Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

samedi 14 septembre 2019

A l’époque de l’affaire Dreyfus


En 2002, la Maison de la Bibliophilie a présenté une centaine de documents originaux sur l’Affaire Dreyfus confiés par un collectionneur privé, le Dr. B. Cet amateur les a éclairés par une chronologie et des notices sur les acteurs, le contexte et les enjeux de l'affaire Dreyfus. Il a montré aussi les échos à l’étranger de cette injustice teintée d’antisémitisme. Des « trésors » passionnants sur ce « drame qui a fait avancer la conscience humaine ». Le 13 janvier 1898, le quotidien L'Aurore publiait en première page l'article intitulé J'accuse... !, lettre ouverte de l'écrivain Emile Zola au Président de la République, Félix Faure. Tariq Ramadan est un enseignant petit-fils du fondateur des Frères musulmans Hassan el-Banna (1906-1949) et islamologue longtemps prisé par les médias. Accusé de viols sur des admiratrices et des élèves, il a écrit Le Devoir de vérité à paraître le 11 septembre 2019. Dans ce livre et dans une interview sur BFM, il compare son affaire à l'affaire Dreyfus. 

Inaugurée en novembre 2001, « la Maison de la Bibliophilie  offre l’opportunité à un amateur de présenter sa collection (livres, documents, objets) liée à l’histoire et aux grands faits de société ».

Pour le Dr B., c’est l’achat de l’édition originale du Procès de Zola dédicacé par un expert qui a initié voici une trentaine d’années une passion pour l’Affaire Dreyfus, si « fertile en événements politiques et littéraires ».

Des gravures du Journal illustré, du Petit journal et de L’Illustration ont évoqué la condamnation du capitaine français Juif Alfred Dreyfus, le 22 décembre 1894, pour trahison « à la destitution de son grade, à la dégradation militaire, et à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée », c'est-à-dire au bagne en Guyane (Amérique du Sud).

Au combat solitaire du frère Mathieu Dreyfus, succède des ralliements progressifs à la cause : dreyfusards, convaincus de l’innocence d’un individu, se battent dès le début et pour la réhabilitation de Dreyfus, les dreyfusistes combattent pour la justice et la vérité contre les valeurs d’autorité et d’ordre et songent à un meilleur fonctionnement de la République, et les dreyfusiens, apparus vers 1898, souhaitent clore cette Affaire pour revenir à une normalité politique et sociale et sauvegarder le régime républicain parlementaire. Pour certains, la personne du capitaine Dreyfus s’efface derrière le symbole. Une défense duale et divisée s’élabore : primauté de l’individu ou celle de principes ?

L’exposition rappelle que l’adhésion à la cause dreyfusarde n’a pas été immédiate pour Zola, Clemenceau, Jaurès ou Blum. Pour des raisons diverses : Dreyfus est bourgeois, Juif, militaire.

Le 13 janvier 1898, le quotidien L'Aurore publiait en première page l'article intitulé J'accuse... !lettre ouverte de l'écrivain Emile Zola au Président de la République, Félix Faure. C'est Georges Clémenceau (1841-1929), qui travaille pour ce journal, qui trouve ce titre.

Des livres et photographies laissent imaginer les souffrances endurées par le capitaine Dreyfus au bagne de l’île du Diable (1895-1899).

Cette condamnation injuste et flagrante a révolté en Italie - carte postale de soutien d’Iesa - et en Alsace occupée par l’Allemagne impériale : image d’Epinal sur le procès de 1899.

Hermann-Paul a illustré La campagne de révision (La revue blanche). Parmi les dreyfusards : Bernard Lazare (Une erreur judiciaire, 1897), Lucien Herr et la Librairie Bellais, etc.

En 1898, Stock publiait Les lettres d’un innocent, recueil de celles de Dreyfus, depuis sa condamnation, à son épouse Lucie, née Hadamard.

