samedi 9 janvier 2016

Napoléon Ier ou la légende des Arts


Le musée national du palais de Compiègne a présenté l’exposition éponyme. Mobiliers, objets d’art - bronzes d’ameublement, pendules -, les porcelaines de Sèvres… Le « style Empire » est-il seulement lié au caractère, au goût et à la volonté de l’empereur Napoléon 1er ou est-il constitué, outre ses emprunts artistiques au néo-classicisme du XVIIIe siècle, d’éléments originaux – nouveaux mobiliers, essences de bois, palette chromatique, etc. -, témoignages de sa richesse, de son foisonnement, de son rayonnement, de sa subtilité et de sa force d’inspiration, en particulier pour le style Restauration ? Le 10 janvier 2016, Personne ne bouge sur Arte sera consacré à Napoléon.

Deux cents ans après la fin de l’ère napolénonienne, comment la percevons-nous et qu’en garde la mémoire collective ? Bien sûr, les institutions politiques, administratives et religieuses, les batailles et conquêtes territoriales. Quid du style Empire et de la manière dont l’empereur Napoléon 1er a façonné le goût et influé sur les arts ? Le style Empire n’est-il qu’antiquisant à l’image « des tableaux historiques de David, des sculptures de Canova et du mobilier de la dynastie Jacob » ? N’est-il que « l’expression du pouvoir impérial » ? « L’Empereur est le premier à croire au pouvoir de l’image, à l’art comme moyen de propagande, tout comme à ses vertus économiques. Les hommes et femmes de lettres restent parfois réservés, voire s’opposent au régime, tels Germaine de Staël et Chateaubriand. Dans le domaine des beaux-arts, Juliette Récamier incarne bien une nouvelle société qui n’est pas forcément proche de la cour, et qui devient mécène avec clairvoyance ».

« Certes, la politique artistique du Premier Empire » (1804-1814), grâce à une efficace administration, a cherché à contrôler les différents domaines de la création. Les arts, entre 1800 et 1815, furent au service du prestige national et de la gloire impériale. L’image officielle qui en résulte apparaît comme puissante et monumentale ».

Cependant, « les arts de cette période représentent aussi une brillante conclusion au néo-classicisme du XVIIIe siècle, et se révèlent, dès le Consulat, source d’inspiration jusqu’au début du XXe siècle, tant leur rayonnement est important dans la société française et en Europe ».

« En matière de peinture et de sculpture, les créations sont multiples. Entre les limites chronologiques des événements historiques et de la création artistique, il y a des décalages qu’il convient d’analyser, révélateurs d’une époque. Ainsi le style troubadour, né avant la Révolution, se poursuit-il sous l’Empire pour s’éteindre sous le Second Empire. Un pré-romantique comme Prud’hon n’est-il pas aussi important, pour l’histoire du goût de l’époque, que David ou Gros ? » 

« Dans le domaine des arts décoratifs, une politique de commandes aux grandes manufactures et aux ébénistes permet de remeubler les principales résidences impériales, qui incarnent la grandeur du règne. Les harmonies de coloris y apparaissent aussi audacieuses que subtiles, de nouvelles formes voient le jour à Sèvres, tandis que le mobilier se révèle d’une surprenante modernité ». 

Mobiliers - chaise gondole de François-Honoré-Georges Jacob dit Jacob-Desmalter (1770-1841) -, objets d’art - bronzes d’ameublement, pendules -, porcelaines de Sèvres… Cent quatre vingts œuvres révèlent dans Napoléon Ier ou la légende des Arts des arts impériaux originaux par les matériaux et couleurs, les formes et essences de bois, ainsi que les symboles.

