posé, dans le kitsch du bonheur prescrit. C’est un travail de contraste et de distance.

POURRIONS-NOUS CONSIDÉRER QUE YALDA, LA NUIT DU PARDON SE TERMINE SUR UN HAPPY END ?
De quel happy end s’agit-il ? Désormais, Maryam ne retrouvera que du malheur dans cette société. Si en ce monde la moralité semble morte, il faut en construire une nouvelle, qu’on appellera « humanité » si on veut, où le pardonconsiste à se mettre à la place de l’autre. Plutôt  qu’un rebondissement émotionnel, j’ai choisi de montrer, de loin, des voitures qui prennent des directions différentes dans la nuit. Des destins se séparent, à nous d’imaginer les longues nuits qui vont suivre. »


« Yalda, la nuit du pardon » de Massoud Bakhshi
France, Allemagne, Iran, 2019
Production : Ali Mosaffa Productions, Amour Fou Luxembourg, ARTE, Close Up Films, JBA Production, NiKo Film, Schortcut Films, Tita B Productions, ZDF/Das kleine Fernsehspiel
Producteurs : Jacques Bidou, Marianne Dumoulin
Scénario : Massoud Bakhshi
Image : Julian Atanassov
Montage : Jacques Comets
Décors de film : Massoud Bakhshi
Son : Dana Farzanehpour, Denis Séchaud
Avec Sadaf Asgari (Maryam), Behnaz Jafari (Mona), Babak Karimi (Ayat) Fereshteh Sadr Orafaee (la mère), Forough Ghajebeglou (Keshavarz), Arman Darvish (Omid), Fereshteh Hosseini (Anar)
Sur Arte le 27 avril 2026 à 01 h 00
Sur arte.tv du 26/04/2026 au 02/05/2026
Visuels© Julian Atanassov/Niko Film/ZDF/arte


mercredi 22 avril 2026

« 1925-2025. Cent ans d’Art déco »

Le musée des Arts décoratifs « 1925-2025. Cent ans d’Art déco ». 
« En 1925, l’Exposition des arts décoratifs et industriels modernes à Paris marque l’apogée de l’Art déco. Décorateurs, fabricants, magazines, grands magasins, artistes et même des nations étrangères se livrent une concurrence acharnée pour prendre possession des bâtiments parisiens ou érigent des structures temporaires pour présenter leurs dernières créations. Mobilier sculptural, bijoux précieux, objets d’art, dessins, affiches et pièces de mode : près de 1 000 œuvres racontent la richesse, l’élégance et les contradictions d’un style qui continue de fasciner ». Un art qui a influé sur l'architecture de synagogues et l'illustration du Cantique des cantiques.
 
L’histoire sous les pieds. 3000 ans de chaussures 

« Cent ans après l’exposition internationale de 1925 qui a propulsé l’Art déco sur le devant de la scène mondiale, le musée des Arts décoratifs célèbre ce style audacieux, raffiné et résolument moderne. Du 22 octobre 2025 au 26 avril 2026, « 1925-2025. Cent ans d’Art déco » propose un voyage au cœur de la création des années folles et de ses chefs-d’œuvre patrimoniaux. »

« Né dans les années 1910 dans le sillage des réflexions européennes sur l’ornementation, l’Art déco puise dans les recherches de l’Art nouveau. Il se développe pleinement dans les années 1920 et se distingue par une esthétique structurée, géométrique, élégante, qui allie modernité et préciosité. Ses formes séduisent les décorateurs, architectes et fabricants d’alors, mais restent souvent réservées aux catégories sociales aisées, du fait du cout élevé des matériaux et de la finesse des techniques mises en place à cette époque. L’Art déco incarne une période foisonnante, marquée par une soif de nouveauté, de vitesse, de liberté. Il touche tous les domaines de la création : mobilier, mode, joaillerie, arts graphiques, architecture, transports… » 

L’exposition « revient ainsi sur les différentes tendances de l’Art déco, entre l’abstraction géométrique affirmée de Sonia Delaunay et Robert Mallet‑Stevens, l’épure formelle de Georges Bastard et Eugene Printz, ou encore le goût du décoratif de Clément Mere et Albert-Armand Rateau. »

