jeudi 31 mars 2016

« L'huile d'argan, l'or blanc du Maroc » de Roberto Lugones


Arte rediffusera le 2 avril 2016, dans le cadre de 360°-Géo, « L'huile d’argan, l'or blanc du Maroc » (Arganöl - Marokkos weißes Gold) de Roberto Lugones (2008). Un documentaire daté sur l’argan, fruit de l’arganier dont on extrait une huile aux nombreux bienfaits, exportée dans de nombreux pays. D’un quasi-monopole et d’une activité traditionnelle liée aux Amazighs marocains à la concurrence israélienne.
Haut de huit à dix mètres, le tronc noueux, les branchages hérissés d’épines, le cime large et arrondie, résistant à la sécheresse, des racines pouvant chercher l’eau très profondément, embelli par des fleurs hermaphrodites apparaissant en mai-juin.

Tel apparaît l'arganier ou Argania spinosa

« Exception marocaine »
Cet arbre fruitier pousse traditionnellement dans l’Atlas marocain dans la plainte du Souss (sud-ouest du Maroc) – l’arganeraie couvre environ 800 000 hectares, soit environ un sixième de la forêt marocaine -, et dans la région de Tindouf, à l’ouest de l’Algérie. Sa durée de vie varie de 150 à 200 ans.

Longtemps, seuls les arganiers marocains donnaient des fruits, dénommés argans. Des fruits à coque dure, longs de trois centimètres, de couleur jaune-brun. 

Mûr, l’argan renferme une noix dure contenant deux ou trois « amandons ». Dromadaires et chèvres apprécient les feuilles vertes et le fruit de l’arganier, dont elles délaissent le noyau. Grimpant aux arbres, "les chèvres dévorent les jeunes pousses et épuisent les arganiers".

Dès le Xe siècle, des livres en arabe  mentionnent l’arganier, et des botanistes européens s’y intéressent. L’arganier relève d’un statut complexe : considéré comme un don de Dieu, il est aussi associé à la magie. A leurs invités, les Amazighs ou Berbères du Souss offrent thé, huile d’argan et miel.

« Depuis des siècles au Maroc, des femmes » amazighes vivant dans l’Atlas « extraient des fruits de l'arganier une huile très recherchée pour sa saveur et ses bienfaits sur la peau. Il y a peu, il aurait été impensable pour une villageoise marocaine d'avoir une activité hors de son foyer, de son douar, de son hameau. Elles sont désormais nombreuses à travailler dans des coopératives féminines », telle Marjana qui regroupe 37 membres soudées. Les nouvelles membres sont choisies en fin d'années. Les membres de Marjana touchent 1200 dirhams/mois, soit plusieurs centaines d'euros. A cette rémunération, s'ajoutent les bénéfices. Les coopératives permettent aux femmes élevant seules leurs enfants d'acquérir leur autonomie financière, et de financer des projets, tel l'agrandissement de leur maison. Les maris travaillent souvent loin du village et reviennent régulièrement au foyer familial. Marjana organise aussi l'accueil des touristes intéressés par le concassage du fruit, etc. Dans d'autres coopératives, des enfants et adolescentes travaillent pendant leurs vacances scolaires. Certaines Marocaines préfèrent travailler à domicile à concasser les fruits, afin de pouvoir s'occuper de leurs jeunes enfants. Dans cette région, les unions entre Berbères et Arabes sont fréquentes. Jeans et foulards islamiques constituent les vêtements féminins.

Ramassés en veillant à éviter les scorpions, les noix sont séchées au soleil pendant une semaine. La pulpe dégagée de la noix sert d'aliment pour le bétail. Reste le noyau cassé pour récupérer les amandons. Les coques servent de combustibles. Les amandons sont torréfiés : trop torréfiés, ils ont un goût de brûle, pas assez torréfiés, le goût devient amer. Les amandons sont alors broyés manuellement dans un moulin de pierre. Une purée fluide tombe dans la bassine. Elle est malaxée en pâtons servant à l'alimentation du le bétail. Il faut 40 kg de fruits pour produire un litre d'huile d'argan alimentaire. Cette coopérative produit quatre litres d'huile d'argan par jour. "Précieuse et recherchée", cette huile alimentaire "aux reflets d'ambre" sublime un mets. "La fabrique de tapis ne rapporte plus. Il n'y a plus que la coopérative", précise une jeune Marocaine.

