Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)
Affichage des articles dont le libellé est Pologne. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pologne. Afficher tous les articles

mardi 19 mai 2026

Pierre Goldman (1944-1979)

Pierre Goldman (1944-1979) était un militant d'extrême-gauche ayant choisi la violence et le banditisme, ainsi qu'un écrivain et journaliste juif français. Dans deux procès, il a été jugé pour le meurtre de deux pharmaciennes et en a été finalement innocenté judiciairement - un livre récent a allégué sa culpabilité. 
Arte diffusera le 20 mai 2026 à 20 h 55 « Le procès Goldman » de Cédric Kahn avec Arieh Worthalter, Arthur Harari, Stéphan Guérin-Tillié, Nicolas Briançon, Aurélien Chaussade, Chloé Lecerf.

« Louise Weiss, une femme pour l’Europe » par Jacques Malaterre 
J'ai évoqué certaines de mes analyses lors de mon interview sur Radio J le 27 avril 2012
« Alger, la Mecque des révolutionnaires (1962-1974) » par Ben Salama 
Les mutilations génitales féminines
« La femme, la république et le bon Dieu » d’Olivia Cattan et d’Isabelle Lévy

Documentaires sur l'avortement sur Arte 

Pierre Goldman est né le 22 juin 1944 à Lyon 7e (Rhône) de parents juifs résistants communistes. Après la Libération, ses parents se séparent. Son père se remarie et l'élève, ainsi que les trois enfants issus de son remariage, dont le futur chanteur, compositeur et parolier Jean-Jacques Goldman.

Étudiant à la Sorbonne, il milite entre 1962 et 1968 dans les services d'ordre de syndicats et groupes étudiants de gauche ou gauchistes (UEC, UNEF, Front universitaire antifasciste). Il se rend en Amérique latine, notamment au Venezuela, pour participer à des mouvements révolutionnaires, de guérilla.

De retour en France, il commet des vols à main armée en décembre 1969. Le 8 avril 1970, il est interpellé par la police. Il est accusé de trois agressions à main armée et du meurtre, en décembre 1969, de deux pharmaciennes lors d'une tentative de cambriolage boulevard Richard-Lenoir à Paris (75011). Le 14 décembre 1974, la Cour d'assises de Paris le condamne à la réclusion criminelle à perpétuité avec circonstances atténuantes. Intellectuels, politiciens et artistes - Françoise Sagan, Pierre Mendès France -  se mobilisent en sa faveur ; pour l'extrême-gauche française, pour l'intelligentsia germanopratine, il s'agissait de montrer, qu'à la différence des homologues italien et allemand, elle n'avait pas sombré après mai 68 dans la violence. Et ces belles âmes donneuses de leçons de morale avaient choisi de soutenir l'auteur d'un braquage sans compassion pour les deux pharmaciennes assassinées. Ces intellectuels gauchistes avaient préféré mener une vie bourgeoise à Paris grâce à l'entrisme politique, médiatique, etc. ; ils avaient refusé de poursuivre la lutte en Amérique latine. En 1975, la Cour de cassation casse ce jugement pour vice de forme. 

En prison, Pierre Goldman étudie et obtient deux maîtrises - en espagnol et en philosophie -, rédige une autobiographie, éditée peu avant son second procès et intitulée Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France. Un succès critique et public. Il y retrace l'histoire de ses parents, héros de la résistance juive communiste en France, et évoque son aspiration à reproduire leur exemple. Mais dans une ère de paix et de démocratie, il s'était fourvoyé politiquement, en empruntant la voie des braquages à main armée. 

En 1976, lors du second procès à Amiens, Pierre Goldman, défendu notamment par Francis Chouraqui et Me Georges Kiejman, est acquitté au pénal du meurtre des deux pharmaciennes, mais il est condamné au civil à indemniser les ayants-droits des victimes. Il est aussi condamné à douze ans de prison pour trois hold-up qu'il avait reconnu avoir commis.

Libéré, il gagne sa vie comme journaliste à Libération. "Avec ses "amis", il ne partage pas toujours la même ligne. Il leur reproche de n'en faire jamais assez. Et le sujet du Proche-Orient constitue une opposition inconciliable. Goldman se refuse à renoncer à son soutien à Israël, lui, l'auteur des Souvenirs obscurs d'un juif polonais né en France (éd. du Seuil, 1977), le fils d'Alter et Janka, les résistants face au nazisme. "La dimension tragique de la Shoah, l'histoire de ses parents ont fait qu'Israël était pour lui un élément incontournable", rapporte son ami, l'avocat Francis Chouraqui. "Il aurait dû se retrouver dans l'après-guerre dans le rôle d'un chasseur de nazis, ajoute-t-il. Ou finir ses jours dans la vieille ville de Jérusalem."

Pierre Goldman est assassiné le 20 septembre 1979 à Paris. Son meurtre est revendiqué par un groupe qui serait d'extrême droite, « Honneur de la Police ». Le mystère demeure sur l'auteur et la motivation du meurtre. Le 27 septembre 1979, plus de 10 000 personnes assistent aux funérailles au cimetière du Père-Lachaise.

Documentaires et essais sont consacrés à Pierre Goldman. Dans Pierre Goldman, le frère de l'ombre (2005), Michaël Prazan avance la thèse que Pierre Goldman aurait effectué le braquage de la pharmacie boulevard Richard-Lenoir (75011) avec un complice d'origine guadeloupéenne. Il a interviewé le témoin de Pierre Goldman, son alibi à l'heure du braquage de la pharmacie. Ce témoin est revenu sur son témoignage déterminant lors du second procès : il avait alors affirmé que Pierre Goldman était à son domicile entre 20 h et 21 h, à l'heure du braquage mortel. Or, à Michaël Prazan, ce témoin a affirmé : "Pour moi (...), l'heure à laquelle Goldman est venu chez moi, c'était 18 heures, et pas 20 heures..." Pierre Goldman n'a donc plus d'alibi.
 
"Je ne peux pas le suivre dans la remise en cause du témoignage", explique en 2005 Me Georges Kiejman (Le Monde, 11 avril 2026) . Il préfère mettre l'accent sur une autre question posée par le livre : pourquoi Pierre Goldman continue-t-il à fasciner ? "Il appartient typiquement à la génération de 1968, répond l'avocat. Il en représente le côté romantique, desperado, la mystique révolutionnaire, le sentiment que les individus peuvent contribuer aux mouvements de l'histoire, alors qu'aujourd'hui nous sommes noyés dans les préoccupations de confort matériel."

Michaël Prazan "soutient que Pierre Goldman a été tué par des truands marseillais de mèche avec le GAL, groupe paramilitaire espagnol créé pour lutter contre les séparatistes basques de l'ETA. Il aurait été soupçonné d'avoir vendu des armes à l'organisation basque. Le 20 septembre, peu après 12 h 20, deux hommes tirent sur Pierre Goldman, désarmé, qui s'effondre sur le trottoir, lui qui, comme le rappelle Me Chouraqui, avait "toujours voulu mourir les armes à la main dans les rues de Paris".

« Le procès Goldman »
Arte diffusera le 20 mai 2026 à 20 h 55 « Le procès Goldman » de Cédric Kahn.

« Pierre Goldman contre le reste du monde... Au mitan des années 1970, le procès de ce rebelle d’extrême gauche accusé de meurtre marqua la France par sa portée politique. Cédric Kahn en tire un huis clos saisissant, transcendé par la composition magnétique d’Arieh Worthalter. »

« Avril 1976. Le jeune avocat Georges Kiejman doit défendre Pierre Goldman, militant d’extrême gauche condamné en première instance à la réclusion criminelle à perpétuité pour quatre braquages à main armée, dont un ayant entraîné la mort de deux pharmaciennes. Mais à quelques jours de ce second procès aux assises d’Amiens, le provocateur Goldman, caractériel, se montre de plus en plus hostile à son défenseur, jusqu’à souhaiter le dessaisir. Alors qu’il risque la peine capitale, il rend l’issue du procès incertaine. »

« Avec la reconstitution de ce fameux procès, Cédric Kahn tire le portrait d’une époque à son crépuscule, celle des élans révolutionnaires des années 1960-1970. »

« Alors que les eighties imposeront bientôt leur cynisme matérialiste, les dérives de Pierre Goldman, demi-frère du chanteur, illustrent l’échec des utopies libertaires finissant en impasse dans le prétoire d’un tribunal d’assises. »

« Hâbleur, insoumis, en perpétuelle colère contre les institutions (surtout policières), celui qui était devenu l'icône de la gauche intellectuelle – et qui sera assassiné à Paris en 1979 – apparaît pourtant comme un écorché vif hors du commun, pétri de valeurs et de faiblesses paradoxales. »

« Autour de ce fascinant pôle magnétique, le réalisateur de Roberto Succo et d’Une vie meilleure compose un huis clos de très haute volée, où le spectateur voit son intime conviction vaciller au rythme des offensives de la défense ou de l’accusation. »

« D’une puissance presque animale, l’interprétation d’un Arieh Worthalter volcanique, à la rébellion difficilement contenue par le subtil Arthur Harari en maître Kiejman, mérite amplement ses trois prix de meilleur acteur octroyés par le cinéma français en 2024. »

Le film se concentre sur la stratégie de Me Georges Kiejman semant le doute sur les témoignages accablant son client, notamment ceux de policiers. Les deux pharmaciennes assassinées sont quasi-absentes. L'avocat des parties civiles était remarquable de pertinence. Quand le père de Pierre Goldman décrit le père juif pieux de sa première épouse comme un "fanatique" car cet homme avait averti sa fille que le communisme ne produira que de la destruction, on se dit que ce père était sage. 

