Des années 1950 à 1989, le régime communiste roumain a autorisé l'émigration de ses ressortissants juifs contre versement d'une somme d'argent en dollars, livraison de bétail pour moderniser son agriculture puis armes. Arte diffusera, dans ce cadre, le 10 novembre 2026 à 22 h 40 « La vente secrète des juifs de Roumanie », documentaire de Pierre Goetschel.
La présence juive en Roumaine est bimillénaire.
En 1939, environ 700 000 juifs roumains vivaient en Roumanie. C'était l'une des communautés les plus importantes en Europe.
Durant la Deuxième Guerre mondiale, en octobre 1940, le dictateur fasciste Ion Antonescu a pris le pouvoir avec l'aide de la Garde de fer ou « Légion de l'Archange Michel », en roumain : Legiunea Arhanghelului Mihail dont les membres étaient appelés « légionnaires ». La Roumanie du maréchal Antonescu est un État fasciste, satellite de l'Allemagne nazie, dirigé de facto par l'ambassadeur allemand Manfred von Killinger aidé par le Judenberater Gustav Richter, qui exhortent les dirigeants roumains à exterminer les Juifs, pourtant déjà visés par des mesures discriminatoires et antisémites : interdiction d'accès à la fonction public et à des professions libérales, de détention d'automobiles, d'entrées dans des salles de cinéma, etc.
Du 21 au 23 janvier 1941, ont eu lieu le coup d'État de la Légion et le pogrom de Bucarest commis par les Gardes de fer - dirigés par Mircea Petrovicescu, le fils du Ministre de l'intérieur limogés par Antonescu - des Roumains, adolescents et adultes, Roumains et Roms, femmes et hommes, policiers et syndicalistes, criminels et Roumains lambda, cupides ou/et particulièrement sadiques. Trouvant le régime insuffisamment dur, les « légionnaires » se sont révoltés. Durant cette rébellion, la Garde de Fer a assassiné 125 Juifs ; 30 soldats roumains meurent durant des combats avec les rebelles. La Garde de Fer est dissoute et 9 000 de ses membres sont emprisonnés pour rébellion. Le pogrom de Bucarest, notamment dans les quartiers de Dudești et Văcărești, s'avère un évènement constitutif important de la rébellion car il sert à la légitimer et à présenter les adversaires de la Légion comme des « marionnettes des Juifs et des Francs-maçons ». En trois jours, commerces vandalisés, domiciles pillés, femmes violées, juifs torturés ou défenestrés, synagogues détruites... Certains juifs, dont une enfant, sont tués dans l'abattoir de Bucarest, puis leurs cadavres pendus aux crocs de bouchers, éviscérés et affublés de pancartes portant la mention "cacher"...
Quelques mois plus tard s'est déroulé le pogrom de Iași (29 juin-6 juillet 1941) effectué par des soldats, des policiers et des habitants de cette ville située en Moldavie roumaine. Durant le massacre et dans les deux « trains de la mort », entre 13 000 et 15 000 Juifs, sur les 45 000 Juifs de la ville, ont été assassinés.La même année, des juifs roumains ont été déportés en Transnistrie.
En 1945, la moitié des juifs roumains a survécu aux persécutions antisémites qui s'étaient déroulées sans indignation de la famille royale roumaine.
Le 6 mars 1945, le Parti communiste roumain s'est emparé du pouvoir par un coup d'Etat.
Cibles de mesures antisémites, de nombreux juifs roumains ont quitté la Roumanie communiste pour les Etats-Unis, la France ou Israël après sa refondation 1948 et jusqu'en 1952, année où l'alyiah a été interdite. Au recensement de 1956, 146 274 juifs vivaient en Roumanie.
