Citations

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lundi 26 avril 2021

« Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude

Arte diffusera le 29 avril 2021 « Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares » ("Mir ist es egal, wenn wir als Barbaren in die Geschichte eingehen" ; 
"I Do Not Care If We Go Down In History As Barbarians") de Radu Jude (2018). « Une jeune metteuse en scène roumaine préparant un spectacle sur l’implication de son pays dans la Shoah se heurte au patriotisme et au racisme ambiants. Par Radu Jude, une farce grinçante au dispositif original. »
        

"Né en Roumanie en 1977, Radu Jude est diplômé en réalisation de l’Université des Médias à Bucarest.

Il débute par la réalisation de courts métrages, dont Lampa cu căciulă (The Tube with a Hat, 2006) et Alexandra (2006). 

Puis, il signe son premier long métrage, La Fille la plus heureuse du monde (Cea mai fericită fată din lume), distingué par le Prix CICAE à Berlin en 2009. Puis, il réalise Papa vient dimanche (Toată lumea din familia noastră) - Prix du public et Prix d’interprétation pour Mihaela Sirbu à Entrevues en 2012 -, deux courts métrages, O umbră de nor (Shadow of a Cloud, 2013) et Trece și prin perete (It Can Pass through the Wall, 2014), tous deux sélectionnés à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. 

L’Ours d’argent de la meilleure mise en scène à Berlin est décerné à Aferim! (2015), un film "sur l’esclavage des Tsiganes dans la Roumanie du XIXe siècle".

En 2016, Radu Jude a mis en scène Les Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman au Théâtre National à Timișoara.

« Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares » évoque la Roumanie durant la Deuxième Guerre mondiale. 

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des Barbares » est une phrase prononcée par Mihai Antonescu au Conseil des Ministres en juillet 1941, dans une intervention lors de laquelle il proposait « l’affranchissement ethnique » et « la purification de notre peuple », tout en justifiant idéologiquement le carnage mené à bien par l’armée roumaine à Odessa à l’automne de la même année. »

« À Bucarest, Mariana Marin, une jeune metteuse en scène, travaille, dans un spectacle en plein air associant figurants, pyrotechnie et armes d’époque, à la reconstitution du massacre de 20 000 Juifs d’Odessa commis en octobre 1941 par l’armée roumaine, engagée aux côtés des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais entre les réticences de ses troupes, des imprévus personnels et les pressions du représentant de la mairie, son entreprise mémorielle prend des allures de défi impossible… »

« Introduit par des images d’archives de la prise d’Odessa et une séquence où la formidable Ioana Iacob présente brièvement son personnage avant d’entrer dans son rôle, le film expose d’emblée son singulier dispositif ». 

« Au travers de cette mise en abyme fictionnelle solidement documentée, Radu Jude (auréolé de l’Ours d’or à la Berlinale 2021 pour Bad Luck Banging or Loony Porn - "Une enseignante en lycée poste un clip porno amateur sur un site web. Les conséquences de cette décision affecteront profondément sa vie" -) confronte une fois encore ses compatriotes aux chapitres refoulés de leur roman national ». 

« Le réalisateur s’attaque ici au passé fasciste de son pays, dans une tragi-comédie qui emprunte son titre à un discours appelant au "nettoyage ethnique" de Ion Antonescu, le chef de l’État de 1940 à 1944 ». 

« Citant Hannah Arendt, Isaac Babel ou Ludwig Wittgenstein, l’érudite Mariana se heurte ainsi à un censeur enjôleur ("Faites quelque chose sur les prisons communistes", lui suggère-t-il tout sourire), à des figurants qui s’émeuvent de la présence de Tsiganes au casting, et aux applaudissements ambigus du public, entre enthousiasme pour la mise en scène et relents antisémites. Une farce terrifiante sur la Roumanie d’aujourd’hui. » 

"Le film se compose d’arguties homériques sur des points d’histoire ardemment débattus. Les faits avérés se retrouvent pris d’assaut par des intérêts contradictoires, ceux d’une population qui se laisse bercer de mensonges réconfortants ou d’autorités clientélistes craignant de faire trop de vagues. La vérité qui fâche est ce que la plupart se satisferaient bien d’enterrer, au profit d’un roman national qui flatte la bonne conscience collective Le Miroir, film révisionniste de Sergiu Nicolaescu, est diffusé à la télévision lors d’un passage effarant. Avec ce dispositif brillant, Radu Jude dénonce l’antisémitisme qui sévit encore aujourd’hui. Sa conclusion laisse peu d’espoir sur la possibilité de partager une histoire commune et de regarder ses zones d’ombre en face, en cette ère dite de la « post-vérité ». (Mathieu Macheret, Le Monde, 20 février 2019).