Il est gênant d'entendre la plaidoirie de Me Georges Kiejman exciper de traumatismes psychologiques de juifs ashkénazes comme une excuse pour son client : par son parcours, cet avocat prouve que les enfants de rescapés de la Shoah ne sombrent pas toujours dans la délinquance, respectent la démocratie, les policiers, etc. Pierre Goldman semble avoir eu des failles ou blessures psychologiques, et un penchant pour la violence mise au service de causes politiques.

Les applaudissements accueillant le verdict accentuent la gêne du spectateur.

Meilleur acteur (Arieh Worthalter), César 2024, Lumières 2024 et Magritte 2024


ENTRETIEN AVEC CÉDRIC KAHN 

« Quelle est la genèse de ce film ? 
J’ai découvert Pierre Goldman, il y a une quinzaine d’années par son livre, Souvenirs obscurs d’un Juif polonais né en France. Ce qui me saute aux yeux, ce n’est pas son innocence, c’est sa langue, extraordinaire. Son style, sa dialectique, sa pensée. Je me dis qu’il faut faire quelque chose de ce livre, au cinéma. Il me semble que la grande oeuvre de Goldman, c’est son acquittement, dont le livre est le catalyseur. La gauche de l’époque s’est emballée pour cet ouvrage, a organisé des comités de soutien, ce qui a créé un contexte très particulier au second procès. En-dehors de cela, la vie de Goldman, c’est une série d’échecs, de drames, de renoncements. J’écarte donc la piste d’un biopic et je me dis que le film à faire, c’est le procès. 

Comment l’idée du film refait-elle surface ? 
Le projet se réactive par la rencontre fortuite avec la scénariste Nathalie Hertzberg, avec qui j’avais été en contact au moment où j’avais découvert le livre et qui avait même commencé un travail de documentation à cette époque. Le lendemain de cette rencontre, je me dis qu’il faut baser ce film sur le second procès ! J’appelle Nathalie, on boit un café, elle est archi-partante ! Elle réactive ses réseaux : Michael Prazan (auteur d’une biographie de Goldman), Georges Kiejman et Francis Chouraqui, ses avocats… Puis, Nathalie s’attèle seule à la reconstitution du procès avec des articles de journaux, un travail de fourmi de plus de 300 pages ! Une sorte de bloc de glaise à sculpter. On s’est ensuite enfermés tous les deux et on a écrit le scénario à partir de toute cette matière en respectant plus ou moins la scénarisation naturelle du procès. 

Les dialogues sont-ils fidèles aux minutes du procès ou avez-vous réécrit un peu ? 
D’abord, on a mélangé les deux procès. On a pioché aussi dans son livre, on a intégré des éléments qui ont été découverts après le procès… On a pris pas mal de libertés, mais en même temps, on est restés très fidèles : la plaidoirie de Kiejman est quasiment la même au mot près, celle de l’avocat général aussi. 

Ce film n’est-il pas autant sur la complexité de rendre la justice que sur Goldman ? 
Complètement, c’est ce qui m’a passionné. Je voulais que le spectateur soit dans la peau d’un juré et qu’il puisse au fur et à mesure des débats se forger sa propre opinion. 
Faute de preuves, et c’est le cas de l’affaire Goldman, il ne reste que le langage. Le langage dans l’arène d’un procès sert à fabriquer du point de vue, de la conviction, et c’est vertigineux ! Un procès, c’est un match de langage, c’est de la pure dialectique. Le sujet de ce film, c’est la dialectique. 
Le livre de Goldman ne t’avait pas convaincu de son innocence : en voyant le film, on en est convaincu, grâce à son charisme, mais aussi à l’intensité et la conviction de son interprète, Arieh Worthalter. 
Goldman dit « je suis innocent parce que je suis innocent ». Cette phrase était mon premier titre pour le film. J’ai renoncé parce que ç’aurait été un titre trop abstrait, mais quelle phrase ! Mais ce que tu dis sur Arieh est le plus bel hommage qu’on puisse rendre à un acteur. Arieh est tellement habité qu’il nous donne accès à toute la complexité de Goldman. En abordant le rôle, il ne m’a posé qu’une seule question : il est innocent, ou pas ? Je n’avais pas de réponse, car c’est la question du film. Mais j’ai dit à Arieh que pour lui, il n’y avait pas d’hésitation à avoir : il devait le jouer innocent.

Le dialogue du début entre Kiejman et Chouraqui est-il inventé ? 
Oui. C’est une scène imaginaire. Ce qui est vrai, ce sont les lettres : Goldman a vraiment voulu le virer à une semaine du procès. Kiejman l’a défendu dans ce contexte d’hostilité et de défiance et ça ne fait qu’augmenter son mérite. 

Le style épuré de la mise en scène était-il pensé dès le début ? 
C’était inscrit dans le projet dès le départ ! Quand j’ai parlé à Nathalie Hertzberg et à Benjamin Elalouf, le producteur, d’un film basé uniquement sur le procès, ça signifiait aussi pour moi naturellement pas de musique, pas de flashbacks, « à l’os ». Ce n’était pas pour des raisons cinématographiques mais éthiques. Si on avait commencé à mettre des flashbacks ou de la musique, on aurait créé du point de vue, de l’empathie. Or, je voulais que le spectateur soit dans la position du juré. La forme devait donc être la plus sèche possible. Dans ce film, il n’y avait pas d’espace pour la fioriture. C’est le sujet qui a dicté la forme. Je voulais montrer l’art oratoire d’un procès et la difficulté de rendre la justice. Ce qui est intéressant dans l’affaire Goldman, c’est qu’elle n’est, au fond, pas élucidée. Ce qui m’a intéressé, c’est que la vérité nous échappe, voire même que différentes vérités se télescopent. Les témoins sont tous troublants, qu’ils soient à charge ou à décharge. Chacun est heurté dans sa conviction. Un procès, ce sont des vérités et des vies au mètre carré. Le jeune veuf qui raconte comment il a retrouvé sa femme ensanglantée n’apporte rien de décisif au dossier, mais il est bouleversant. 

Le Procès Goldman raconte une affaire remontant à cinquante ans et pourtant, le film résonne fortement avec aujourd’hui. Par exemple sur la question de la police. 
Pendant l’écriture, ça nous est apparu flagrant que la sociologie de l’époque était la même qu’aujourd’hui. La société est fracturée de la même manière entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite. Sur la police, Goldman est très radical alors que Kiejman représente une pensée plus centriste : il dit en gros que certains policiers sont racistes, mais que l’institution ne l’est pas. Quant à l’avocat de la partie civile, il dit qu’il parle au nom de la France, la vraie, celle des honnêtes gens, face à l’intelligentsia parisienne d’extrême-gauche, ça résonne aussi : l’idée de l’élite contre le peuple, Paris contre la province, etc., tout y était déjà. 

Le film résonne aussi parce qu’il montre la complexité nécessaire de la justice, à une époque où la justice expéditive des réseaux sociaux fait des dégâts. 
Je pense que de tout temps, le commentaire journalistique a eu une influence sur l’issue des débats. Ce qui se passe à l’extérieur du tribunal a une influence sur les décisions des jurés. Dans le cas de Goldman, c’est évident : on a lu toute la presse de l’époque, elle avait clairement pris fait et cause pour lui. Si la presse s’était emballée dans le sens inverse, contre Goldman, il n’aurait peut-être pas été disculpé des deux meurtres. L’engagement de Simone Signoret, de Régis Debray, des people de l’époque, tout cela a joué, c’est évident. 
Ce qui est sûr, c’est que je déteste le tribunal médiatique, qu’il se tienne dans la presse ou sur Internet. Il existe plein de militants de diverses causes qui considèrent que la justice ne fait pas son boulot et qui ont recours au lynchage médiatique. Je trouve ça très dangereux. Quand une affaire sort, c’est fini, la personne accusée est grillée, définitivement morte socialement, qu’elle soit coupable ou innocente. 
Sur ce plan, le film est un hommage puissant à l’état de droit. La justice en tant qu’institution de notre démocratie ne sort-elle pas grandie de ce film, même si ce procès possède aussi ses zones d’ombre ? 
La justice, je ne sais pas, mais ceux qui la rendent, oui sûrement. Goldman a été disculpé faute de preuves et de ce point de vue-là, c’est indiscutable. 

Dans ce théâtre de la justice, Pierre Goldman est un « acteur » sensationnel, une « star ». 
Je voulais que le spectateur soit dans le doute par rapport à lui. Mais je voulais lui donner sa chance. Les figurants dans la salle ne connaissaient pas le scénario, et on a tourné dans l’ordre chronologique du procès. À mi-tournage, j’ai demandé à quelqu’un de faire un micro-trottoir avec des interviews des spectateurs dans la salle de tribunal. On leur demandait si pour eux, Goldman était innocent ou coupable. Très souvent, ils répondaient qu’ils avaient envie qu’il soit innocent. Cette réponse, c’est la définition du charisme. Goldman avait ce charisme qui embarquait les gens. Ce qui est incroyable, c’est que Goldman a embarqué tout le monde il y a cinquante ans, et qu’Arieh réussit à embarquer tout le monde aujourd’hui ! La magie de Goldman a réopéré !

