Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 30 avril 2018

Mai 68


Pour le 50e anniversaire des événements de Mai 1968 qui ont bouleversé la vie politique, sociale et culturelle de la France, France 3 diffusera le 30 avril 2018 « 1968, sous les pavés... les flics » par David Korn-Brzoza. Des témoignages inédits de policiers, gendarmes et CRS sur des événements de mai 1968 dans l'hexagone.


« Ce documentaire  raconte, pour la première fois, les événements de Mai 68 à travers le regard des forces de l’ordre, de l’autre côté du pavé. Une vision inédite de l’explosion contestataire qui a secoué la France du général de Gaulle, à contre-courant des idées reçues. Car si la mémoire collective a retenu de Mai 68 une révolte joyeuse, fantasque et le plus souvent pacifique, menée par les étudiants du Quartier latin, elle a, comme souvent, occulté une réalité beaucoup plus conflictuelle. A l’occasion du cinquantenaire de Mai 68, ce film tente de comprendre comment et pourquoi Mai 68 a basculé dans la violence sans pour autant finir en bain de sang. »

« Mai 68. Les étudiants et les ouvriers sont dans la rue. Le pouvoir craint une révolution. De ces semaines tumultueuses, la postérité n’a retenu que ses meneurs, mais qui se souvient des hommes qui leur faisaient face ? Policiers, CRS, gendarmes... Ils sont les oubliés de l’histoire. Sous les injures et les pavés, attendant la charge, le sort de la Ve République était pourtant entre leurs mains. Malgré l’escalade de la violence, comment un bain de sang a-t-il été évité ? ». Christian Fouchet, ministre de l'Intérieur, Maurice Grimaud, préfet, et les membres des forces de l’ordre ont constitué  un rempart efficace pour le pouvoir politique.

Le documentaire « 68 : sous les pavés... les flics » donne la parole à ceux qui étaient de l’autre côté des barricades. 

Des événements de Mai 68, on se souvient de leaders étudiants - Daniel Cohn-Bendit ou Alain Geismar, des images de manifestations, d’un Festival de Cannes interrompu... « Mais que sait-on de ceux qui ont fait face aux étudiants et aux ouvriers dans les affrontements de rue ultra-violents qui ont marqué le milieu du printemps ? « 68 : Sous les pavés... les flics » s’intéresse surtout à ceux qui ont été fustigés aux cris de « CRS-SS ! ». À l’appui de témoignages d’acteurs des deux camps, le documentaire revient sur une opposition qui a marqué, parfois jusqu’au traumatisme, certains de ses protagonistes. L’escalade de la violence commença au lendemain de la fermeture de l’université de Nanterre, suite à laquelle les étudiants vont occuper la Sorbonne. Au lieu de simplement déloger ces derniers, la police décide d’interpeller les manifestants. Voitures retournées, scènes d’émeute, jets de pavés contre les policiers, déchaînement de violence des forces de l’ordre… Les Parisiens ont le sentiment d’assister à de véritables guérillas urbaines. Les policiers constatent quant à eux qu’ils ne sont ni suffisamment préparés, ni équipés pour faire face à des affrontements d’une telle nature. »

