« Ainé de quatre enfants, Chaïm Kaliski nait à Bruxelles en 1929 entre la gare du Midi et les abattoirs, dans une famille juive polonaise. Son père, Abram, est maroquinier, sa mère, Fradla, couturière. L’occupation de la Belgique en mai 1940 bouleverse leur existence. »
« Pour Chaïm, la vie s’arrête le jour de l’arrestation de son père, dont il revivra le traumatisme toute son existence. C’est à l’âge de soixante ans, en 1989, sur les conseils de sa sœur Sarah, elle-même artiste, qu’il entreprendra de dessiner leur histoire, à laquelle il se consacrera pendant dix-huit années, produisant des milliers de dessins. »
La commissaire est Virginie Michel, attachée de conservation au mahJ.
Les conseillers scientifiques sont Joël Kotek, historien des génocides, professeur à l’Université libre de Bruxelles et président de l'Institut Jonathas, et Laurence Schram, historienne, senior researcher à Kazerne Dossin, à Malines.
Il propose aussi des visites guidées et un atelier de gravure adultes « Mémoire gravée, mémoire calligraphiée » par Yaële Baranes, conférencière du mahJ et plasticienne : « L’œuvre monumentale de Chaïm Kaliski (1929-2015) constitue la chronique d’une enfance juive et un témoignage d’une infinie précision sur les juifs bruxellois sous l’Occupation. Son œuvre à l’encre de Chine mêle dessin et texte d’une densité et d’une intensité bouleversantes. Les participants créent une gravure accompagnée de sa « bande sonore » calligraphiée à la manière de Kaliski. L’atelier se déroule en 3 séances ».
Focus sur l'œuvre monumentale de Chaïm Kaliski
Une œuvre unique au service des morts et des vivants
« C’est très tardivement, dans les années 1980, que la conscience publique de la Shoah émerge véritablement en Belgique, en grande partie grâce au travail solitaire et acharné de l’historien Maxime Steinberg.
Dans ce contexte de remémoration surgit, au début des années 1990, l’œuvre de Chaïm Kaliski (1929-2015), alias Jim d’Etterbeek : une voix singulière qui témoigne, par le dessin, de la tragédie des juifs de Belgique. Poussé par sa sœur, Sarah Kaliski, elle-même artiste, Chaïm produit alors des milliers de dessins qui forment une œuvre unique, pour comprendre le destin des siens. A la fois considérable et profondément intime, ce corpus relève moins de l’autobiographie classique que de l’écriture mémorialiste, dont le but n’est pas seulement de raconter une vie, mais de préserver la mémoire collective. »
« Tout en explorant son expérience traumatique, Chaïm reste, en effet, par pudeur, à distance de son propre drame : sa famille est peu évoquée, hormis le traumatisme central : l’arrestation du père adulé, figure tutélaire omniprésente en creux. A l’instar des grandes œuvres liées à la Shoah – Primo Levi, Elie Wiesel ou Imre Kertesz – son témoignage s’impose, bien que non littéraire mais graphique : Chaïm n’écrit pas l’Histoire, il la dessine. Doté d’une grande culture, hyper mnésique, probablement atteint d’une forme d’autisme, il fait du dessin son mode d’expression privilégié. »
« A travers ses images, il rappelle la puissance de l’art comme langage, comme mémoire et comme mode de résilience. »
Avant la catastrophe : les Kaliski à Bruxelles, entre espoir et montée des périls

« Chaïm Kaliski n’idéalise pas l’avant-guerre. Il rappelle la précarité de ces immigrés juifs polonais qui, loin d’être des « rois de la finance », vont investir à Cureghem, un quartier d’Anderlecht à proximité de la gare du Midi, les métiers qui étaient les leurs en Europe centrale : tailleurs, fourreurs, cordonniers, confectionneurs et maroquiniers, à l’exemple d’Abram Kaliski qui fuit sa Pologne natale dès l’âge de 17 ans. Cureghem, qu’il surnomme la « Jérusalem de Bruxelles », est une terre d’asile avec ses commerces juifs, ses écoles complémentaires où les cours se donnent en yiddish ou hébreu et la synagogue de la rue de la Clinique, inaugurée en 1933. Mais un « antisémitisme d’atmosphère » gagne du terrain, marqué notamment par des refus de louer aux juifs, et les violences de bandes rexistes et flamingantes. Chaïm décrit la mobilisation juive : manifestations contre Rex (parti nationaliste et antisémite), contre les entraves à l’émigration vers la Palestine. Son œuvre restitue, au-delà du drame familial, la montée des périls de l’avant-guerre et l’espoir obstiné qui subsiste malgré tout. Dans cette brèche d’espoir naissent les trois enfants d’Avram et Fradla Kaliski : Haïm-Charles, dit « Chaïm » (1929), Ida (1933) et René (1936). »