L’exposition s’articule autour de trois thématiques majeures. Elle explore « la diversité des sources stylistiques. L’héritage du XVIIIe siècle prend différentes formes : si le néo-classicisme, dans son rapport à l’Antiquité ou à l’Egyptomanie, connaît ses heures de gloire, la peinture classique du XVIIe siècle est également reconsidérée ». Puis, l’exposition présente le « style Empire » via ses « nouvelles orientations, tant en peinture que dans le mobilier ou les objets d’art. Enfin, est soulignée la « modernité » des créations de l’Empire, tels les « nouveaux types de meubles. Les prémices du style Restauration sont déjà perceptibles dans différents domaines décoratifs. Parmi les nouvelles tendances, on note un intérêt certain pour la simplicité des formes mais aussi pour de nouveaux matériaux ou d’essences de bois ». Le parcours s’achève par « l’évocation des mouvements artistiques qui transcendent cette époque comme le style troubadour ou le pré-romantisme qui trouvent un nouveau souffle dans les décennies qui suivent. Certaines de ses créations audacieuses préfigurent des évolutions à venir. Ruhlmann, grand ébéniste Art déco, ne se cache pas, dans les années 1920, d’avoir par exemple regardé Jacob-Desmalter, principal fournisseur de l’Empereur : le choix de lignes simples et rectilignes, d’un mobilier fonctionnel et de l’acajou, reflètent ces convergences d’une époque à l’autre ». 

« Si le souffle épique au service de la gloire de l’Empereur constitue l’un des moteurs de la création, les oeuvres présentées permettent de suivre l’évolution des formes qui, en décalage avec l’histoire, annoncent bien souvent des inventions » du XIXe siècle ou au début du XXe siècle. L’art du Premier Empire reflète un goût nouveau, qui se répand dans toute l’Europe, reçu, il est vrai, avec plus ou moins d’enthousiasme. Sans aller jusqu’à la Russie d’Alexandre Ier, l’exposition évoque la façon dont il est perçu dans le Duché de Varsovie. 

Napoléon Ier ou la légende des arts est inaugurée au musée national du palais de Compiègne où, de « Clovis à Napoléon III, presque tous les souverains, dont Napoléon 1er en 1810, ont séjourné ». Une « résidence située aux abords de l’une des plus belles forêts de France. Les quatre familles royales qui se succédèrent (Mérovingiens, Carolingiens, Capétiens et Bourbons) y édifièrent des demeures. Sous le Premier Empire, le jardin fut replanté « à l’anglaise », selon les plans de Berthault ». 

L’exposition sera montrée au château royal de Varsovie (11 septembre-13 décembre 2015), agrémentée d’oeuvres conservées dans les collections nationales polonaises. La « rencontre de Napoléon Ier et de Marie Walewska en 1807 ainsi que plusieurs événements de l’histoire de la Pologne seront notamment évoqués ».

Un plaisir pour les yeux habitués au design moderne lassant de monotonie. Et le rappel d'un personnage historique majeur.

Arts contrôlés
« Contribuant au rayonnement de l’Empire, la propagande artistique est au cœur d’une vaste ambition politique ». Il s'agit de répondre à des besoins nombreux : "remeubler les résidences officielles vidées à la suite des ventes révolutionnaires", s'inscrire dans "de grands chantiers d’urbanisme". Les commandes affluent en termes de "tableaux, sculptures, meubles et soieries".

Aussi, nouvellement crée, une administration centrale contrôle tous les arts. Cette politique s'incarne en Vivant Denon, « œil de Napoléon », directeur général des musées, avec les célèbres architectes de l’Empereur, Charles Percier et Léonard Fontaine. L’image officielle du style Empire apparaît puissante et monumentale ». 

Héritages culturels assumés
« Contrairement aux idées reçues, opposant bien souvent le XVIIIe siècle et le style Empire, les artistes - la plupart nés et formés sous l’Ancien régime - savent adapter aux commandes de l’Empire motifs, sujets ou formes d’une époque révolue. 

Le paysage reste profondément ancré dans la tradition classique : un grand prix du paysage historique, réclamé par le peintre Bertin depuis 1801, est remporté pour la première fois en 1817 par l’un de ses élèves, Michallon. Il ouvre la voie à un genre où le XIXe siècle va trouver une de ses formes d’expression artistique privilégiée. 