La Roumanie communiste, dont l'économie demeurait dépendante de l'agriculture, s'efforce de la moderniser. Elle a besoin de devises étrangères. Elle accède à la proposition d'un homme d'affaires juif britannique d'origine hongroise, Henry Jacober et se fait rémunérer, en moyenne deux mille dollars, pour chaque juif roumain agréé à l'exil, "exporté". En échange de ses ressortissants juifs, la Roumanie exige parfois aussi du bétail : moutons mérinos australiens recherchés pour leur laine fine, des vaches jersiaises qui peuvent vêler dès les 22 mois et produisent un lait riche en minéraux, vitamines et plus digeste... L'argent est versé par les juifs roumains, qui empruntent auprès d'amis, par un philanthrope américano-juif sollicité par un réseau de rabbins, et par l'Etat d'Israël.
A son arrivée au pouvoir en 1965, Nicolae Ceaușescu a pris connaissance de ce trafic. Indigné, il y a mis un terme, puis, quelques mois plus tard, il l'a autorisé. Fin 1977, seuls demeuraient 24 000 Juifs en Roumanie. Nicolae Ceaușescu a réclamé en échange de ses ressortissants juifs des armes aux Occidentaux.
En 1978, lors de sa défection, le général roumain Ion Mihai Pacepa, haut fonctionnaire au service roumain de renseignements à l'étranger, a confié à ses homologues américains des secrets politiques, notamment sur la création du personnage palestinien Yasser Arafat et ses frasques homosexuels, et ce trafic à un Occident longtemps incrédule.
En 1989, après la chute du régime communiste roumain, ce trafic lucratif pour ce pays communiste a pris fin.
Ce n'est que tardivement, en 2014, que les archives de la Securitate, police politique roumaine, ont été déclassifiées et étudiées par des historiens.
La Roumanie n'est pas le seul pays à avoir fait payer pour le départ de ses juifs. Dans les années 1960, l’Etat d’Israël avait payé un lourd tribut pour que les autorités politiques marocaines acceptent l’émigration de Juifs marocains persécutés. Selon des historiens, le montant payé par Israël aux dirigeants marocains pour chaque Juif vivant au Maroc et faisant son aliyah (Nda : émigration vers l'Etat Juif) a varié selon les dates : 100 dollars, puis 250 dollars. Le coût total assumé par l'Etat d'Israël avoisinerait 30 millions de dollars, tous frais inclus (bakchichs, etc.). Seul le général Mohamed Oufkir n'a rien demandé en raison de son intégrité morale.
« Les exportés »
En 2022, les éditions Flammarion ont publié « Les exportés » de Sonia Devillers, journaliste sur France Inter et Arte (Le Dessous des Images).
« Ma famille maternelle a quitté la Roumanie communiste en 1961. On pourrait la dire « immigrée » ou « réfugiée ». Mais ce serait ignorer la vérité sur son départ d’un pays dont nul n’était censé pouvoir s’échapper. Ma mère, ma tante, mes grands-parents et mon arrière-grand-mère ont été « exportés ». Tels des marchandises, ils ont été évalués, monnayés, vendus à l’étranger. »
« Comment, en plein cœur de l’Europe, des êtres humains ont-ils pu faire l’objet d’un tel trafic ? Les archives des services secrets roumains révèlent l’innommable : la situation de ceux que le régime communiste ne nommait pas et que, dans ma famille, on ne nommait plus, les juifs. »
« Moi qui suis née en France, j’ai voulu retourner de l’autre côté du rideau de fer. Comprendre qui nous étions, reconstituer les souvenirs d’une dynastie prestigieuse, la féroce déchéance de membres influents du Parti, le rôle d’un obscur passeur, les brûlures d’un exil forcé. Combler les blancs laissés par mes grands-parents et par un pays tout entier face à son passé. »
Sonia Devillers semble reprocher à Henry Jacober d'avoir perçu son pourcentage sur ce trafic. De manière pragmatique, cela lui a permis notamment de payer des commissions, des backchichs à tous les maillons qui réclamaient leur part du gâteau, de financer un train de vie lui permettant d'inviter, de rencontrer les dirigeants politiques...