Une autre question importante du film, c’est la judéité. 
La judéité, oui, mais je dirais surtout la question d’être « un enfant de la Shoah », comme Goldman se définissait. C’est là évidemment un aspect très important de son histoire. La question se cristallise dans l’antagonisme entre Goldman et Kiejman, qui sont deux enfants de la Shoah, mais avec deux destins diamétralement opposés. Goldman était le « Juif maudit » et Kiejman le « Juif résilient ». Kiejman a transformé son origine en puissance positive de réussite. Les deux étaient aussi des enfants de Juifs communistes, leurs parents étaient sortis de la religion. C’est ce que raconte le père, Alter, sur la mère biologique de Pierre : élevée par des Juifs pieux, elle est devenue militante communiste. Cet éloignement de la religion au nom de l’idéal communiste, c’est fondamental dans l’histoire des Juifs ashkénazes de Pologne. Puis du communisme à la résistance, il n’y avait qu’un pas. Goldman le dit : « je voulais être comme mes parents, un héros, c’est pour cela que je suis parti faire la guérilla au Venezuela… ». Il était écrasé par l’histoire de ses parents, il en était l’héritier, mais sans le contexte, et avec beaucoup de failles dans sa personnalité. Beaucoup de gens issus de cette histoire ont eu des destins compliqués. 

Goldman dit à un moment « nègre et juif, c’est la même chose ». Ça aussi, ça résonne. 
Goldman était très en avance sur cette question de la concurrence mémorielle. Tout de suite, il avait compris la proximité entre tous les opprimés. D’ailleurs, il ne vivait qu’avec des Noirs, comme je le montre dans le film. Ça élargit le film et les questions que soulève ce procès. C’est important, je n’aurais pas voulu faire un film strictement judéo-juif. Goldman disait de lui-même qu’il était un Juif noir. 

Tu as respecté la terminologie de l’époque avec le mot « nègre » qui pourrait être mal reçu aujourd’hui. Mais, il est prononcé par Goldman dans son sens noble, dans la lignée de Césaire ou Senghor. 
J’ai beaucoup hésité, mais j’ai fait le choix de rester fidèle à la parole de Goldman. Dans son livre, il écrit « je rêvais que mes enfants soient des juifs au sang nègre ». Phrase magnifique. 
Visuellement, le film se passe en huis clos, comme sur une scène de théâtre. Dans ce contexte particulier, comment s’est passé le travail avec ton chef opérateur, Patrick Ghiringhelli ? 
Le dispositif du tournage était le suivant : salle pleine, tournage très court, réactions du public en direct, trois caméras en permanence. On était entre un tournage classique et une captation. Je n’ai jamais mis en scène les réactions du public. J’ai juste donné à chaque groupe une indication de départ : vous, vous êtes les gauchistes fans de Goldman, vous, vous êtes les potes antillais, vous, vous êtes les victimes accablées, vous, vous êtes côté flics… et c’est tout. Je n’ai rien dit de plus, chacun suivait les débats et réagissait en fonction du groupe auquel il appartenait. J’entendais à l’oreille et à l’intensité les réactions, si les comédiens étaient bons ou pas. Du vrai direct ! 
Le décor a été entièrement fabriqué sur un terrain de tennis. C’était éclairé en haut par une verrière, en lumière naturelle. On faisait beaucoup de prises pour pouvoir filmer tout le monde, chaque séquence a été tournée en moyenne entre vingt et trente fois ! A chaque prise, on replaçait les caméras pour filmer ce qu’on n’avait pas encore filmé. Moi, je regardais mes trois écrans et je dirigeais chaque cadreur en live avec un dispositif d’oreillette. J’étais un peu dans la position d’un réalisateur de direct sportif ! La mise en scène dépend finalement beaucoup de ce qu’on met en place en amont. Avec le temps, je finis par croire plus au dispositif qu’à la mise en scène. 

Tu avais donc beaucoup de matériau à trier et rythmer avec ton monteur, le grand Yann Dedet ? 
On avait des rushes à n’en plus finir, on était découragés avant de commencer ! On s’y est mis tranquillement, on a tout regardé avec nos trois écrans en parallèle. On disait « caméra B, caméra A, etc. ». On a présélectionné tous les morceaux qui nous intéressaient, et à partir de cette matière, on a commencé le montage. Un travail ultra-minutieux, parce que privilégier la parole s’est avéré un énorme travail. Il fallait trouver le point d’équilibre de l’image pour que l’écoute soit parfaite. On a beaucoup monté en fermant les yeux. 
On a fait ça main dans la main avec Yann, le partenaire idéal. 

Il me semble que la force du film vient aussi des acteurs, tous extraordinaires, des premiers rôles aux figurants. 
Avec Antoine Carrard, mon directeur de casting, c’était évident que la crédibilité de la reconstitution du procès découlerait du fait qu’il n’y ait aucun acteur connu dans le film sans hiérarchie entre les figurants, les silhouettes et les acteurs. Un tournage communiste ! 

Comment as-tu choisi Arieh ? 
Au bout de trois phrases en lecture, j’aurais pu lui dire « arrête, c’est bon ! ». C’était une évidence. Il avait tout pour jouer Goldman : le physique, l’intellect, la puissance. Le mot qui me vient spontanément pour résumer le travail d’Arieh, c’est la densité. Dans tout ce qu’il fait, il amène cette densité. On le voit dès le premier plan, quand il est assis dans sa cellule, les yeux en l’air. Ce que j’aimais aussi, c’est qu’on l’entend avant de le voir, grâce à ses lettres. On entend la parole du personnage et on comprend sa psyché complexe avant même de voir son visage. Comme si la voix du vrai Goldman précédait l’acteur. Et Arieh donne un corps et un visage très convaincants à cette voix. Pendant le tournage, il était très autonome, je n’ai pas eu besoin de lui donner beaucoup d’indications. Je dirais de lui qu’il a joué Goldman avec sa propre histoire. 

Georges Kiejman est joué par Arthur Harari, un cinéaste-acteur, comme toi. Il ressemble physiquement à Kiejman et fait lui aussi un travail magnifique. 
Comme Kiejman, Arthur est un aigle physiquement et dans la pensée. Il est éloquent, précis, cérébral. Je pense qu’il donne un portrait très fidèle de ce qu’était Kiejman : grande intelligence, contrôle de ses émotions. On s’est rencontrés en plein confinement, sur un banc de square. J’ai vu mentalement son visage s’emboîter dans celui de Kiejman. Georges Kiejman nous a ouvert sa porte, raconté son procès, exprimé sa bienveillance. Il nous a quitté il y’a quelques jours. J’espère que le film rend hommage à son talent et son intelligence. 

Nicolas Briançon joue l’avocat Garraud, qui défend brillamment le camp de la police et des victimes. 
Il jouait le méchant dans un de mes films, L’Avion. Lui aussi était évident pour moi. C’est un acteur au sens noble du terme ce qui est parfait pour jouer un avocat. Mais ils sont tous très bons. Stéphane Guérin-Tillié qui joue le président, Aurélien Chaussade qui joue l’avocat général… Ils ont des partitions très denses et s’en sortent remarquablement. 

Les deux autres avocats de Goldman sont aussi très bons, et Chloé Lecerf qui joue l’épouse de Goldman est bouleversante… 
J’ai le sentiment qu’elle défendait quelque chose au-delà du rôle, tout comme Arieh : un honneur, une histoire… Ce n’est pas rien de jouer une femme noire confrontée à la justice des Blancs. Maxime Tshibangu, qui joue Lautric, est également formidable, très émouvant, il fait partie de la troupe de théâtre de Joël Pommerat. Paul Jeanson, qui joue l’agent qui s’est fait tirer dessus, est tout aussi convaincant. Priscilla Martin, qui joue la jeune femme qui se fait rabaisser par Kiejman dans une séquence où passent le mépris de classe et la domination masculine, est incroyable également. Sa scène est un plan-séquence de six minutes. 
Jerzy Radziwilowicz, qui joue Alter Goldman, est venu exprès de Pologne pour faire ce film : il avait une seule scène et il est resté trois semaines sur une banquette ! J’imagine qu’il a accepté ce rôle, parce qu’il y avait un truc fort à défendre. Sa scène est la pierre angulaire du film. 
On a eu des acteurs qui viennent de tout horizons et un véritable effet de troupe. 

Les figurants qui n’ont pas de texte sont bons aussi. 
Oui. Ulysse Dutilloy, qui fait Jean-Jacques Goldman, a pris son rôle très au sérieux. La femme qui joue la belle-mère de Pierre Goldman, Ruth, est très émouvante, juste par les regards. Le groupe des Antillais, le sosie de Régis Debray, etc. Impossible de citer tout le monde, mais ils sont tous essentiels au film. 