La veine florale, soutenue par la création picturale fidèle à l’héritage nordique, perdure dans les décors textiles et la porcelaine : avec la légèreté décorative du XVIIIe siècle, elle habille les intérieurs féminins impériaux. Les soieries prévues pour le remeublement de Versailles, qui ne fut jamais réalisé, sont exemplaires par la qualité et la virtuosité de la broderie due au maître du genre, Jean-François Bony ». 

En orfèvrerie, « l’afflux des commandes incite certains dont Auguste, ancien orfèvre du roi, à utiliser et à adapter des modèles anciens, pour faire notamment face à la réalisation du service du Sacre ». La qualité de son artisanat contribue à la « réputation d’excellence de l’orfèvrerie parisienne sous l’Empire ». 

Redécouverte lors des fouilles archéologiques d’Herculanum et de Pompéi au milieu du XVIIIe siècle, l’Antiquité s’avère « la source d’inspiration privilégiée des artistes et le fondement même de leur formation académique. L’inspiration antiquisante envahit tous les domaines des arts, les formes et les décors, le règne durant. Par leur célèbre Recueil de décoration intérieure, les architectes Percier et Fontaine jouent un rôle majeur dans la mise au goût du jour de cette antiquité revisitée, contribuant ainsi à l’unité et à la diffusion du style Empire. Parmi les égéries de l’époque, Madame Récamier encourage la mode : elle fut la première à s’habiller à la grecque et à se meubler à la manière « étrusque ». 

Autre inspiration : le gothique, ou la peinture troubadour. L’engouement pour le passé médiéval connaît une vogue nouvelle directement encouragée par Joséphine. L’Impératrice est la première à acheter au Salon et à collectionner des tableaux dans le genre troubadour. A la faveur du Concordat de 1801, les peintres mettent au goût du jour l’histoire de France, chrétienne et monarchique, privilégiant des scènes chevaleresques, intimes et sentimentales. Les décors gothiques sont inspirés par les couvents désaffectés de la capitale et par le musée des Monuments français que les artistes aiment fréquenter. Fleury Richard expose son premier tableau « troubadour » au salon de 1802. Avec Pierre Revoil, ils sont les principaux promoteurs de ce genre dit « anecdotique », préconisant les petits formats, une manière miniaturiste et un sens du détail rappelant l’influence de la peinture hollandaise du XVIIe siècle ». Ce mouvement s’épanouit pleinement dans les années 1820 et perdure jusqu’au début du Second Empire. 

En outre, la campagne d’Egypte (1798-1801) favorise la redécouverte de l’Orient méditerranéen. Les « scènes de batailles commémoratives ouvrent la voie à une peinture lumineuse et colorée. Le répertoire ornemental égyptien prend une grande importance dans les arts décoratifs : il est transposé, avec succès mais sans grand souci de vérité archéologique, dans le mobilier et les bronzes d’ameublement. Les services égyptiens de porcelaine se multiplient, s’inspirant du Voyage en Haute et Basse Egypte publié par Vivant Denon en 1804 ». 

De l'engouement pour l'exotisme et un Extrême Orient, résulte une production de porcelaines, à l'instar des laques chinoises. 

Précédant le Premier Empire, le Consulat (1799-1804) est une époque charnière, au cours de laquelle se constituent de « nouvelles fortunes qui s’affichent et qui suscitent de nouvelles commandes. Le décor de l’Hôtel de Lannoy, qui devint la propriété d’Hortense de Beauharnais sous l’Empire, incarne, par le pinceau de Prud’hon, l’un des chefs-d’oeuvre de la décoration intérieure. Les Salons de 1801 et 1802 témoignent d’une effervescence sans précédent : le néo-classicisme y côtoie déjà les premiers tableaux troubadours et préromantiques. C’est aussi l’âge d’or des femmes artistes, comme Constance Charpentier, qui exposent librement, jusqu’à inquiéter la critique face à leur nombre croissant. Dans le domaine du mobilier, le souci de somptuosité incite à créer des lignes imposantes et massives, à adopter sans réserve l’acajou associé à une riche ornementation de bronze doré, et à intégrer de monumentales figures d’animaux chimériques en ronde-bosse, bois doré ou bronze patiné ». 

