Citations

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mercredi 23 mai 2018

« Une jeunesse allemande » par Jean-Gabriel Périot


Arte diffusera le 24 mai à 23 h 55 « Une jeunesse allemande » (Eine deutsche Jugend) par Jean-Gabriel Périot. L’histoire de la Rote Armee Fraktion (Fraction Armée rouge), mouvement gauchiste terroriste allemand créé en 1968 par Andreas Baader et Ulrike Meinhof, actif de 1968 à 1998, et ayant établi des liens avec ses homologues palestiniens, notamment Septembre Noir, contre l’Etat d’Israël. « Un poignant et magistral récit en archives qui fait résonner au présent le choix de la lutte armée, après 1968, par une frange de la jeunesse allemande en révolte. »

          
En 1968, en République fédérale d’Allemagne (RFA), Andreas Baader et Ulrike Meinhof fondent la Rote Armee Fraktion (Fraction Armée rouge, FAR ou RAF), mouvement gauchiste terroriste allemand, actif dans la contestation politique du régime démocratique jusqu’en 1998, année où il a opéré sa dissolution.

La FAR organise des attentats contre des grands magasins francfortois le 3 avril 1968. Arrêtés le lendemain, Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Thorwald Proll et Horst Söhnlein sont condamnés le 31 octobre 1968 à trois ans de prison. Bénéficiant de la libération provisoire le 13 juin 1969, ils entrent dans la clandestinité. Baader est arrêté dès avril 1970, s’évade en mai...

Le 5 juin 1970, Agit 883 publie le texte « Bâtir l’armée rouge », insistant sur le caractère indispensable de la violence et promouvant la guérilla urbaine : « Favoriser la lutte des classes - Organiser le prolétariat - Commencer la résistance armée ». 

Les victimes de la FAR : des policiers allemands et néerlandais, des soldats américains, des attachés de l’ambassade de RFA à Stockholm (Suède), un procureur général et son chauffeur, un directeur de banque, Hanns Martin Schleyer, représentant du patronat allemand et ancien nazi, des douaniers hollandais, une cliente de banque tuée lors d’un braquage, etc.

En 1974, après s’être rendu à la prison où est détenu Baader à Stuttgart, le philosophe Jean-Paul Sartre s’indigne, lors d’une conférence de presse, des conditions d’emprisonnement des dirigeants de la FAR dans le quartier de haute sécurité de Stammheim. Mais il a confié à Daniel Cohn Bendit combien il trouvait Baader « con ».

Le 6 mai 1976, Ulrike Meinhoff se pend dans sa cellule.

Le 18 octobre 1977, les gardiens de la prison de Stammheim, à Stuttgart, découvrent Andreas Baader, âgé de 34 ans, Gudrun Ensslin, âgé de 34 ans, Jan-Carl Raspe, âgé de 32 ans, et Irmgard Möller, quatre membres de la FAR, inanimés dans leurs cellules du 7e étage de cette prison. Seule Irmgard Möller survit. Les trois autres succombent à leurs blessures par armes à feu ou pendaison. La police conclut à des tentatives de suicides. Ce même jour, la FAR tue Hanns Martin Schleyer qu’elle avait enlevé et séquestrait depuis le 5 septembre. Via Libération, la FAR informe que son cadavre se trouve à Mulhouse, en France. Peu auparavant, l’unité antiterroriste allemande GSG9 avait libéré à Mogadiscio (Somalie) les 91 otages du Boeing de la Lufthansa en tuant trois terroristes du commando « Martyr Halimeh » qui avait réclamé la libération des quatre détenus de la FAR.

« Quand je repense aujourd'hui, trente ans après, à l'automne 1977, je ne crois pas que notre attitude ait été erronée. Je n'en suis pas moins conscient que nous portons une part de responsabilité dans la mort de Hanns-Martin Schleyer », a écrit l'ancien chancelier Helmut Schmidt dans Ausser Dienst (éd. Siedler, Munich).