Ce qui frappe, c’est que ce film très épuré, presque minimaliste, revêt pourtant une densité thématique extrêmement forte. 
Ce film parle de la justice, de sa complexité, il parle des enfants de la Shoah, de la condition noire, mais aussi des petits Blancs, ceux qui se sentent rabaissés, méprisés parce qu’ils n’ont pas les mots. Eux aussi ont le droit à leur vérité, au respect de ce qu’ils ont vécu. Je n’aime pas beaucoup les idées de Garraud, l’avocat des victimes, mais il faut reconnaître qu’il dit parfois des choses assez justes. Ce procès était un microcosme précis de la société française de l’époque, une époque où la justice était blanche et masculine, et d’une certaine manière rien n’a vraiment changé. »


« Le procès Goldman » de Cédric Kahn
France, 2023, 1 h 51 mn
Production : Moonshaker Films, Tropdebonheur Productions
Producteurs : Benjamin Elalouf
Scénario : Nathalie Hertzberg, Cédric Kahn
Image : Patrick Ghiringhelli
Montage : Yann Dedet
Avec Arieh Worthalter (Pierre Goldman), Arthur Harari (Maître Kiejman), Stéphan Guérin-Tillié (Le président), Nicolas Briançon (Maître Garaud), Aurélien Chaussade (L'avocat général), Chloé Lecerf (Christiane)
Sur Arte les 20 mai 2026 à 20 h 55, 07 juin 2026 à 0 h 40
Sur arte.tv du 20/05/2026 au 18/06/2026
Visuels : © Moonshaker


jeudi 5 février 2026

« L’Ecole de Paris. Collection Marek Roefler »

Le Musée de Montmartre propose l’exposition inédite « L’École de Paris, Collection Marek Roefler ». « Conservée à la Villa La Fleur près de Varsovie, la collection Roefler incarne avec une rare intensité l’esprit et la diversité de l’École de Paris. Venus du monde entier – notamment d’Europe de l’Est, mais aussi d’Espagne, d’Italie, du Japon, du Mexique, de Grande-Bretagne ou des États-Unis –, des artistes talentueux s’installent à Montmartre puis à Montparnasse, faisant de la capitale leur terre d’inspiration et d’accomplissement de leur art. Ce brassage culturel fait émerger une scène artistique foisonnante où postimpressionnismes, cubisme, fauvisme, expressionnisme se côtoient et se mêlent, donnant naissance à de nouvelles créativités ».

Le monde d'Albert Kahn. La fin d'une époque
Paul Rosenberg (1881-1959)
« Une élite parisienne. Les familles de la grande bourgeoisie juive (1870-1939) » par Cyril Grange

« Pour l’art moderne, la semence se fit à Montmartre, la moisson à Montparnasse. »

« Le musée de Montmartre présente une exposition inédite consacrée à l’École de Paris, à travers une sélection d’œuvres emblématiques d’une importante collection privée polonaise, la collection Marek Roefler. Né à Varsovie en 1952, Marek Roefler étudie la physique nucléaire à l’Université de Varsovie et se fascine pour l’Occident, son marché libre et sa culture. » 

L’« École de Paris » désigne « le formidable élan artistique né à Paris au début du XXe siècle, lorsque des artistes venus du monde entier – notamment d’Europe de l’Est, mais aussi d’Espagne, d’Italie, du Japon, du Mexique, de Grande-Bretagne ou des États-Unis – s’installent à Montmartre puis à Montparnasse, faisant de la capitale leur terre d’inspiration et d’accomplissement de leur art. Ce brassage culturel fait émerger une scène artistique foisonnante où postimpressionnismes, cubisme, fauvisme, expressionnisme se côtoient et se mêlent, donnant naissance à de nouvelles créativités. »

« Constituée dès les années 1990 par Marek Roefler et conservée à la Villa La Fleur près de Varsovie, la collection Roefler incarne avec une rare intensité l’esprit et la diversité de l’École de Paris. Elle est présentée pour la première fois « hors les murs », dans le quartier même où cette effervescence artistique a pris racine : Montmartre, berceau des avant-gardes. »

« Aux côtés de figures incontournables tels que Foujita, Kisling, Lempicka, Modigliani, Orloff, Soutine ou Zadkine, la sélection d’œuvres emblématiques rassemblée ici dévoile des artistes moins connus mais essentiels à la richesse du mouvement : Biegas, Epstein, Halicka, Hayden, Lambert-Rucki, Marcoussis, Mendjizky, Muter, Zak… »

« En transcrivant dans leurs œuvres les échos de leur temps, les artistes de l’École de Paris nous invitent à porter un regard attentif sur les questions d’exil, de migration, d’identité et de quête de sens. En célébrant la pluralité et l’audace de ces créateurs, l’exposition nous convie à redécouvrir le rôle central de Paris dans l’histoire de l’art moderne et à ressentir l’élan collectif qui a profondément transformé ses codes. »

L’exposition « L’École de Paris, collection Marek Roefler » est « placée sous le patronage de l’ambassade de la République de Pologne en France et de l’Institut polonais de Paris. Elle est réalisée en partenariat avec le musée Villa La Fleur, situé à Konstancin-Jeziorna, en Pologne, et avec la collaboration de la basilique du Sacré-Coeur de Montmartre. »

Un catalogue permet d'approfondir ses connaissances.


Quand Paris devient école
L’École de Paris

« Une fraternité d’artistes venus d’ailleurs »
« Le terme « École de Paris » émerge au coeur de la « querelle des étrangers » lors du Salon des Indépendants, vers 1923-1924. D’abord employé pour critiquer l’influence croissante des artistes venus de l’étranger, il est popularisé par le critique d’art André Warnod qui, au contraire, célèbre leur présence. Pour lui, l’École de Paris incarne un dynamisme cosmopolite indispensable à l’art français. Attirés par le rêve de liberté artistique, des artistes du monde entier affluent à Paris, transformant la ville en un véritable carrefour culturel. Installés d’abord à Montmartre, puis à Montparnasse dès 1912, ils composent une extraordinaire mosaïque de voix et de visions. Les frontières temporelles de ce phénomène restent ouvertes, de la toute première décennie du XXe siècle jusqu’à la crise de 1929, voire jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

La collection Marek Roefler met particulièrement en lumière l’héritage des artistes polonais et juifs, soulignant leur importance dans l’émergence des avant-gardes. L’École de Paris incarne la richesse et la vitalité artistique, nées de la diversité et du dialogue culturel qui ont fait de Paris le foyer de l’art moderne. »

« Oeuvre majeure du peintre polonais Henri Hayden, Les Joueurs d’échecs (1913) offre un aperçu puissant de l’effervescence créative qui anime Paris au début du XXe siècle. À la fois hommage à Paul Cézanne et réflexion intime sur l’identité artistique, le tableau fut exposé au Salon des Indépendants en 1914 et suscita l’intérêt du collectionneur Charles Malpel. Ce dernier proposa alors à Hayden un contrat dont le projet fut malheureusement interrompu par le déclenchement de la guerre. »
Henri Hayden (1883-1970), Les joueurs d’échec, 1913, huile sur toile, 140,3 × 180 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur © Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak © Adagp, Paris, 2025

Les visages de l’École de Paris
« Issus de milieux modestes, les artistes étrangers ont d’abord reçu leur formation dans les académies de leur pays d’origine, à Varsovie, Cracovie, Vilnius, Moscou, Munich, etc., ou suivi des cours privés de dessin et de peinture. À Montparnasse, ils poursuivent leur parcours dans des écoles populaires, telles que les académies Colarossi, la Grande Chaumière ou Ranson. »

« Le tissu social de cette communauté se crée, porté par la richesse des rencontres que Paris offre. Les jeunes artistes bénéficient du soutien d’intellectuels français tels que Guillaume Apollinaire, Jean Cocteau, Gustave Coquiot et André Salmon, de celui de collectionneurs comme Léopold Zborowski ou Paul Guillaume, ou encore de mécènes inattendus comme l’inspecteur de police Léon Zamaron. »

« Évocateurs de la constellation d’artistes, les portraits présentés dans cette section – peintures, sculptures et dessins – témoignent de cette dynamique de solidarité et de la puissante émulation artistique. Ils invitent à la rencontre de ces voix singulières, réunies par un esprit collectif qui a profondément transformé le domaine de l’art moderne. »

« Maurice Mendjizky est l’un des premiers artistes à peindre Kiki de Montparnasse. Ce peintre d’origine polonaise la représente aux prémices de sa carrière, alors qu’elle n’est encore connue que sous son nom de naissance, Alice Prin. Avec ses cheveux courts et son allure assurée, elle incarne déjà l’esprit d’émancipation des années 1920. Le regard de Mendjizky, est tendre et direct, sans idéalisation. La toile capture un moment intime, précédant la naissance du mythe et l’émergence de l’icône moderne. Elle montre la modèle alors qu’elle n’est pas encore la « Reine de Montparnasse », mais une jeune femme au seuil de sa propre réinvention. Comme l’écrit plus tard Ernest Hemingway, « Kiki domina assurément cette époque de Montparnasse bien plus que la reine Victoria ne domina jamais l’ère victorienne ».
Maurice Mendjizky (1890-1951),
Nu – Kiki de Montparnasse, 1920,
Huile sur toile, 91 × 61,6 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak

Montmartre et Montparnasse : coeurs battants de l’art moderne
« Au tournant du XXe siècle, Montmartre et Montparnasse ne sont pas seulement les quartiers de la bohème : ils deviennent les véritables « berceaux de la jeune peinture », pour reprendre l’expression d’André Warnod. Montmartre, avec le légendaire Bateau-Lavoir et ses nombreux ateliers, attire l’avant-garde et rassemble des figures majeures comme Pablo Picasso, Amedeo Modigliani ou Moïse Kisling. »

« Face à la hausse des loyers liée à la spéculation immobilière à Montmartre, de nombreux artistes quittent le quartier. Après la Première Guerre mondiale, le cœur artistique de Paris se déplace vers Montparnasse, réputé pour ses prix abordables et ses cafés animés. L’installation de Picasso en 1913 marque un tournant symbolique. »

« Cosmopolite et dynamique, Montparnasse devient, dans les années 1920, le centre névralgique de la création artistique. Les cafés comme Le Dôme, La Rotonde, La Coupole ou La Closerie des Lilas dépassent la simple convivialité : ils sont de véritables foyers de débats, de collaborations et d’échanges – sorte d’académies informelles où naissent amitiés, mouvements artistiques et manifestes. »

« La localisation des lieux de rencontre et des ateliers des artistes de l’École de Paris présentés dans cette exposition trace l’axe Nord-Sud reliant Montmartre à Montparnasse, et témoigne de la richesse créative de la ville, sans toutefois prétendre à une représentation exhaustive. »

Dans l’intimité de l’atelier : le modèle à l’oeuvre
« Si les espaces publics comme les académies, les musées et les cafés deviennent des lieux d’apprentissage et d’émulation, les cités d’artistes de Montparnasse – notamment La Ruche et la Cité Falguière – et les ateliers individuels sont des espaces intimes et privés où la création et la sociabilité se déploient tout autant. Parmi ces lieux, l’atelier de Moïse Kisling au 3, rue Joseph-Bara, près du carrefour Vavin, est l’un des plus célèbres. André Salmon compare son atmosphère à celle du mythique Bateau-Lavoir. »

« On y organise des séances de peinture mais aussi des réunions bohèmes, appelées les « bombes ».