Unité du style Empire
Les arts contribuent « au rayonnement du règne. David sert fidèlement l’Empereur mais à sa chute, le peintre, en mal de sujet épique, devra se tourner avec moins de succès vers des thèmes galants tirés de l’Antiquité. Le portrait est dominé par Gérard, maître incontesté du genre, tandis que le paysage avec des personnalités indépendantes comme Granet à Rome, s’ouvre au plein air ». 

« L’unité du style est à son apogée grâce à Percier et Fontaine et à leur Recueil de décorations intérieures. Les commandes en nombre contribuent à soutenir l’industrie et le commerce, par la politique de remeublement des résidences impériales : Jacob-Desmalter est, avec Marcion, l’un des ébénistes les plus prolifiques du règne et le principal fournisseur de la cour ». 

Les « soieries de Lyon rivalisent en créativité mais la plupart des modèles tissés pour Versailles ne seront pas utilisés. Employés après 1815, ils marqueront le style de la Restauration et jusque dans les années 1850 ». 

Les « métiers d’art portent le luxe à son apogée : Thomire et Claude Galle sont les maîtres du bronze d’ameublement, tandis que Biennais et Odiot incarnent l’excellence de l’orfèvrerie avec Nitot pour la joaillerie ». 

Prémisses préromantiques et modernes
« L’épopée napoléonienne a suscité un élan propre à porter des aspirations romantiques : le héros victorieux a remplacé celui des mythes antiques. De nouveaux sujets apparaissent, enrichis de légendes nordiques et de littérature romanesque qui alimentent « le vague des passions ». Dans la génération des élèves de David, certains osent sonder sondent l’âme et ses mélancolies à l’image du célèbre portrait de Chateaubriand (1810). Aux lueurs lunaires, les scènes nocturnes favorisent le drame : Le Déluge de Girodet et l’allégorie de La Justice par Prud’hon sont des tableaux qui firent date aux Salons de 1806 et 1808. Avec Prud’hon, une autre sensibilité singulière émerge, associant avec poésie dans le genre dit « anacréontique », allusions érotiques et arabesques féminines ». 

Les « nouveaux meubles (somno, pommier, lavabo…) bouleversent les usages de la vie quotidienne. Ils répondent à une recherche de confort dont témoigne par exemple le siège gondole, privilégié dans les pièces plus intimes, chambres à coucher ou boudoirs. Un sens de la fonctionnalité, issue des inventions réalisées pour les campagnes militaires, amène à la création de meubles pliants et à une simplification des lignes ». 

Institué en 1806, le « blocus continental incite les ébénistes à utiliser de nouveaux matériaux, bois indigènes et clairs, d’usage courant sous la Restauration » (1815-1830). Le « mobilier de platane du petit appartement de l’Empereur à Compiègne reflète cette simplicité du quotidien qui côtoie le faste de l’apparat ». 

Pour les porcelaines et soieries, des inventions audacieuses préfigurent bien souvent la Restauration, le Second Empire (1852-1870) ou même les années 1900/1920 avec l’Art Déco


EXTRAITS DU CATALOGUE

« « Les architectes Percier et Fontaine, formés à Rome, semblent tenir l’inspiration antique comme un modèle absolu, synonyme de la victoire de la raison sur les troubles révolutionnaires. Leur Recueil de décorations intérieures fut capital pour l’élaboration et la diffusion du style Empire. Et pourtant, ce rapport à l’Antiquité n’est ni exclusif, ni simple : le portail gothique de Notre-Dame est justement dessiné par Percier et Fontaine ! Les emblèmes impériaux choisis en 1804, l’aigle et l’abeille, seraient-ils eux aussi un compromis entre l’Antiquité et le Moyen Âge ? L’évocation de l’Antiquité semblait justifier qu’un Empire se substitue à une République. Néanmoins toute une partie des artistes ne se ralliera pas à la « raison néoclassique » et privilégiera une autre forme de sensibilité...
Percier et Fontaine, tout en étant d’abord architectes, ont une conscience aiguë que les décors intérieurs doivent s’harmoniser avec l’architecture extérieure. ils se consacrent à la publication de leur Recueil de décorations intérieures, manifeste en faveur d’un nouveau type de mobilier et d’objets d’art... Si l’inspiration antique apparaît comme une constante, elle sert parfois de prétexte à de surprenantes mises en scène. 
L’attrait de l’Antiquité, grecque ou romaine, reste omniprésent, et les originaux se mêlent aux copies. Par ailleurs, toute forme d’« exotisme » invite à la découverte de nouvelles formes esthétiques. 
L’époque 1800-1815 s’affirme comme conquérante. La création de formes nouvelles se fait parfois à l’instigation de l’Empereur lui-même, ou du moins en relation avec lui. C’est ainsi que les bureaux qu’il souhaite avoir dans hacune de ses résidences illustrent, par l’originalité de leur dessin et par leur mécanisme, ses propres choix. Dans sa chambre à coucher de Fontainebleau, Napoléon refuse la couleur trop sombre du velours et demande qu’il soit « allégé » d’un liseret jaune. 
Le Premier Empire hésite entre de nombreuses aspirations, dont témoignent des tableaux exposés lors des Salons aux styles divers : néoclassicisme, style « troubadour », « préromantisme », anacréontisme, « réalisme idéalisé ».
Le style néogothique, ou troubadour, ne date pas du XIXe siècle, même si Viollet-le-Duc le porte à son apogée. Ce mouvement européen se développe dès la seconde moitié du XVIIIe siècle pour s’affirmer d’une manière puissante sous l’Empire. Ainsi de grandes églises gothiques ont-elles souvent été sauvées de la ruine aux XVIIe et XVIIIe siècles. Le musée des Monuments français de Lenoir, créé à partir de 1795, contribue à réhabiliter le Moyen Âge en servant de source d’inspiration aux artistes, et à mettre à la mode un style « troubadour romantique ». il s’agit d’une réponse aux troubles révolutionnaires, tout comme le témoignage d’un vif intérêt pour l’histoire qui était bien antérieur.  L’intérêt de Joséphine et de sa fille Hortense pour la peinture troubadour se concrétise par la constitution de collections, et Hortense va même jusqu’à dessiner dans ce style. Cette influence médiévale reste néanmoins, comme le souligne Anne Dion, moins marquée dans les arts décoratifs que dans la peinture ». 
Nul besoin de souligner l’étroitesse des rapports entre la France et l’Italie. 
« En Espagne, Charles IV fait travailler Percier et Fontaine pour la Casa del Labrador et le prince de la Paix commande à Levasseur une commode et un secrétaire. La Grande-Bretagne n’est pas indifférente au style Empire, comme le souligne Andrzej Rottermund, même si elle combat « l’ogre corse», tandis qu’au nord de l’Europe la Russie s’affirme aussi comme très sensible à l’art français. La Pologne, grâce à Maria Walewska et au soutien apporté par les Polonais aux Français, pouvait espérer retrouver son identité perdue au fil des partages successifs sous le règne de Stanislas Auguste. Le style Empire semble avoir surtout attiré quelques grandes familles qui achètent à Paris. 
Inversement, l’Europe marque profondément le style Empire. Cette ouverture sur l’art d’autres pays et d’autres époques se trouve largement nourrie par la création en 1803 du musée Napoléon et par les envois napoléoniens dans les grands musées français, tout ceci orchestré par Vivant Denon. Ces influences, ces mouvements que nous venons d’évoquer annoncent à bien des égards l’éclectisme du Second Empire. Enfin, Napoléon Ier ou la légende des arts il y a des courants en Europe qui peuvent être rapprochés de ce qui se passe en France. Certains peintres allemands, comme Gottlieb Schick, sont marqués par le style Empire, tandis que d’autres, dits «Nazaréens », s’attacheront à une forme de primitivisme, de retour aux sources médiévales, italiennes cette fois, qui relèvent du même préromantisme historique que celui des peintres « troubadours » que nous présentons. 
Le style Empire n’arrête pas de nous étonner. Si l’on observe les harmonies de couleurs, l’utilisation d’une tonalité dite « terre d’Égypte » ou d’une nuance chamois foncé, comme dans la Grande chambre à coucher de l’appartement double de Prince à Compiègne, ne cessera de surprendre. On notera la démarche audacieuse qui amène à juxtaposer dans l’alcôve un violet et un gourgouran chamois dans les rideaux de lit ! Harmonies contrastées que Juliette Récamier semble avoir déjà adoptées dans l’alcôve de sa chambre à coucher de l’hôtel de la rue du Mont-Blanc à Paris. Ces accords brun/violet ressemblent étrangement à ceux qui seront si prisés sous le Second Empire. De même le Vase Jasmin de la Manufacture Schoelcher, avec son étrange décor d’oiseaux, d’insectes, de coquillages et de figures animales, comme une tête de chameau ou bien un buste féminin, n’évoque le Premier Empire que par sa forme, tandis que son décor, si on ne le savait pas contemporain, pourrait être pris pour une création des années 1920. Des peintres connus, comme Prud’hon, Constance Meyer ou Géricault, se sentent libres d’explorer des voies qui n’ont plus rien d’impériales ! 
C’est dire que les années 1910-1920 redécouvriront le style Empire qui avait été oublié depuis peu de temps! C’est dire aussi que le style Empire n’a pas été seulement héroïque ou sévère. il était aussi pétri de contradictions et de subtilités héritées du XVIIIe siècle, et enrichi d’idées nouvelles des années 1790. La richesse, la variété et la beauté du style Empire, dans une époque de ruptures et de transitions, explique en partie l’influence qu’il eut dans toute l’Europe et qu’il aura sans doute encore, au fil de la légende des siècles ». (Emmanuel Starcky, L’aigle étonné ou un surprenant style Empire