C’est une première. « Sous les pavés... les flics » donne « la parole à ceux que les étudiants traitaient de « CRS SS ». Douze membres des forces de l'ordre, gendarmes, CRS, policiers, « pas faciles à trouver », ont accepté de témoignent de « leur mai 68 », dit à l'AFP David Korn-Brzoza, coauteur du film avec Laurent Chabrun. Cinquante ans après la fermeture de la Sorbonne, le 3 mai 1968, qui a marqué le début de semaines d'émeutes estudiantines, ils ont tous « leur petite anecdote » à livrer, « enfin ». Ces témoignages sont entrecoupés d'images d'archives, dont une vingtaine de minutes colorisées, montrant la colère étudiante en action, les rues du Quartier latin ravagées, les montagnes de pavés et les voitures incendiées érigées en barricades. Les « flics » interrogés affirment qu'ils n'étaient guère préparés psychologiquement, ni équipés pour affronter une telle violence urbaine. « On leur avait fourni des casques de la Seconde Guerre mondiale qu'ils portaient sur des costumes cravate ». L'un d'eux déclare avec humour : « On était habillé comme pour faire le festival de Cannes ! » Un gendarme ironise sur le fait que les étudiants ne reconnaissaient pas les différents uniformes : pour eux, ils étaient « tous des CRS SS ». « Pour certains policiers qui avaient grandi pendant la guerre, qui ont pu avoir des parents ou amis fusillés, se faire traiter de SS était douloureux. Il y a eu un vrai malaise policier pendant mai 68 », remarque le réalisateur. 

Les coauteurs « ont eu l'idée du film à la lecture de documents évoquant « des enregistrements audio de la préfecture de police » de l'époque. Ils se sont empressés de « demander l'ouverture de ces archives ». La requête acceptée, ils mettent la main sur « trente-cinq heures de communication inédite entre la salle de commandement et les effectifs sur le terrain », précise l'auteur. A l'écoute de l'intégralité des enregistrements, dont on entend de nombreux extraits dans le film, l'auteur confie avoir été « très étonné de découvrir que les fonctionnaires sur le terrain ne perdent à aucun moment leur sang-froid, pas même verbalement ». Le mouvement étudiant avait eu ses prémices, partout dans le monde. Il avait commencé aux États-Unis au début des années 1960, culminant avec l'opposition à la guerre du Vietnam. C'était comme une sorte de cocotte minute du Gaullisme sur le feu depuis dix ans et qui devait exploser », poursuit David Korn-Brzoza. Une fois que les sommations d'usage sont faites, l'objectif du maintien de l'ordre est de dégager la rue avec des charges et des matraques. « C'est une force qui doit maîtriser la foule, sans provoquer de lésions irréparables », dit-il.

On dénombre cinq morts pendant les évènements, dont deux en mai. Un « commissaire de police à Lyon a été écrasé par un camion vide lancé par les étudiants sur les forces de l'ordre avec l'accélérateur bloqué. « Ils voulaient faire du grabuge mais voulaient-ils tuer... ? », s'interroge David Korn-Brzoza. Maurice Grimaud, le préfet de Police à Paris à l'époque, qui était le successeur de Maurice Papon « a su tenir ses troupes », estime le réalisateur. « Il ne voulait pas qu'on se souvienne de lui comme un « Papon bis », qui avait ordonné de balancer des Algériens dans la Seine, pendant la guerre d'Algérie. « Le préfet avait écrit une lettre aux forces de l'ordre à bout, datée du 29 mai, « enseignée dans toutes les écoles de police aujourd'hui », selon le documentariste. Avec cet extrait cité dans le film : « Frapper un manifestant tombé à terre, c'est se frapper soi-même apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière ».

Les membres des forces de l’ordre « ont été le pilier qui a soutenu le régime, alors même qu'ils ont ressenti comme une trahison l'attitude de Pompidou qui, de retour d'Iran, après la nuit des barricades du 10 mai, fait rouvrir la Sorbonne et libérer les étudiants arrêtés, alors qu'ils venaient de se battre victorieusement pendant plusieurs jours pour empêcher cela. On imagine le moral des troupes, ce dont témoigne l'archive sonore de RTL où sur les ondes de cette radio, le 15 mai, Gérard Monate, grande figure du syndicalisme policier, menace presque d'une grève Georges Pompidou. On devine la pression qu'il devait subir de sa base exaspérée par la décision du Premier ministre. Sur les barrages, cela discutait beaucoup entre policiers. Le malaise policier était tel que, pour tenir certains barrages, il y a eu la formation d'unités mixtes où les gendarmes, des militaires pour qui la grève est interdite, sont venus compléter les effectifs des policiers afin de s'assurer de leur fidélité. Au cas où certains policiers décideraient de passer de l'autre côté... Ce qui n'est jamais arrivé », a déclaré David Korn-Brzoza au Point (26 avril 2018).