Un livre du souvenir
« L’œuvre de Chaïm Kaliski s’apparente aux livres du souvenir, les
Memorbücher. Dans la tradition juive, le rappel des martyrs est central : ces livres énumèrent les communautés massacrées et les noms des disparus. Apres la Shoah, la tradition renait avec les
Yizker-bikher consacrés aux villes et villages anéantis du Yiddishland. Chaïm s’inscrit dans cette lignée : ses dessins fixent noms, lieux, martyrologes, tout en portant une demande de justice, voire de châtiment. »
Le récit de survie de Chaïm Kaliski
« A travers le drame familial – la perte du père adulé – Chaïm Kaliski veut donner une voix aux sans-voix, aux disparus, en faisant revivre leurs dialogues qui disent les peurs et les espoirs parfois absurdes de ces juifs immigrés. Son écriture, obsessionnelle et répétitive mais d’une minutieuse précision, s’appuie sur une mémoire exceptionnelle lui permettant d’assembler un récit en quatre langues, où aucun détail de la clandestinité, de la peur ou des tragédies familiales n’est oublié. Chaïm raconte notamment la terreur inspirée par le « Gros Jacques », alias Mousso (muser signifie dénonciateur en yiddish), qui traque ses coreligionnaires dans Bruxelles, la lâcheté de certains voisins, mais aussi la générosité d’inconnus qui, au péril de leur vie, cachent des enfants, à l’exemple des Kaliski. Ce qu’il nous livre est un grand récit de survie et de mort, où la vie tient davantage du hasard qu’à une stratégie rationnelle. »
Une rue épargnée…
« Chaïm et son frère René, alors âgé de six ans, échappent à la grande rafle des 3 et 4 septembre 1942, que ses dessins reconstituent rue après rue : nuit d’épouvante, cris, hurlements, vrombissement des camions, tandis que, par un incroyable miracle, leur propre rue, celle du Docteur Meersman, pourtant au cœur du quartier juif, est épargnée. »
… UN père perdu
« Mais la chance tourne pour Abram, le père aimé de tous, amateur d’airs d’opéra, démasqué malgré ses faux papiers à Etterbeek, où la famille s’est refugiée. Ainsi, l’œuvre de Chaïm Kaliski dépasse le simple récit intime : elle restitue la traque impitoyable des juifs de Belgique et laisse sentir la fragilité d’une communauté qui disparut pour moitié dans la Shoah. »
Repères chronologiques
« 1929 Naissance à Etterbeek de Chaïm-Charles Kaliski.
1932 Mariage à Anderlecht de ses parents Abram et Fradla, tous deux nés en Pologne.
1933 Naissance à Bruxelles d’Ida Kaliski.
1936 Naissance de René Kaliski.
1940 Mai : Invasion de la Belgique par la Wehrmacht. La famille Kaliski se réfugie à Revel, à quelques kilomètres de Toulouse. Faute de ressources, elle revient à Bruxelles au bout de quelques semaines.
28 octobre : promulgation par le gouvernement d’occupation de la première des 17 ordonnances contre les juifs.
1941 14 avril : à Anvers, projection du film de propagande antisémite
Le Juif éternel [
Der ewige Jude]. A l’instigation du mouvement Volksverwering (« La Défense du Peuple »), des spectateurs et militants dévastent le quartier juif : ils jettent le mobilier et les objets de culte dans la rue, incendient deux synagogues et la maison d’un rabbin. Les vitrines de dizaines de magasins sont brisées.
Septembre : naissance de Sarah Kaliski.
25 novembre : création par l'Occupant de l’Association des Juifs en Belgique pour faciliter la déportation. Son « but » est prétendument d’« activer l’émigration ». Tous les juifs doivent en devenir membres.
1942 27 mai : la dernière ordonnance contre les juifs impose le port d’un signe distinctif à tout juif âgé de plus de 6 ans paraissant en public. Pour la première fois, cette mesure suscite l’indignation d’une grande partie de la population.
27 juillet : entrée en fonction du SS-Sammellager für Juden [camp SS de rassemblement pour juifs], à Malines, dans la caserne Dossin, ancien cantonnement de l’armée belge. Entre le 4 aout 1942 et le 31 juillet 1944, les nazis déportent 25 490 juifs et 353 Tsiganes.
4 aout : départ du premier convoi pour Auschwitz-Birkenau.
15-16 aout : première grande rafle nocturne à Anvers, menée par la Sipo-SD, avec l’aide de la Feldgendarmerie et de la police anversoise. Aucun des 845 déportés, hommes, femmes et enfants n’a survécu.
3-4 septembre 1942 : dans la nuit, grande rafle à Bruxelles, Saint-Gilles et Anderlecht, autour de la gare du Midi. La rue du Dr Meersman, où vit la famille Kaliski, est oubliée lors de la rafle.
1943 Avril : L'ancien propriétaire d’Abram Kaliski lui donne sa carte d’identité. La famille se cache rue de Limauge à Ixelles ; un voisin trouve une étoile jaune perdue par Chaïm, mais ne dénonce pas la famille.
Mai : Ida est cachée avec plusieurs autres fillettes au couvent du Saint-Sauveur à Anderlecht ; débusquées par « Jacques Mousso », elles sont sauvées par des partisans armés du Comité de défense des juifs, qui simulent leur enlèvement. Ida rentre dans sa famille.
Août : René et Ida, sous les pseudonymes de Caillet, sont cachés séparément chez plusieurs logeurs.
3-4 septembre : Aktion Iltis, rafle menée dans la nuit par la Sipo-SD, visant les juifs de nationalité belge, jusque-là protégés de la déportation. Les 593 citoyens juifs belges et 50 juifs étrangers ou apatrides arrêtés sont déportés.
1944 12 février : arrestation d’Abram Kaliski par la Sipo-SD. Incarcéré a la prison Saint-Gilles, il est torturé afin qu’il dénonce sa famille, avant d’être transféré à la caserne Dossin le 22 février.
Avril : départ de la caserne Dossin du 24e transport pour Auschwitz-Birkenau. Abram Kaliski, inscrit sur la liste, ne figure pas parmi les déportés qui ont survécu. Sarah rejoint René chez Mme Debecker dont ils prennent le nom (Joseph et Madeleine) ; Mme Debecker donne sa carte d’identité à Fradla. Fradla et Chaïm trouvent une cachette rue des Boers chez les Vanderlinden, dans l’annexe de leur logement.
Mai : Chaïm et sa mère échappent à un contrôle de la Sipo-SD, puis à des dénonciateurs.
31 juillet : départ du dernier transport de la caserne Dossin.
3-4 septembre : les SS quittent précipitamment la caserne Dossin, abandonnant plus de 550 détenus juifs dans le bâtiment. Livrés à eux-mêmes, certains d'entre eux tentent de rentrer par leurs propres moyens, d’autres trouvent de l’aide auprès des religieuses d’un couvent voisin. Les plus nombreux restent dans le bâtiment, n’ayant nulle part ou aller.
Décembre : assassinat d’Abram Kaliski à Auschwitz.
1945 Avril : les premiers survivants des camps sont rapatriés en Belgique. On dénombre 261 survivants d’Auschwitz-Birkenau et 148 parmi les 218 juifs déportés vers d’autres camps.
Ensemble, ils représentent à peine 5 % de l’ensemble des déportés partis de la caserne Dossin.
Chaïm commence à découper des photographies de la Seconde Guerre mondiale, qu'il colle dans des cahiers noirs.
Années 1950 Chaïm travaille dans la maroquinerie.
1989 Sur les conseils de sa sœur Sarah, Chaïm commence à raconter son histoire par le dessin.
1999 Chaïm Kaliski publie Un siècle de génocides chez Didier Devillez à l’ occasion de l’exposition éponyme à La Maison du Livre de Saint-Gilles.