« On ne saurait envisager la peinture napoléonienne sans ses grandes machines de propagande, du sacre aux batailles, des entrevues diplomatiques aux galeries de portraits officiels. Ces oeuvres qui ont fait l’histoire en sont les fictions ; elles sont porteuses d’un héroïsme mythique lavé des misères sublimées de la guerre. Cette extraordinaire épopée, quoique l’on puisse en penser, a porté dans son élan une veine créatrice et une puissance d’invention qui dépassent les seules images de victoires ou d’apparat. À l’émergence du nouveau régime répondent un foisonnement artistique, une effervescence sans précédent. 
Mais dans sa chute brutale, un homme entraîne avec lui les artistes de sa fortune. Certains ne se relèveront pas. 
Les besoins de la propagande sont immenses. Il s’agit de rhabiller les résidences officielles, vidées de leur contenu dans les dernières années de la Révolution. L’enjeu fait figure de nécessité : il convient de définir sans attendre des programmes décoratifs. On commande des tableaux en masse, comme on fait tisser à Lyon des kilomètres de soierie ou sortir des ateliers d’ébénisterie parisiens du mobilier en quantité, tandis que sont élaborés de grands chantiers d’urbanisme. Les arts s’inscrivent dans un vaste dessein économique, selon la propre vision de l’Empereur, pour contribuer avant tout à relever le pays de ses cendres révolutionnaires. L’homme de cette ambition est « l’oeil de Napoléon », Vivant Denon, directeur du musée Napoléon, chargé de toutes les commandes artistiques. Il joue un rôle capital dans l’accomplissement de ce grand projet avec les architectes Percier et Fontaine. Cet art officiel passe par le Salon, qui connaît un essor stupéfiant : jamais il n’a été si important, ni autant suivi. L’accès n’y a jamais été aussi ouvert – acquis révolutionnaire oblige –, le jury se contentant de censurer les atteintes à la décence et d’écarter les oeuvres médiocres. L’afflux d’oeuvres y est considérable et leur nombre devient exponentiel, passant au bas mot du simple au double pendant le règne. Le seul Salon carré du Louvre n’y suffit évidemment plus, et il faudra lui annexer la galerie d’Apollon et la Grande Galerie pour accueillir cet événement incontournable de la vie parisienne, visité, d’après les estimations, par près de soixante mille personnes à son apogée en 1810… 
L’Empereur n’avait aucun goût pour la peinture, mais voyait en David l’inébranlable peintre de son régime. David lui-même réclamait d’endosser le rôle d’un Le Brun, en répartissant notamment les commandes entre les artistes de la nouvelle génération au prétexte « qu’ils sont sortis de mon école »… Dans ses dernières années, en mal de sujet épique, le grand David tombe, pendant son exil bruxellois, dans une veine classicisante faite d’idéales amours olympiennes, rejoignant les tableaux les plus étonnants d’ingres… 
L’épopée napoléonienne a permis de porter le regard vers l’Orient méditerranéen, et la présence de Mamelouks à Paris encourage les artistes à s’ouvrir à cet Orient rêvé, encore loin de celui vécu par Delacroix en 1832. A contrario de ceux qui voyagent par la peinture, les « petits maîtres » de la vie parisienne, véritables chroniqueurs de rue, donnent à l’époque le visage de ses réalités. La scène de genre est le propre de Boilly ou de Taunay, peintres à succès, tant le public s’identifie à ces témoignages pleins de verve d’une vie sans héros. 
Cette période post-révolutionnaire, accrochée à son actualité et emportée par le souffle napoléonien, se trouve interrompue dans son élan artistique par les défaites militaires et l’échec politique. Au service de l’Empereur et exaltés par l’épopée, les artistes se retrouvent d’un jour à l’autre en peine d’inspiration. L’élan foisonnant, contenu ou refoulé par la raison davidienne, se dessèche presque soudainement ; mais le retour aux sources d’un classicisme épuisé ne pourra résister longtemps à l’émergence du mouvement romantique autour de 1825. À l’issue de combats passionnés cristallisés autour du théâtre, les braises des aspirations de l’âme s’enflamment dans un syncrétisme des arts où convergent cette fois beaux-arts, littérature et musique. Portés par le lyrisme de Victor Hugo, de Lamartine ou d’Alexandre Dumas et à l’aube de la carrière de Berlioz, tandis que Géricault vient de mourir, trop tôt, Delacroix et la couleur triomphent ». (Hélène Meyer)