Le musée des Arts décoratifs « a joué un rôle central dans la reconnaissance de l’Art déco dès ses débuts, en accueillant les salons de la Société des Artistes décorateurs et en constituant une collection d’une richesse exceptionnelle. Dès la fin des années 1960, le musée s’impose aussi comme un pionnier dans la redécouverte du style, notamment avec l’exposition « Les Années 25 », qui a ravivé l’intérêt du public et des spécialistes. Ce renouveau se poursuit dans les décennies suivantes, porté dans les années 1970 par des figures majeures comme Yves Saint Laurent, passionné d’Art déco, et son complice le décorateur Jacques Grange à qui le musée offre une carte blanche au sein de l’exposition. »

L’exposition « 1925-2025. Cent ans d’Art déco » puise dans ce fonds remarquable, enrichi d’œuvres prêtées par de grandes institutions et collections privées, pour présenter des pièces emblématiques : le chiffonnier en galuchat d’André Groult, les créations raffinées de Jacques-Emile Ruhlmann, ou encore le spectaculaire bureau-bibliothèque de Pierre Chareau conçu pour l’Ambassade française, réinstallé à cette occasion. Trois créateurs phares – Jacques-Emile Ruhlmann, Eileen Gray et Jean-Michel Frank – y sont mis en lumière, incarnant chacun une facette singulière de l’Art déco. »

« Organisée selon un vaste parcours chronologique et thématique qui se déploie dans la nef et dans les galeries aux 2e et 3e étages du musée, l’exposition retrace les origines, l’apogée, le développement et les réinterprétations contemporaines de l’Art déco. Elle révèle la richesse et l’actualité d’un mouvement en constante évolution, à travers plus de 1 200 œuvres. Tous les domaines de la création artistique et de la décoration sont présents. »

« Mobilier sculptural, bijoux précieux, objets d’art, dessins, affiches et pièces de mode : plus de 1 200 œuvres racontent la richesse, l’élégance et les contradictions d’un mouvement qui continue de fasciner. Les remarquables laques de Jean Dunand côtoient les verreries de François Decorchemont, la tabletterie, les arts de la table, ou encore la bijouterie, illustrée par des pièces a la modernité saisissante, notamment une série de broches de Raymond Templier et de Jean Desprès. Le rôle fondamental du dessin est mis en lumière à travers des projets décoratifs, d’architecture intérieure et de mobilier, notamment les dessins de Groult pour la chambre de Madame dans le pavillon de l’Ambassade française, qui dialoguent avec le chiffonnier qui en est l’un des rares vestiges. L’univers de la mode et des arts textiles est représenté par la cape de Madeleine Pangon, la robe aux petits chevaux de Madeleine Vionnet, une veste réalisée par Sonia Delaunay, une robe de Jeanne Lanvin mais aussi des dessins de textiles et des projets de vitrines de magasins. »

« Plus de 80 objets – colliers, diadèmes, montres, nécessaires, dessins et documents d’archives – illustrent l’inventivité formelle et la richesse symbolique des créations de la maison Cartier. Entre géométrie rigoureuse et sensualité des matières, motifs inspirés de l’Orient et innovation technique, ces pièces incarnent l’esthétique du luxe Art déco, tout en reflétant l’évolution des goûts d’une clientèle internationale cosmopolite, à la recherche de distinction et de modernité. »

« Un siècle après son émergence, l’Art déco continue d’inspirer par sa modernité, son élégance et sa liberté de formes. En croisant les regards d’hier et d’aujourd’hui, l’exposition montre combien ce mouvement reste vivant, en résonance avec les questionnements esthétiques et les savoir-faire contemporains. Plus qu’un hommage au passe, elle invite à repenser l’Art déco comme une source toujours féconde de création et d’innovation. »

« Scénographie immersive, matériaux somptueux, formes stylisées et savoir-faire d’exception composent un parcours vivant et sensoriel, où l’Art déco déploie toutes ses facettes. L’exposition s’ouvre de façon spectaculaire sur le mythique Orient Express, véritable joyau du luxe et de l’innovation. Une cabine restaurée de l’ancien train Étoile du Nord ainsi que trois maquettes du futur Orient Express, réinventé par Maxime d’Angeac, investissent la nef du musée. Une invitation à explorer un univers où l’art, la beauté et le rêve s’inventent au présent comme en 1925. »

« Symbole du voyage raffiné et du savoir-faire français, l’Orient Express connait son âge d’or dans les années 1920. Décore par de grands artistes comme René Prou ou René et Suzanne Lalique, il devient un manifeste roulant de l’esthétique Art déco. Cent ans plus tard, ce mythe renait. L’exposition dévoile en exclusivité, dans la Nef du musée, des maquettes d’intérieur grandeur nature du futur Orient Express, réinventées par le directeur artistique Maxime d’Angeac, dialoguant avec une cabine Art déco de 1926 provenant des collections du musée.