Par le rôle des intellectuels – terme apparu avec l’affaire Dreyfus -, par « la médiatisation de la presse », c’est « le prototype d’une affaire d’opinion publique ». « La presse est devenue le lieu d’un grand mouvement de démocratie argumentaire ». Apparaissent la Ligue des Droits de l’Homme (1898), les pétitions, etc. C’est aussi une ère où une librairie antisémite publiait librement à Paris…

Le caricaturiste anti-dreyfusard, Caran d’Ache, a légendé un dessin dans Psst... ! : « La Révision ?... soit, mais avec le poteau et les douze balles, cette fois » (1898). Il est l’auteur des deux célèbres œuvres dessinées publiées par Le Figaro, le 14 février 1898, révélant les fractures profondes et violentes suscitées par cette affaire. Premier dessin : « - Surtout ! Ne parlons pas de l'affaire Dreyfus! », prévient un homme aux personnes attablées. Le second dessin montre ces convives se bagarrant avec fureur et violence : « - Ils en ont parlé…»

Quant à la Librairie antisémite, elle éditait Le péril judéomaçonnique (1897) et l’Antijuif Le jeu des 36 têtes (1899) avec « le traître Dreyfus, le pornographe Zola, Clémenceau la honte », etc.

Bien que l’innocence de Dreyfus ait été reconnue (1906) et que Dreyfus ait réintégré l'armée avec le grade de chef d'escadron, et ait été décoré de l’ordre de la Légion d'honneur, (grade de chevalier), les préjugés s’opposaient encore à la raison, les attaques virulentes à la raison digne. Ainsi, le 4 juin 1908, lors du transfert des cendres de Zola au Panthéon, le journaliste Louis Grégori a blessé Dreyfus. Un jury de la Seine l’a relaxé peu après ! Ce qu’a relaté Le Procès du Panthéon (La Libre parole, 1908).

Cet amateur a confié des objets exceptionnels sur ce moment crucial de l’histoire de France et du judaïsme, voire du sionisme politique moderne - alors correspondant à Paris du journal Die Neue Freie Presse, Theodor Herzl couvre l’affaire Dreyfus - : facsimile du « bordereau », photographies des « pièces secrètes », extraits de L’Autoforgerie de Bertillon et du dossier d’expertise graphologique, numéro de L’Aurore avec la Lettre au Président Félix Faure : J’accuse du 13 janvier 1998, bon à tirer signé par les magistrats de l’affiche de la Cour de cassation sur la demande de révision du procès (27 mai 1899), calendrier publié par l’Action française (1908), dessins, brochures, photographies de Nadar, vaisselle, exemplaires « truffés », éditions au tirage limité, accompagnés d’un billet d’auteur, etc. Et la belle gravure de Zwy Milsthein unit Zola et Dreyfus.

Cette exposition émouvante a été « une contribution républicaine et civique ».

ADDENDUM
« Il y a un aspect qui est extrêmement intéressant pour moi dans cette affaire, c'est l'insistance avec laquelle les médias, comme l'armée à l'époque ou comme n'importe quelle institution d'État, ne veulent pas admettre une erreur », a expliqué Roman Polanski en 2013. Le réalisateur a dénoncé "les «mensonges de la presse» auxquels il a préféré ne pas répondre à l’époque. «Si je réagis, ils ont le dernier mot, ils n'admettront jamais qu'ils se sont trompés. Comme l'armée à l'époque.»

En mai 2014, de nouveau, Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) a comparé à tort l'affaire Kerviel à l'affaire Dreyfus. Une comparaison approuvée par Marine Le Pen du Front national.  

Par contre, et à maints égards, le parallèle entre l'affaire Dreyfus et l'affaire al-Dura ou l'affaire du Dr Lionel Krief s'avère pertinent. Cependant, si le capitaine Dreyfus a du affronter l'institution militaire et celle judiciaire, il a finalement bénéficié du soutien d'intellectuels et d'une réhabilitation : son innocence a été reconnue. Or, dans l'affaire Krief, toutes les institutions - justice, fisc, etc. - ont failli durablement sans qu'aucune autorité ou aucun contre-pouvoir ne se soit dressé pour assurer le respect de la loi.


En 2014 (5-22 juillet 2014) et en 2016 (8-30 juillet-jours pairs) à l'Albatros, le festival Off d'Avignon présente Dreyfus, l'amour pour résister (1h20), pièce de théâtre, librement adaptée de la correspondance d’Alfred et de Lucie Dreyfus intitulée "Ecris-moi souvent, écris-moi longuement" (Mille et Une Nuits, Ed Fayard),  par Vincent Duclert. "A travers des lettres d’une beauté à couper le souffle, se révèle le témoignage méconnu et bouleversant d’un homme injustement éclipsé par sa propre Affaire, qui puise dans l’amour la force de résister à cinq années de déportation imméritées. Une page de l’Histoire de France,une formidable leçon d’Humanité, un hymne à l’amour. Ce combat exemplaire et pacifique contre l’Antisémitisme et la raison d’Etat demeure d’une brûlante actualité". Mise en scène par Gilbert Ponté, la pièce de théâtre est interprétée par Joël Abadie et soutenue par Métropole Montpellier, Ligue des Droits de l'Homme, LICRA LR.