« En 1916, Kisling partage cet espace avec Modigliani, qui le surnomme avec humour « l’Académie Kisling ». Deux ans plus tard, un jeune modèle, Alice Prin, dite Kiki, pousse la porte de l’atelier. Elle devient rapidement la muse de Montparnasse et l’une de ses figures les plus emblématiques. De nombreux artistes l’ont immortalisée : Alexander Calder, Tsuguha Foujita, Pablo Gargallo, Kees van Dongen, ou encore ses compagnons Maurice Mendjizky et Man Ray. »

La fabrique d’une modernité plurielle
Héritages et avant-garde

À l’école des maîtres
« Paris offre un environnement d’une richesse exceptionnelle : musées prestigieux, artistes inspirants, héritages foisonnants dans lesquels les artistes étrangers peuvent puiser – de la Renaissance jusqu’aux ruptures esthétiques du XXe siècle. Ils s’en nourrissent et transforment ces influences pour forger leur propre langage artistique. »
« Si l’art figuratif est une source commune et puissante, les artistes de l’École de Paris sont animés par une véritable soif d’expérimentation, explorant aussi bien les formes que les matières. La relation entre maître et élève dépasse les conventions académiques. »
« Beaucoup s’inspirent des maîtres modernes : la rigueur structurale de Cézanne, l’intensité émotionnelle de Van Gogh, la douceur de Renoir, la vision symbolique de Gauguin. Cette tradition se transmet aux jeunes artistes polonais grâce à deux figures essentielles : Ladislas Slewinski et Joseph Pankiewicz. Proche de Gauguin et figure majeure de l’École de Pont-Aven, Slewinski marque toute une génération, notamment au sein des écoles des beaux-arts de Cracovie et Varsovie. Pankiewicz, chef de file de l’impressionnisme en Pologne, joue lui aussi un rôle déterminant dans leur développement artistique. »
« La nature morte et le paysage sont un terrain d’exploration essentiel pour les artistes de l’entre-deux-guerres. » 

« Weinbaum dispose des fruits, des fleurs et une théière sur un fond géométrique et drapé. La composition structurée et la palette vibrante font écho à l’héritage de Cézanne, tandis que la perspective et les ombres révèlent un sens personnel de l’harmonie. »
Abraham Weinbaum (1890-1943), Nature morte aux fruits, vers 1920, huile sur toile, 65 × 81 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur © Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak

Repenser la figure et l’espace
« Au tout début du XXe siècle, Paul Cézanne a déjà transformé l’espace pictural en privilégiant la structure et le rythme plutôt que la perspective traditionnelle, posant ainsi les fondations d’une véritable révolution. »

« Entre 1907 et 1914, Pablo Picasso et Georges Braque inventent le cubisme, une nouvelle manière radicale de percevoir le monde : ils fragmentent les formes, les réassemblent et en révèlent la logique interne. Le poète et critique Guillaume Apollinaire joue un rôle clé dans la définition des principes théoriques et dans la diffusion de ce langage novateur, qui est rapidement adopté par des artistes venus d’horizons divers. »

« Après la Première Guerre mondiale, Léonce Rosenberg, à travers sa galerie L’Effort Moderne, soutient activement ce mouvement, en particulier auprès des artistes étrangers. Des peintres comme Henri Hayden, Louis Marcoussis, Léopold Survage et Manuel Ortiz de Zárate, ou des sculpteurs tels que Joseph Csaky et Jean Lambert-Rucki s’approprient le langage cubiste. Pour certains, il s’agit d’une seule étape d’expérimentation ; pour d’autres, le cubisme devient le socle de leur travail créatif et est constamment renouvelé tout au long de leur carrière. »

Diversité des formes, singularité des gestes
« L’École de Paris se définit par son ouverture à l’innovation et à la diversité, non par un style unique. Les artistes expérimentent librement les matériaux et les formes, mêlant peinture, sculpture et arts décoratifs. Parmi les novateurs, Alice Halicka se distingue avec ses Romances capitonnées, compositions où elle associe tissus, objets trouvés et papiers découpés. »

« La surface fragile et réfléchissante du verre devient un autre champ d’exploration. »

« Inspirés par les principes du cubisme, Louis Marcoussis et Serge Férat développent des « fixés sous verre » (peintures sur verre inversé) qui oscillent entre abstraction et raffinement décoratif. »

« Le symbolisme trouve une résonance puissante dans l’oeuvre de Boleslas Biegas, qui élabore un langage visionnaire et profondément personnel. Ses Portraits sphériques, fondés sur une stylisation géométrique, coexistent avec les formes organiques de ses sculptures, dont l’une d’entre elles est présentée dans le jardin du musée de Montmartre (Frédéric Chopin, la harpe de l’inspiration, 1908)

Dans les années 1920, le « retour à l’ordre » défendu par Jean Cocteau valorise la clarté et l’équilibre classique, alors même que le surréalisme commence à s’imposer. Ces orientations contrastées n’entrent pas en contradiction : elles expriment une liberté plus vaste, celle d’explorer, d’inventer et de façonner l’art moderne dans une pluralité d’expressions. »

Figures classiques, regards modernes
« L’idée d’anthropocentrisme trouve son expression la plus claire dans la Renaissance italienne, durant laquelle le corps humain est perçu comme le reflet d’une harmonie universelle. Après la Première Guerre mondiale, les idéaux classiques sont réinterprétés dans un contexte de crise. Dans les arts visuels, les tendances néoclassiques réapparaissent comme une réponse aux fragmentations des avant-gardes. »

« Pour de nombreux artistes émigrés, cette recherche renouvelée de structure et d’équilibre se nourrit des références à l’Antiquité gréco-romaine et à la Renaissance qu’offrent les musées parisiens, notamment le Louvre. Pablo Picasso, Georges Braque, André Derain ou Giorgio De Chirico incarnent ce renouveau et influencent leurs contemporains. Cette aspiration se retrouve aussi chez Romain Kramsztyk, Tamara de Lempicka ou Eugène Zak, dont les oeuvres montrent comment l’héritage artistique peut devenir un moteur de la modernité. »

« Peintre, sculpteur et écrivain autodidacte, Boleslas Biegas est l’une des figures les plus singulières de l’École de Paris. Marqué par l’atmosphère fin de siècle de Cracovie et par la philosophie décadente de Stanislas Przybyszewski, il expose avec la Sécession viennoise avant de s’installer en France. Ses Portraits sphériques, développés à partir de 1918, marquent une rupture radicale avec la figuration traditionnelle. Présentés pour la première fois au Pavillon de Magny et à l’Hôtel Potocki, ils combinent des traits humains avec des géométries concentriques évoquant le rythme cosmique, en lien avec les courants ésotériques de son temps. Mélancolie offre une vision troublante d’un visage féminin émergeant d’un kaléidoscope de couleurs. Mêlant influences symbolistes et abstraction naissante, Biegas révèle une quête mystique qui s’exprime à travers un rythme décoratif et une harmonie chromatique vibrante. »
Boleslas Biegas (1877-1954),
Mélancolie, 1920,
huile sur panneau, 69 × 58,5 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak

Identités et déracinement
Créations en exil

Regards sur la famille, portraits d’appartenance
« Pour les artistes étrangers installés à Paris, l’art est une manière de dessiner une nouvelle identité culturelle, qui mêle les traces de l’exil au cosmopolitisme de la capitale. »

« Les femmes artistes, souvent exclues de la formation artistique dans leurs pays de provenance, remettent en question les normes établies et s’affirment dans un contexte artistique dominé par les hommes. »

« La famille est à la fois source d’inspiration et de tourments. Certaines représentations de la maternité révèlent souffrance et sacrifice, comme celle de Mela Muter, tandis que d’autres célèbrent l’amour maternel avec douceur et dévotion. De rares représentations de la paternité questionnent le rôle protecteur des pères, tandis que les portraits d’enfants transmettent une chaleur intime, qui se combine parfois à la douleur d’une naïveté perdue. »