Puisant dans l’héritage du style et l’univers des métiers d’art, son projet fusionne artisanat d’excellence, innovations technologiques et design contemporain pour inventer le train du XXIe siècle. En 2025 comme en 1925, l’Art déco inspire un luxe tourne vers l’avenir. » 

Un ensemble exceptionnel de pièces, certaines présentées pour la première fois au public, est exposé en dialogue avec les collections du musée et permet de mesurer l’impact de ce style dans le domaine de la joaillerie.

Le « commissariat général de l’exposition est assuré par Bénédicte Gady, directrice des musées, le commissariat par Anne Monier Vanryb, conservatrice en charge des collections 1910‑1960, dans une scénographie de l’Atelier Jodar et du Studio MDA. »

Le Commissaires associés sont Jean-Luc Olivie, conservateur en chef en charge des collections de verre, Mathieu Rousset-Perrier, conservateur en charge des collections Moyen Age / Renaissance et bijoux, assistés par Veronique Ayroles, attachée de conservation collections de verre, Raphaële Bille, assistante de conservation collections modernes et contemporaines, Mathurin Jonchères, assistant de conservation collections modernes et contemporaines, Lisa Jousset-Avi, assistante de conservation collections modernes et contemporaines. Le conseiller scientifique est Emmanuel Breon, historien de l’art.

Curieusement, l'exposition omet d'indiquer l'influence du style Art Déco sur l'architecture de synagogues parisiennes. Paris Musées évoque les styles Art Déco et Art Nouveau mêlés dans la synagogue située au 10 rue Pavée à Paris (75004), conçue par l'architecte Hector Guimard (1867-1942) et édifiée en 1913 en "ciment armé et pierre, style néo-gothique, architecture de transition avec
style Art Déco". Surtout, l'Art Déco caractérise la synagogue située 24 de la rue Copernic (75014) et aux plans dessinés par l'architecte Marcel Lemarié, et ce, bien avant l'exposition fondatrice de 1925. Inaugurée en 1924 et servant aussi de siège à l’Union libérale israélite de France (Ulif), elle bénéfice en style Art Déco : la façade, la salle de culte dispose "de décor doré et antiquisant, représentatif de l’art des Années folles. Vitraux, frises et coupole jouent ici des possibilités offertes par le béton dans un programme architectural et décoratif unique pour un lieu de culte juif en France." En 1980, un attentat terroriste palestinien a visé cette synagogue. A l'initiative du propriétaire du bâtiment Judaïsme en mouvement (JEM), des travaux de mise aux normes, autorisés par la Mairie de Paris, visent à détruire la façade, et à déplacer les éléments Art Déco dans d'autres salles de la synagogue réaménagé. Ce qui a suscité une vive opposition
 ·
"À l’aube des années 1920, l’essor du style Art déco s’incarne aussi dans la conception d’éditions illustrées, luxueuses et raffinées. François- Louis Schmied (1873-1941) en est l’une des figures de proue. En 1925, année de l’exposition internationale des Arts décoratifs de Paris, il publie une édition illustrée du « Cantique des cantiques », le plus célèbre livre poétique de la Bible. Ce livre est considéré comme son chef-d’œuvre : il propose une parfaite synthèse de l’esthétique Art déco et, dès cette époque, est confié aux plus grands relieurs, comme Pierre Legrain (1889-1929), autre créateur emblématique du mouvement. Deux exemplaires de cette oeuvre remarquable, aujourd'hui conservés à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France (BnF), ont été exceptionnellement présentés lors de la  conférence des « Trésors de Richelieu », le 3 juin 2025 : l’un dans une reliure Art déco caractéristique du style de Legrain, l’autre, tout récemment acquis, dans une reliure à panneaux de laques de Jean Dunand, d’après un dessin de François-Louis Schmied lui-même. Un cycle de conférence organisée en partenariat avec l'INHA et l'Ecole nationale de Chartes".

Autour de l’exposition, le musée des Arts décoratifs propose des visites guidées pour adultes ainsi que des visites-ateliers pour familles et enfants.


Extraits du catalogue

« Ce catalogue célèbre l’Art déco et son succès, à l’ occasion du centenaire de l’Exposition des arts décoratifs et industriels modernes, qui marqua l’apogée de ce style majeur. Décorateurs, fabricants, magazines, grands magasins, artistes, et même des nations étrangères se livrèrent une concurrence acharnée pour prendre possession des bâtiments parisiens, tandis que d’autres érigeaient des structures temporaires pour présenter leurs dernières créations. Tous incarnent la modernité de leur époque, et consacrent l’Art déco. » 
« Tendance esthétique et artistique née avant la Première Guerre mondiale, l’Art déco prend son essor dans les années 1920, alors qu’émerge un nouveau mode de vie en rupture avec les décennies précédentes : vitesse, mouvement et liberté sont désormais les maitres mots de la société. Protéiforme et insaisissable, ce courant regroupe un ensemble de formes, motifs, matériaux et techniques modernes utilises par des créateurs comme Jean Puiforcat, Maurice Marinot, Suzanne et Rêne Lalique, Pierre Chareau, Jacques-Emile Ruhlmann, André Groult ».
« A travers huit essais, douze focus et trois portfolios d’images, ce catalogue couvre les multiples incarnations de l’Art déco, de ses débuts, dans les années 1910, a ses réinterprétations contemporaines, en passant par son âge d’or lors de l’Exposition de 1925. Il s’appuie sur une riche iconographie qui offre à voir les chefs-d’œuvre du style Art déco issus des collections du musée des Arts décoratifs, et d’autres encore, à travers de magnifiques reproductions en pleine page et des détails inédits. »
Les auteurs
Bénédicte Gady, commissaire générale de l’exposition, directrice des musées des Arts décoratifs
Anne Monier Vanryb, commissaire de l’exposition, conservatrice au musée des Arts décoratifs, collections 1910-1960 
Emmanuel Bréon, conseiller scientifique de l’exposition, conservateur en chef honoraire, spécialiste de l’Art déco 
Jean-Marc Hofman, attache de conservation a la Cite de l’architecture et du patrimoine
Cilla Robach, conservatrice, National Museum de Stockholm
Évelyne Possémé, conservatrice en chef honoraire, musée des Arts décoratifs
Béatrice Quette, conservatrice, collections asiatiques et islamiques au musée des Arts décoratifs
Mathieu Rousset-Perrier, conservateur du patrimoine, collections Moyen Age, Renaissance, Bijoux, musée des Arts décoratifs
Véronique Ayroles, attachée de conservation, collection verre, musée des Arts décoratifs
Raphaèle Billé, assistante de conservation, collections modernes et contemporaines, musée des Arts décoratifs
Mathurin Jonchères et Lisa Jousset-Avi, assistants de conservation, collections modernes et contemporaines, musée des Arts décoratifs

Jacques-Émile Ruhlmann, maître des essences rares et de l’ivoire
Anne Monier Vanryb
« Souvent comparé à Jean-Henri Riesener, le fastueux ébéniste de Louis XVI, Jacques-Emile Ruhlmann, décorateur des élites, génial maitre des essences rares et de l’ivoire, incarne une certaine idée de l’Art déco français. Cependant, face au caractère parfois ostentatoire de ses réalisations, sa réelle modernité est souvent mal comprise.
(...) Au cours de son service militaire, il fait la connaissance de l’architecte Pierre Patout, une rencontre qui se révélera décisive et marquera le début d’une relation durable. Fasciné par les arts appliqués, Ruhlmann se forme à leurs techniques, tout en fréquentant un atelier d’architecture.
(...) Souhaitant développer l’édition de papiers peints et de tissus, véritables vecteurs de diffusion de ses idées artistiques, il présente ses premiers échantillons en 1910. (...) A partir de 1913, l’entreprise se lance dans la fabrication de meubles, depuis des dessins au 1/10e et 1/20e que Ruhlmann fournit à des ébénistes. (...) Invité par la Société des artistes décorateurs en 1919, il en devient membre des 1920.
Il réorganise par ailleurs son entreprise, désormais dénommée Ruhlmann et Laurent à la suite de son association avec son ami Pierre Laurent (...)
L’entreprise prévoit systématiquement un budget pour participer aux grandes manifestations d’arts décoratifs, événements de prestige, tandis que des expositions sont organisées à l’agence, avec des créateurs amis. De grands chantiers pour de riches industriels assurent le succès financier, et les commandes de l’Etat la réputation.
Ruhlmann prépare longuement sa participation à l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes de 1925, imaginant d’abord de créer pour l’occasion un groupement d’artistes, idée qu’il mûrit depuis les années 1910.
(...) Le pavillon est un triomphe, achats et commandes affluent, à tel point qu’il faut créer au sein de l’entreprise un atelier d’ébénisterie.
(...) La réussite de Ruhlmann, entrepreneur capable de fédérer les meilleurs compagnons sur des chantiers d’envergure pour incarner l’Art déco triomphant et respectueux de la tradition, résume son époque.
Sa disparition précoce laisse en suspens la passionnante question de sa modernité : chacun peut rêver à sa guise de ce que Ruhlmann aurait pu accomplir dans les années 1930. »

Cartier et l’art déco
Mathieu Rousset-Perrier
« Pour ses organisateurs comme pour le joaillier Cartier, l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925 doit faire le bilan du renouveau des arts décoratifs français, lance des avant la Première Guerre mondiale.
(...) Dès 1904 en effet, s’épure le style « guirlande » qui a fait le succès de la maison, inspiré de l’architecture et des arts décoratifs du XVIIIe siècle.
(...) En 1909, l’arrivée de Charles Jacqueau, qui rejoint le studio de dessinateurs à la demande de Louis Cartier (1875-1942) qui supervise lui-même la création, marque un tournant. (...)
Le style « guirlande » évolue vers une nouvelle esthétique parée du rouge du rubis et du corail, du bleu du saphir, du vert de l’émeraude, du violet de l’améthyste ou du noir de l’onyx, dans d’audacieuses combinaisons.
En ce début de siècle, le goût de l’Orient fait rage à Paris. Ballets russes, bals persans ou des mille et une nuits, expositions d’art islamique animent la capitale et fascinent les créateurs comme Paul Poiret, Paul Iribe ou George Barbier.
Les Ballets russes font forte impression sur Charles Jacqueau qui, dès la première saison, en 1909, assiste aux représentations données au théâtre du Chatelet (...).

Si de nouveaux types de bijoux issus de la tradition orientale, comme l’aigrette, influencent les créateurs, l’architecture et les arts décoratifs, plus que la parure, s’affirment comme les principales sources d’inspiration, à l’instar du style « guirlande » : le motif d’antilopes bondissantes des miniatures persanes se voit ainsi transposé sur d’élégants étuis à cigarettes, tandis que les arcs outrepassés de l’architecture musulmane, traduits en onyx, corail et diamant, forment d’élégants bandeaux.
(...) Ce sont donc des bijoux d’un style arrivé à maturité que Cartier expose sur les deux stands mis à sa disposition au Grand Palais et au pavillon de l’Elégance. (...)
Ces bijoux remarqués par Georges Fouquet dans son compte rendu de l’Exposition, que la critique n’appelle pas encore « tutti frutti », connaissent un succès fulgurant qui assoit encore davantage la réputation de la maison.
(...) Jeanne Toussaint, arrivée en 1933 a la direction artistique de la maison, introduit de nouveaux accords chromatiques, tels le violet et le turquoise, refermant chez Cartier le chapitre de ce que la critique appellera, trente ans plus tard, l’Art déco. »

Soirées où se mêlent fêtes et art
Raphaele Bille
« La période Art déco est notamment célèbre pour sa vie nocturne trépidante, comme une réponse à la noirceur de la Première Guerre mondiale qui vient de s’achever. Des 1911, Paul Poiret proposait de grandes soirées costumées.
Il témoigne de l’une d’elles dans ses mémoires En habillant l’époque : ≪ C’est au retour d’un bal des Quat’z’Arts, au mois de mai 1911 je crois, que je décidai de donner dans mes salons et mes jardins de Paris une fête inoubliable que j’appelai “La Mille et Deuxième Nuit”. (...)
Les thèmes de ces fêtes, et notamment l’Orient, correspondent aux sources d’inspiration des créateurs de la période Art déco. (...)
Parmi les grandes soirées qui vont marquer l’époque, figurent celles organisées par le vicomte de Noailles et son épouse, l’une des plus mémorables restant sans doute le Bal des matières, en juin 1923.
(...) Certains bals moins huppés se révèlent tout aussi créatifs. Parmi eux, le bal Bullier, qui accueille un large public, devient rapidement un haut lieu de rendez-vous pour les artistes.(...) Si les bals permettent donc à des communautés de se réunir, ce sont aussi des lieux où se fréquentent et s’expriment tous les artistes de l’époque (...)
La même année est organisé à l’ambassade de Bolivie un bal étonnant sur le thème d’un festival sur la planète Mars, d’après une idée suggérée par le marquis d’Arcangue. (...)
Ce sujet, qui peut surprendre en 1925, semble fasciner l’ensemble de la société depuis la découverte de nouveaux canaux sur Mars par Giovanni Schiaparelli, oncle de la couturière, à la fin du XIXe siècle.
(...) Cette vie nocturne reflète parfaitement l’esprit de liberté animant une époque que l’on qualifiera de « folle », caractérisée par un bouillonnement d’idées et une curiosité pour la culture sous toutes ses formes. (...) »

Eileen Gray, composer l’espace
Anne Monier Vanryb
« Véritable icone de l’Art déco, Eileen Gray se distingue des autres créateurs de la période par la singularité de ses œuvres et de son univers esthétique.
Née en 1878 en Irlande dans une famille aisée, Gray fait le choix peu commun pour une jeune fille de son milieu de devenir artiste. En 1900, elle s’inscrit à la Slade School of Fine Arts de Londres, puis s’installe deux ans plus tard à Paris où elle étudie à l’Académie Julian et expose une aquarelle au Salon de la Société des artistes français.
En 1905, à la faveur d’un long retour en Angleterre, elle apprend les rudiments des techniques de la laque avec Dean Charles, un restaurateur de meubles. Lorsqu’elle revient à Paris en 1907, elle complète son apprentissage auprès du maitre Seizo Sugawara, se perfectionnant au point d’inventer de nouveaux procédés et de créer, (...)
En parallèle, la créatrice apprend le tissage de tapis en Afrique du Nord. En 1910, elle ouvre deux ateliers, l’un de laque, l’autre de tissage. (...)
Formée comme artiste, elle a choisi d’être décoratrice : aussi comprend-elle et structure-t-elle l’espace par ses éléments décoratifs, mais à la façon d’une plasticienne. Le paravent, avec toutes ses possibilités (...), devient ainsi son mobilier de prédilection.
En 1913, elle expose au VIIIe Salon de la Société des artistes décorateurs des panneaux laqués qui font une forte impression sur Jacques Doucet, éminent commanditaire du nouveau style qui s’affirme, qui lui achète ensuite le paravent Le Destin.
Avec la couturière Juliette Levy, plus connue sous son nom professionnel Suzanne Talbot, Gray entame une collaboration plus nourrie, devient ensemblière et réalise des intérieurs complets, jusqu’aux murs recouverts de panneaux laqués et tissés.
En 1922, elle ouvre la galerie Jean Desert, où elle produit artisanalement des séries de quelques pièces et teste sur des prototypes de nombreux matériaux. (...)
La galerie restera par nature expérimentale et confidentielle, donc financièrement précaire, les meubles produits revêtant aujourd’hui un statut iconique, comme les célèbres fauteuils Sirène et Dragons.
(...) Sans formation architecturale,
Gray se lance pourtant, en 1926, dans la création à quatre mains, avec Jean Badovici, de la villa E-1027 au bord de la mer Méditerranée. Son programme interroge l’action de l’architecture contemporaine et sa capacité à susciter l’émotion, de même qu’il affirme la nécessite, pour toute construction, d’afficher une unité tant extérieure qu’intérieure. 
(...) La discrétion et la singularité d’Eileen Gray l’éloignent peu à peu des circuits officiels. Absente de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, apogée de l’Art déco, elle contribue faiblement à l’Union des artistes modernes – après avoir pourtant participé à sa création –, et sa présence à l’Exposition internationale de 1937 se résume à quelques esquisses de ses recherches architecturales, présentées dans le pavillon du Temps nouveau de Le Corbusier.
Ses pièces sont aujourd’hui les vedettes de toutes les enchères dans lesquelles elles figurent, décrochant des records toujours plus vertigineux et incarnant, dans toute sa diversité, l’Art déco. Après une longue période d’abandon et une intense campagne de sauvegarde et de restauration, la villa E-1027 est désormais propriété du conservatoire du littoral et ouverte au public, perpétuant ainsi l’héritage de Gray. »

L’art de la matière selon Jean-Michel Frank 
Mathurin Joncheres
« Dans son « Adieu à Jean-Michel Frank », Jean Cocteau, fervent admirateur du décorateur, célèbre l’esthétique du dépouillement que Frank développa dans les années 1920 et 1930 : « Pour notre ami, le luxe c’était la simplicité. La simplicité lui dictait les lignes et les matières de son luxe. » (…) L’une des grandes innovations de Frank fut d’utiliser des matières originales, parfois délaissées depuis le XVIIIe siècle, et d’en porter l’emploi à de nouvelles échelles.
Décorateur autodidacte, Jean-Michel Frank (1895-1941) se fait connaitre dans les années 1920 par ses aménagements réalises pour l’intelligentsia parisienne. (...)
En juillet 1930, il est nomme directeur artistique de la société d’ébénisterie Chanaux & Cie, puis, cinq ans plus tard, il ouvre sa propre boutique rue du Faubourg-Saint-Honoré. (...)
Ses ateliers, situés rue Montauban dans le 15e arrondissement, ont pu accueillir jusqu’à soixante-dix ouvriers travaillant dans tous les domaines de la décoration.
(...)
L’atelier dédié à la marqueterie de paille est exclusivement composé de femmes, qui réalisent, par exemple, les portes de l’appartement de François Mauriac, aujourd’hui conservées au musée des Arts décoratifs. (...)
Toute forme d’ornement est ainsi évacuée au profit d’un jeu sur les textures, l’agencement des matériaux, les reflets ou les effets graphiques, sans qu’aucune hiérarchie des matières ne soit instituée.
(...) Ces divers matériaux, bien que parfois d’aspect très éloigné, transmettent néanmoins la même idée de ≪ luxe pauvre ≫ propre aux intérieurs de Frank.
Leurs couleurs sont neutres, créant des harmonies chromatiques de beiges, de blancs ou de noirs. La seule source d’animation, discrète, au sein de ces intérieurs dénués d’ornements provient des matériaux.
(...) Ces principes d’ascèse décorative reposant sur la matière continuent de nourrir le design contemporain. Plusieurs créateurs renouent aujourd’hui avec des matériaux et des techniques caractéristiques de l’Art déco, comme Lison de Caunes et ses marqueteries de paille, ou Gwenaelle Chassin de Kergommeaux et ses meubles en coquille d’oeuf et galuchat.
(...) Par leurs réflexions communes sur l’abstraction des décors, leur travail précis et soigné sur la facture et l’excellence de leurs savoir-faire, Frank comme Jallu et d’autres designers contemporains parviennent à ennoblir des matériaux sobres et peu onéreux et, à l’inverse, à banaliser des matières luxueuses dont ils démultiplient l’emploi. »

L’art déco vu de l’Orient Express
Anne Monier Vanryb
« Durant la seconde moitié du XIXe siècle, l’essor du chemin de fer, véritable révolution technologique et sociale née de l’industrialisation, permet de désenclaver les territoires (...)
L’abaissement des temps de trajet encourage « l’avènement des loisirs » et le développement d’un tourisme balnéaire bourgeois (...) La création de la Compagnie internationale des wagons-lits, en 1876, transforme profondément le paysage ferroviaire européen auparavant morcelé. (...) 
Ces voyages transfrontaliers constituent un exploit à la fois technique (...), mais aussi diplomatique, dans un contexte de tensions ne de la guerre franco‑prussienne (...)
Ses premières lignes, qui associent confort, vitesse et ponctualité, relient Berlin à Ostende, Paris à Cologne et Vienne à Munich (...) C’est également la première fois qu’il est possible de dormir correctement dans un train. Ces changements radicaux rapprochent le voyage ferroviaire du transport en paquebot, référence de l’époque. »