À l’occasion de la parution de L’histoire de l’Affaire Dreyfus de 1894 à nos jours par Philippe Oriol, la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et les éditions Les Belles Lettres organisent, au musée de l'Armée (Hôtel national des Invalides), le 13 novembre 2014, de 17 h à 19 h 30, une conférence exceptionnelle en partenariat avec la Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives du Ministère de la Défense. Animée par Nicolas Weill, journaliste au Monde et traducteur, cette conférence réunira Philippe Oriol, historien, Charles Dreyfus, petit-fils du capitaine Dreyfus, vice-président de l’association Maison Zola – Musée Dreyfus, Martine Le Blond-Zola, vice-présidente de l’association Maison Zola – Musée Dreyfus, Vincent Duclert, historien (EHESS / Centre de recherches sociologiques et politiques Raymond-Aron), Henri Mitterand, professeur émérite (Université Paris III / Columbia University, New York), président d’honneur de la Société littéraire des Amis d’Émile Zola et Alain Pagès, professeur de littérature française (Université Paris III).


Pour l'anniversaire de la publication de J'accuse de Zola le 13 janvier 1898, hommage à Alfred Dreyfus et à Emile Zola a été rendu le 13 janvier 2015, à 18 h, en présence de Philippe Oriol, historien, et de Martine Leblond-Zola, arrière-petite-fille d'Emile Zola. Puis, à 20 h 30, le théâtre Pierre Tabard à Montpellier présentera Dreyfus, l'amour pour résister, de Vincent Duclert avec Joël Abadie. La pièce a été représentée jusqu'au 15 janvier 2015.


À l’occasion de la parution de L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, de Philippe Oriol (Les Belles Lettres, 2014), le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) présentera le 18 mai 2015 à 19 h 30. À l’occasion de la parution de L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, de Philippe Oriol (Les Belles Lettres, 2014), L'histoire de l'affaire Dreyfus, en présence de Philippe Oriol et de Nicolas Weill, journaliste au Monde. LHistoire de l’affaire Dreyfus "se propose d’offrir une vision plus proche de ce que fut l’événement et de le dépasser pour en observer les échos jusqu’à 2012. Philippe Oriol, enseignant et chercheur, auteur de nombre d’articles et de publications concernant l’Affaire, a engagé un important travail de documentation : le dépouillement systématique de toute la presse publiée, entre 1894 et 1908, celui des fonds des archives départementales et, surtout, des archives peu ou pas exploitées ou inédites. Il oeuvre depuis dix ans à un Dictionnaire biographique et géographique de l’affaire Dreyfus en trois volumes".


Dans le cadre du Festival Avignon Off, la compagnie de la Traversée présente Dreyfus, l'Amour pour Résister (4-26 juillet 2015, 1 h 20), librement adapté par Joël Abadie, interprète, de « Écris-moi souvent, écris-moi longuement... », correspondance d’Alfred et Lucie Dreyfus par Vincent Duclert (©Mille et Une nuits, Ed Fayard), et de « Cinq années de ma vie » d'Alfred Dreyfus. La pièce est mise en scène par Gilbert Ponte : "A travers des lettres d’une beauté à couper le souffle, se révèle le témoignage d’un homme, injustement éclipsé par sa propre Affaire, qui puise dans l’amour de sa femme la force de résister". Bande visuelle : Amandine Francotte, voix off Lucie : Lorène Hartmann, voix off journaliste : Christophe Guillon, voix off Zola : Xavier Jaillard, création et régie lumières : Benoît Cornard.

Le 20 novembre 2015, dans le cadre de Mystères d'archives, Arte rediffusa 1939. Dernières images du bagne de Guyanedocumentaire de Serge Viallet et Pierre Catalan (2013, 27 minutes) : "En 1939, les reporters Raymond Mejat et Pierre-André Martineau tournent des images dans plusieurs pénitenciers de Guyane. Comment expliquer que le bagne de Cayenne soit encore en activité à la fin des années 1930 ?"

Pierrette Dupoyet présenta son spectacle Dreyfus, l'affaire au théâtre de la Vieille Grille (19-22 mai 2016).