« La vente secrète des juifs de Roumanie »
« 1933, Adolf Hitler devient chancelier du Reich. À partir de 1939, l'Allemagne nazie impose au monde guerre et meurtres de masse. De l'horreur de la Shoah à la délivrance, des témoins et des historiens racontent cette funeste période de l'histoire du XXe siècle. « Les nazis au pouvoir - Terreurs, résistances et libération » est une collection de films documentaires pour mieux retracer la réalité du nazisme. »
Arte diffusera, dans ce cadre, le 10 novembre 2026 à 22 h 40 « La vente secrète des juifs de Roumanie », documentaire de Pierre Goetschel.
« De 1958 à 1989, la Roumanie communiste a secrètement vendu ses citoyens juifs, autorisant leur départ en échange de contreparties matérielles. À partir d’archives déclassifiées, ce documentaire dévoile les rouages d’un système glaçant, qui puise ses racines dans l’histoire du pays. »
« En 1978, lorsque Nicolae Ceausescu, soucieux de donner à la Roumanie une image de modernité et d’ouverture, se rend aux États-Unis pour signer des accords commerciaux avec le président Jimmy Carter, il est accompagné d’un homme de l’ombre, le général Ion Pacepa. »
« Ce dernier, l’un des agents de renseignement les plus influents du pays, s’apprête à passer à l’Ouest, et à révéler les sombres secrets du régime dictatorial en place. Parmi ceux-ci, l’existence d’un véritable trafic d'êtres humains : l’échange de juifs roumains contre du bétail et des machines agricoles. »
« Commencé à la fin des années 1950, ce troc sinistre a été érigé en système commercial mafieux, servant les intérêts géopolitiques de Ceausescu. »
« En près de trente ans, plus de 300 000 juifs ont été vendus à l’étranger, pour la plupart à Israël. Ainsi, pendant que cette communauté saisissait l’opportunité "offerte" de quitter un pays où elle était depuis longtemps stigmatisée, l’État remplissait ses caisses, tout en purifiant sa population. »
« Une histoire effarante qui prend racine quelques décennies plus tôt, lors du démembrement de la Roumanie à l’aube de la Seconde Guerre mondiale… »
« Poursuivant l’enquête de Sonia Devillers sur son histoire familiale (Les exportés, publié chez Flammarion en 2022), cet édifiant documentaire s’appuie sur les archives de la Securitate, redoutée police politique de la Roumanie communiste, pour dévoiler les rouages d’un système sans équivalent dans l’histoire du XXe siècle. »
« Dans ces documents aujourd’hui déclassifiés figurent des listes glaçantes où les noms des "exportés" sont mis en rapport avec des vaches laitières ou des porcs reproducteurs, marchandage que l’on doit à l’ingéniosité commerciale d’un certain Henry Jacober, homme d’affaires émigré en Roumanie dans les années 1950 et prêt à faire feu de tout bois. »
« Mais ce trafic, comme le montre le film, s’est inscrit dans la continuité d'un antisémitisme d'État qui traverse l’histoire du pays, de la dictature d'Antonescu à l'ère communiste. Des 750 000 juifs présents en Roumanie dans les années 1930, il ne restait plus que quelques milliers à la chute du communisme. »
« Dans d’émouvants témoignages, des juifs qui ont saisi cette occasion pour émigrer en Israël ou en France racontent ces départs, dont ils n'avaient à l’époque pas soupçonné ce qu’ils recouvraient : l’enrichissement d’un régime au détriment de toute une population, progressivement effacée de la mémoire nationale. »
Sonia Devillers, « Les exportés ». Ed. Flammarion, 2022. 288 pages - 136 x 210 mm. Broché. EAN : 9782080283207. ISBN : 9782080283207
« La vente secrète des juifs de Roumanie » de Pierre Goetschel
France, 2025, 60 min
Librement adapté de l’ouvrage de Sonia Devillers Les exportés (Flammarion)
Coproduction : ARTE France, Compagnie des Phares et Balises
Sur Arte le 10 novembre 2026 à 22 h 40
Sur arte.tv du 03/11/2026 au 09/06/2027
Visuels : © COMPAGNIE DES PHARES ET BALISES
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