Pressé, l’argan produit une huile aux vertus appréciées dans la gastronomie, en cosmétologie – soins capillaires, du corps, prévention du vieillissement de la peau -, par la médecine – risques cardiovasculaires prévenus - et la pharmacologie : riche en vitamines E, antioxydants et en acides gras, cette huile favorise la cicatrisation, contribue à la lutte contre les vergetures. L'huile d'argan est aussi utilisée pour des massages corporel.

A noter que l’huile d’argan cosmétique est produite par pression à froid, est est très chère - il faut malaxer trois à quatre heures pour extraire manuellement un litre. Par contre, les amandons sont torréfiés pour produire une huile alimentaire odorante, à la couleur plus foncée, au goût proche de celui de la noisette et moins onéreuse. La production d’un litre d’huile d’argan requiert les fruits d’une demi-douzaine d’arganiers.

Cet « or vert » joue un rôle important dans l’économie marocaine - le Maroc produit de 2 500 à 4 000 tonnes d’argan par an -, ainsi que dans les sociétés rurales. Deux millions de Marocaines vivent de l’huile d’argan, en travaillant pour des coopératives ou des industries. Essaouira se développe aussi grâce à la vente des amandons - le prix du kg a quadruplé en quelques années - et de l'huile d'argan (le prix de l'huile d'argan pure vaut 130 dirhams, soit 13 euros). Les industries privilégient des machines modernes produisant en grandes quantités : jusqu'à 50 litres par heure. Des industries exportent trois à quatre tonnes d'huiles d'argan à qualité constante.


Depuis 1998, une zone de 830 000 hectares d’arganeraies entre Agadir et Essaouira, ancienne Mogador - "un port où arrivaient les navires chargés d'épices et d'esclaves", des boutiques proposent des dérivés de l'huile d'argan -, bénéficie de l’appellation « réserve de biosphère de l’arganeraie » de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture). Les réserves de biosphère « sont des zones comprenant des écosystèmes terrestres, marins et côtiers. Chaque réserve favorise des solutions conciliant la conservation de la biodiversité et son utilisation durable. Au nombre de 651 réserves de biosphère dans 120 pays, les réserves de biosphère sont « des sites de soutien pour la science au service de la durabilité » – des lieux spéciaux où tester des approches interdisciplinaires afin de comprendre et de gérer les changements et les interactions entre systèmes sociaux et écologiques, y compris la prévention des conflits et la gestion de la biodiversité ». Le « but de la Réserve de biosphère Arganeraie est d’aider à assurer la protection et l'utilisation durable des arganiers en leur permettant de servir en tant qu’énergies renouvelables bénéficiant les communautés locales vivant dans les réserves biosphère, ainsi que pour la région en général ». 

En 2010, l'Union européenne a attribué à l’huile d’argan l’indication géographique protégée (IGP). Un avantage en termes d’image, de commercialisation.


L’argan a été inscrit en 2014 (9.COM) sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’Unesco  : « L’arganier est une espèce sylvestre endémique… Différentes tâches, dont la réalisation se transmet par voie d’imitation et par l’apprentissage non formel, sont nécessaires pour obtenir l’huile, qui trouve de nombreux usages dans l’alimentation, la médecine et la cosmétique. Ces tâches sont la cueillette des fruits, leur séchage, le dépulpage, le concassage, le tri, la mouture et le malaxage ».

Le « moulin à bras spécifique est fabriqué par des artisans locaux, et le malaxage suppose l’ajout progressif d’eau tiède selon des quantités précises. Tous les aspects culturels relatifs à l’arganier, dont la culture de l’arbre, l’extraction de l’huile, la préparation des recettes et des produits dérivés, et la confection des outils artisanaux nécessaires aux différentes tâches contribuent à la cohésion sociale, à l’entente entre les individus et au respect mutuel entre les communautés. L’huile d’argan s’offre en cadeau de mariage et s’utilise fréquemment pour la préparation de plats de cérémonie. Les savoir-faire traditionnels portant spécifiquement sur l’extraction de l’huile et ses multiples usages sont transmis par les « arganières », qui apprennent à leurs filles, dès leur plus jeune âge, à les mettre en pratique ».

Parfois trop diluée pour produire ses effets bénéfiques, souvent contrefaite, souffrant d’une commercialisation déficiente, l’huile d’argan marocaine s’avère peu satisfaisante à certains égards. 