Et d’ajouter : « Certains m'ont dit qu'ils savaient bien qu'en face d'eux ce n'était ni des voyous ni des durs, on voit d'ailleurs sur les images de jeunes manifestants en costume-cravate. Mais ce n'est pas le discours dominant. Certains admettent qu'ils ont matraqué, obéissant aux ordres, ils n'avaient pas le choix. Ils étaient eux-mêmes à bout, insultés, agressés, mal équipés, attendant des ordres qui ne venaient pas, en particulier la nuit du 10 mai où ils doivent attendre jusqu'à deux heures du matin. Ils expliquent assez bien qu'ils avaient seulement ordre de contenir, c'était une force-tampon, qui tantôt avançait tantôt reculait, ils détaillent leurs différentes techniques, mais l'ordre numéro un était : s'en tenir au maintien de l'ordre, ne pas causer de blessures irrémédiables, hors de question de tirer sans ordre, surtout pas de Gavroche sur le pavé parisien. Mais ils ont eu des centaines de blessés, passaient parfois 24 ou 48 heures sans dormir. Le 24 mai, après la grande manifestation ; ils étaient à deux doigts de rompre. Contrairement aux policiers, qui devaient tenir leur poste, il y avait un roulement important parmi les étudiants qui se relayaient et pouvaient aller dormir. Par ailleurs, les jeunes avaient l'esprit rempli d'images de la guérilla à Cuba ou au Vietnam, ils incarnaient l'avenir, et puis ils ont été surpris de voir que les forces de l'ordre mettaient si longtemps à les charger ».

Le réalisateur a entendu les archives sonores inédites de la salle de commandement de la préfecture de police de Paris, où « l'on entend les directives données aux différents commissaires sur les barrages dans le Quartier latin » : « Sur les dizaines d'heures que nous avons écoutées, qui représentent près de 900 pages, à aucun moment il n'y a de débordement : les chefs de salle parlent toujours d'une voix claire, mesurée, afin de rassurer et de cadrer les troupes. C'est bien la preuve que l'état-major de la police n'a jamais perdu son sang-froid… Du côté des étudiants, on craignait la répétition du 17 octobre 61, où les Algériens avaient été balancés à la Seine. Il court le bruit qu'on a gazé au lacrymogène certains d'entre eux dans des fourgons. À force de crier « CRS SS », l'amalgame est vite fait. Ils ont vu leurs camarades entraînés dans ces fourgons, matraqués, ils n'ont parfois pas de nouvelles. Cela décuple leur rage. Du côté des policiers, il est question de trois morts dans leurs rangs. Dès le 3 mai, l'un d'eux tombe dans un coma qui dure douze jours, il restera hémiplégique. Le 10 mai, c'est le commandant Journiac, qui reçoit un pavé qui lui enfonce la boîte crânienne. Il décédera l'année suivante d'un accident de voiture provoqué par les séquelles, mais sa veuve mettra quinze ans à faire reconnaître par l'État le lien de cause à effet. Bref, les policiers aussi ont la rage. C'est un cycle : chaque manif entraîne une répression, laquelle, médiatisée, engendre une manif plus importante encore et ainsi de suite ».


« 1968, sous les pavés... les flics » par David Korn-Brzoza
Cinétévé, Fabienne Servan-Schreiber et Lucie Pastor, 2017, 90 minutes
Auteurs : Laurent Chabrun et David Korn-Brzoza
Sur France 3 le 30 avril 2018 à 21 h

Visuels :
Affrontements
Magasin occupé
Barricades, rue des Saints-Pères
Barricades, rue de Paris
© Gaumont Pathé Archives

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English
Les citations sont du communiqué de presse.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire