Citations

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« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Ne demande jamais ton chemin à quelqu'un qui le connaît, car tu ne pourrais pas t'égarer ! » (Nahman de Bratslav)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

jeudi 29 octobre 2026

Du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) au Mémorial de la Shoah

Durant la Deuxième Guerre mondiale (DGM), le Centre de documentation juive contemporaine  (CDJC) a été fondé en 1943, à Grenoble, dans la clandestinité, à l’initiative du rabbin Isaac Schneersohn (1879 ou 1881-1969). Le 30 octobre 1956, à l'initiative d’Isaac Schneersohn est inauguré à Paris un bâtiment en mémoire des victimes de la Shoah, le Mémorial du Martyr Juif Inconnu. 2026 marque le 70e anniversaire du Mémorial du Martyr Juif Inconnu, devenu en 2005 le Mémorial de la Shoah. Une institution "islamiquement et arabiquement correcte". Dans l'exposition itinérante "Le Centre de documentation juive contemporaine, 1943-2013 : documenter la Shoah", photographies, lettres, journaux, livres, films et autres archives retracent l’histoire du CDJC en insistant sur les premières décennies.
Lors de la Seconde Guerre mondiale, dans une France occupée par les Nazis, le  Centre de documentation juive contemporaine  (CDJC) "a été créé dans la clandestinité, en avril 1943, à Grenoble alors dans la zone d'occupation italienne."

Initiateur de ce projet, le rabbin Isaac Schneersohn (1879 ou 1881-1969) voulait « écrire le Grand livre du martyrologue [sic] du judaïsme de France » et organiser la collecte des documents disponibles sur les persécutions antisémites perpétrées par l’occupant allemand et le régime de Vichy. mort, Il a été le rédacteur en chef de la Revue du CDJC.

Installé en 1956 dans le Marais (75004) à Paris au sein du Tombeau du martyr juif inconnu, le Mémorial du Martyr Juif Inconnu est devenu en 2013 le Centre de documentation du Mémorial de la Shoah inauguré en janvier 2005."

Le Mémorial de la Shoah comprend, en son sein, le Mur des noms des juifs déportés de France métropolitaine. Curieusement, il en a exclu les noms des juifs déportés de Tunisie, alors un protectorat de la France.. 

Rue Geoffroy-l'Asnier, une façade du Mémorial de la Shoah est devenue le Mur des Justes parmi les Nations. Ces personnes ont sauvé des Juifs, parfois au péril de leur vie, durant la Deuxième Guerre mondiale.

Depuis 2012, le Mémorial de la Shoah a initié des actions visant à étendre le champs de son action, en banlieue parisienne, en province et à l'étranger. Il dispose depuis 2012 d'un musée à Drancy, en face de la cité de la Muette, ancien camp d’internement, et présentant l’histoire du camp de Drancy. En Province :  à Toulouse, l’antenne régionale pour le sud de la France, le CERCIL- Musée Mémorial des enfants du Vel d’Hiv, puis le lieu de mémoire du Chambon-sur-Lignon en 2020, le centre du Jules-Isaac en 2021 et la gare de Pithiviers en Juillet 2022. 

"Le Mémorial de la Shoah compte depuis 2010 sur une correspondante permanente en Italie. Il organise en Pologne notamment des voyages de mémoire et l’Université d’été, et aux Etats-Unis des expositions temporaires.

Le Mémorial de la Shoah a élargi sa thématique à d'autres génocides sur lesquels il a proposé des expositions temporaires :  celui des Arméniens par les Turcs et des Kurdes, celui des Tutsi par des Hutu.

Afin de proposer plus d'espaces à ses expositions temporaires, le Mémorial de la Shoah a libéré des bureaux occupés par ses services administratifs, et a installé ces derniers dans un hôtel particulier à quelques dizaines de mètres du Mémorial. 

"Shoah islamiquement et arabiquement correcte"
Le rapport moral 2025 du Mémorial de la Shoah vante le bilan statistiques de ses actions : 185 actions de formation pour les enseignants dont 174 pour les 1er et 2e degrés, 203151 documents acquis, 3094 retombées médias confondus, 376500 visiteurs des expositions temporaires à Paris et à Drancy, 5294 lecteurs en salle de lecture (4919 en 2024)... Le budget de fonctionnement se décompose ainsi : dépenses 21 517 K€, recettes 21 593 K€.

Pourtant, la faille historique majeure, grave, de cette institution consiste à présenter une "Shoah islamiquement ou arabiquement correcte" : le Mémorial de la Shoah occulte l'antisémitisme islamique ou/et Arabe, la part majeure de dirigeants musulmans dans la Shoah. Il offre une vision dépassée de la Shoah : il ignore les recherches historiques depuis plus d'une décennie, notamment d'historiens américains, russes ou israéliens, sur le rôle essentiel du mufti de Jérusalem al-Husseini, la propagande nazie (Radio Berlin) en direction du monde Arabe, le projet d'exterminer des juifs en Palestine mandataire, etc. C'est le musée mémorial de l'Holocaust à Washington (Etats-Unis) qui a recueilli les souvenirs de juifs originaires de Tunisie, ayant subi l'occupation nazie, et offre sur son site Internet leurs enregistrements audio.

Certes, le Mémorial de la Shoah montre brièvement, dans son exposition permanente, le sort des juifs de Tunisie. Mais son exposition sur les ghettos, centrée sur l'Europe continentale, omettait les mellahs ou ghettos marocains que des juifs marocains ont été contraints de rejoindre. Interrogé, le directeur du Mémorial de la Shoah, Eric Fredj, répondait que le Mémorial avait présenté une exposition sur les juifs de Tunisie durant la Deuxième Guerre mondiale ! "Issue d’une coopération entre le CDJC et la Société d’Histoire des Juifs de Tunisie (SHJT)", cette exposition s'était déroulée du 20 décembre 2002 au 15 janvier 2003 !

Cette occultation historique sert, involontairement, le narratif anti-israélien ou pro-palestinien selon lequel l'Europe se serait "débarrassée de son sentiment de culpabilité lié à la Shoah en envoyant les rescapés de l'Holocauste en Palestine  mandataire où ils auraient volé la terre des Palestiniens..." ou "Les descendants de victimes de la Shoah commettraient un génocide des Palestiniens dans la bande de Gaza". Une propagande haineuse véhiculant des stéréotypes antijuifs"

Cette faille historique s'avère d'autant plus cruciale qu'après des attentats terroristes islamistes, des dirigeants politiques français se recueillent au Mémorial de la Shoah et que des individus, souvent musulmans, condamnés pour antisémitisme par la justice à suivre des "stages de citoyenneté"  au Mémorial de la Shoah, entendent ce discours "islamiquement ou arabiquement correct". Pense-t-on que ces moments de recueillement de politiciens et ces stages vont réduire leur antisémitisme ? On peut légitimement en douter.

Historien, Georges Bensoussan a été le rédacteur en chef dès 1993 de la revue d'histoire du Mémorial de la Shoah devenue la Revue d'histoire de la Shoah, qui avait consacré un numéro aux "Juifs d'Orient face au nazisme et à la Shoah", et en 2002 responsable éditorial au Mémorial de la Shoah (Paris). Il a créé à la fin des années 1990 le service de formation consacré à l’enseignement de l’histoire de la Shoah.

Il a dirigé en 2002, sous le pseudonyme d'Emmanuel Brenner, Les Territoires perdus de la République, recueil de témoignages d'enseignants et de chefs d'établissements scolaires français sur l'antisémitisme, le racisme et le sexisme en milieu scolaire, principalement dans une jeunesse issue de l'immigration maghrébine. Une étude rejoignant les conclusions du rapport Obin.

L'affaire Georges Bensoussan illustre cette faille historique aux nombreux enjeux capitaux. Le 10 octobre 2015, lors de l'émission Répliques animée par l'essayiste Alain Finkielkraut sur France Culture, Georges Bensoussan a évoqué le sociologue Smaïn Laacher en déclarant que l'antisémitisme est présent « dans les familles arabes [...] on le tète avec le lait de la mère ». Le Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA) a dressé une « une mise en garde ferme »  à la chaine. Cet historien est poursuivi par le Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF), la LICRA (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme), SOS Racisme et la Ligue des droits de l'homme (LDH) devant le Tribunal pour "provocation à la haine, la violence ou la discrimination". Il est relaxé en  2017 en première instance, en  2018 par la Cour d'appel et en 2019 par la Cour de cassation. Georges Bensoussan s'est plaint du très faible soutien de dirigeants du Mémorial de la Shoah. Son travail pour le Mémorial de la Shoah a alors pris fin.

L'exposition sur le génocide des Arméniens rechignait à évoquer la dhimmitude et à replacer ce génocide parmi ceux commis par des Turcs durant la Première Guerre mondiale envers les Assyriens, les Grecs pontiques, etc.

Exposition
Après le Mémorial de la Shoah, l'Espace Hillel, le Musée de la Résistance et de la Déportation de l'Isère a accueilli en 2023, dans le cadre du 80e anniversaire de la création du Centre de documentation juive contemporaine (rue Bizanet à Grenoble), l’exposition itinérante "Le Centre de documentation juive contemporaine, 1943-2013 : documenter la Shoah".  

Zakhor (Souviens-toi, en hébreu)
Promoteur du projet de CDJC : Isaac Schneersohn (1881-1960), cousin du rabbin Schneour Zalman Schneersohn, rabbin et industriel d'origine russe. Né à Kamenetz-Podolsk (actuelle Ukraine) dans une famille de rabbins, formé et officiant comme rabbin, Isaac Schneersohn s’installe en 1920 en France dont il acquiert la nationalité. 

A Paris, ce proche du rabbin David Feuerwerker accueille à son domicile des dirigeants Juifs, souvent sionistes - Vladimir Jabotinsky, Chaim Weizmann -, et embrasse une carrière d’industriel comme administrateur délégué de la Société anonyme de travaux métalliques (SATM). En 1939, trois de ses fils sont mobilisés comme officiers de réserve de l’armée française. Isaac Schneersohn et sa famille se réfugient à Bordeaux, puis dès 1941 à Mussidan (Dordogne). Mandaté par l'Union générale des Israélites de France (UGIF), Isaac Schneersohn se rend souvent à Grenoble.

En 1943, il voulait « écrire le Grand livre du martyrologe du judaïsme de France » et « organiser la collecte des documents disponibles sur les persécutions antisémites perpétrées par l’occupant allemand et le régime de Vichy ».

De « ses premières années à la mort de son fondateur en 1969, le CDJC écrit l’histoire, constitue un fonds d’archives pour que justice soit rendue aux victimes. Parallèlement, de nombreuses initiatives et études sont menées en Europe par des survivants de la Shoah et des historiens ».

« Fondateur d’une historiographie, premier centre d’archives accessible aux chercheurs sur le sort des Juifs de France pendant la guerre, le CDJC, intégré dans ce qui est devenu depuis janvier 2005 le Mémorial de la Shoah, se confond aujourd’hui avec la mémoire de la Shoah des Juifs de France dont il est devenu le dépositaire ». 

A nuancer, tant le Mémorial de la Shoah tend à restreindre, dans de nombreuses expositions, la France de la Seconde Guerre mondiale à la Métropole, et n’a pas entrepris, en temps utile, le recueil des témoignages des Juifs ayant vécu en Afrique du Nord les persécutions antisémites : installation forcée dans un mellah (ghetto), rafle, racket, vols, horribles camps de travail forcé, etc.

Des preuves historiques
Le 28 avril 1943, quarante militants et dirigeants représentant les divers courants de la communauté juive se réunissent à l’initiative d’Isaac Schneersohn dans l’appartement qu’il loue dans la rue Bizanet, à Grenoble. Dans la clandestinité, ils créent le Centre de documentation juive contemporaine, afin « de rassembler des preuves de la persécution des Juifs afin de témoigner et demander justice dès la fin de la guerre ».

Les fondateurs du CDJC commencent à collecter des documents, à éditer le Bulletin du CDJC qui se transformera après-guerre en revue, mais ils doivent suspendre leur travail en septembre 1943 car les Allemands envahissent la zone occupée par les Italiens et où se trouvait Grenoble.

Ils plongent dans la clandestinité. « Mon obstination et ma persévérance, ma conviction ferme de la nécessité de recueillir cette documentation se renforçaient toujours davantage. [...] Je ne savais pas si je survivrais, aucun de nous ne croyait qu'il sortirait vivant de l'enfer. Mais je n'avais qu'un seul désir, aussi longtemps que je le pourrais, consigner ce qui se passait », se souvenait Isaac Schneersohn qui rejoint alors la résistance en Dordogne et y noue des contacts avec la Résistance française qui s'avéreront précieux.

Le comité de direction du CDJC « est composé de 7 membres : 2 représentants du Consistoire (Consistoire central), 2 représentants de la Fédération des Sociétés juives de France, 1 représentant de l'ORT  (Organisation Reconstruction Travail), 1 représentant du rabbinat et Schneersohn lui-même qui le préside. L'objectif est de rassembler les documents qui permettront, un jour, d'écrire l'histoire des Juifs de France pendant la guerre » (André Kaspi).

Alors que les combats pour la libération de la France ont débuté, Isaac Schneersohn et son équipe se pressent de rejoindre Paris pour « sauver de la destruction et de la mise sous séquestre les fonds d'archives émanant de Vichy et de l'occupant nazi ».

Grâce à l’aide des résistants et « au flair d'Isaac Schneersohn et de Léon Poliakov en charge du Service de recherches des archives, le CDJC met la main sur des archives précieuses dans des conditions souvent rocambolesques, telles que celles du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), de l'ambassade d'Allemagne à Paris, de l'Etat-major, de la délégation générale du Gouvernement de Vichy et surtout sur celles du service anti-juif de la Gestapo, l'une des rares récupérées en Europe ».

Dès la Libération de Paris, le CDJC « entreprend de classer ses archives afin d'étudier le processus qui avait conduit à la destruction des Juifs de France ».

Léon Poliakov (1910-1997), "secrétaire de Schneersohn, en fut un témoin ironique : « Je me souviens, écrit-il dans son autobiographie L’auberge des musiciens, que, pour commencer, il [Schneersohn], avait installé un bureau à Grenoble, rue Bizanet, où une demi-douzaine de dactylos étaient chargées de dépouiller le Journal officiel pour dresser l’interminable liste des entreprises aryanisées, ce que je trouvais suprêmement ridicule, ne comprenant pas qu’il faut un commencement à tout. »

« Avec ses compagnons, Joseph Billig, Georges Wellers, Léon Poliakov, avec son ami Claude Kelman, ils ont fait une œuvre extraordinaire à une époque extrêmement difficile où le silence, la gêne étaient le lot des déportés survivants », a déclaré Éric de Rothschild, président du Mémorial de la Shoah, le 27 janvier 1945.

Le CDJC crée sa propre maison d'édition, publie ses premiers travaux sur les camps d'internement (Joseph Weill, Contribution à l'histoire des camps d'internement dans l'anti-France, Paris, CDJC). « Dès 1945 trois ouvrages importants sont publiés par le CDJC, suivis par 5 autres en 1946, 5 autres encore en 1947, au total 20 jusqu'à la fin de l'année 1951. Le CDJC est ainsi devenu la mémoire de la communauté juive, de toute la communauté ». (André Kaspi)

En 1946, le CDJC transforme son Bulletin en Le Monde Juif, première revue d'histoire de la Shoah.

Isaac Schneersohn devient alors président du Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) et directeur de la Revue publiée par ce centre, jusqu'en 1969.

Le CDJC et le jugement des criminels de guerre
Le gouvernement français, par l'entremise d'Edgar Faure, demande au CDJC « d'étayer la plaidoirie française aux procès de Nuremberg  ».

Le CDJC amène « sa documentation à Nuremberg et bénéficie d'une représentation permanente pendant les procès internationaux et américains, devenant l'un des destinataires officiels de tous les documents alors en circulation ».

Son travail est si remarquable que le Procureur général Telford Taylor « autorise Léon Poliakov et Joseph Billig à puiser dans les archives de ce premier grand procès international ».

Inauguré lors des procès de Nuremberg , ce « rôle d'aide à la justice s'est poursuivi durant les procès des responsables et complices de la solution finale en Allemagne, en France et en Israël où Georges Wellers, le responsable scientifique du CDJC est appelé à déposer au procès Eichmann  ».

Dans les années 1980, le CDJC « fournit à la justice française une pièce d'archive, le télex d'Izieu, qui lui a permis de procéder à l'inculpation de Klaus Barbie, le chef de la Gestapo de Lyon, pour crimes contre l'humanité ».

Un « tombeau-mémorial »
Dans les années 1950, Isaac Schneersohn parvient « à imposer l’idée de la construction d’un tombeau-mémorial dédié aux victimes de la Shoah ».

Cette « idée suscite l'opposition d'une partie de la communauté juive qui ne voulait pas « d'une institution tournée vers le passé ».

Isaac Schneersohn constitue un comité de parrainage réunissant des personnalités. Quand David Ben Gourion, alors Premier ministre de l’Etat d'Israël renaissant, est sollicité, il se rend compte que le premier Mémorial en hommage aux victimes juives du nazisme serait édifié à Paris. Rapidement, l'Etat d'Israël fonde Yad Vashem, à Jérusalem, avec qui le CDJC noue des relations privilégiées.

Le 17 mai 1953, la première pierre du Mémorial est posée sur un terrain donné par la Ville de Paris. Par des donations d’œuvres d’art, la France, la Belgique, le Luxembourg, la Yougoslavie participent à la construction du Mémorial.

Inauguré le 30 octobre 1956 en présence de 50 délégations des communautés Juives du monde entier, de personnalités politiques et religieuses venues de toute l'Europe, le Mémorial du martyr juif inconnu « accueille naturellement dans ses murs le CDJC ».

Le 24 février 1957, des « cendres provenant des camps d'extermination et du ghetto de Varsovie sont solennellement déposées dans la crypte du Mémorial par le grand rabbin Jacob Kaplan ».

Le 8 octobre 1958, l’éminent juriste français Juif René Cassin, futur prix Nobel de la paix, remet à Isaac Schneersohn la Croix de Chevalier de la Légion d'honneur dans les salons du prestigieux hôtel Plaza Athénée à Paris.

Classé monument historique depuis 1991, le Mémorial du Martyr Juif Inconnu accueille chaque année les principales cérémonies liées à la Shoah – soulèvement du ghetto de Varsovie, découverte du camp d'Auschwitz, Hazkarah  (dédié aux victimes de la Shoah mortes sans sépulture), Journée nationale de la Déportation - organisées par l'Etat ou/et par la communauté Juive française.

Le « développement du centre de recherche sur la Shoah, devenu l'un des tout premiers en Europe, comme celui des activités du Mémorial, notamment en direction des publics scolaires, ont amené le conseil d'administration du Mémorial-CDJC à proposer une nouvelle étape : la création du Mémorial de la Shoah ».

Avec le soutien de l'Etat, de la Ville de Paris et de la Région Ile-de-France, le Mémorial a élaboré un projet en vue de l’agrandissement de son bâtiment. Les travaux sont terminés à la fin 2004.

Initié en 1997, ce « plan d’agrandissement et de regroupement de ces deux institutions d’histoire et de mémoire - le CDJC et le Mémorial du martyr juif inconnu - en une seule entité se met en place et aboutit à l’ouverture du Mémorial de la Shoah le 27 janvier 2005 ».

Cet agrandissement a « permis notamment d'offrir davantage de place aux chercheurs dans les salles de lecture, de déployer l'exposition permanente sur l'histoire de la Shoah, de créer un espace multimédia, un auditorium et d'ériger à l'extérieur du bâtiment « le Mur des noms » où ont été gravés les noms de tous les Juifs déportés de France ».

Formé de trois départements - les archives, la photothèque et la bibliothèque -, le Mémorial de la Shoah/CDJC « se positionne aujourd’hui comme le plus grand centre de documentation en Europe consacré à l’histoire de la Shoah et au sort des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ». Son fonds documentaire s’accroît régulièrement grâce à des dépôts, dons ou achats. Ce Mémorial de la Shoah gère aussi les archives d’organisations et de particuliers, célèbres et anonymes.

Sara Halperyn (1920-2002)
C’est une mémoire du CDJC qui a disparu en 2002. Responsable de la bibliothèque du CDJC, Sara Halperyn, octogénaire, est décédée le 13 février 2002. Regrettée de tous...

Sara Halperyn est née Neumann, en 1920 à Francfort, « dans une famille d’Ostjuden, des Juifs polonais installés en Allemagne », précisait Maurice Rajsfus. La famille Neumann, surtout la mère, est pratiquante. Sara et ses deux frères bénéficient donc d’une éducation religieuse.

C’est en 1936 que la famille quitte l’Allemagne nazie pour la Palestine. Seule y reste une grand-mère paternelle adorée, qui sera internée à Therezienstadt, puis mourra à Auschwitz. La famille Neuman s’installe à Jérusalem, et le père ouvre une épicerie à Herzliya.

Sara ne retourne plus en Allemagne. Plus tard elle refuse de toucher les dédommagements allemands auxquels elle a droit (Claims Conference). Son ressentiment pour l'Etat allemand ne se confond jamais avec sa perception de la génération née dans ce pays après le génocide juif. Elle accueille ainsi chaleureusement des volontaires allemands à la fin des années 1990 au CDJC.

Dotée d'une culture juive très étendue et de solides connaissances médicales, la jeune Sara devient infirmière. Difficile de connaître sa vie en Palestine, puis en Israël, tant la femme était était pudique et discrète. A peine sait-on que Sara Halperyn ne pratiquait plus vers la fin de sa vie et bien sûr s’inquiétait de la guerre en Israël. La cause de la paix, introuvable, lui tenait aussi beaucoup à cœur. 

Sara Halperyn rencontre à Jérusalem en 1943 Jacob Halperyn. Né à Łódź (Pologne), en 1903, intellectuel et érudit juif, Jacob Halperyn est également un talentueux polyglotte.

Le couple arrive en France en France en 1950 et se marie en 1957. Il a deux enfants, Sophie et Léon. Le second poursuit plus tard un parcours de chercheur avec une thèse de doctorat en "Langues, civilisations et sociétés orientales", soutenue en 2019 à l'université de Paris 3 - Sorbonne Nouvelle. 

Vers 1970, Sara Halperyn entre au CDJC comme assistante de la bibliothécaire, Olga Imbert. « Le centre est alors une structure encore petite, qui accueillait peu de chercheurs. Les archives et la bibliothèque se trouvaient au même niveau », précisait Maurice Rajsfus en 2002.

Sara Halperyn est nommée responsable de la bibliothèque en 1980, lorsque Mme Imbert prend sa retraite. Une fonction qu’elle exerce jusqu’au 8 février 2002.

Sara Halperyn a participé à la mise à jour de fichiers aux classements pertinents et aux résumés clairs en français. Maîtrisant l’allemand, le yiddish et l’hébreu, Sara Halperyn a traduit moultes documents pour les chercheurs. « C’était un puits de compétence et d’érudition. Elle guidait les gens pour éviter des études superficielles ou inexactes », expliquait Serge Klarsfeld en 2002. Une fois leur travail publié, de nombreux chercheurs la remercieront pour son aide, dans leur ouvrage.

Veuve depuis 1987, cette septuagénaire obtient une maîtrise d’hébreu à l'université de Paris VIII. 

Et elle est affectée par les décès récents d’un de ses frères en Israël et de sa meilleure amie.

« On riait toujours avec Sara. Elle avait un sourire, un dynamisme, une modestie... Elle était ouverte sur les autres et discrète sur sa vie. Elle disait toujours : « Tout va très bien ». Elle avait une parfaite connaissance du fonds. Elle maternait les chercheurs, les encourageant et les orientant dans leurs recherches. Sara n’aura pas vu le retour du Centre dans ses locaux agrandis en 2004. Elle laisse un grand vide... », se souvenait avec émotion Sarah Mimoun, une collègue et amie.

Affaiblie par une bronchite, Sara Halperyn meurt le 13 février 2002. 

A son enterrement au Père Lachaise le 19 février 2002, se sont retrouvés collègues, amis, chercheurs, journalistes, historiens, étudiants, etc. 

Le 21 mars 2002, Eric de Rothschild, président du CDJC, le conseil d’administration et l’ensemble du personnel du Centre, ont rappelé le souvenir de la responsable de sa bibliothèque, Sara Halperyn. Chercheurs et amis décrivent une dame dévouée, discrète, drôle, chaleureuse, polyglotte, très active et particulièrement compétente. Le Monde juif, la revue d’histoire de la Shoah du CDJC, a publié un numéro spécial en son honneur.

Groupe de Mémoriaux
"En 2012, le Mémorial de la Shoah a ouvert un musée à Drancy, en face de la cité de la Muette, ancien camp d’internement. Lieu d’histoire et de transmission, complémentaire du Mémorial de Paris, ce centre a pour vocation de présenter l’histoire du camp de Drancy".

"Le Mémorial de la Shoah est aussi présent en région et à l’étranger. A Toulouse, l’antenne régionale pour le sud de la France relaie les actions du Mémorial en s’appuyant sur les partenaires locaux et sur le patrimoine régional. En 2016 est organisée pour les professeurs à Toulouse la première Université du sud de la France."

"Depuis 2018, le Mémorial de la Shoah s’est agrandit en région avec le CERCIL- Musée Mémorial des enfants du Vel d’Hiv, puis le lieu de mémoire du Chambon-sur-Lignon en 2020, le centre du Jules-Isaac en 2021 et la gare de Pithiviers en Juillet 2022."

"En Italie, où il peut compter depuis 2010 sur une correspondante permanente, le Mémorial de la Shoah développe trois grands types d’actions: la formation continue, les partenariats avec les musées de la Résistance, une présence active au sein du réseau universitaire."

"Le Mémorial est aussi très présent en Pologne, avec, notamment les voyages de mémoire et l’Université d’été, et aux Etats-Unis où des expositions temporaires sont proposées au public américain grâce à des partenariats locaux".

70e anniversaire
"1956 – 2026 : 70e anniversaire du Mémorial du Martyr Juif Inconnu, devenu le Mémorial de la Shoah en 2005. Où en sommes-nous 70 ans après ?

Le 30 octobre 1956, le projet final d’Isaac Schneersohn, fondateur du Centre de Documentation Juive Contemporaine, voit le jour : l’inauguration d’un bâtiment en mémoire des victimes de la Shoah, le Mémorial du Martyr Juif Inconnu.

"A l’occasion de ce 70e anniversaire, le Mémorial de la Shoah fait découvrir sur ces réseaux sociaux l’histoire de ce lieu, pensé dès lors comme un centre d’archives et un musée : quelles sont les personnalités qui ont soutenu le projet de Schneersohn et quels sont les difficultés rencontrées ? Qui sont les architectes et pourquoi avoir conçu le bâtiment sous cette forme ? Comment s’est déroulée l’inauguration du Mémorial le 30 octobre 1956 ? Qui sont les chercheurs venus se documenter au Mémorial ? 70 ans après, que devient l’institution ?
Son évolution témoigne aussi de la place désormais centrale de l’éducation dans cette mission : le Mémorial accueillait 38 000 élèves de tous niveaux en 2015, contre 185 000 en 2025."

"Ces 70 ans permettent ainsi de regarder à la fois l’histoire du Mémorial et les nouveaux défis auxquels il est confronté : comment préserver et transmettre une mémoire lorsque disparaissent progressivement ceux qui peuvent en témoigner directement ?"

"La commémoration du 30 octobre reviendra également sur l’histoire, parfois difficile, de la création du Mémorial et sur l’évolution de sa mission depuis 70 ans, tout en interrogeant son rôle dans la société française aujourd’hui."


Du 30 mars au 30 avril 2023
Au 
Musée de la Résistance et de la Déportation de l'Isère
14, rue Hébert 38000 Grenoble France
Tél. : 04 76 42 38 53 
Entrée libre de 10 h 00 à 18 h 00

Du 27 janvier au 6 février 2014
A l'Espace Hillel
113, boulevard Marius Vivier Merle. 63003 Lyon
Tél. : 04 37 43 15 15/04 37 57 05 70
Du lundi au jeudi de 9 h à 22 h. Le vendredi de 9 h à 14 h. le reste de la semaine en fonction des activités. Vernissage le lundi 27 janvier 2014  à 17 h. Accès Entrée libre

Jusqu’au 17 novembre 2013
17, rue Geoffroy-l’Asnier. 75004 Paris
Tous les jours sauf le samedi, de 10 h à 18 h, et le jeudi jusqu’à 22 h
Tél. : 01 42 77 44 72
Visuel :
Le CDJC en 1953 à Paris, le service des archives.
© Daniel Franck

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent du communiqué de presse. La partie du Sara Halperyn a été publiée par Actualité juive hebdo.
Cet article a été publié le 15 novembre 2013, puis les 27 janvier 2014 et 27 avril 2023

mercredi 28 octobre 2026

La Gagouasie

Située au sud de la Moldavie, la Gagaouzie est 
une région autonome, composée de territoires clairsemés, de la Moldavie. Durant la Deuxième Guerre mondiale, les juifs ont déportés vers des camps en Transnistrie, et assassinés par la Shoah. La faible minorité juive a été réduite par l'alyah, émigration vers Israël. Arte diffuse sur son site Internet, « Moldavie : voyage en Gagaouzie », reportage de Manon Loizeau.

L’Ermitage, la naissance du musée impérial – Les Romanov, tsars collectionneurs
« Hiroshima, la défaite de Staline » par Cédric Condon 
« Goulag - Une histoire soviétique » de Patrick Rotman
« Le procès » par Sergei Loznitsa 

Située au sud de la Moldavie, la Gagouasie ou unité territoriale autonome de Gagaouzie est une région autonome de la Moldavie - au nord de ce pays, la Transnistrie a proclamé son indépendance non reconnue par l'ONU. La capitale de la Gagouasie, constituée de quatre territoires non contigus, est Comrat.

La Gagouasie a été une partie de l'empire russe (1812-1917), de la Roumanie (1918-1940, 1941-1944), de l'Union soviétique (1940- 1941, 1944-1991) et de la Moldavie dès 1991. Les Gagaouzes ont été indépendants durant cinq jours, lors de l'hiver 1906 : un soulèvement paysan proclama la « république autonome de Comrat ».

En 1991, Stepan Topal proclame la République de Gagaouzie indépendante dans les communes moldaves où les Gagaouzes sont majoritaires - en excluant les villages gagaouzes d'Ukraine. Une indépendance non reconnue par l'ONU. En 1994, la Moldavie reconnait l'autonomie de la Gagouasie.

Essentiellement chrétiens orthodoxes dépendant du patriarcat de Moscou (Russie), les 134 535 habitants de la Gagouasie parlent le gagaouze, le roumain, le bulgare et le russe. Une partie est d'origine turque.

Le 27 juin 2014; la Moldavie et l'Union européenne ont signé un accord d'association. La Gagaouzie adhère aussi à l'Eurorégion Siret-Prut-Nistre créée en 2005 et réunissant des collectivités locales de Roumanie et des raions (subdivisions territoriales) de Moldavie.

Les élections font émerger la domination politique de communistes et socialistes pro-russes.

L'économie, essentiellement agricole, s'est internationalisée, et régionalisée : notamment par des investissements turcs via l'Organisation de coopération économique de la mer Noire (OCEMN), créée et siégeant à Istanbul (Turquie) en 1992 (Déclaration d'Istanbul).

Les Juifs gagaouzes constituent une infime minorité : un grand nombre a été déporté vers les camps de Transnistrie, décimé par la Shoah. De nombreux Gagaouzes juifs ont émigré vers Israël.

« Moldavie : voyage en Gagaouzie »
« Dédié à l’actualité internationale, "ARTE Reportage" documente  les mutations et les bouleversements de notre monde. Des histoires marquantes, racontées par celles et ceux qui les vivent. Des reportages exceptionnels et exclusifs. Présenté par Andrea Fies et William Irigoyen tous les samedis à 18h50. »

Dans ce cadre, Arte diffuse sur son site Internet, « Moldavie : voyage en Gagaouzie » de Manon Loizeau.

« Carnet de route en Gagaouzie, dont le nom seul résonne comme un voyage dans un espace imaginaire, anachronique, qui pourrait faire écho à la Syldavie de Hergé. »

« Ces derniers temps la Gagaouzie, région autonome pro-russe au cœur de la Moldavie, à la frontière sud de l’Ukraine, est devenue stratégique dans le grand jeu entre l’Est et l’Ouest. Moscou en a fait un terrain d’entraînement pour y développer sa guerre hybride contre la Moldavie pro européenne de la présidente Maia Sandu. »

« Notre équipe a pu avoir un accès unique aux propagandistes locaux, chantres de Moscou, et découvert l’ampleur des stratégies d’infiltration et de manipulation de la Russie. Des millions d’euros investis pour l’achat massifs des voix des électeurs, et des camps de formation en Russie pour des centaines d’élèves et de professeurs gagaouzes. Un véritable laboratoire de déstabilisation. »

« En chemin, Manon Loizeau a rencontré ceux qui résistent à la propagande du Kremlin : Dima qui vit dans un village à la frontière de l’Ukraine où tombent régulièrement des drones russes, qui est le seul de son village à regarder vers l’Europe alors que le reste des habitants regardent en boucle les chaines officielles russes, la rédaction du média en ligne Nokta seul média pro-européen de Gagaouzie, des étudiants. »

« Selon les propos de la présidente Maia Sandu face aux attaques russes, « pour la Moldavie le seul moyen de continuer d’exister comme démocratie sur le long terme c’est de faire partie de l’Union européenne, c’est très urgent, c’est une question de survie ».


« Moldavie : voyage en Gagaouzie 
» de Manon Loizeau
France, 2026, 25 min
Production Squawk films - Arte G.E.I.E
Productrice : Juliette Guigon
Auteure : Manon Loizeau
Image : A. Dalsbaek
Montage : R. Lellouche
Disponible jusqu'au 20/08/2029


mardi 27 octobre 2026

« L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle »

Le Musée Thomas Henry à Cherbourg-en-Cotentin propose l’exposition « L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle ».  Une invitation « à redécouvrir la figure du diable, affranchie de son rôle de simple incarnation du mal, pour devenir un symbole de révolte, de liberté et de modernité. À travers une sélection d’œuvres – peintures, sculptures, arts graphiques et livres illustrés – l’exposition propose la première étude monographique de grande ampleur consacrée à la figure de Satan dans les arts européens du XIXe siècle. » 
 
La fabrique des saintes images. Rome-Paris, 1580-1660
Cranach et son temps 

« Tout à coup il se vit pousser d’horribles ailes ; 
Il  se vit devenir monstre, et  que l’ange en lui 
mourait, et  le rebelle en sentit quelque ennui. 
Il   laissa son épaule, autrefois lumineuse, 
Frémir au froid hideux de l’aile membraneuse, 
Et croisant ses deux bras, et relevant son front, 
Ce bandit, comme s’il grandissait sous l’ affront, 
Seul dans ces profondeurs que la ruine encombre,
Regarda fixement la caverne de l’ombre. » 
Victor  Hugo,  La  Fin  de  Satan

« Après l’exposition d’intérêt national Prédictions. Les artistes face à l’avenir (2024), le musée Thomas Henry poursuit son exploration des imaginaires surnaturels avec une exposition inédite consacrée à l’une des métamorphoses les plus spectaculaires du XIXe siècle : l’invention de Satan en anti-héros romantique. »

« Figure fascinante et ambivalente, Satan n’a cessé d’inspirer artistes, écrivains et penseurs tout au long du XIXe siècle. Héritier d’une tradition iconographique pluriséculaire, le diable quitte progressivement les marges de l’imaginaire religieux pour s’imposer comme un véritable protagoniste de la modernité artistique. À l’heure où l’Europe connaît de profonds bouleversements politiques, sociaux et spirituels, la figure de l’ange déchu devient le miroir des interrogations et des aspirations d’une époque en quête de sens et de liberté. »

« L’exposition « L’Ange de la Révolte » invite à explorer la métamorphose de Satan, de monstre terrifiant à anti-héros romantique, symbole de la révolte individuelle et de la transgression des normes établies. À travers une sélection d’œuvres majeures, le parcours met en lumière la richesse des interprétations artistiques et littéraires du mythe satanique, depuis les premières représentations médiévales jusqu’aux visions tourmentées des artistes symbolistes. »

« En croisant les regards de la peinture, de la sculpture, et de la littérature, cette exposition propose une lecture renouvelée de la figure du diable : tour à tour tentateur, rebelle, mélancolique ou incarnation des angoisses modernes, Satan s’impose comme un reflet des tensions et des aspirations qui traversent le XIXe siècle. Il devient, sous le pinceau et la plume des créateurs, le porte-voix d’une humanité en quête d’absolu, de liberté et de sens. »

« Longtemps représenté comme une créature terrifiante destinée à édifier et effrayer le fidèle, Satan connaît, à la fin du XVIIIe siècle, une profonde métamorphose. Sous l’influence des bouleversements philosophiques, scientifiques et politiques des Lumières, le surnaturel se détache progressivement des croyances religieuses pour investir le champ du mythe, de la littérature et de l’art.» 

« Inspirés par le Paradis perdu de John Milton, puis par Goethe, Victor Hugo ou Charles Baudelaire, les artistes romantiques et symbolistes s’attachent à la figure de Satan : un diable solitaire, méditatif et sublime, incarnation de la chute, de la mélancolie moderne et de la rébellion contre les dogmes établis. »

« Figure majeure de l’imaginaire romantique, Satan devient au XIXe siècle le symbole de la transgression, de la liberté individuelle et de la contestation de toutes les formes d’autorité – politique, religieuse ou morale. À l’heure des révolutions et des mutations sociales, les artistes projettent dans ce personnage les tensions de la modernité et l’image même de l’artiste révolté. »

« De la sculpture mélancolique de Jean-Jacques Feuchère à l’ange déchu chez Alexandre Cabanel, en passant par les visions provocantes et subversives de Félicien Rops, l’exposition met en lumière la richesse et l’ambiguïté d’un mythe réinventé, oscillant entre grandeur tragique, quête de sens et introspection.»

« Organisée en quatre sections, l’exposition présente : 
- un éclairage introductif sur l’iconographie du diable du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle, 
- l’émergence romantique de l’ange déchu, 
- Satan comme figure de la révolte politique et sociale, 
- son intériorisation symboliste à la fin du siècle, où le démon devient métaphore des angoisses et des désirs enfouis de l’homme moderne.»

Une exposition de référence 
« S’appuyant sur une bibliographie récente et une approche croisant histoire de l’art, littérature et histoire des idées, L’Ange de la Révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle révèle comment le diable, libéré de sa fonction religieuse, s’impose comme l’un des grands mythes fondateurs de la modernité artistique.»

Le commissariat est assuré par Louise Hallet, conservateur en chef, directrice des musées et du patrimoine Cherbourg-en-Cotentin, et Paul Guermond, attaché de conservation des musées de Cherbourg-en-Cotentin.

Sous la direction de Louise Hallet et Paul Guermond, avec les contributions d’Adeline Arénas, Maria Aivalioti, Julie Brunel, Magali Briat-Philippe, Véronique Carpiaux, Amélie de Chaisemartin, Gilles Soubigou, Suzanne Dumoulin, le catalogue de l’exposition L’Ange de la révolte. Satan dans les arts au XIXe siècle. est copublié par les éditions Invenit et le musée Thomas Henry. 

Parcours de l’exposition 

« Si le sujet a été partiellement évoqué dans plusieurs expositions récentes - L’ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst (musée d’Orsay, 2013), Inferno (Scuderie del Quirinale, Rome, 2021) ou Mondes souterrains : 20 000 lieues sous la terre (Louvre-Lens, 2024) - il n’avait encore jamais fait l’objet d’une étude monographique d’ensemble, articulant de manière systématique sources littéraires, contextes intellectuels et mutations iconographiques sur une période longue. » 

« Le parcours propose ainsi une traversée de l’art européen des années 1780 au début du XXe siècle, en montrant comment le diable, longtemps figure théologique codifiée et destinée à édifier le fidèle, devient progressivement un personnage fictionnel, puis un symbole culturel : tantôt tentateur mondain, tantôt ange déchu d’une beauté sublime, tantôt incarnation de la révolte politique ou de la mélancolie moderne, jusqu’à s’intérioriser en « démon intérieur » au tournant fin-de-siècle. » 

Prologue — Du diable théologique au diable iconographique (VIe – XVIIIe siècle) 
« Le parcours s’ouvre par un précis visuel permettant d’identifier les attributs et scénarios majeurs de la figure diabolique avant le XIXe siècle. L’objectif est d’offrir au visiteur des repères immédiats : les sources chrétiennes, qui donnent au diable un rôle central comme Tentateur et Ennemi du Christ, et comme acteur eschatologique de l’Apocalypse ; 
- la naissance des premières images (dès le VIe siècle), nourries de l’imaginaire apocalyptique et d’emprunts au dieu Pan (cornes, sabots), dans une fonction clairement didactique et terrifiante ; 
- la multiplication des représentations à partir du XIIIe siècle, où le diable peut apparaître comme un souverain infernal, miroir des préoccupations occidentales liées à la souveraineté et au pouvoir ; 
- enfin, la fixation de grands thèmes iconographiques (Chute des anges rebelles, Jugement dernier, saint Michel terrassant le dragon, Tentation du Christ), tandis qu’une lente humanisation du personnage s’amorce dès la Renaissance, en parallèle de sa sécularisation. » 

« Ce prologue est essentiel : il mesure l’écart entre un Satan traditionnel, souvent animalisé et entouré d’une foule de damnés, et la rupture spectaculaire opérée à la fin du XVIIIe siècle, lorsque Satan devient un sujet autonome, isolé, psychologisé, bientôt fascinant. » 

La bascule des Lumières : du dogme au mythe, du diable au symbole (fin XVIIIe siècle) 
« La première section met en lumière la métamorphose décisive qui s’opère à la fin du XVIIIe siècle. Sous l’effet des Lumières, mouvements philosophiques, scientifiques et théologiques, le surnaturel recule : la croyance au merveilleux décline et l’existence du diable devient plus incertaine dans l’imaginaire collectif. » 

« C’est précisément dans ce moment de retrait du sacré que Satan change de nature : selon la formule de l’historien Robert Muchembled (Histoire du diable, 2000), il « quitte le terrain des pratiques sociales pour se réfugier dans le monde des mythes et des symboles ». Libéré de sa fonction religieuse, le diable devient un motif littéraire et artistique, disponible pour exprimer les tensions modernes : orgueil, chute, désir, doutes, fascination pour l’interdit. » 

« Au coeur de cette bascule, l’exposition isole une figure appelée à dominer le siècle : Satan en ange déchu, banni du Paradis pour sa désobéissance, tel que la tradition l’a notamment nourri d’Isaïe (14, 12-15). Cette image, qui associe grandeur, tragédie et perte, ouvre la voie à la construction d’un Satan anti-héroïque plutôt que monstrueux. » 

I — Le Tentateur gothique : frisson, interdits et invention de Méphistophélès (fin XVIIIe – années 1830) 
« La première section explore une voie majeure de la modernité satanique : celle du roman noir anglais, puis de sa réception française. À la fin du XVIIIe siècle, la littérature gothique s’empare du thème du diable, notamment avec Le Moine (1796) de Matthew Gregory Lewis, et installe durablement l’idée d’un Satan à la beauté perverse, séduisante autant qu’inquiétante. Ces récits alimentent un goût nouveau pour le fantastique, le trouble et l’interdit, bientôt relayé par une sociabilité mondaine du frisson. » 

« Mais le tournant déterminant, en France, est la réception de Goethe : la traduction de Faust par Albert Stapfer (1823) engendre un premier corpus ample et structuré d’images du diable humanisé, sous les traits de Méphistophélès. L’exposition suit la façon dont la figure s’incarne dans l’imaginaire visuel romantique, particulièrement à travers : les lithographies d’Eugène Delacroix (1826–1828), chef-d'œuvre de l’illustration moderne ; les peintures d’Ary Scheffer et d’autres variations contemporaines sur le mythe faustien. » 

« Méphistophélès s’y fixe en dandy romantique : front proéminent, barbe en pointe, silhouette nerveuse, regard acéré. Le parcours montre aussi comment ce type physique déborde le champ des beaux-arts : la presse et la caricature s’en emparent, représentant volontiers les Romantiques sous des traits méphistophéliques. » 

« Satan devient alors un miroir de l’artiste moderne, « maudit », spleenétique, en marge des normes. » 

II — L’Ange déchu : Milton, le sublime et la beauté du mal (fin XVIIIe – milieu XIXe siècle) 
« En parallèle du tentateur mondain, le parcours déploie un second grand modèle, né plus tôt dans le monde britannique : Satan tel que Milton le réinvente dans Le Paradis Perdu (1667). Le poème, redécouvert à la fin du XVIIIe siècle, donne au diable une voix et une épaisseur inédites : orgueilleux et rebelle, mais aussi magnifique, audacieux et tragique. » 

« Cette section met en avant le rôle des artistes qui illustrent Milton et forgent une iconographie nouvelle : William Blake, James Barry, John Martin, puis, plus tard, Gustave Doré. Le parcours insiste sur la manière dont l’image de Satan s’articule à deux cadres esthétiques majeurs : 
- la théorie du sublime d’Edmund Burke (1757), où la terreur devient source d’intensité esthétique ; 
- l’idéal de beauté classique (Winckelmann), qui nourrit la représentation d’un corps héroïque, musclé, désirable, mais traversé par une tension intérieure (crispation, gestes retenus, violence contenue). » 

« Une scène cristallise particulièrement cette réinvention : Satan en Enfer ralliant les anges rebelles. Le diable y perd ses attributs bestiaux ; il s’isole, devient personnage central, héroïsé, et incarne déjà une figure de l’homme (et de l’artiste) moderne : énergique, révolté, mélancolique. » 

III — L’esprit de révolte : Satan politique, mélancolie moderne et utopies (1830–1890)
« La troisième grande séquence du parcours montre comment, en France, l’anti-héros miltonien acquiert une centralité politique. Nourrie par la traduction du Paradis Perdu par Chateaubriand (1836), mais surtout par l’histoire nationale (Révolution de 1789, cycles insurrectionnels, affrontements contre les tyrannies en Europe à partir de 1830), la révolte de Satan contre un Dieu autocrate devient un puissant réservoir d’images pour penser la contestation des autorités, des dogmes et de la morale bourgeoise. »

« Le visiteur rencontre ici un Satan qui incarne :
- la revendication des libertés individuelles ;
- la critique des contraintes sociales ;
- une mélancolie moderne faite d’élan brisé, de grandeur déchue, d’échec et de solitude. »

« L’exposition met notamment en avant le bronze de Jean-Jacques Feuchère (1833) : Satan recroquevillé sous de vastes ailes de chauve-souris, dans une posture de Mélancolie (menton appuyé sur la main), où la musculature contractée traduit une violence intérieure. Cette image marque une étape clé : Satan devient une figure existentielle et psychologique autant que symbolique. »

« Le parcours montre ensuite la fixation durable du type iconographique de Satan dominateur et tourmenté par Gustave Doré (édition illustrée du Paradis Perdu, 1866), et fait dialoguer ces images avec l’idéal baudelairien d’une beauté virile associée au mal : « le plus parfait type de Beauté virile est Satan, à la manière de Milton » (Fusées, 1867). Dans cette logique, la beauté cesse d’être exclusivement un attribut divin : elle devient un attribut du Diable. »

« Point culminant de cette section : Victor Hugo et La Fin de Satan (commencé à Jersey pendant l’exil, publié en 1886). Le Satan hugolien, promis à une forme de rédemption, s’insère dans l’utopie du Printemps des peuples et de 1848 : la révolte devient promesse de liberté et de salut collectif. Le texte inspire des images majeures (Jean-Paul Laurens, Georges Rochegrosse, puis Émile Bernard), qui donnent au démon romantique une dimension tragique et visionnaire. »

IV — Fin de siècle : le « démon intérieur », l’occulte et la tentation sans figure (années 1880 – début XXe siècle) 
« La dernière section explore une transformation décisive : à mesure que la société se sécularise, Satan ne disparaît pas immédiatement, il se déplace. Une part des élites intellectuelles et artistiques, confrontée à un vide spirituel, se tourne vers le mystère, l’hermétisme, l’irrationnel. La mode de l’ésotérisme (Stanislas de Guaita, Édouard Schuré, Papus) irrigue les milieux littéraires (Barbey d’Aurevilly, Huysmans, Mallarmé) et nourrit une iconographie démoniaque renouvelée. »

« Dans cette phase, le diable n’est plus seulement une entité autonome : il devient la métaphore des angoisses de la modernité, l’accès à des connaissances cachées, mais surtout le signe d’une intériorisation du mal. Le parcours met en évidence l’écho de ces thèmes avec les premiers intérêts pour l’inconscient et l’émergence de la psychanalyse à la fin du XIXe siècle. » 

« L’exposition s’incarne alors fortement dans le symbolisme belge, en particulier chez Félicien Rops (et, plus ponctuellement, James Ensor). Avec Les Sataniques (1882–1883), Rops déploie une imagerie de la messe noire et de la possession. Dans cette oeuvre, Satan est intimement lié au désir, à la sexualité et au sacrilège, dans une volonté explicite de provocation antibourgeoise et anticléricale, et dans une équation frappante entre beauté et mal. » 

« Le parcours s’achève sur une idée clé : lorsque le diable s’intériorise, il peut devenir invisible. L’exemple de Tentation dans le désert (1898) de Briton Rivière est, à cet égard, emblématique : le diable n’y est plus représenté ; seule demeure la lutte intérieure, signe que la tentation n’est plus une force extérieure, mais une part de l’homme lui-même. » 

Épilogue — Un miroir de l’artiste et des libertés modernes 
« En filigrane, tout le parcours souligne un paradoxe structurant : si le grand public reste souvent attaché à une image traditionnelle du diable, Satan devient au XIXe siècle, pour de nombreux artistes et écrivains, le lieu privilégié où se concentrent désirs de liberté, refus des contraintes, critique des croyances conservatrices, et réflexion sur le rôle de l’art dans la société. En se détachant des récits strictement religieux et en investissant la peinture de genre, l’illustration littéraire et les arts graphiques, le diable devient une figure extraordinairement plastique : non plus seulement le monstre à repousser, mais l’anti-héros à contempler, parfois à admirer et, souvent, une projection de l’artiste moderne, rebelle et inquiet. »

Six questions aux commissaires de l’exposition

Louise Hallet (LH), conservateur en chef, Directrice des musées et du patrimoine Cherbourg-en-Cotentin

Paul Guermond (PG), attaché de conservation des musées de Cherbourg-en-Cotentin

« 1. Qu’est-ce qui vous a donné envie de consacrer une exposition à la figure de Satan dans les arts au XIXe siècle ?
LH — Le projet est parti d’un double constat : d’une part, nos collections du XIXe siècle, très ancrées dans une tradition « beaux-arts » et dans l’iconographie narrative, se prêtent particulièrement à ce type de sujet ; d’autre part, une oeuvre du musée a été un véritable déclencheur.
Nous conservons en effet un petit bronze romantique de Jean-Jacques Feuchère, inspiré du Paradis perdu, qui représente un Satan beau, pensif, presque mélancolique. Cette figure de « diable méditatif » suscite beaucoup de réactions et de questions chez les visiteurs, notamment les plus jeunes, parce qu’elle fait écho à des imaginaires contemporains et, surtout, parce qu’elle renverse l’attente : pourquoi le diable n’est-il pas monstrueux ? Comment en vient-on à le représenter comme une figure séduisante ?
Ce questionnement a servi de point de départ à l’exposition, en mettant en lumière un moment charnière du XIXe siècle : le passage d’un Satan conçu pour effrayer et moraliser à une figure complexe, attirante, parfois même fascinante. Enfin, nos recherches ont confirmé un manque : aucune grande exposition n’avait encore réellement abordé ce thème de façon monographique, ce qui a conforté l’intérêt et la nécessité du projet. 

2. Selon vous, quelles sont les oeuvres incontournables ou vos coups de coeur parmi celles présentées dans l’exposition et pourquoi ? 
LH —
Parmi les oeuvres incontournables, L’Ange déchu d’Alexandre Cabanel occupe une place centrale. Réalisé à l’origine comme un exercice académique destiné à démontrer la virtuosité de l’artiste, notamment dans le rendu de l’anatomie, le tableau dépasse largement la démonstration technique : Cabanel y donne un souffle nouveau à l’exercice en choisissant le sujet puissant de Satan après la Chute, inspiré du Paradis perdu de Milton. 
On y voit un ange encore doté de ses ailes, mais désormais précipité au sol, exclu du monde divin. Le corps est beau, mais traversé de tensions : l’effort, la douleur et la révolte s’expriment dans la posture, comme si la chair rendait visibles les tourments de l’âme. Le visage, en partie dissimulé dans le bras, ajoute une dimension de souffrance contenue, presque intime, tandis qu’au second plan les anges restés au ciel rappellent la séparation irréversible entre l’ordre divin et celui du déchu. 
Par son grand format, son intensité dramatique et cette ambivalence entre séduction et punition, l’oeuvre marque durablement le regard. 
Enfin, c’est aussi une image qui a acquis une véritable fortune contemporaine : devenue une icône du musée Fabre, elle circule beaucoup sur les réseaux sociaux et inspire même des tatouages. Cette résonance actuelle dit quelque chose de très fort : la figure du Satan beau, mélancolique et fascinant continue de nourrir nos imaginaires, et c’est précisément l’un des fils rouges de l’exposition. 
PG— On peut aussi citer Benoît Hermogaste Molin (musée des Beaux-Arts de Chambéry), oeuvre rare et marquante par son sujet : Judas aux enfers, embrassé en retour par le diable. L’intérêt tient au décalage entre une figure démoniaque encore « traditionnelle » (cornes, griffes) et la dimension psychologique de la scène : le regard absent, presque méditatif, suggère une culpabilité intériorisée, comme si le démon était aussi en Judas. Une peinture qui montre combien, au XIXe siècle, la figure du diable devient plastique, complexe et profondément moderne.

3. Comment avez-vous sélectionné les oeuvres exposées et quelles ont été les principaux défis rencontrés lors de la pré¬paration de cette exposition ? 
LH - PG — La sélection des oeuvres s’est construite à partir d’un important travail de recherche bibliographique sur la figure de Satan au XIXe siècle, qui a rapidement fait émerger un parcours chronologique et thématique assez net : des remises en cause religieuses héritées des Lumières à l’essor du diable comme personnage littéraire (d’abord en Angleterre puis en France), puis au Satan « rebelle » du romantisme, avant une fin de siècle marquée par la provocation, l’érotisation et, enfin, l’intériorisation du mal, jusqu’à la quasi-disparition du diable au profit d’une lecture psychologique. 
À partir de cette trame, nous avons identifié des oeuvres conservées dans des musées français et étrangers, en veillant à donner une place centrale à la littérature et à l’illustration (Milton, Faust, Hugo), puisque cette mutation iconographique passe d’abord par le texte et l’image imprimée, et pas uniquement par la peinture de chevalet. 
Les principaux défis ont été : 
• Rendre “visible” l’illustration, souvent en petits formats : le choix a été de s’appuyer sur des ensembles majeurs (comme les illustrations de Faust par Delacroix) et de rythmer le parcours par des oeuvres monumentales pour créer des respirations et des ruptures d’accrochage. 
• Les contraintes de conservation des arts graphiques : l’exposition durant plus de quatre mois, il a fallu organiser un roulement d’estampes et de dessins (autres tirages, oeuvres proches), pour respecter les durées d’exposition à la lumière. 
• Les prêts internationaux, notamment pour les illustrateurs anglais du Paradis perdu (Blake, Füssli), majoritairement conservés au Royaume-Uni, avec des enjeux logistiques et de négociation plus lourds. 
• La diversité des techniques : intégrer aux côtés des beaux-arts des pièces d’arts décoratifs (reliure, objets, etc.) afin de montrer à quel point le motif satanique circule dans tout le champ artistique du XIXe siècle. 

4. En quoi la figure de Satan telle qu’elle est représentée au XIXe siècle, fait elle écho à des questionnements contemporains ? Et quelle résonance y a-t-il entre ces représentations de Satan au XIXe siècle et l’engouement contemporain pour cette figure ?
LH — Au XIXe siècle, Satan fait écho à des questionnements très contemporains parce qu’il cesse progressivement d’être un simple « repoussoir » religieux : il devient une figure ambivalente, à la fois rebelle, séduisante et troublante. L’exposition montre notamment comment, au fil du siècle, on passe d’un diable clairement identifiable à une forme de démon intériorisé : le mal n’est plus seulement une force extérieure, il devient psychologique, lié au désir, à la culpabilité, à la transgression. 
Cette évolution explique qu’aujourd’hui encore, on s’intéresse moins à « Satan-personnage » qu’à une esthétique du mal et à ce qu’elle révèle de nous.
Cette filiation est perceptible jusque dans l’art contemporain : l’exposition La Beauté du diable (FRAC Franche-Comté, Besançon, 2022–2023) a bien montré que la référence au diable subsiste, même si elle est souvent moins littérale qu’au XIXe siècle. Le démon apparaît alors davantage comme un symbole culturel, une manière d’interroger l’attrait du sombre, la tentation, le « fruit défendu » dans un contexte de déchristianisation, où la figure du diable a perdu une part de sa fonction strictement doctrinale.
La pop culture prolonge aussi cette fascination, par exemple dans certains imaginaires visuels du métal (pochettes d’albums, iconographies inspirées de modèles du XIXe siècle), qui réactivent une figure tantôt athlétique et héroïsée, tantôt plus monstrueuse, preuve que ces images restent opérantes et immédiatement lisibles.
PG — Enfin, ces représentations résonnent avec des débats actuels sur le corps et les genres. D’un côté, le Satan du XIXe siècle est souvent un corps masculin idéalisé, puissant, en tension, ce qui fait écho à des réflexions portées par des manifestations comme Masculin/Masculin au musée d’Orsay (2013), autour de la fabrique des modèles de virilité et de leurs ambiguïtés. De l’autre, la fin du siècle développe aussi un versant où le diabolique se déplace vers la femme fatale (notamment chez Félicien Rops), associant transgression, érotisme et danger : une autre forme de « satanisation » qui continue d’ alimenter nos imaginaires contemporains.

5. L’exposition met en lumière la diversité des approches artistiques autour du mythe satanique. Y a-t-il une oeuvre ou un artiste qui selon vous reflète particulièrement bien cette diversité ? 
LH — Il est difficile de désigner un seul artiste qui résumerait toute la diversité des approches, mais Félicien Rops est sans doute celui qui explore le plus intensément le thème satanique dans l’exposition. Artiste symboliste belge de la fin du XIXe siècle, il s’empare du diable à un moment où la société moderne, rationnelle et urbanisée relègue le sacré : les symbolistes réintroduisent alors le rêve, l’idéal et l’occulte. 
Chez Rops, Satan devient une figure sulfureuse et érotisée, intimement liée à la luxure. Sa série Les Sataniques (1888), avec ses scènes de messe noire et de possession, associe provocation antibourgeoise, sensualité et précision anatomique. Il incarne ainsi un fil conducteur de l’exposition : au XIXe siècle, la beauté glisse du côté du divin vers celui du diable. Enfin, son travail se distingue par son jeu constant avec les références à l’histoire de l’art, qu’il détourne pour nourrir une iconographie profondément moderne. 

6. Que souhaitez-vous que les visiteurs retiennent ou ressentent en parcourant l'exposition ? 
LH — Je souhaiterais d’abord que les visiteurs éprouvent un véritable plaisir esthétique, grâce à la richesse et à la variété des oeuvres présentées (peintures de grand format, arts décoratifs, illustrations). 
J’aimerais aussi qu’ils retiennent que Satan devient, au XIXe siècle, un personnage de fiction et de littérature beaucoup plus complexe qu’un simple symbole de terreur. Les artistes y projettent des valeurs profondément humaines : le doute, la révolte, la chute, l’échec qui le rendent paradoxalement proche et ambivalent. 
Enfin, l’exposition vise à faire sentir l’extraordinaire plasticité de son iconographie : loin du seul diable cornu et animalisé, la figure se métamorphose en ange déchu d’une grande beauté, en tentateur lié à la sensualité, ou même en double de l’artiste (jusqu’à la caricature). Cette diversité montre combien le mythe satanique devient, au XIXe siècle, un terrain d’expérimentation et de renouvellement artistique. » 

Prêteurs de l’exposition

« Grâce à une dynamique de prêts exceptionnelle, le musée Thomas Henry a réuni pour cette exposition un ensemble d’oeuvres issu de grandes collections françaises et étrangères, témoignant de l’ampleur et de la diversité des partenariats mobilisés. 

Amiens, musée de Picardie 
Anvers, The Phoebus Foundation 
Bordeaux, musée des Beaux-Arts 
Bourg-en-Bresse, musée du monastère royal de Brou 
Carpentras, Inguimbertine 
Chambéry, musée des Beaux-Arts 
Gand, musée des Beaux- Arts 
Gouda Museum 
Gravelines, musée de l’Estampe originale 
Compton, Watts Gallery 
Langres, musée d’art et d’histoire 
Le Mans, musée de Tessé 
Londres, Guildhall Art Gallery 
Londres, Royal Academy of Arts 
Lyon, musée des Beaux- Arts 
Maisons de Victor Hugo / Paris-Guernesey 
Montpellier, musée Fabre 
Namur, musée Félicien Rops 
Etat belge, collection de la Fédération Wallonie- Bruxelles 
Paris, Centre national des Arts Plastiques 
Paris, musée d’Orsay 
Paris, musée du Louvre (départements : Arts graphiques, Objets d’art, Peintures, Sculptures) 
Paris, musée Gustave Moreau 
Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la ville de Paris 
Poitiers, musée Sainte- Croix 
Rouen, musée des Beaux- Arts 
Rouen, musée Flaubert et d’histoire de la médecine 
Saint-Quentin, musée des Beaux-arts Antoine Lécuyer 
Strasbourg, Cabinet des dessins et des estampes 
Strasbourg, MAMCS (Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg) 
Toulouse, musée des Augustins »

Le musée Thomas Henry

Une collection européenne exceptionnelle, de la Renaissance au XIXe siècle 
« En poussant la porte du musée Thomas Henry, vous serez surpris de découvrir une exceptionnelle collection d’art européen, qui s’étend sur plus de cinq siècles, de la Renaissance au XIXe siècle. Fra Angelico, Filippino Lippi, Jacob Jordaens, Nicolas Poussin, Jean-Siméon Chardin, Jacques-Louis David, Jean-François Millet, Paul Signac… autant de grands maîtres qui escortent le visiteur dans une promenade singulière à travers l’art européen. Plus de 300 oeuvres d’art sont présentées au public, à travers un parcours de 1.250 m2. » 

Thomas Henry (1766-1836), à l’origine du musée 
« Le musée doit son remarquable ensemble de peintures et de sculptures à un homme, Thomas Henry (1766-1836). Né à Cherbourg, Thomas Henry fut l’un des plus grands marchands d’art parisien du début du XIXe siècle. Entre 1831 et 1835, il donne 164 peintures et sculptures à sa ville natale, afin d’y « allumer le flambeau des arts ». Cette donation constitue le fonds premier du musée. »

Jean-François Millet : une collection de référence 
« Le musée conserve également la deuxième collection publique d’oeuvres de Jean-François Millet en France, après le musée d’Orsay. En effet, Jean-François Millet est né en 1814 à une vingtaine de kilomètres de Cherbourg, et a connu sa première formation artistique en arpentant les salles du musée Thomas Henry. La collection regroupe des oeuvres de jeunesse et notamment un bel ensemble de portraits, où le jeune Millet représente ses proches. »

Une programmation d’expositions temporaires riche, et une Biennale de bande dessinée 
« Le musée Thomas Henry propose une programmation annuelle d’expositions temporaires dynamique et variée : archéologie, beaux-arts, et organise depuis 2002 la Biennale du 9e art, exposition monographique consacrée à un grand nom de la bande dessinée, et conçue avec lui (Enki Bilal, Schuiten et Peeters, Moebius, Jacques Tardi, Nicolas de Crécy, etc.). » 

Cherbourg-en-Cotentin : ville aux multiples facettes 

« Avec une population de 80 000 habitants, Cherbourg-en-Cotentin se positionne comme la quatrième ville la plus peuplée de Normandie. Nichée le long des côtes de la Manche, au coeur de la plus grande rade artificielle d'Europe, elle s’étend sur plus de 15 kilomètres de littoral. Son emplacement privilégié constitue un atout majeur, tant pour le tourisme, avec ses plages et l’accueil de nombreux navires de croisière, que pour le commerce et l’activité économique, soutenus par la pêche et ses industries navales renommées. Côté terre, la ville n’est pas en reste : parcs, jardins et sentiers de randonnée offrent des paysages remarquables aux visiteurs. Son climat océanique tempéré, doux mais humide et venté, a favorisé l’acclimatation de nombreuses essences exotiques introduites par les marins au fil des siècles, dont les palmiers devenus emblématiques de la ville. Forte d’un riche patrimoine et d’une histoire remarquable, Cherbourg-en-Cotentin possède de nombreux monuments emblématiques, parmi lesquels son célèbre théâtre à l’Italienne et sa gare transatlantique, élue monument préféré des Français en 2022, aujourd’hui siège de la Cité de la Mer. 
Autant de raisons de prolonger son séjour après l’exposition, seul, en couple, en famille ou entre amis et de prendre le temps de découvrir Cherbourg-en- Cotentin… 
Une destination tournée vers la mer 
Port transmanche historique accueillant près de 600 000 passagers par an et principal point d’accès maritime français vers l’Irlande, Cherbourg-en- Cotentin abrite également la plus grande marina de la façade Manche : Port Chantereyne. Inauguré en 1975, ce port de plaisance a connu un développement majeur, s’affirmant aujourd’hui comme l’une des places incontournables du nautisme en France, le plus grand port de plaisance de la Manche et l’un des principaux ports d’escale au niveau national. Protégé par la plus vaste rade artificielle d’Europe et idéalement situé au carrefour de la mer du Nord et de l’océan Atlantique, Port Chantereyne accueille régulièrement de grandes courses internationales à la voile, telles que la Rolex Fastnet Race ou la Drheam-Cup / Grand Prix de France de course au large. Cette dernière, épreuve qualificative pour la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, célébrera ses 10 ans à Cherbourg-en- Cotentin du 9 au 12 juillet. Le village officiel, installé à la Plage Verte, proposera quatre jours d’animations gratuites à terre et sur l’eau, avant le départ de la course le 12 juillet en direction de Lorient.
Une cité au coeur de la culture
Vous l’aurez compris, la culture tient une place centrale à Cherbourg-en-Cotentin. Troisième pôle culturel de Normandie, la ville dispose d’équipements d’envergure allant de la scène nationale, Le Trident, sans oublier le pôle national des arts du cirque, La Brèche et le Point du Jour, centre d’art consacré à la photographie. Le musée Thomas Henry, troisième musée des beaux-arts de la région, n’est pas le seul lieu phare de la vie culturelle locale. Chaque été, le domaine des Ravalet, classé Monument Historique depuis 1996, accueille également une exposition dans son château Renaissance. 
Pour l’été 2026, ce sont les collections du Musée International des Arts Modestes (MIAM) de Sète qui seront mises en avant dans le cadre d’une collaboration inédite. Ses collections rassemblent aussi bien des oeuvres d’artistes internationaux que des milliers d’objets manufacturés ou artisanaux, emblématiques des arts modestes. Figurines, peintures amateures, objets populaires ou imageries du quotidien composent cet univers foisonnant, en perpétuelle réinvention. Rendez-vous du 6 juin au 20 septembre 2026 pour découvrir cette exposition jubilatoire qui célèbre toutes les formes d’art d’aujourd’hui, au profit des publics les plus larges. Cette exposition coïncidera avec la sortie du catalogue dédié aux collections du MIAM. 

Un parcours extraordinaire 
La mer, la botanique, la culture et l’histoire constituent les fondements de l’identité de Cherbourg-en- Cotentin. Pour les mettre en valeur, la Ville vous propose, à travers son « Parcours extraordinaire », de découvrir le centre-ville sous un angle inédit. Conçu comme une balade d’environ deux heures, ce circuit patrimonial relie le centre historique aux espaces maritimes. Guidés par un marquage au sol en forme de petits triangles, les visiteurs pourront s’arrêter devant des totems informatifs, qui dévoilent à la fois les lieux emblématiques et des recoins plus secrets de la ville. Des contenus enrichis – QR codes, résumés en anglais, modules adaptés aux enfants – permettent d’approfondir et de personnaliser l’expérience de visite. 

Un territoire où ville et nature s’harmonisent 
La ville a une vraie tradition botanique qui remonte au XIXe siècle et dispose aujourd’hui d’un patrimoine végétal remarquable : 505 hectares d’espaces verts, près de 36 000 arbres dont plus de 1 000 palmiers, 300 hectares d’espaces naturels... Parmi les sites emblématiques, on compte le parc de la Roche Fauconnière (6,5 hectares, 
2 500 espèces), ainsi que les parcs labellisés « Jardin remarquable » : le parc Emmanuel Liais avec ses mythiques serres rénovées accueillant 421 espèces tropicales, et le parc des Ravalet s’étendant sur 20 hectares. 
Ce dernier est également devenu un rendez-vous incontournable pour les passionnés de jardins et de nature grâce à l’événement « Presqu’île en fleurs ». L’édition 2026 se déroulera les 9 et 10 mai dans ce cadre prestigieux, riche de végétaux venus des cinq continents, qui se transformera, le temps de la manifestation, en une véritable pépinière à ciel ouvert. Plus de quarante pépiniéristes, accompagnés de nombreuses associations partenaires, y présenteront des plantes rares et proposeront animations et expositions, offrant aux visiteurs une expérience à la fois conviviale et enrichissante. » 


Du 26 juin au 8 novembre 2026
Esplanade de la laïcité 
50100 Cherbourg-Octeville 
Tél. : 02 33 23 39 30 
Du mardi au vendredi de 10h à 12h30 et de 14h à 18h 
Samedi et dimanche de 13h à 18h
Sauf les jours fériés. 
Visuels 
Photos des sallez
© Ville de Cherbourg-en-Cotentin

Antoine RIVALZ,
Saint Michel terrassant les anges rebelles,
vers 1727
Huile sur toile - Inv. 2009 2 1
Mairie de Toulouse, musée des Augustins,
© Daniel Martin

Eugène DELACROIX
Méphistophélès dans les airs (Delteil 58)
1827, 54,7 x 36,2 cm
Petit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris
GDUT1821
CC0 Paris Musées / Petit Palais, musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris

Gustave DORE
Milton’s Paradise Lost
Bourg-en-Bresse, musée du monastère royal de Brou

Jean-Jacques FEUCHERE,
Satan,
1833, Bronze, H. 34 cm ; l.13 cm ; P. 19 cm
Cherbourg-en-Cotentin,
Musée Thomas Henry
©D.Sohier

Alexandre CABANEL,
L’ange déchu,
1847, Huile sur toile, 120,5 x 196,5 cm
Musée Fabre de Montpellier Méditerranée Métropole,
© Fréderic Jaulmes
Reproduction interdite sans autorisation

Félicien Rops,
Le Sacrifice. Série Les Sataniques,
1882, héliogravure retouchée au vernis mou et à la roulette sur papier, 24,1 x 16,4 cm.
Musée Félicien Rops, Province de Namur,
inv. PER E0786.1.P.