D’autant que le Maroc  ne semble pas avoir développé les recherches horticoles et partenariats entre universitaires et les responsables de la gestion des forêts, a détruit des arganeraies pour édifier l’aéroport d’Agadir et sous l’effet de l’agriculture intensive ainsi que de la croissance démographique. 

Par ailleurs, l’arganier est menacé par sa disparition progressive – densité moindre des forêts d’argans, replantation insuffisante -, et son bois dur est utilisé par des Marocains pour leur chauffage.

Afin d’assurer « le développement durable de cette réserve de biosphère » et d’aider à satisfaire les besoins énergétiques de la communauté locale », l'UNESCO et l'Agence nationale marocaine pour le développement des énergies renouvelables et l'efficacité énergétique (ADEREE) ont organisé un séminaire, à Marrakech (Maroc) en mars 2015, pour débattre sur ces questions.

« L'accès aux sources d'énergie renouvelables est très important pour les réserves de biosphère de l'UNESCO. Grâce à l'Initiative RENFORUS - Futures d'énergie renouvelable pour les sites de l'UNESCO - l'organisation promeut l'utilisation des réserves de biosphère comme observatoires sur le terrain concernant l'utilisation durable des sources d'énergie renouvelables. Il combine l’objectif de conservation de la nature avec celui du développement durable, fondé sur la participation de la communauté locale et du secteur privé ».

Le « séminaire, qui a réuni les principales institutions nationales et parties prenantes, ainsi que des scientifiques et experts internationaux, a souligné les défis socio-économiques de gestion auxquels la forêt et ses habitants doivent faire face ». En outre, il « a démontré comment l'énergie renouvelable pourrait être une solution viable sur le long terme. Sur la base de ces discussions, ADEREE et l’Agence nationale pour le Développement des zones oasiennes et de l'arganier (ANDZOA), le Comité national MAB (Programme sur l’Homme et la biosphère) du Maroc, la Réserve de biosphère Arganeraie, et avec le soutien du bureau de l’UNESCO à Rabat et le Siège de l’UNESCO, vont développer un plan d'action pour les énergies renouvelable dans cette réserve de biosphère, formant partie du cadre général de la stratégie de l'énergie renouvelable au Maroc ».

Monopoles contestés
"Dans les années 1980, Pierre Fabre, fondateur des laboratoires du même nom, découvre cette huile pressée et récoltée par les femmes marocaines qui l'utilisent alors pour la cuisine, a confié Bernard Fabre, responsable recherche et développement des produits végétaux de l'entreprise, à M le magazine du Monde (14 février 2014). Il la rapporte en France, l'analyse et démontre son pouvoir antioxydant, puis la fait entrer dans une gamme de soins anti-âge chez Galénic."

En 1983, la société Pierre Fabre  Dermo Cosmétique avait déposé la marque « ARGANE », et vendu une crème à base d’huile d’argan. Dans un procès en contrefaçon de cette marque et opposant Pierre Fabre à la société Clairjoie, la Cour de cassation a condamné le 6 mai 2014 Pierre Fabre : elle a annulé sa marque « ARGANE » « pour dépôt frauduleux et défaut de caractère distinctif… Ce terme était exclusivement descriptif de la composition des produits désignés par la marque ».

Ce monopole du Maroc est contesté depuis 2012 par l’entreprise israélienne Sivan qui fabriquera prochainement de l’huile d’argan en Israël. 

Au terme de 25 ans de recherches agronomiques et de sélections puis clonage d’arbustes poussant à partir de graines marocaines, Sivan a découvert une souche de l’arganier appelée Argan 100, qui fournit des arbres plus productifs – jusqu’à cent kilos de noix par an, soit dix fois plus qu’un arganier marocain -, adaptés au climat méditerranéen, résistants aux maladies, et produisant des noix dix fois plus grandes que celles des arganiers marocains. 

Des forêts d’environ 2 500 arganiers ont été plantées dans la région d’Ashkelon, d’Arava et du Néguev. Il faut patienter quinze ans pour voir apparaître les noix sur l’arganier. Cinquante kilos de noix d’argans sont nécessaires pour produire un litre d’huile d’argan pure. 

A suivre…

   
Arte, 2008, 53 min
Sur Arte le 24 septembre 2015 à 12 h 25, le 2 avril 2016

Visuels :
Ces jeunes femmes montrent le changement de la mode dans la société marocaine.

© Medienkontor FFP

© Direction du patrimoine culturel de l'UNESCO

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites d'Arte et de l'Unesco. Cet article a été publié le 24 septembre 2015.

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