Ancien ministre vert des Affaires étrangères, Joschka Fischer, « qui, au début des années 1970, fit partie du milieu « alternatif » de Francfort, a expliqué qu'il comprit l'importance de la renonciation à la violence quand les membres du commando de Mogadiscio commencèrent à trier les passagers juifs et les non-juifs ».

Quant à Karl-Heinz Dellwo, il a participé à l’âge de 23 ans à la prise d’otages à l’ambassade de RFA à Stockholm en 1975. Il a été condamné en 1977 à une « double perpétuité » et a été libéré au terme de vingt ans de prison. A Hambourg, il dirige une société de production de films documentaires et a fréquenté les milieux altermondialistes. En 2007, il a expliqué son engagement par le contexte politique en RFA : mort de Benno Ohnesorg, étudiant tué par un policier en 1967 lors d'une manifestation contre la venue du Chah Mohammad Reza Pahlavi à Berlin-Ouest, « dialogue impossible entre les générations dans un pays sortant à peine de la dictature » nazie. 

« On a l'air de considérer que nous vivions alors dans une société heureuse et satisfaisante, comme s'il n'y avait pas eu de guerre du Vietnam ni de colonialisme, comme si la République fédérale n'avait pas été créée sur une histoire criminelle et comme si presque tous les nazis n'avaient pas été intégrés dans la nouvelle société. Un des aspects de la RAF est que nous avons voulu mener la résistance au nazisme que nos parents n'avaient pas faite. Je ne cherche pas à me justifier. Chaque mort était de trop et la violence révolutionnaire reste de la violence, mais je refuse d'entrer dans un débat qui renierait l'Histoire... Dans les années 1960, les mouvements de libération étaient tous liés à la lutte armée : la Fraction armée rouge n'est pas tombée du ciel. Il y a eu des actions, lors de la lutte armée, qui étaient incontestablement fausses et illégitimes et dont on doit avoir honte aujourd'hui. Mais nous avons passé des décennies en prison pour cela. Aujourd'hui, des journalistes m'appellent et, sans même s'être présentés, me demandent par trois fois si je regrette. Que nous ayons purgé de lourdes peines de prison ne leur suffit pas. Comme si nous en étions sortis intacts, ils veulent encore nous casser moralement - ce que je ne peux ni ne veux accepter », a confié Karl-Heinz Dellwo, ancien membre de la RAF, à L’Express (22 mars 2007). Sous le nazisme, son père a été chassé du lycée : il avait pour mère une « demi-juive ».

Le 19 février 2016, Dieter Dehm, député du parti antilibéral Die Linke, « a reconnu dans le quotidien Bild que Christian Klar », ancien membre de la « deuxième génération » de la FAR, entré en clandestinité en 1976, arrêté en 1982, condamné en 1985 notamment pour neuf assassinats et détenu en prison pendant 26 ans, libéré en 2008, « travaillait pour lui depuis plusieurs années afin de gérer sur le plan technique son site internet et d'autres contenus en ligne, et qu'il lui avait donné à ce titre plusieurs fois accès à la chambre des députés à Berlin, le Bundestag ». Il a ainsi motivé son recrutement : « Christian Klar est aujourd'hui un citoyen comme les autres, il a effectué sa peine et depuis sa sortie de prison il ne s'est rendu coupable de rien ». Une révélation qui a suscité une polémique outre-Rhin.

Israël
La FAR a noué des relations avec les terroristes palestiniens, notamment avec Septembre Noir, contre l’Etat d’Israël. 

Ses membres s’entraînaient dans les camps du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), ont participé au détournement de l’avion d’Air France à Entebbe en juin 1976… 

Lors de la prise d’otages durant les Jeux olympiques de Munich 1972, les terroristes palestiniens ont exigé notamment la libération de terroristes de la FAR emprisonnés.