En 2016 (8-30 juillet-jours pairs) à l'Albatros, le festival Off d'Avignon présenta Dreyfus, l'amour pour résister (1h20)pièce de théâtre, librement adaptée de la correspondance d’Alfred et de Lucie Dreyfus intitulée "Ecris-moi souvent, écris-moi longuement" (Mille et Une Nuits, Ed Fayard),  par Vincent Duclert. 


Les 17 et 18 décembre 2017, à Tel Aviv (Israël), Gilbert Ponte, metteur en scène, et Joel Abadie, comédien, présenteront le spectacle Moi, Alfred Dreyfus.

Le 9 juin 2018, de 14 h 30 à 17 h, à l’occasion du 120e anniversaire de sa fondation avec l’affaire Dreyfus, la Ligue des droits de l'homme (LDH) organisa à l'Auditorium de l’Hôtel de ville de Paris le colloque « De l’affaire Dreyfus à l’antisémitisme d’aujourd’hui ». "Comment analyser aujourd’hui l’antisémitisme en France ? Dans quelle histoire, quelle actualité se constitue-t-il comme un phénomène dramatique et un enjeu central du débat public ? Comment enfin prendre la juste mesure de la prégnance de ses représentations – singulièrement sur Internet – à la fois traditionnelles et renouvelées ? Ce triple questionnement s’avère indispensable ​à qui veut faire échec aux attentats et agressions, aux assignations à résidence, aux tentations multiples de réifier des identités – réelles ou supposées –  au détriment des valeurs d’égalité et de fraternité. Car au-delà de l’analyse du phénomène, il s’agit de lui opposer, encore et toujours, des contre offensives militantes ​sur un plan à la fois pédagogique, politique et institutionnel. La LDH organise un débat public sur ce thème.
Programme
Ouverture par Anne Hidalgo, Maire de Paris (sous réserve)
Présentation historique de l’antisémitisme de l’affaire Dreyfus et les réactions avec la création de la LDH
Animation par Sylvia Zappi, journaliste
Martine Cohen, sociologue, sociologue émérite au CNRS
Gilles Manceron, historien et membre du comité central de la LDH
Michel Wieviorka, sociologue directeur d’études à l’EHESS
Frédéric Potier, délégué interministériel contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah)"

Le 21 juillet 2019, lors de la cérémonie nationale en hommage aux victimes des rafles et en hommage aux Justes parmi les Nations, Francis Kalifat, président du CRIF, a déclaré en présence de personnalités, dont la ministre des Armées Florence Parly :
"Comme les années précédentes, des Français juifs ont été insultés, harcelés, menacés, volés, agressés ou frappés parce que juifs. Et lors de mes nombreux déplacements à Paris, en banlieue ou en région, j’entends de plus en plus de Français juifs s’inquiéter pour l’avenir de leurs enfants en France et pour la pérennité d’une vie juive dans notre pays.
En 2017 et 2018, de nouveaux paliers ont été franchi avec l’assassinat de deux vieilles dames juives, Sarah Halimi et Mireille Knoll, chez elles, à leurs domiciles.
Comment comprendre alors, l’ordonnance rendue par les juges d’instruction dans le meurtre barbare de Sarah Halimi, concluant qu’il existe des « raisons plausibles » de penser que le discernement du suspect était « aboli » au moment des faits.  Depuis le début de cette affaire nous assistons à des atermoiements qui consistent à vouloir nous présenter cet assassin comme dément alors que sa mise en scène et sa personnalité nous indiquent clairement que Sarah Halimi est une nouvelle victime du terrorisme islamiste et que ce crime est antisémite.
Pourtant si elle est sans surprise cette décision est difficilement justifiable. La prise volontaire massive de cannabis, à l’origine de la bouffée délirante, viendrait exonérer de sa responsabilité  l’assassin de Sarah Halimi, alors même que délinquant et fumeur de cannabis multi récidiviste, il n’a jamais été décelé chez lui le moindre antécédent psychiatrique. Quelle est cette nouvelle règle qui rend inapte à un jugement un assassin sous l’emprise volontaire de la drogue alors qu’elle condamne avec une plus grande sévérité un automobiliste auteur d’un accident sous l’emprise de la même drogue ?
Nous accueillons avec satisfaction l’appel du parquet devant la chambre de l’instruction, pourtant si la France est aujourd’hui sous l’émotion de ces assassinats antisémites à fort pouvoir symbolique,  il existe une continuité entre ces meurtres et les violences physiques, les mezouzot arrachées, les graffiti sur les murs, les courriers anonymes et les insultes, menaces et crachats qui font cet antisémitisme du quotidien, qui rend insupportable la vie de tant de Français juifs qui souffrent, eux, depuis des années et souvent dans l’indifférence.
Les mots sont terribles, mais ne disent rien de la vie des victimes de cet antisémitisme qui gangrène ces quartiers que l’on nomme « difficiles » et qui conduit de plus en plus de Français Juifs à un inexorable exil intérieur. Ceux qui en ont les moyens fuient. Les autres restent dans un climat hostile fait, chaque jour, d’incivilités, de menaces et de violences."
La ministre des Armées Florence Parly a éludé, notamment la mise en oeuvre en France de la définition de l'antisémitisme de l'IHRA, en évoquant l'affaire Dreyfus :
"Je pense à Alfred Dreyfus. (...) Je pense au destin fauché d’un brillant officier qui avait choisi de donner sa vie à son pays, qui avait pris la décision de revêtir l’uniforme pour défendre des valeurs dont ses pairs n’ont pas été dignes au moment du jugement. (...)
Le capitaine Dreyfus a été réhabilité, les Armées l’ont réintégré, promu au grade de lieutenant-colonel: indispensable mais maigre compensation des quatre années passées au bagne de l’île du Diable et des douze années hors des rangs.
Lorsque je pense à Alfred Dreyfus, lorsque je lis chaque nom inscrit sur le mur du jardin des enfants du Vél d’Hiv’, la même question revient sans cesse : que seraient-ils devenus si leur avenir ne leur avait pas été arraché ? Quel destin les attendait ?
Le véritable courage, c’est celui de la vérité. Le véritable courage, c’est celui de la vérité. 120 ans après le procès de Rennes, les Armées doivent regarder leur histoire en face. 120 ans plus tard, il est encore temps que les Armées redonnent à Alfred Dreyfus tout l’honneur et toutes les années qu’on lui a ôtés. Et j’y veillerai personnellement."
Selon le journaliste Jean-Dominique Merchet, le "lieutenant-colonel Alfred Dreyfus pourrait être fait officier général à titre posthume. La ministre des armées Florence Parly a entrouvert la porte à une telle éventualité, dans un discours prononcé ce dimanche 21 juillet lors de la cérémonie de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv. Comme souvent, lorsqu’il est question de politique mémorielle, il faut lire entre les lignes, mais la ministre s’exprimait au nom du gouvernement et avec l’aval de l’Elysée."