2007 Exposition « Sarah et ses frères. Les Kaliski, une famille d’artistes témoins de l’histoire », musée juif de Belgique, commissaire Jacques Sojcher.
2015 12 septembre : décès de Chaïm Kaliski dit Jim d’Etterbeek. »
Le musée d'art et d'histoire du Judaïsme
« Installé dans le cadre prestigieux de l’hôtel de Saint-Aignan, au cœur du Marais à Paris, le mahJ retrace l’histoire des juifs de France, d’Europe et de Méditerranée à travers la diversité de leurs formes d’expression, de leur patrimoine et de leurs traditions, de l’Antiquité à nos jours.
Inauguré en 1998, il s’impose aujourd’hui comme l’un des musées les plus vivants de la capitale. En proposant au plus large public de découvrir l’ancrage très ancien des juifs dans la nation, et l’universalité de leurs productions artistiques et culturelles, le mahJ illustre deux mille ans de « cultures en partage ».
Depuis son ouverture, le mahJ a présenté plus de cent-vingt expositions, dont dernièrement « Alfred Dreyfus. Vérité et justice », « Le Dibbouk. Fantôme du monde disparu », « Joann Sfar. La vie dessinée », « Marcel Proust. Du côté de la mère », « Patrick Zachmann. Voyages de mémoire », « Chagall, Modigliani, Soutine... Paris pour école, 1905-1940 », ainsi que des installations d’art contemporain comme C’est un petit chemin de Jérôme Zonder, Miqlat de Sigalit Landau, Shadow Procession de William Kentridge, L’Erouv de Jérusalem de Sophie Calle ou Big Bang de Kader Attia.
Sa collection s’enrichit régulièrement, notamment dans le champ de l’art contemporain et de la photographie. Elle compte plus de 12 000 œuvres, dont plus de 3 500 acquises par dons et legs.
L’auditorium propose une centaine de séances par an, pour appréhender les dimensions multiples des cultures du judaïsme à travers la musique, la littérature, le théâtre ou le cinéma.
De nombreuses activités pédagogiques – visites guidées, conférences et ateliers – permettent d’accueillir chaque année des milliers de visiteurs – enfants, familles, groupes scolaires, étudiants et enseignants.
La bibliothèque ouverte à tous conserve plus de 27 000 volumes sur l’art et l’archéologie du judaïsme, et sur l’histoire des juifs de France, ainsi qu’une vidéothèque de plus de 3 000 œuvres audiovisuelles. Et avec prés de 6 000 titres, la librairie du mahJ offre un fonds de référence pour l’art, l’histoire et les littératures du judaïsme.
Le mahJ est engagé dans un ambitieux projet d’extension, avec le soutien du ministère de la Culture, de la Ville de Paris, de la Région Ile-de-France et de la fondation Pro mahJ. Doté d’un budget de 22,5 M€, il permettra d’augmenter de 35 % des surfaces du parcours permanent (passant de 907 à 1 226 m2) et de 34 % celles des expositions temporaires (passant de 455 à 609 m2). Il soulignera la longue histoire de la présence juive en France, de l’Antiquité à nos jours, et permettra la découverte du judaïsme comme culture vivante. Il s’enrichira de salles sur les juifs des marges du royaume à l’époque moderne, l’apogée du franco-judaïsme, l’immigration juive dans l’entre-deux-guerres, le sauvetage de juifs de France sous l’Occupation et les résistances juives, l’après-guerre et l’arrivée des juifs d’Afrique du Nord en Métropole, ainsi que sur la présence en France aujourd’hui de la troisième judaïcité du monde. Un effort important portera sur la médiation pour tous les publics.
Après des études préparatoires, le musée devrait fermer ses portes pour travaux en mars 2028, et rouvrir en 2030. »
"Jim d'Etterbeek, Chaïm Kaliski". Introduction de Joël Kotek et Didier Pasamonik. Préface de Jonathan Zaccai. La Cinquième Couche, 2024. 352 pages. 50,00 €
Du 22 janvier au 13 décembre 2026 Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 65
Visuels :
Affiche
La Terreur, 1942-1944 – Anne d'Amsterdam, 1997 (détail) ; Encre de Chine et aquarelle de couleur ; collection particulière
Anderlecht, 1939-1940, Rue de la Clinique
1996
Encre de Chine