Du 11 septembre au 13 décembre 2015
Au Château royal
Varsovie (Pologne)

Jusqu'au 9 août 2015
Place du général de Gaulle – 60200 Compiègne 
Palais de Compiègne, place du Général de Gaulle. 60200 Compiègne 
Tél : 03 44 38 47 00 
Du mercredi au lundi de 10 h à 18 h


Visuels 
François-Honoré-Georges Jacob dit Jacob-Desmalter (1770-1841)
Commode ornée de la figure de Vénus, chambre de l’Impératrice
acajou
Musée national du palais de Compiègne
© Rmn-Grand Palais (domaine de Compiègne) /
Daniel Arnaudet

d’après Antoine Denis Chaudet
Les trois grâces supportant un globe céleste
première grandeur pour pendule d’après Germain
Pilon, 1809
biscuit de porcelaine de Sèvres, émail, 63 cm
Compiègne, boudoir de l’impératrice
© Rmn-Grand Palais (domaine de Compiègne) / René-Gabriel Ojéda

Pierre-Benoit Marcion (1769-1840)
Psyché
1808 ou avant
acajou et bronzes dorés, bois sculpté, 198 x 110 cm
Musée national du palais de Compiègne
© Compiègne, musée national du palais de Compiègne / photo Marc Poirier, (Rmn-Grand Palais
(domaine de Compiègne) / Daniel arnaudet)

Pierre-Paul Prud’hon (1758-1823)
La Justice et la Vengeance divine poursuivant le Crime
huile sur toile
164 x 198 cm
Saint-Omer, musée de l’Hôtel Sandelin
© Rmn-Grand Palais / Daniel Arnaudet

Pierre-Benoit Marcion
Pied de lavabo
1811
platane, 85,5 x 53 cm
Compiègne, salle de bain de l’empereur
dépot du Château de Fontainebleau à Compiègne
© Rmn-Grand Palais (Château de Fontainebleau) / Gérard Blot


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Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 7 août 2015.

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