« Le terrorisme de gauche aurait existé en Allemagne, même sans le soutien des Palestiniens. Les contacts n'en ont pas moins été réels : débutant en 1969-1970, ils se sont poursuivis pendant toute la durée de la lutte armée en Allemagne jusqu'aux années 90. Des militants des futurs groupes de l'ultragauche se sont rendus en Jordanie, au cours des étés 1969 et 1970, pour y suivre des camps d'entraînement à la lutte armée. A l'autre bout de la chaîne, une terroriste de la RAF a fourni une assistance logistique à un groupe palestinien auteur de » l'attaque près de l’aéroport de Budapest (Hongrie), en 1991, d'un bus de Juifs russes souhaitant faire leur aliyah, a déclaré à Libération  Thomas Skelton-Robinson, historien britannique, un des auteurs de l'ouvrage collectif La RAF et le terrorisme de gauche.

Et de préciser : « Des liens existaient aussi avec des pays tels que l'Algérie, la Libye, la Syrie, le Yémen du sud et surtout l'Irak jusqu'en 1979. Ces pays ont moins soutenu le terrorisme de gauche allemand que l'action des alliés palestiniens de ces terroristes. Mais ils savaient ce qu'ils faisaient et des témoins parlent de contacts directs entre certains membres de la RAF et les services de renseignement irakiens par exemple. Ces pays ont d'ailleurs soutenu toutes sortes de groupes du terrorisme international. L'Algérie, par exemple, a soutenu les Black-Panthers au début des années 70, la Libye a soutenu l'IRA [Armée républicaine irlandaise, ndlr]. Les terroristes de gauche allemand se sont retrouvés, à leur insu, impliqués dans de complexes conflits et querelles d'intérêt qui les dépassaient. En Allemagne, nombre de militants de la lutte armée venaient des mouvements pacifistes et avaient refusé de faire leur service militaire. Il leur fallait acquérir l'expérience de la lutte armée. Par ailleurs, les groupes terroristes allemands se considéraient comme une part d'un vaste mouvement anti-impérialiste… Un groupuscule a commis un attentat raté contre des locaux de la communauté juive de Berlin, le 9 novembre 1969, jour anniversaire de la Nuit de cristal. L'action a été justifiée après coup dans un appel critiquant la position dominante de la gauche allemande de l'époque : «La Palestine est pour la RFA et l'Europe ce que le Vietnam est aux Américains». Ulricke Meinhof a également pris position en septembre 1972 dans un long article après le massacre des athlètes israéliens de Munich appelant Moshe Dayan « le Himmler » d'Israël. Mais le plus souvent, les terroristes allemands, dans un pays hanté par l'Holocauste, se sont arrangés pour ne pas avoir à se justifier de ces crimes contre des juifs. Ils ne se considéraient pas comme antisémites, mais comme « antisionistes ». La différence est ténue lorsque des terroristes allemands séparent les juifs des autres otages lors d'un détournement d'avion en 1976. Dès le début des années 80, les groupes allemands, tout comme leur principal soutien arabe, le FPLP-SC [Front de libération de la Palestine-Commandement spécial], ne sont plus les bienvenus en Irak après l'arrivée au pouvoir de Saddam Hussein en 1979. Ne subsistent que des liens épars, avec quelques terroristes isolés, comme Carlos. Mais de nombreux membres de la RAF trouvent refuge en RDA (République démocratique d’Allemagne). On suppose que l'Allemagne de l'Est a proposé cette solution pour rendre service aux groupes palestiniens. Il ne faut pas oublier que l'Union soviétique a longuement soutenu les groupes palestiniens, qu'elle a utilisés comme source d'information sur le Moyen Orient ». 

« Années de plomb »

« Une jeunesse allemande s'ouvre sur une question, en voix off, de Godard : « Est-ce qu'il est encore possible de faire des images aujourd'hui, en Allemagne ? » Il se clôt sur des extraits du film L'Allemagne en automne, réalisé en 1978 par Fassbinder sous le choc de la mort en prison, officiellement par suicide, d'Andreas Baader et de Gudrun Esslin, deux des membres de la Rote Armee Fraktion (Fraction Armée rouge, RAF). Le cinéaste s'y met en scène, hors de lui, face à sa propre mère, laquelle professe son désir d'un « dirigeant autoritaire qui serait bon, aimable et raisonnable ».