« Ces « portraits d’appartenance » réalisés par des artistes parfois forcés à l’exil par les tensions politiques de l’Empire russe, montrent comment l’amour, la mémoire, le deuil et la fidélité dépassent les liens du sang pour forger de nouveaux liens de solidarité créative et de fraternité. »

« La maternité est un thème récurrent dans l’oeuvre de Mela Muter. Dans cette toile – peinte l’année de la perte de son fils unique Andrzej, âgé de 24 ans et victime de la tuberculose – le sujet prend une dimension profondément personnelle et symbolique. La figure monumentale de la mère, berçant deux enfants endormis, est une présence sculpturale, fortement expressive. La palette sobre et terreuse, ainsi que la texture rugueuse de l’huile, renforcent la gravité émotionnelle de l’oeuvre. La composition évoque les Piétas de la Renaissance italienne. La qualité intemporelle de la scène, avec son fond indéfini, évoque le deuil, un sens de protection et de persévérance. À travers une représentation à la fois intime et universelle, ce tableau résonne comme une méditation sur le cycle spirituel de l’existence. »
« Un an plus tard, Muter revisite ce même trio de personnages, les situant dans un cadre naturel et rural de récolte, soulignant ainsi son intérêt pour les liens symboliques entre la maternité et la nature. »
Mela Muter (1876-1967),
Maternité, 1924, huile sur toile,
130 × 97 cm, Collection Marek Roefler /
Villa La Fleur © Villa La Fleur /
Ph. Marcin Koniak © Droits réservés

Un monde, mille voix : racines en résonance
« Dans la capitale française – terre promise de la liberté artistique – les artistes de l’École de Paris portent en eux le déracinement et les défis liés à leur installation dans un pays étranger. La force du sentiment d’appartenance, qu’il soit familial, communautaire ou religieux, devient un point d’ancrage et une source de création. »

« Certains artistes se tournent vers les origines de leurs ancêtres, d’autres représentent une culture universelle : le voyage, le travail, la musique. Leurs œuvres parlent moins de nostalgie que de renouveau. Elles traduisent la volonté de prendre racine dans un nouveau terreau. »

« Le Guitariste solitaire de Mela Muter, perdu dans ses pensées au milieu du tumulte, devient une métaphore de la condition de l’artiste : conscient de la tempête imminente, il persévère dans la création. »

« Dans les représentations symboliques des moissons ou dans l’élégance des costumes traditionnels, on perçoit un désir de continuité. Comme autant de voix façonnées par des géographies diverses, les créations des artistes de l’École de Paris font résonner des thèmes communs : la sacralité du quotidien, l’écho de la mémoire, l’espoir fragile de la communauté et l’espérance d’un avenir meilleur. »

« Dans une bourgade qui rappelle Cracovie, le Guitariste s’impose sur une foule d’âmes en mouvement. Son regard grave, ainsi que la présence d’un personnage jouant une corne qui évoque les sept trompettes de l’Apocalypse, semblent annoncer le triste épilogue des Années folles. Peint en France au début des années 1930 – une période marquée par le krach de Wall Street, l’ascension d’Hitler et la guerre civile espagnole –, ce tableau saisit l’angoisse d’une catastrophe imminente. Par un travail de pinceau vigoureux et une tension entre le calme du premier plan et le tumulte de l’arrière-plan, la composition de Mela Muter suggère bien plus qu’une simple scène de rue. C’est une réflexion silencieuse et poignante sur le rôle de l’artiste. Face à la crise, il ne reste qu’un geste fragile : un homme jouant de la musique alors que le monde menace de s’effondrer. »
Mela Muter,
Guitariste, années 1930,
huile sur toile, 145,5 × 116,5 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur © Villa La Fleur / Ph.Marcin Koniak © Droits réservés
© Adagp, Paris, 2025

Mémoires d’exil : judaïcité et art moderne
« Certains artistes juifs ont pu se former dans des écoles prestigieuses comme Pascin à Munich, Soutine à Vilnius, Mondzain à Cracovie ou Chagall à Moscou. Mais pour d’autres, l’accès à la formation artistique reste difficile, freiné par les contraintes religieuses ou par des milieux familiaux hostiles à leur vocation. Le numerus clausus imposé aux Juifs dans l’Empire russe limite sévèrement leur accès à l’enseignement et à de nombreuses professions. »

« Contraints de fuir les persécutions dans leurs terres natales, de nombreux artistes juifs trouvent en Paris un refuge entre 1910 et 1939. De cette rencontre entre la liberté artistique parisienne et une conscience forte de leurs racines naissent quelques rares représentations de scènes religieuses. Avec la Seconde Guerre mondiale, le rêve d’une vie meilleure en France se transforme pour la plupart en cauchemar : déportations, exils, destructions et spoliations d’ateliers mettent fin à la dynamique de l’École de Paris. Si certains, comme Chagall et Kisling, reviennent à Paris après la guerre, la capitale ne retrouvera jamais le rôle de terre promise qu’elle avait incarné. »

« Grunsweigh offre un regard intime sur la vie familiale juive, rendue avec empathie et un sens du détail narratif. Autour d’une nappe blanche dressée pour le repas du vendredi soir, chaque membre de la famille est absorbé dans son activité – en prière, en lecture ou même en repos. La présence d’objets rituels tels que le pain challah, les chandeliers, le vin et la coupe de Kiddouch ancre fermement la scène dans le rythme sacré du Shabbat. La perspective légèrement inclinée, les motifs textiles et le papier peint évoquent une sensibilité proche de l’art populaire. Le contraste entre la spiritualité et la fatigue du quotidien confère au tableau une douce mélancolie.

Artiste juif né en Pologne et installé par la suite à Anvers, puis à Paris, Grunsweigh explore la représentation des coutumes juives et des scènes domestiques. Ce tableau est à la fois une célébration de la tradition et une méditation délicate sur la continuité, l’appartenance et la foi. »

Au-delà de Paris
Regards vers l’ailleurs

Terres d’accueil, terres d’inspiration
« Si Paris offre un cadre unique de foisonnement artistique, les voyages et l’immersion dans la nature sont tout aussi formateurs. Chaque été, les artistes quittent leurs ateliers de Montparnasse pour le Sud ou la Bretagne, et s’installent à Saint-Paul-de-Vence, Collioure, Céret, Pont-Aven, Concarneau ou Le Pouldu, afin de s’inspirer de nouveaux environnements. »

« La France accueille les artistes étrangers et offre une diversité naturelle exceptionnelle : oliviers et collines brûlées de soleil en Provence, côtes balayées par le vent et forêts brumeuses en Bretagne… Sous la fameuse « lumière du Sud », les ocres s’embrasent de reflets méditerranéens ; sous les cieux bretons, les verts s’intensifient et les gris sculptent les rivages rocheux.

Ces voyages permettent d’explorer une grande variété d’approches : certains artistes réduisent le paysage à des plans clairs et géométriques, d’autres privilégient des touches expressives et vibrantes d’émotion. Ensemble, ces œuvres racontent l’histoire d’une génération d’artistes à la fois enracinés et nomades, attirés par des horizons lointains et sans cesse en quête de nouvelles visions du monde. »

« Immergé dans l’atmosphère du Sud, Hayden marque un tournant décisif en s’éloignant progressivement du cubisme. « Je ne voulais pas être écrasé sous les cubes » – écrit-il, s’interrogeant sur la capacité du langage cubiste à saisir la richesse de la nature. Ainsi, la rigueur géométrique de ses œuvres antérieures laisse place à une construction plus douce et lyrique. Des plans de bleu, de vert et d’ocre forment une crique baignée de soleil, encadrée par des bâtiments et des collines ondulantes. La composition conserve un sens cubiste de la structure, mais la palette et les courbes expriment une vision plus sensuelle et méditative. »

« La rupture de Hayden avec le cubisme s’accompagne également d’une séparation avec le marchand Léonce Rosenberg. Après la Première Guerre mondiale, Rosenberg supervise la vente organisée par l’État des œuvres cubistes saisies dans la collection du marchand allemand Daniel-Henry Kahnweiler – une implication qui provoque des tensions au sein du cercle cubiste et renforce la décision de Hayden de prendre une voie différente. »

Le sentiment océanique : espoirs et horizons intérieurs
« En 1929, le krach du « jeudi noir » freine le progrès des Années folles, l’émancipation des femmes et des minorités. La crise économique nourrit la haine et prépare le terrain à la guerre. Nombre d’artistes, animés par leur quête de paix et de liberté, donnent naissance à des paysages intérieurs et imaginaires. Une profonde spiritualité universelle – ce que Romain Rolland appelle le « sentiment océanique », cette impression de ne faire qu’un avec l’univers – imprègne les œuvres des artistes de l’École de Paris. Face aux incertitudes, l’art devient un refuge et une manière de transcender la réalité. »

« Marquée par de nouveaux exils, par la montée du nazisme et par les lois raciales de Vichy, l’École de Paris prend fin dans l’ombre. Face à l’indifférence et aux politiques réactionnaires – qui favorisent la marginalisation – l’expérience de l’exil, la mémoire et la création s’entrelacent pour nourrir et forger une ambition collective à l’universalité et à la transmission. L’histoire de l’École de Paris témoigne de la vulnérabilité et de la nécessité des chemins d’intégration. Elle illustre admirablement combien la diversité des origines et des parcours devient une source essentielle de création et de fécondité. »


QUESTIONS AU COLLECTIONNEUR
Marek Roefler, collectionneur et fondateur du musée Villa La Fleur
Photo : © The Archives of Villa La Fleur
 
« Qu’est-ce qui vous a attiré vers l’École de Paris, et pourquoi cette passion pour ce groupe d’artistes en particulier ?
Au début des années 1990, avec la chute du communisme en Pologne, les marchands d’art ont commencé à se tourner vers les artistes d’origine polonaise ayant créé à Paris durant la première moitié du XXe siècle.
Ces artistes fréquentaient certains des plus grands noms de l’époque – Modigliani, Picasso, Utrillo – et ont contribué, avec eux, à l’émergence de nouveaux courants artistiques tels que le cubisme. Leurs parcours sont fascinants, mais sont restés quasiment inconnus en Pologne, car après avoir quitté leur pays, ils n’y sont jamais revenus pour la plupart. Arrivent ensuite la Seconde Guerre mondiale et l’isolement prolongé sous le régime communiste. La connaissance de ces artistes a ainsi été réduite à presque rien. À travers ma collection, je cherche à combler ce vide.