Pourquoi ne pas installer la statue du capitaine Dreyfus par TIM à l'Ecole militaire ?

Tariq Ramadan est un enseignant petit-fils du fondateur des Frères musulmans Hassan el-Banna (1906-1949) et islamologue longtemps prisé par les médias. Accusé de viols sur des admiratrices et des élèves, il a écrit Le Devoir de vérité à paraître le 11 septembre 2019 aux Presses du Châtelet. Dans ce livre et dans une interview par Jean-Jacques Bourdin sur RMC et BFM TV du 6 septembre 2019, il compare à tort son affaire à l'affaire Dreyfus : « C'est l'histoire du cheminement d'un homme qui est aussi humain que vous et que, dans ce pays, on a diabolisé et déshumanisé. Vous avez déshumanisé un homme. Et rappelez-vous : la France de 1897 contre Dreyfus avait tort.. Elle semble reproduire des Dreyfus, hier juifs, aujourd'hui musulmans ».

Des déclarations qui ont suscité l'indignation d'organisations luttant contre le racisme. Le 6 septembre 2019, le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) a twitté : "N'est pas le Capitaine Dreyfus qui veut. Le rapprochement historique fait par @TariqRamadan est une insulte à la mémoire d'Alfred Dreyfus et une offense à tous ceux qui ont œuvré à sa réhabilitation #Zola."

Dans sa tribune « Tariq Ramadan éveille chez une jeunesse en scission une volonté d’en découdre » publiée par Le Parisien (8 septembre 2019), Lydia Guirous, porte-parole des Républicains a écrit :
« À travers son procès, Tariq Ramadan veut inviter cette partie de la jeunesse à une forme d'insurrection contre un acharnement et un complot dont il serait la victime. Il tente de devenir le leader des 30 % de jeunes musulmans ou de culture musulmane, radicalisés, qu'une étude de l'Institut Montaigne de septembre 2016 avait révélés. Une étude qui estimait la population musulmane à 5,6 millions de personnes, soit 1,6 million de personnes qui vivent dans le rejet et la haine de la France, de ses valeurs et de son mode de vie. C'est bien une tentative de mobilisation de cette partie de la population, qui vit déjà en scission, que tente de mettre en place Tariq Ramadan...
En dénonçant une justice raciste, qui serait à deux vitesses, l'une plus dure avec les Noirs et les Arabes, et l'autre plus clémente avec les Blancs, Tariq Ramadan éveille chez une jeunesse en scission une volonté d'en découdre. Il veut être le symbole de l'acharnement judiciaire d'un Etat qui serait raciste et islamophobe. Il est ainsi fidèle à la pensée que relaient les indigénistes et les communautaristes.
Tariq Ramadan veut que ce procès ne soit pas seulement celui de Tariq Ramadan accusé de viols par six femmes, il voudrait qu'il devienne médiatiquement celui d'une communauté contre le système judiciaire, contre la France. Le danger pour notre société est qu'il puisse être entendu… »
Le 1er juillet 2020, Libération a publié la tribune "Black Lives Matter : la France face à ses impensés historiques" par Grégoire Mallard, professeur d’anthropologie et de sociologie, Institut de Hautes études internationales et du développement (Genève). L'auteur y dénonçait un prétendu "racisme systémique", occultait l'antisémitisme de Black Live Matters (BLM), fustigeait un journaliste français juif, et dressait un parallèle infondé et choquant entre le capitaine Dreyfus et Adama Traoré, délinquant multirécidiviste mort à 24 ans, en 2016, après avoir résisté à son interpellation par trois gendarmes de l'Isle Adam, dont deux Antillais :
"Les mobilisations récentes du mouvement Black Lives Matter aux Etats-Unis ont manifestement donné une dimension transnationale et un sens politique renouvelé aux mobilisations françaises contre les violences policières, qu’il faudrait d’ailleurs nommer les «violences d’Etat» comme le propose Didier Fassin, dans la mesure où celles-ci engagent tout un système et une politique qui vont bien au-delà des actes de policiers isolés. On l’a vu sur la place de la République le 13 juin, cette transnationalisation reconfigure le lien entre mouvements sociaux – au premier rang desquels figure le Comité Adama –, partis politiques et monde universitaire. Or cette transnationalisation a fait immédiatement débat.Du côté des critiques, des politistes et des éditorialistes de tous bords, du Figaro jusqu’à France Inter – par la voix de Thomas Legrand dans la matinale du 25 juin –, ont critiqué l’amalgame entre les contextes américain et français. Les Etats-Unis ont une histoire singulière des rapports entre l’Etat et les minorités noires, marquée par la tentative répétée des conservateurs de revenir sur les acquis de l’abolition de l’esclavage, en instituant d’abord la ségrégation, puis la mise en place d’un Etat répressif incarcérant en masse les hommes noirs – ce qui a eu pour effet de les priver à nouveau de leurs droits civiques, dont leur droit de voter.
Mais accuser les manifestants qui reprennent le slogan «Black Lives Matter» de myopie historique a bon dos. La France n’a pas la même histoire certes, mais la République a longtemps associé «ordre républicain» et répression des Musulmans en Algérie, et contrôle policier strict des faits et gestes des sujets noirs, asiatiques et arabes quand ces derniers vivaient en métropole. Les travaux de Fabien Jobard, Abdellali Hajjat, ou d’Emmanuel Blanchard, entre autres, sont là pour nous le rappeler. Les ministres de l’Intérieur de l’entre-deux-guerres ou de l’après-guerre soupçonnaient systématiquement ces sujets racisés d’activités séditieuses parce qu’anticolonialistes, ou «sécessionnistes», selon les mots récents du président de la République, qui sont si chargés d’histoire et à ce titre extrêmement choquants.
Les politistes savent bien qu’une transnationalisation des luttes ne se réduit jamais à une importation simple des concepts politiques marqués par des histoires nationales singulières. Par contre, elle produit souvent des effets de sens qui permettent à ces luttes nationales de revenir sur leurs impensés historiques et ainsi ouvrir de nouvelles perspectives. L’affaire Adama, en étant comparée à l’affaire Dreyfus, selon les mots même d’Assa Traoré, a été longtemps pensée dans des termes strictement nationaux et sans référence au contexte américain. Comme pour Dreyfus, le combat porté par le Comité Adama est avant tout un combat contre une justice aux ordres, dont les lenteurs suggèrent qu’elle a pour but d’organiser une omerta et protéger ceux qui sont en charge d’exercer ce que Max Weber a nommé le «monopole de la violence légitime» – tantôt l’armée, tantôt la gendarmerie ou la police. Les avocats de Dreyfus comme les soutiens du Comité Adama dénoncent la spécificité bien française d’un parquet dépendant du pouvoir et soupçonné à ce titre d’entrave à l’éclatement de la vérité judiciaire (en refusant d’entendre des témoins clés ou en reléguant les conclusions de contre-expertise graphologique ou médicale), pour aider le pouvoir à organiser son impunité au mépris des droits humains dont doit jouir chaque citoyen français.