« Entre ces deux séquences, Jean-Gabriel Périot déploie l'histoire, racontée d'abord par leurs images et leurs mots, puis, à partir du moment où la République fédérale allemande (RFA) a fait d'eux les ennemis publics absolus, par les journaux et reportages télévisés, de quelques-unes des figures de la RAF : Ulrike Meinhof, la journaliste au verbe clair, qui met brillamment en cause l'ordre établi, dans le mensuel de gauche Konkret et à la télévision, ou Holger Meins, l'émule de Dziga Vertov, qui avec ses camarades de la DFFB, l'école de cinéma de Berlin inaugurée en 1966, documente la révolte des étudiants et la répression policière ». 

Il « met en scène des films d'abord joyeusement combatifs, puis de plus en plus rageurs, où apparaissent aussi Baader et Esslin, ou encore Horst Mahler, l'avocat socialiste qui ferraille contre l'État policier dans les prétoires ».

« D'une intensité constante, le montage magistral des archives, dépourvu de tout commentaire, met en évidence la répression et la surdité opposées par le pouvoir et sa police, appuyés par les médias, notamment le tout-puissant groupe Springer, à la rébellion d'une partie de la jeunesse ». 

« Vingt ans après la chute du nazisme, celle-ci dénonce l'amnésie historique et l'injustice sociale qui fondent le miracle économique, et crie dans la rue sa colère contre les faux-semblants de la démocratie ». 

« En montrant combien l'aventure sanglante des leaders de la RAF fut aussi la conséquence de cette violence d'État, Jean-Gabriel Périot en restaure la dimension tragique. Il fait aussi résonner au présent la force intacte de cette révolte et le poids de son échec ».

« La singularité de la RAF, c’est qu’elle avait fabriqué des images. Meinhof était une journaliste de télévision en plus de la presse écrite, Holger Meins était réalisateur, Gudrun Ensslin avait joué dans un film… Je n’ai pas eu besoin de l’écrire ou de la penser comme telle, mais il est indéniable que ce qui m’a touché, c’est le côté tragique de cette histoire. Sa part de mythologie, de tragédie grecque : avec des enfants qui vont mourir, à cause de leurs pères et de cette histoire du nazisme qui les dépasse. Car il s’agit d’une génération d’enfants auxquels on a montré Nuit et brouillard de Resnais et qui, une fois revenus à la maison, ont forcément questionné leurs parents », a déclaré le réalisateur (Télérama, 15 octobre 2015).

Et de poursuivre : « Il y a une dimension de gâchis terrible, à mes yeux très incarnée dans les dernières images d’archives de Ulrike Meinhof, deux mois avant la fondation de la RAF, où elle apparaît très atteinte. Sur son visage et dans la manière dont elle parle, quelque chose a changé. Physiquement, on sent que rien n’a marché dans tout ce qu’elle a entrepris jusque-là, qu’elle est découragée, qu’elle porte de grandes failles. Se profile alors très nettement un moment de crise, d’impasse qui va se révéler tragique ».

Ce documentaire a été présenté en particulier au Festival international du film documentaire Docaviv  en Israël.


« Une jeunesse allemande » par Jean-Gabriel Périot
Allemagne, France, 2016, 93 min

Visuels :
Studentenprotest
Als die dffb besetzt wurde, wurde sie umbenannt in Dziga-Vertov-Akademie
Holger Meins bei der Eröffnung der Deutschen Film- und Fernsehakademie Berlin (dffb) durch Willy Brandt
Ulrike Meinhof zu Gast in der Talk-Runde "?Die ausgehöhlte Autorität?"
Filmausschnitt aus ?"The Green Beret?" von Carlos Bustamante aus dem Jahr 1968
Ausschnitt aus einem Übungsfilm für ein dffb-Kameraseminar: „Farbtest. Die Rote Fahne“ von Gerd Conradt (1968)
© W-film Distribution/Local Films

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Les citations sur le documentaire proviennent d'Arte.

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