« Entretien avec Ariane Tamir et Éric Justman, petits-enfants de Chana Orloff et directeurs des Ateliers-musée Chana Orloff »
« Avez-vous bien connu votre grand-mère ?
Ariane Tamir (AT) : Nous vivions à l’étage du 7 bis villa Seurat dans le 14e arrondissement à Paris et elle au rez-de-chaussée du 7. Quand elle est décédée, Eric avait quinze ans et moi vingt. Depuis mes dix-huit ans, je la conduisais régulièrement chez ses amis et je l’accompagnais à certaines expositions.
Éric Justman (EJ) : Nous étions très proches d’elle physiquement et affectivement.
Chaque samedi, nous avions droit à un bon repas suivi d’une partie de cartes. Nous appelions Chana Nana, ce qui correspondait assez bien à cette femme libre et affectueuse.
Que retenez-vous de sa personnalité ?
AT : Son incroyable sérénité doublée d’une réelle générosité. Elle était toujours concentrée sur le présent ou l’avenir.
Quelle relation entretenait-elle avec son fils, Élie Justman surnommé « Didi » ?
AT : Une relation presque fusionnelle. Ils ne se sont jamais éloignés l’un de l’autre. Ils étaient deux fortes personnalités qui pouvaient s’affronter, mais l’amour et le respect était la base de leur relation.
Orloff a fait vos portraits, avez-vous un souvenir de ce moment ?
AT : Elle nous connaissait par cœur et n’avait pas besoin de séance de pose.
J’ai quand même eu le privilège de poser pour elle pour des figures assises.
On ne parlait pas, elle était concentrée sur son travail, et de temps en temps m’observait avec son regard pénétrant.
Quelle sorte de grand-mère était-elle ?
AT : Nous étions très conscients de son caractère exceptionnel. Je résumerais avec un sourire, qu’elle prenait toute la place !
Y a-t-il des artistes parmi ses descendants ?
AT : C’est une question que l’on nous pose souvent. Notre grand-mère ne nous a jamais mis de boule de terre glaise entre les mains. Pour elle qui a découvert la sculpture à l’âge adulte, ce n’était pas un jeu d’enfant. Elle devait aussi se dire que si l’un d’entre nous avait cette passion en lui, rien ne l’empêcherait d’éclore. En résumé, je confirme qu’il n’y a pas un gène de la sculpture !
Depuis quand la maison-atelier de Chana Orloff est ouverte au public ?
AT : Nous l’avons ouverte la première fois pour les Journées du patrimoine en l’an 2000. A partir de là, de nombreux conférenciers nous ont contacté pour organiser des visites guidées.
EJ : Depuis la fin 2019, nous ouvrons aux individuels. Il est possible de réserver sa visite sur le site www.chana-orloff.org. »
« CHANA ORLOFF EN QUELQUES DATES »
« 1888 : Chana Orloff naît dans une famille juive à Tsaré Konstantinovska, dans l’actuelle Ukraine. Elle est l’avant-dernière de 9 enfants.
1903 : La jeune fille commence un apprentissage de couturière.
1906 : Partis en 1905 d’Odessa, Orloff et les siens arrivent en Palestine, alors sous domination ottomane.
1908 : Orloff emménage seule à Tel Aviv, et y travaille comme couturière.
Elle suit des cours de russe, d’hébreu, et d’études bibliques.
1910 : Arrivée à Paris pour obtenir un diplôme de couturière, Orloff travaille comme apprentie pour la maison de couture Paquin jusqu’en 1912.
1911-1914 : Admise à l’École des arts décoratifs à Paris, Orloff se forme au dessin, au modelage et à la sculpture. Elle fréquente les milieux artistiques de Montparnasse et rencontre Chaïm Soutine, Ossip Zadkine, Moïse Kisling et Amedeo Modigliani.
1914 : Orloff expose au Salon d’automne, au Salon des Tuileries et au Salon des indépendants. Elle rencontre le poète polonais Ary Justman.
1916 : Orloff bénéficie d’une première exposition personnelle à la galerie Bernheim-Jeune et Cie. Elle épouse Ary Justman en octobre. Le couple s’installe rue d’Assas, dans le 6e arrondissement à Paris.
1918 : Orloff donne naissance à un fils, Élie, surnommé Didi.
1919 : Ary Justman meurt, emporté par la grippe espagnole.
1920 : Orloff est introduite dans le salon de Natalie Clifford-Barney, influente femme de lettres américaine. Elle devient une portraitiste en vogue dans les cercles artistiques et littéraires.
1923 : Orloff publie Figures d’aujourd’hui, album de portraits de personnalités du monde des arts. Mon fils et Lucien Vogel sont ses deux premières sculptures à entrer dans les collections publiques françaises.
1925 : Elle est nommée chevalier de la Légion d’honneur.
1926 : En avril, Orloff obtient la nationalité française. Auguste Perret lui construit une maison-atelier dans la cité d’artistes de la Villa Seurat, dans le 14e arrondissement à Paris. Dès lors, c’est là qu’elle réside, travaille et reçoit.
1940 : L’Allemagne envahit la France, moins d’un an après le début de la Seconde Guerre mondiale. La promulgation d’un « statut des juifs » incite Orloff à tenter de se réfugier aux États-Unis, sans succès.
1942 : Orloff et son fils échappent à la rafle du Vel d’Hiv’ (17 juillet) en se réfugiant à Grenoble, en zone libre. En novembre, l’occupation de la zone par les Allemands les contraint à fuir en Suisse.
1942-1945 : Installée à Genève, à l’instar de Germaine Richier ou Alberto Giacometti, Orloff continue de travailler et d’exposer.
1945 : Rentrée à Paris en mai, Orloff retrouve son atelier pillé et saccagé.
Elle dépose une demande de restitution auprès de la Commission de Récupération Artistique.
1949 : Son exposition au musée d’Art de Tel Aviv consacre Orloff comme l’une des artistes les plus connues d’Israël, où elle se rend et travaille dès lors régulièrement.
1952 : Orloff inaugure sa monumentale Maternité Ein Gev, dans le kibboutz du même nom.
1968 : Chana Orloff meurt à Tel Aviv, alors qu’elle prépare une grande exposition rétrospective. »
La scénographie de l’Agence Nathalie Crinière
« Le musée Zadkine — ancienne maison-atelier d’Ossip Zadkine — composé d’une enfilade de pièces de tailles et de configuration variables, invite le visiteur à se perdre dans l’intimité des créations de Chana Orloff. Au sein de ce lieu unique, nous avons dessiné un parcours chrono-thématique dans lequel chaque salle raconte une partie de son histoire dans une ambiance colorée et lumineuse spécifique. La mise en scène joue avec les verrières existantes, la lumière inspire la création, pour inventer une palette lumineuse qui accompagne, souligne et met en valeur les œuvres. »
« Après une première « rencontre » avec Chana Orloff, par l’intermédiaire d’un grand dos bleu la montrant dans son atelier, le visiteur découvre, en pénétrant dans la première salle, une grande « portraithèque » aux lignes épurées. Cet ensemble présente, sur plusieurs niveaux, une série de sculptures de l’artiste à différentes échelles, en bois, en pierre, en plâtre et en bronze. Le fond attire immédiatement le regard et renforce l’effet d’accumulation des têtes exposées. Les portraits sont à regarder comme un ensemble, un tout, à l’image de l’important réseau d’amitiés que la sculptrice a créé autour d’elle. »
« Il s’agit du seul endroit où la couleur est appliquée de façon verticale. De fait, dans le reste de l’exposition, les touches colorées se trouvent sur l’horizontale des socles, afin de faire ressortir les sculptures sans pour autant nuire à leur lecture globale. Ponctuellement, un jeu de miroirs vient révéler les faces cachées des œuvres. »
« Nous avons pensé la scénographie comme une rencontre métaphorique entre les œuvres de Chana Orloff et l’architecture de la maison d’Ossip Zadkine. Ainsi, nous avons travaillé sur le dialogue entre les formes courbes et organiques des sculptures et une mise en scène proposant des angles arrondis dans chaque salle, des podiums convexes, des cimaises concaves, mais aussi des socles aux formes angulaires faisant écho à l’architecture de cette maison-atelier. »
« Les lignes incurvées reflètent la grammaire du travail de Chana Orloff, qui capturait la fluidité et la grâce du mouvement humain à travers ses sculptures. Les lignes douces et sinueuses des corps échangent avec un espace plus géométrique, plus structuré et construit. En effet, Chana Orloff a également retenu du cubisme le besoin de fixer le caractère élémentaire des formes. Les socles ronds s’entremêlent à des socles carrés et les courbes délicates des sculptures semblent danser sur les arêtes nettes des podiums qui courent le long des murs. »
« LES ATELIERS-MUSÉE CHANA ORLOFF
Chana Orloff : 1945-1968, l’après »
« La visite des Ateliers-musée Chana Orloff - 7 bis, villa Seurat, 75014 Paris -propose habituellement la découverte de près de deux cents sculptures de toutes les périodes, présentées dans l’atelier d’exposition et l’atelier de travail. Elle permet aussi d’apprécier les qualités architecturales de ces espaces conçus par Auguste Perret en 1926 pour Chana Orloff. Lieu intime et émouvant, cette résidence atelier bénéficie du label « Maisons des Illustres ».
« Pour offrir au visiteur un panorama complémentaire de l’exposition « Chana Orloff. Sculpter l’époque » au musée Zadkine et de l’exposition-dossier « L’Enfant Didi, itinéraire d’une oeuvre spoliée de Chana Orloff, 1921-2023 » au musée d’art et d’histoire du Judaïsme, les Ateliers-musée proposent une sélection d’œuvres en grande partie réalisées après-guerre. En revenant de son exil en Suisse, après la révélation de la Shoah, et son retour à Paris où elle trouve son atelier pillé, dévasté, comment se remettre à vivre et à sculpter ? « Chana Orloff : 1945-1968, l’après » explore ces thèmes et la relation de l’artiste avec Israël. »
« Dès 1945, Chana Orloff abandonne toute référence à l’art décoratif et va tendre pour certaines œuvres vers l’abstraction. Elle abandonne le plus souvent un rendu lisse pour un modelé où l’empreinte de la main est présente, sans doute une manière de rendre ses sculptures plus conceptuelles en se consacrant uniquement au sujet, à la forme et au mouvement.
Dès les années 50, l’équilibre voire le déséquilibre des volumes fait partie de ses recherches régulières. Cela est particulièrement vrai pour les danseuses ou les femmes au travail, comme la Femme au panier. »
« L’Enfant Didi, itinéraire d’une oeuvre spoliée de Chana Orloff, 1921-2023 »
« Le 26 janvier 2023, L'Enfant
Didi de Chana Orloff (actuelle Ukraine, 1888 - Tel-Aviv, 1968), faisait son
retour dans l’atelier de l’artiste, après une absence de près de 80 ans. Pillée
le 4 mars 1943, avec l’intégralité du contenu de l’atelier-logement et 139
autres sculptures, l’oeuvre est ensuite passée de main en main jusqu’à sa
réapparition à New York en 2008 dans une maison de ventes. Apres une négociation
de plus de 15 ans, la sculpture sera restituée aux petits-enfants de l’artiste. »

« Cette oeuvre créée en 1921 n’est
pas seulement représentative de la production de Chana Orloff dans l’entre-deux-guerres,
c’est aussi une illustration de l’amour maternel avec une des plus belles représentations
d’Elie, surnommé Didi, son fils unique né a Paris en 1918.
L’histoire de cette sculpture est emblématique
du pillage intégral de l’atelier de l’artiste en 1943 sous l’Occupation. Une opération
massive mal documentée, qui s’inscrit dans un mouvement plus large
d’aryanisation des biens juifs. Qu’est devenue l’oeuvre entre 1943 et 2008 ?
Comment s’est-elle retrouvée aux Etats-Unis ? Ces questions restent sans
réponse. »
« A ce jour, seules quatre
sculptures sur cent-quarante ont été retrouvées dans des lieux et des contextes
variés. Les autres ont-elles été détruites ? Probablement pas. La récente
restitution de L’Enfant Didi permet d’espérer la réapparition d’autres
œuvres sur le marché de l’art. »
« Cette installation est accompagnée
d'une série de manifestations (rencontres a l'auditorium du mahJ, visites guidées,
parcours croisé, promenade hors les murs). »
« Chana Orloff est née à Tsaré-Constantinovsk (actuelle Ukraine) en 1888. Sa famille émigre en Palestine en 1905. Venue à Paris pour se perfectionner chez le couturier Paquin en 1910, Chana Orloff est reçue deuxième au concours d'entrée de l'École des arts décoratifs l'année suivante et se forme parallèlement à l'académie Vassilieff. Dès 1912, elle vit de sa sculpture et expose, à partir de 1913, dans les principaux salons parisiens. Après le décès de son mari, le poète Ary Justman, emporté par la grippe espagnole en 1918, seule, avec un enfant à charge, elle devient une portraitiste recherchée. En 1945, de retour de Genève où elle s’est réfugiée, elle trouve son atelier dévasté et ses œuvres brisées ou volées. En 1949, elle retourne en Israël, où elle répond à plusieurs commandes officielles. Elle meurt en 1968 lors d’une visite à Tel-Aviv pour une rétrospective à l’occasion de son 80e anniversaire. »
Il est choquant que le mahJ mentionne systématiquement dans les dossiers de presse ou cartes d'expositions la "Palestine" de manière erronée. En l'occurrence, en 1905, le mahJ aurait du indiquer "Eretz Israël (Terre d'Israël), alors dans l'empire ottoman".
Le commissariat est assuré par Pascale Samuel,
conservatrice du patrimoine, responsable des collections d’art moderne et
contemporain au mahJ