Pouvez-vous partager un moment qui a marqué un tournant dans votre parcours de collectionneur ?
Dans les années 2000, j’ai visité à plusieurs reprises le Petit Palais de Genève – musée fondé dans les années 1960 par le grand collectionneur Oscar Ghez. Ce musée a organisé régulièrement des expositions consacrées aux artistes de l’École de Paris, dont beaucoup d’origine polonaise. Il a été pour moi une véritable source d’inspiration et m’a incité à créer mon propre musée : Villa la Fleur.
Aujourd’hui, grâce à la Villa la Fleur, ces artistes retrouvent non seulement leur place en Pologne, mais aussi dans la conscience culturelle de mon pays.

C’est la première fois qu’une partie de votre collection est exposée à Paris. Que représente pour vous cette collaboration ?
Jusqu’à présent, j’avais prêté individuellement quelques œuvres à diverses expositions parisiennes.
Mais l’exposition prévue au musée de Montmartre, où est présentée une sélection emblématique de ma collection, représente pour moi l’aboutissement de mon parcours de collectionneur.
C’est une émotion immense que de ramener à Paris – là même où elles ont été créées – les oeuvres majeures d’artistes polonais liés à l’École de Paris, et de montrer aux Parisiens la force et l’importance de cette diaspora artistique.
Ainsi, l’histoire s’accomplit : ces œuvres remarquables, reviennent à Paris après de longues décennies pour être révélées pour la première fois au public au musée de Montmartre. »

QUESTIONS AUX COMMISSAIRES
Alice S. Legé, docteure en histoire de l’art, responsable de la conservation du musée de Montmartre
Artur Winiarski, directeur du musée Villa la Fleur et conservateur de la collection Marek Roefler

« Quelle oeuvre présentée dans l’exposition est selon vous la plus représentative de cette école ?
La Danseuse russe de Tamara de Lempicka associe l’attrait de l’artiste pour les traditions populaires à son admiration pour les grands maîtres de la peinture classique. Le modèle reprend, de manière revisitée, les codes du portrait renaissant. La présence du kokoshnik, coiffe typiquement russe, instaure un jeu entre authenticité folklorique et dimension théâtrale. Dans le Paris des années 1920, les thèmes d’inspiration slave séduisent particulièrement le public, portés par l’influence des Ballets russes de Serge Diaghilev.
L’oeuvre dépasse alors la simple représentation d’un individu pour incarner une figure idéalisée : affirmée, expressive, symbole d’un ailleurs rêvé et du raffinement de l’imaginaire de l’entre-deux-guerres. Par la clarté du dessin et la monumentalité des volumes, Lempicka affirme une esthétique singulière : résolument moderne, intensément expressive et néanmoins profondément enracinée dans la tradition. 

Pourquoi les artistes femmes ont-elles une place importante dans l’exposition, et plus largement au sein de l’École de Paris ?
Les foyers de création artistiques du Paris du début du XXe siècle sont des environnements encore majoritairement masculins. 
Des artistes femmes telles que Chana Orloff, Mela Muter, Alice Halicka ou Tamara de Lempicka, font de ces espaces des territoires d’émancipation, grâce à leur audace, leur solidarité et leur talent. Les académies parisiennes, plus ouvertes que dans d’autres pays, leur offrent des opportunités inédites d’apprentissage, de reconnaissance et de visibilité. Aujourd’hui, une lecture plus inclusive et contemporaine de cette époque valorise les contributions singulières des femmes et célèbre la richesse d’une scène artistique fondamentalement plurielle.

Comment abordez-vous les thèmes du déracinement et de l’immigration dans l’exposition ?
L’exposition traite la question du déracinement et de l’immigration, et aborde notamment la Shoah à travers le parcours d’artistes juifs. Beaucoup ont fui les persécutions dans leur pays d’origine pour trouver refuge à Paris.
Cependant, la Seconde Guerre mondiale a brisé cet élan : déportations, exils et spoliations ont marqué le XXe siècle. Déjà dans les années 1910-1920, les artistes transcrivent dans leurs oeuvres la douleur de l’exil et la perte, mais aussi un sens d’appartenance fort au nouveau contexte parisien. C’est pour eux une façon de marquer leur place dans un monde en mutation, entre racines et renouveau. »

CHRONOLOGIE

« 1901
• Nombre d’artistes polonais et russes arrivent à Paris (Boleslas Biegas, Serge Férat, Mela Muter, Hélène d’Oettingen et Eugène Zak).
1904
Le Bateau-Lavoir, à Montmartre, devient l’épicentre de l’avant-garde parisienne.
• L’Académie de la Grande Chaumière ouvre dans le 6e arrondissement, près de Montparnasse, rejoignant la plus ancienne Académie Colarossi.
Les deux institutions attirent des étudiants de toute l’Europe.
1910
• Ossip Zadkine et Chana Orloff arrivent à Paris. Marie Vassilieff fonde l’Académie russe : un foyer important pour les artistes émigrés.
• Le percement de l’avenue Junot ouvre le maquis de Montmartre à l’urbanisation.
1913
• Picasso quitte Montmartre pour Montparnasse.
• Foujita et Alice Prin (Kiki de Montparnasse) s’installent à Paris.
1914
• Première Guerre mondiale : Apollinaire, Kikoïne, Kisling,Marcoussis et Mondzain rejoignent la Légion étrangère.
D’autres artistes quittent la France ou sont internés en tant que ressortissants de pays ennemis.
1916
• La Société Lyre & Palette organise de nombreuses expositions, 6, rue Huyghens.
1918
• Léonce Rosenberg ouvre la galerie L’Effort moderne.
• Tamara de Lempicka arrive à Paris. Mort de Guillaume Apollinaire.
• Fin à la Première Guerre mondiale. Indépendance de la Pologne après 123 ans de domination russe, prussienne et autrichienne.
1919
• Les pogroms en Ukraine causent la mort de dizaines de milliers de Juifs.
1924
• Publication du roman Les Montparnos par Michel Georges-Michel : premier récit à populariser la bohème de Montparnasse.
1925
• André Warnod forge le terme « École de Paris », qu’il emploie pour désigner la communauté cosmopolite d’artistes étrangers actifs à Paris.
1929
• Collectivisation de l’URSS, sous Staline, et krach de Wall Street.
La crise touche également le milieu artistique parisien.
1937
• L’Exposition universelle reflète les tensions politiques de l’époque : Guernica est exposé au pavillon espagnol, tandis que les pavillons de l’Allemagne nazie et de l’URSS se font face au Trocadéro.
1939
• L’Allemagne envahit la Pologne : début de la Seconde Guerre mondiale.
• Tamara de Lempicka émigre aux États-Unis. Moïse Kisling s’engage dans l’armée française.
1940
• L’armée allemande occupe Paris.
Les nazis lancent leur campagne contre « l’art dégénéré ».
L’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (ERR) saisit plus de 20 000 oeuvres aux musées nationaux et aux collectionneurs et marchands juifs.
1941-1944
• Chagall, Kisling et Zadkine quittent la France, Hayden se réfugie en Zone libre. Roman Kramsztyk est assassiné par un soldat allemand dans le ghetto de Varsovie.
Henri Epstein et Jacques Gotko sont déportés à Auschwitz ; Max Jacob meurt au camp de Drancy.
1944
• 6 juin : débarquement des forces alliées en Normandie ».

LISTE DES ARTISTES PRESENTS DANS L’EXPOSITION

Isaac ANTCHER (Peresecina, 1889 – Malakoff, 1992)
Georges ASCHER (Varsovie, 1884 – camp de la mort de Sobibór, 1943)
Toshio BANDO (Tokushima, 1895 – BoulogneBillancourt, 1973)
Boleslas BIEGAS (Koziczyn, 1877 – Paris, 1954)
Marc CHAGALL (Lyozna, 1887 – Saint-Paul-de-Vence, 1985)
Joseph CSAKY (Szeged, 1888 – Paris, 1971)
Xawery DUNIKOWSKI (Cracovie, 1875 – Varsovie, 1964)
Stanislas ELESZKIEWICZ (Tchoutove, 1900 – Paris, 1963)
Henri EPSTEIN (Lodz, 1891 – Auschwitz ?, 1944)
Serge FÉRAT (Moscou, 1881 – Paris, 1958)
Tsuguharu FOUJITA (Tokyo, 1886 – Zurich, 1968)
David GARFINKIEL (Radom, 1902 – Paris, 1970)
Jacques GOTKO (Odessa, 1900 – Auschwitz, 1944)
Léopold GOTTLIEB (Drohobytch, 1879 – Montrouge, 1934)
Nathan GRUNSWEIGH (Cracovie, 1880 – Paris, 1956)
Gustaw GWOZDECKI (Varsovie, 1885 – Paris, 1935)
Alice HALICKA (Cracovie, 1889 – Paris, 1974)
Henri HAYDEN (Varsovie, 1883 – Paris, 1970)
Joseph HECHT (Lodz, 1891 – Paris, 1951)
Alice HOHERMANN (Varsovie, 1902 – Birkenau, 1943)
Léon INDENBAUM (Tchavoussy, 1890 – Opio, 1981)
Michel KIKOÏNE (Homiel, 1892 – Cannes, 1968)
Moïse KISLING (Cracovie, 1891 – Sanary-sur-Mer, 1953)
Nathalie KRAEMER (Paris, 1891 – Auschwitz, 1943)
Roman KRAMSZTYK (Varsovie, 1885 – Varsovie, 1942)
Charles KVAPIL (Varnsdorf, 1884 – Paris, 1958)
Jean LAMBERT-RUCKI (Cracovie, 1888 – Paris, 1967)
Tamara DE LEMPICKA (Varsovie, 1894 – Cuernavaca, 1980)
Louis MARCOUSSIS (Varsovie, 1878 – Cusset, 1941)
Maurice MENDJIZKY (Lodz, 1890 – Saint-Paul-de-Vence, 1951)
Sigmund Joseph MENKES (Lviv, 1896 – New York, 1986)
Amedeo MODIGLIANI (Livourne, 1884 – Paris, 1920)
Simon MONDZAIN (Chełm, 1888 – Paris, 1979)
Mela MUTER (Varsovie, 1876 – Paris, 1967)
Hélène D’OETTINGEN, dite François ANGIBOULT (Stepanivka, 1885 – Paris, 1950)
Chana ORLOFF (Tsaré-Constantinovska, 1888 – Tel HaShomer, 1968)
Manuel ORTIZ DE ZÁRATE (Côme, 1887 – Los Angeles, 1946)
Joseph PANKIEWICZ (Lublin, 1866 – La Ciotat, 1940)
Jules PASCIN (Vidin, 1885 – Paris, 1930)
Joseph PRESSMANE (Berestetchko, 1904 – Paris, 1967)
Ladislas SLEWINSKI (Stary Białynin, 1856 – Paris, 1918)
Chaïm SOUTINE (Smilavitchy, 1893 – Paris, 1943)
Léopold SURVAGE (Moscou, 1879 – Paris, 1968)
Marie VOROBIEFF, dite MAREVNA (Tcheboksary, 1892 – Londres, 1984)
Abraham WEINBAUM (Kamianets-Podilskyï, 1890 – camp de la mort de Sobibór, 1943)
Ossip ZADKINE (Vitebsk, 1890 – Paris, 1967)
Eugène ZAK (Mogilno, 1884 – Paris, 1926)
Sacha ZALIOUK (Radomychl, 1887 – Paris, 1971)
August ZAMOYSKI (Jabłoń, 1893 – SaintClardeRiviere, 1970)
Jan Waclaw ZAWADOWSKI, dit ZAWADO (Skobelka, 1891 – Aix-en-Provence, 1982)

EDITORIAL DE GENEVIEVE ROSSILLON, Présidente du musée de Montmartre, et FANNY DE LEPINAU, Directrice du musée de Montmartre

« Au tournant du XXe siècle, une génération d’artistes venus du monde entier s’installe à Paris, faisant de la capitale sa terre d’inspiration et d’accomplissement. De cette vitalité naît une communauté libre et audacieuse, animée par une véritable soif d’expérimentation et stimulée par la puissante émulation artistique parisienne : on l’appelle l’École de Paris. Cette constellation d’artistes, souvent marqués par l’exil et portés par la quête d’un langage universel, participe à l’éclosion d’une modernité plurielle. Cubisme, fauvisme, expressionnisme se côtoient, révélant la force créative qui contribue à redéfinir les codes de l’art moderne.
Reflet de ce formidable élan, la collection Marek Roefler incarne avec une rare intensité l’esprit et la diversité de l’École de Paris. Conservée à la Villa La Fleur, près de Varsovie, elle est présentée pour la première fois « hors les murs », à travers une sélection emblématique d’œuvres. C’est un honneur d’accueillir cet ensemble unique dans notre musée, à Paris, où ces artistes ont créé avec profusion – et plus encore –, dans le quartier même où cette effervescence artistique a pris racine : Montmartre, berceau des avant-gardes.
L’exposition L’École de Paris, collection Marek Roefler célèbre la puissance de la rencontre : celle des cultures, des sensibilités, des parcours. Elle évoque aussi la générosité d’un accueil. Car Paris a été, pour beaucoup de ces artistes, une terre nourricière, une ville ouverte, où la différence a souvent été reçue comme une richesse. 
Nous exprimons notre profonde gratitude à Marek Roefler pour sa confiance ainsi qu’à l’équipe de la Villa La Fleur pour son engagement, qui ont rendu possible cette présentation exceptionnelle. Puisse notre exposition être l’écho vivant de cette fécondité artistique qui continue de nous animer aujourd’hui. »

MAREK ROEFLERET LE MUSEE VILLA LA FLEUR

« Ces jeunes artistes, nés dans une Pologne divisée, ont trouvé leur voix en France. Paris les a inspirés, et ils ont su, en retour, nourrir la ville de leur art. La force de ce groupe réside dans son caractère multilingue, multiculturel, riche de parcours de vie et de création tout à fait singuliers. C’est de cette diversité que nait l’originalité et la puissance de l’École de Paris. J’espère que cette rencontre avec les œuvres et leurs créateurs sera non seulement une expérience esthétique, mais aussi une occasion de réflexion sur la condition de l’artiste, la place de la culture et la puissance intemporelle de l’art ».
Marek Roefler

« Les œuvres présentées dans cette exposition sont le fruit d’un amour de longue date pour l’art. Une passion qui s’est transformée, dès les années 1990, en un véritable engagement de collectionneur. Né à Varsovie en 1952, Marek Roefler rassemble depuis plus de trente ans des œuvres de l’École de Paris. Son désir de faire partager ses collections s’est traduit par l’ouverture, en 2010, du musée Villa La Fleur, à Konstancin-Jeziorna, près de Varsovie. Issu d’une famille de médecins, Roefler étudie la physique nucléaire à l’Université de Varsovie et se fascine pour l’Occident, son marché libre et sa culture.
Le musée Villa La Fleur se compose aujourd’hui d’une villa centenaire restaurée entre 2007 et 2009, et d’un deuxième bâtiment Art déco, annexé en 2022. Le musée est agrémenté d’un jardin orné de sculptures de Xawery Dunikowski, Boleslas Biegas et Jean Lambert-Rucki. Une riche programmation d’expositions explore l’oeuvre des maîtres de l’École de Paris, avec une série de monographiques consacrées depuis 2011 à Alice Halicka, Simon Mondzain, Henri Hayden, Maurice Mendjizky, Henri Epstein, Joseph Pressmane, et Nathan Grunsweigh, ou encore récemment à Tamara de Lempicka et Moïse Kisling.
Institution majeure pour le rayonnement de l’École de Paris en Europe, la Villa La Fleur est à l’origine d’importantes publications scientifiques et catalogues de l’exposition.
Il est rare que le public ait un accès permanent à des collections privées. C’est cette combinaison unique – une sélection rigoureuse des oeuvres, un site choisi, une thématique unique – qui fait de la Villa La Fleur un lieu prisé des amateurs d’art, comme en témoignent les dizaines de milliers de visiteurs chaque année. L’exposition L’École de Paris, collection Marek Roefler ramène à Paris, ville d’accueil et d’inspiration pour ces artistes, un fragment saisissant de cette collection foisonnante et raffinée. »

 
Du 17 octobre 2025 au 15 février 2026
12, rue Cortot – 75018 Paris
Tél. : 01 49 25 89 39
Tous les jours de 10h à 18h 
Visuels :
Affiche 
Tamara de Lempicka (1894-1980)
Danseuse russe, 1924-1925
Huile sur toile, 81,5 × 60 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak
© Tamara de Lempicka Estate, LLC / Adagp, Paris, 2025

Georges Ascher (1884-1943)
Petite fille derrière une table, vers 1925
Huile sur toile, 64 × 66 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak

Sacha Zaliouk (1887-1971)
Portrait de Foujita, vers 1914
Huile sur toile, 72 × 58 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak 
© Droits réservés

Michel Kikoïne (1882-1968)
Fleurs et nature morte à la mandoline, vers 1910-1915
Huile sur toile, 82 × 65,5 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak 
© Adagp, Paris, 2025

Moïse Kisling (1891-1953)
Nu allongé, Kiki de Montparnasse, 1925
Huile sur toile, 73 × 100 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak

Léopold Survage (1879-1968)
Paysage aux poires, 1919-1920
Huile sur toile, 60,5 × 73,5 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak 
© Adagp, Paris, 2025

Nathan Grunsweigh (1880-1956)
Famille pendant le Shabbat, 1923
Huile sur toile, 107 × 124 cm
Collection Marek Roefler / Villa La Fleur
© Villa La Fleur / Ph. Marcin Koniak
© Droits réservés


Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent du dossier de presse.