« ENTRETIEN AVEC RADU JUDE »


« Réalisé pour la Revue SCENA9 par Luiza Vasiliu
Cet entretien a été composé à partir des répliques du personnage de Monsieur Movilǎ, représentant de la Mairie et facétieux avocat du diable dans « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des Barbares » (interprété par Alexandru Dabija).
Radu Jude se prête à ce jeu insolite de questions/réponses ».

« 380 000 [Juifs tués par les Roumains], vous disiez ? Pile-poil ? Ce n’est pas trop ? Je savais qu’il y en avait eu moins. Vous avez peut-être compté à tort et à travers. Deux là, deux ici, deux là-bas… »
Souvent, quand on évoque cette arithmétique des crimes de masse, les choses tournent au grotesque. Parce que, évidemment, on ne peut pas connaître les chiffres exacts. Et en fait, cela n’a même pas d’importance. Qu’il s’agisse de 380 000, 200 000, 1 000 ou 1, je trouve que la situation est aussi grave.

Pourquoi un film sur l’antisémitisme roumain et non pas sur les prisons communistes ? « Ce sont aussi des choses inconnues, politiques, dont on parle trop peu. Et les jeunes, oui, il faut les éduquer. »
Michael Shafir a écrit un excellent livre et beaucoup d’articles sur la soi-disant « martyrologie compétitive » - la plupart du temps, c’est juste une stratégie quasi‑negationniste pour éviter les discussions sur ce sujet. Si l’on veut parler des crimes du régime nazi, très souvent, la réponse est la suivante : « Mais le communisme a fait plus de victimes, donc parlons-en ».
Au-delà du fait, toujours grotesque, de comparer les tas de cadavres, dans la plupart des cas, c’est une stratégie pour éviter la discussion. Certes, il faut parler des crimes des dictatures communistes, mais pourquoi cela voudrait dire qu’on ne peut pas parler des autres ?

« Pendant que vous dénoncez le massacre d’Odessa de 1941, il y en a toujours quelques milliers qui sont tués à présent. En Syrie, Boko Haram, l’État islamique. Tout cela, vous ne le dénoncez pas ? »
C’est vrai. Mais cela s’applique à quoi que ce soit, où que ce soit et à n’importe quel moment. Même ceux qui font la charité se voient constamment rappeler qu’il existe toujours tant d’autres affaires non résolues ailleurs dans le monde. « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des Barbares » est un film sur la façon dont la cinématographie peut parler de l’histoire et quelles sont les limites d’une telle démarche.

Il est exagéré de dire qu’à Odessa on a tué 18 500 Juifs. « Peut-être 18 500 si on compte aussi ceux qui ont été ultérieurement déportés en Transnistrie. »
C’est le même problème d’arithmétique : là aussi, les chiffres énoncés diffèrent et ne sont pas précis. Si j’ai choisi ce nombre, c’est parce qu’il figure dans les sténogrammes du procès du groupement d’Antonescu.
Dans le même document, le général Pantazi dit qu’on ne savait pas exactement combien de personnes avaient été tuées à Odessa en 1941. Il n’aurait appris qu’en 1942, lors d’un dîner à Odessa, qu’on avait tué entre 15 000 et 20 000 Juifs. Le général Pantazi a communiqué le chiffre au maréchal Antonescu et, soutient-il, ce dernier « a été très surpris ». Ce qui est encore plus intéressant, c’est que, pendant les mêmes audiences, le général Pantazi considère que l’un de ceux qui se sont occupé de l’organisation proprement dite du massacre, le général Tǎtǎreanu, « doit être tzigane, c’est pourquoi il les exécutait avec une cruauté sans nom » - c’est certainement la meilleure explication ! Le rapport de la commission Wiesel offre un nombre plus élevé, chez Raul Hilberg, c’est beaucoup plus élevé, alors que chez Mihai Stoenescu, c’est beaucoup plus petit. Comme je le disais, je ne crois pas que cela change quoi que ce soit.

« Au fait, quel est le seuil à partir duquel on pourrait dire qu’il est question d’un massacre ? 10 ? Non. 100, peut-être ? »
J’ai eu l’idée de cette réplique en lisant le livre d’Alex Mihai Stoenescu, L’armée, le maréchal et les Juifs, où l’on parle à un moment donné du massacre de Dorohoi de 1940. L’auteur suggère que là, il n’aurait pas été question d’un massacre – « massacre » vient du mot « masse » et « ces questions en quelque sorte insensibles n’auraient présenté aucun intérêt si on n’avait pas rencontré les termes pogrom et massacre lors de l’incident de Dorohoi, consacrés par l’usage dans tous les ouvrages sur ce thème, sans qu’on en juge aussi la compatibilité ». Je trouve que c’est une sorte de version cynique du kōan zen « à partir de combien de graines de petits pois on en a un tas ? », mais en remplaçant les petits pois par des humains tués et dans le but de disculper – après tout, un « incident », c’est toute autre chose qu’un massacre.

« Mais vous, vous n’étiez pas là, vous n’étiez pas dans la guerre, vous n’y étiez pas pour voir exactement ce qui s’est passé, vous n’étiez pas sur le front de l’Est. »
La plupart des connaissances humaines ne proviennent pas de nos propres expériences, mais elles sont médiates, surtout quand il s’agit du passé. Le fait de ne pas avoir été présent à un certain événement ne veut pas dire qu’on ne peut pas en savoir assez (bien sûr, le savoir humain est toujours imparfait), alors que la présence ne garantit ni l’objectivité ni la compréhension exhaustive.
Pourtant, cet argument (« on n’était pas là, nous, pour savoir exactement ce qui s’est passé ») est souvent avancé aussi, non pas pour parler de la faillibilité du savoir humain, mais pour obstruer le thème débattu.

« Je ne sais pas quoi dire à propos de ces historiens. Un fait passe parfois pour historique juste parce qu’on peut le retrouver dans les ouvrages de centaines d’historiens, encore qu’on puisse démontrer qu’ils se sont inspirés les uns des autres. Et l’information en question ne repose que sur les dires d’un seul. »
Voici une phrase reprise de L’Art d’avoir toujours raison par Schopenhauer Initialement, mon projet était mégalomaniaque – je voulais faire une série de plusieurs films, chacun ayant comme point de départ une des stratégies que Schopenhauer décrit dans son livre. J’ai ensuite abandonné cette grande idée et j’ai décidé d’essayer de faire « uniquement » trois ou quatre films, chacun d’entre eux devant contenir quelques stratégies de Schopenhauer. Je n’ai pas été à même de faire cela non plus, alors j’ai arrêté et j’ai envisagé de faire un seul film, très long, qui ait plusieurs histoires et comprenne toutes les stratégies. Cette fois non plus, cela n’a pas marché, je n’ai écrit que la première histoire – qui a abouti au film actuel. Et dans lequel, du gigantesque projet initial, il n’est resté que cette piteuse phrase. Où il y a incontestablement une part de vérité. Je me rappelle qu’à l’époque où j’ai fait Aferim!, j’avais trouvé dans plusieurs livres, articles, etc., des informations sur le pesage des esclaves roms dans les foires. Constanța Vintilǎ Ghițulescu, la conseillère historique du film, n’a pas accepté que je les utilise – elles conduisaient toutes à un seul texte, celui de Jean Bart, qui ne semblait même pas trop crédible, puisque c’était un souvenir de la petite enfance.

« En fin de compte, qu’est-ce qui est vrai dans cette drôle de reconstitution que vous faites là ? »
Le concept de vérité ne s’applique aux oeuvres artistiques que jusqu’à un certain point. Un film, un tableau, un poème ne sont pas « vrais » comme deux plus deux font quatre en mathématiques. Alors que dans la reconstitution de notre film, les informations qui sont communiquées ou sur lesquelles elle repose sont prouvables comme étant vraies (dans le sens imparfait où l’on parle de « vérité historique »).

« Franchement, qu’est-ce que la vérité et qu’est-ce qui est vrai ? »
Si le personnage Movilǎ a un problème avec la définition de la vérité, il devrait le mettre en avant aussi quand c’est lui qui affirme quelque chose. Or, il ne le fait pas – quand il lance une affirmation, il veut que ce qu’il dit soit considéré « vrai » au sens commun du mot, ne soulevant plus de problèmes d’épistémologie.

Pourquoi n’avez-vous pas fait « quelque chose de beau, pour que la populace s’en réjouisse ? Pour que les gens nous applaudissent à la fin. C’est ça le but. Et non pas de les horrifier, de les embêter à leurs frais, vu qu’il s’agit d’argent public. Parce que les éduquer, c’est une illusion… comique. »
C’est le type d’arguments qu’on entend très souvent – celui qui paie les musiciens a le droit de leur dire ce qu’ils doivent jouer. Et, jusqu’à un certain point, c’est compréhensible, surtout s’il s’agit d’argent privé ; les annales d’Hollywood regorgent d’histoires sur des producteurs qui s’y sont pris de cette façon (il est vrai que Godard, dans Histoire (s) du cinéma, fait l’éloge de Irving Thalberg, mais il n’y a pas beaucoup d’exceptions comme Thalberg). Quand on en vient à l’argent public,
la question est plus nuancée, parce que l’art, compris comme un service public (là, on pourrait me reprocher une certaine plaidoirie pro domo – il en est peut-être ainsi, en partie au moins), a aussi un autre but que celui de pur divertissement : d’éduquer, de critiquer, de mettre à l’épreuve les limites de certains thèmes de la société, d’explorer le monde ou de le décrire par ses propres moyens, d’expérimenter, de chercher de nouvelles directions, etc. Je trouverais très bien que le public réprime le mauvais art, mais je crains que pour cela, au-delà de la relativité du concept, il faille un certain type d’éducation qui n’existe pas en Roumanie (et pas seulement). C’est pourquoi on ne cessera d’entendre des voix s’élever de colère et demander « comment il est possible que le réalisateur X mette en scène comme ça, au moyen d’argent public, une pièce de Caragiale ou que le réalisateur Y fasse un film portant un regard critique sur certains épisodes historiques ».

« Est-ce que vous êtes à l’aise de vous placer du bon côté des choses ? Est-il confortable d’être assis dans son canapé et dénoncer le massacre d’Odessa ? Est-ce que cela apporte de l’aide à qui que ce soit ? Est-ce que cela ressuscite des morts ? On reste assis et on balance de la merde sur ceux d’il y a une centaine d’années. Quel courage ! » 
C’est une bonne question. Je me la pose moi‑même, tant à mon égard que lorsque je regarde certains films ou spectacles de théâtre social ou politique, dont la seule vertu semble être celle de se trouver « du bon côté des choses ». Et je crois que cela ne devrait pas être considéré comme une qualité en soi. D’autre part, à mon avis, on ne peut pas faire l’inverse non plus. Je me rappelle que Lucian Raicu se demandait si une œuvre littéraire exceptionnelle, brillamment écrite et innovatrice, où l’auteur fasse l’apologie des chambres à gaz, pourrait être considérée comme appartenant à la grande littérature.
Et sa réponse était que non. J’ai envie de dire que c’est vrai, mais je ne sais pas, il y a des choses qui nous échappent. La propagande pourrait-elle être du grand art ? Leni Riefenstahl a des moments incroyables dans ses films et S. M. Eisenstein (et non, je ne le compare pas avec Riefenstahl) compte parmi les réalisateurs et théoriciens que j’admire le plus, mais même ses chefs d’oeuvre, Le Cuirassé Potemkine, La Grève, La Ligne générale ou Octobre, ce sont, au moins en partie, des oeuvres de propagande. Ils sont cependant extraordinaires.
(J’aimerais énormément qu’on puisse voir son film Le Pré de Béjine, détruit sur ordre de Staline !). Je ne sais donc pas comment répondre jusqu’au bout ».


Roumanie/Bulgarie/France/Allemagne/République tchèque, 2018, 2h12mn
Scénario : Radu Jude
Production : HI Film Productions, Komplizen Film, Endorfilm, Klas Film, Les Films d‘Ici
Productrice : Ada Solomon
Image : Marius Panduru
Montage : Catalin Cristutiu
Avec Alexandru Dabija (Movila), Ioana Iacob (Mariana Marin), Alex Bogdan (Traian), Ilinca Manolache (Oltea), Serban Pavlu (Stefan), Ion Rizea (Alexianu)
Son : Jean Umanski
Sur Arte le 29 avril 2021 à 00 h 35
Disponible du 27/04/2021 au 04/05/2021
Visuels : © Komplizen Film/Silviu Ghetie

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