Avant l’apparition de Black Lives Matter, le Comité Adama ne mettait pas autant au centre du débat la question du «racisme systémique» dans les interpellations policières violentes et dans leur traitement par la justice française. Pour rappel, on dit de cette forme de racisme qu’il est systémique parce qu’il fonctionne de façon indépendante aux intentions individuelles des représentants de l’Etat qui commettent les actes dont le résultat est de perpétrer un système d’inégalités. Les cas plus récents de gilets jaunes mutilés par des charges de police, et dénoncés par le Comité Adama, puis de Cédric Chouviat, homme blanc victime des mêmes techniques de plaquage dont serait décédé Adama Traoré, et leur traitement par tout l’appareil d’Etat – le ministre de l’Intérieur, les préfets et les magistrats censés instruire des enquêtes –, pourraient d’ailleurs suggérer que l’Etat français ne se soucie que peu la couleur de peau des citoyens contre lesquels elle dirige la répression des forces de police. Pour autant, devrions-nous évacuer le débat sur la dimension «raciste» de l’action publique de l’Etat français dans sa politique (policière, administrative, judiciaire, sociale, etc.) dite du «maintien de l’ordre» ? C’est la question que pose l’utilisation du slogan américain.
La résonance forte qu’a eu le slogan «Black Lives Matter» en France montre que les mouvements sociaux ont choisi de répondre non à cette question. Mais plutôt que d’importer la réponse des Etats-Unis, ils nous incitent à analyser les rapports passés que l’Etat français entretint avec les populations qu’il désigna comme des «races» subalternes ou ingouvernables, afin de pouvoir comprendre les mécanismes à l’œuvre dans ces histoires judiciaires contemporaines. Cette demande d’analyse historique est une bonne nouvelle. Elle permettra aux mouvements sociaux de renouer avec les écrits qui ont déjà pris le racisme de l’appareil judiciaire français pour cible.
On le sait bien, par exemple, André Gide y avait consacré un livre, son Voyage au Congo, où il montra avec quelle violence raciste les tribunaux coloniaux exerçait leur loi à l’encontre des hommes noirs que la République exploitait en leur imposant le «travail forcé», cette contrepartie du «don» dont la France leur faisait grâce en les associant à son Empire. J’ai analysé dans mon dernier livre Gift Exchange : The Transnational History of a Political Idea comment les dénonciations de Gide avaient été préparées vingt ans plus tôt par le réseau des dreyfusards réunis autour d’Emile Durkheim, Marcel Mauss et Jean Jaurès – ces figures fondatrices de la Ligue des droits de l’Homme, du «Comité de protection et de défense des indigènes» et du Parti socialiste français –, qui révélèrent les collusions de la justice française avec le parti colonial, ses grands journaux et les compagnies concessionnaires, notamment dans l’«affaire N’Goko Sangha», avec laquelle ces intellectuels traçaient un lien direct avec l’affaire Dreyfus. Il faudrait que tout un chacun lise ce que disait Jaurès à propos de ces fonds vautours qui organisaient pour des générations la pauvreté et la misère dans les colonies, avec la complicité de l’administration et de la justice françaises.
Si le slogan «Black Lives Matter» nous incite à lire le passé et le présent de l’histoire de l’Etat français au prisme de la question «raciale» – au sens où la race aurait été une catégorie constituante de l’action publique de l’Etat français, ce qu’elle fut indéniablement –, la recherche historique contemporaine sur l’Etat colonial et post-colonial peut alors être utile aux mouvements sociaux. On devrait s’en féliciter : le fait est trop rare pour ne pas être souligné. Or c’est justement cette convergence qui est identifiée comme l’ennemi principal par les conservateurs, les antidreyfusards d’aujourd’hui, qui font le choix du mensonge historique, de l’aveuglement judiciaire, et de la défense jusqu’au-boutiste de l’action répressive de l’Etat, aussi bien dans son passé, son présent que son avenir. On trouve cette convergence dénoncée jusqu’au plus haut sommet de l’Etat dans les mots du président de la République quand il déclara, comme il le fit le 11 juin, que «le monde universitaire a été coupable» d’avoir «encouragé l’ethnicisation de la question sociale» ce qui ne peut que revenir selon lui qu’à «casser la République en deux», et qu’il annonce dans le même temps que «la République ne déboulonnera pas de statues», refusant ainsi de remettre en cause l’histoire officielle – et mensongère – qui glorifie et falsifie l’action des grands serviteurs de l’Etat, que celui-ci fût l’Etat esclavagiste des monarchies et Empires ou l’Etat colonial de la République.
Dans ce contexte où les partis politiques semblent soit indécis, comme le Parti socialiste français, soit proactifs, comme le parti présidentiel, qui par la voix du président de la République, s’engouffre dans la brèche pour rivaliser avec le Rassemblement national, il est impératif de défendre la recherche historique contre les attaques dont elle peut faire l’objet. Celle-ci doit rester libre de choisir elle-même ses problématiques, et discuter librement de l’utilisation qu’en font les mouvements sociaux. Elle n’a pas à être soumise aux logiques d’Etat.
Face à une parole d’Etat qui refuse la vérité historique, et qui refuse à ses citoyens de comprendre leur place dans l’histoire non seulement de la France mais du monde, qui d’autre que les acteurs du monde universitaire trouve-t-on pour enseigner aux jeunes générations la compréhension de ces luttes transnationales qui ont fait notre histoire ? Chez les idéologues qui, comme Eric Zemmour, connaissent le succès de librairie grâce aux soutiens des grands médias, et cela malgré leur réécriture biaisée de l’histoire française et les condamnations par la justice pour «provocation à la haine raciale» ? Il n’en saurait être question, et il devient urgent de rappeler au pouvoir que les acteurs de la recherche historique doivent travailler librement à la recherche de la vérité, sans avoir peur d’être mis en accusation si leur recherche inspire des mouvements sociaux qui luttent pour fonder une nouvelle République, véritablement antiraciste, et une nouvelle justice, véritablement garante des libertés et des droits humains en France."

Visuel :
Alfred Dreyfus
Dessin sur le vif réalisé lors du procès de Rennes par Paul-Albert Laurens
©collection Philippe Zoummeroff


Cet article a été publié en une version concise dans Actualité juive. Il a été publié sur ce blog le :
- 20 mai 2014. De nouveau, Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) compare à tort l'affaire Kerviel à l'affaire Dreyfus. Une comparaison approuvée par Marine Le Pen du Front national. Par contre, et à maints égards, le parallèle entre l'affaire Dreyfus et l'affaire al-Dura ou l'affaire du Dr Lionel Krief s'avère pertinent ;
- 17 juillet et 13 novembre 2014, 12 janvier 2015 ;
- 17 mai 2015 : à l’occasion de la parution de L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, de Philippe Oriol (Les Belles Lettres, 2014), le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) présentera le 18 mai 2015 à 19 h 30. À l’occasion de la parution de L’Histoire de l’affaire Dreyfus de 1894 à nos jours, de Philippe Oriol (Les Belles Lettres, 2014), L'histoire de l'affaire Dreyfusen présence de Philippe Oriol et de Nicolas Weill, journaliste au Monde ;
- 10 juillet et 18 novembre 2015, 19 mai et 13 juillet 2016, 14 janvier 2017, 16 décembre 2017, 8 juin 2018.

2 commentaires:

  1. l'auteur de cet article a parfaitement droit à ses opinions et même à celle qui consiste à dire que "à maints égards, le parallèle entre l'affaire Dreyfus et l'affaire al-Dura ou l'affaire du Dr Lionel Krief s'avère pertinent". Mais il y a quelque chose de nauséabond, et qui n'a pas sa place sur un site qui-se-dit-juif, dans la phrase qui prend la suite : "Une comparaison approuvée par Marine Le Pen du Front national".

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  2. Bonjour,
    Je comprends votre observation.
    J'ai modifié l'ordre des phrases pour éviter tout contresens :
    "En mai 2014, de nouveau, Jean-Luc Mélenchon (Front de gauche) a comparé à tort l'affaire Kerviel à l'affaire Dreyfus. Une comparaison approuvée par Marine Le Pen du Front national.
    Par contre, et à maints égards, le parallèle entre l'affaire Dreyfus et l'affaire al-Dura ou l'affaire du Dr Lionel Krief s'avère pertinent."
    Cordialement,

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