La naissance de l’Orient Express
« Le 4 octobre 1883, la compagnie lance l’Orient Express par un voyage inaugural triomphal auquel sont conviés des journalistes du Times et du Figaro, ainsi que des écrivains.
Le luxe du train, éclairé et chauffé au gaz puisque l’électricité n’arrivera qu’à la fin de la décennie, tapissé de velours de Gènes, de cuir de Cordoue frappé de motifs et de tapisseries des Gobelins, et meublé de larges et imposants fauteuils aux tissus colorés, est abondamment vante. Un luxe visionnaire pour son époque, dont la renaissance, prés de cent quarante ans plus tard, est aujourd’hui porté par le groupe Accor.
Les dernières connexions sont achevées en 1889 ; dès lors, le trajet de 3 186 kilomètres s’effectue en soixante-sept heures. La situation géopolitique instable entrainera, tout au long des années 1920 et 1930, de nombreuses adaptations du trajet ainsi que des interruptions de service.

Le mythe de l’Orient Express
« Dès son lancement en pleine vague de l’orientalisme, l’Orient Express revêt une aura mythique. Grace à une campagne de communication savamment orchestrée dès le premier voyage, l’Orient Express entre dans l’imaginaire collectif. 
En raison de sa ponctualité, l’Orient Express devient également le véhicule de la valise diplomatique française et des communications entre le Royaume-Uni et l’Inde britannique.
(...) Dans la culture populaire, l’Orient Express se substitue ainsi à toute une famille de trains qui sillonnaient l’Europe.
A son apogée, dans les années 1930, la Compagnie possède une identité de marque qui se retrouve partout, depuis les publicités jusqu’au moindre objet présent à bord – tous ornes des logos successifs de la compagnie, dont le célèbre monogramme Art déco.
Apres la Première Guerre mondiale, souhaitant renouveler un matériel souvent obsolète et parfois endommage par le conflit, la Compagnie des wagons‑lits fait appel à René Lalique et René Prou.
Tout à bord emprunte le vocabulaire et les matériaux de l’Art déco : le train, comme les autres moyens de transport, devient un ambassadeur de ce luxueux style français.
En 2027, sous l’impulsion du groupe Accor, sera relance ce train légendaire, luxueux hôtel mouvant vantant désormais, non la vitesse du trajet, mais la contemplation du voyage. »

La renaissance de l’Orient Express
« En réaménageant ces voitures centenaires, l’architecte Maxime d’Angeac veut rendre hommage aux somptueux décors Art déco (...) les décors manquants ne sont pas reproduits, mais réinventés.
(...) Cet artisanat d’art, dans la lignée des techniques précieuses de l’Art déco, est généralement utilisé sur des petites surfaces, par exemple pour du mobilier (...)
Au-delà du travail pour retrouver la beauté de ses décors, la remise en service de l’Orient Express, portée par le groupe Accor, est ainsi une véritable prouesse technologique et un grand chantier industriel qui mobilise des milliers de travailleurs.
Pour être à la hauteur de ce mythe, il faut allier le design industriel le plus exigeant avec les métiers d’art les plus pointus. Ambassadeur du luxe à la française, le nouvel Orient Express s’adresse aux manufactures qui ont fait la réputation de sa première version, mais aussi à de nouveaux partenaires, tous français, dans une démarche de fabrication responsable et d’hommage aux savoir‑faire.
(...) Au total, trente corps de métier dont le respect des compétences assure la cohérence du projet, orchestres par Maxime d’Angeac, vont ainsi produire ensemble une œuvre d’art totale de 3 188 kilomètres de long, totalement nouvelle et pourtant familière. »


Du 22 octobre 2025 au 26 avril 2026
107, rue de Rivoli. 75001 Paris
Tél. : +33 (0) 1 44 55 57 50
Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21 h
Visuels :
Affiche
Raymond Templier (1891-1968), auteur du dessin. Jean Trotain, fabricant. Étui à cigarettes. Paris, 1928. Argent, laque, émail © Les Arts Décoratifs / Jean Tholance

Madeleine Vionnet, maison de couture — Marie-Louise Favot dite Yo (1895-1986), dessinatrice Michonnet, maison de broderie
Robe dite Petits chevaux ou Vase grec. Paris, collection hiver 1921 Crêpe de soie brodé de perles et de filets or
© Les Arts Décoratifs / Christophe Dellière

Pierre Chareau — Bureau-bibliothèque des appartements intimes d’une Ambassade française à l’exposition internationale de 1925.
1924-1925
© Les Arts Décoratifs / Luc Boegly