Citations

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mercredi 4 décembre 2019

« Adolfo Kaminsky. Faussaire et photographe »


Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme présente l’exposition « Adolfo Kaminsky. Faussaire et photographe ». Né en 1925 dans une famille juive en Argentine, Adolfo Kaminsky émigre en famille en France en 1932. Il s’illustre durant la Deuxième Guerre mondiale, comme résistant expert dans la fabrication de faux papiers. Après ce conflit, il met ses talents au service des Juifs de la Haganah, puis de nombreux mouvements d’indépendance nationale, tiers-mondistes. Après avoir cessé son activité, il vit en 1971 Algérie où il fonde sa deuxième famille puis il revient en 1982 s’installer en France. Devant le succès de l'exposition, celle-ci a été prolongée jusqu'au 19 avril 2020.


« Résistant dès l’adolescence et faussaire de génie, Adolfo Kaminsky a consacré trente ans de son existence à produire des faux papiers ». Et ce, bénévolement pour conserver son attachement et choisir des causes qu'il jugeait "justes".

« Né à Buenos Aires en 1925, dans une famille juive originaire de Russie installée en France en 1932, il travaille comme apprenti teinturier dès l’âge de quinze ans et apprend les rudiments de la chimie ».

« Interné à Drancy en 1943 avec sa famille, il peut quitter le camp grâce à sa nationalité argentine ».

« Engagé dans la Résistance à dix-sept ans, il devient, grâce à ses compétences de chimiste, un expert dans la réalisation de faux papiers. Il travaille successivement pour la résistance juive – les Éclaireurs israélites, la Sixième et l’Organisation juive de combat avant de collaborer avec les services secrets de l’armée française jusqu’en 1945 ». Travaillant jour et nuit, jusqu'à l'épuisement, il perd la vision de son œil droit.

« Après la guerre, il fabrique des faux papiers pour la Haganah, facilitant l’émigration clandestine des rescapés vers la Palestine, puis pour le groupe Stern, qui s’oppose violemment au mandat britannique. Connu comme « le technicien », dans les années 1950 et 1960, il est le faussaire des réseaux de soutien aux indépendantistes algériens, aux révolutionnaires d’Amérique du Sud et aux mouvements de libération du Tiers-Monde, ainsi qu’aux opposants aux dictatures de l’Espagne, du Portugal et de la Grèce. »

« Autant de combats auxquels il a apporté son concours, au péril de sa vie et au prix de nombreux sacrifices. »

« Resté fidèle à ses conceptions humanistes, il refusera toute collaboration avec les groupes violents qui émergent en Europe dans les années 1970. C’est pendant la Seconde Guerre mondiale qu’Adolfo Kaminsky découvre la photographie. »

« Après la Libération, il réalise des milliers de clichés, offrant un regard en clair-obscur sur le -monde, où se pressent travailleurs, amoureux clandestins, brocanteurs, mannequins réels ou factices, poupées disloquées, ou barbus errants… Des puces de Saint-Ouen aux néons de Pigalle, il a capturé les regards, les silhouettes solitaires, les lumières, l’élégance et la marge, tout ce qui constitue son univers. »

« Adolfo Kaminsky, figure de la Résistance et faussaire de génie, a consacré trente ans de son existence à produire des faux papiers pour sauver des vies. C’est pendant la seconde Guerre mondiale qu’il découvre la photographie en reproduisant des tampons pour fabriquer des cartes d’identité. À travers 70 clichés, le mahJ rend hommage à une œuvre photographique remarquable, mais restée ignorée en raison des engagements et de l’existence pour partie clandestine de son auteur », a écrit Nicolas Feuillie, commissariat au mahJ.

Et de rappeler : « Né à Buenos Aires en 1925 dans une famille juive originaire de Russie, installée en France en 1932, Adolfo Kaminsky travaille comme apprenti-teinturier dès l’âge de quinze ans et apprend les rudiments de la chimie. Interné à Drancy en 1943 avec sa famille, il peut quitter le camp grâce à sa nationalité argentine. Engagé dans la Résistance à dix-sept ans, ses compétences de chimiste font de lui un expert dans la réalisation de faux papiers. Il travaille successivement pour la résistance juive – les Éclaireurs israélites, la 6e et l’Organisation juive de combat –, avant de collaborer avec les services secrets de l’armée française jusqu’en 1945 ».

« J’ai été très marqué par mon internement [à Drancy, Nda]. On nous disait que des enfants, des bébés, partaient en Allemagne pour y être employés. J’ai même vu une femme de 104 ans sur un brancard, dont on disait qu’elle allait travailler là-bas. On prenait les gens pour des imbéciles. Depuis 1942, on savait. Mon père avait reçu des anciens du Bund3, des Allemands qui fuyaient le nazisme. Ils lui avaient raconté ce qui s’y passait, c’est-à-dire les chambres à gaz et les expériences médicales sur les internés. Radio Londres, dès 1942, avait diffusé des messages à ce sujet. Et ensuite on n’en a plus parlé. Mais c’était connu et reconnu. » Le directeur du camp est Aloïs Brunner. L’un des maîtres d’œuvre les plus acharnés de l’extermination des Juifs d’Europe, notamment en France. Ce responsable nazi, qui aimait à inspecter les prisonniers sur lesquels il avait droit d’enfer ou de mort, s’arrête devant le jeune Adolfo. Ce dernier soutient son regard sans ciller. « Il avait l’habitude que les gens plient devant lui, mais pour moi ce n’était pas possible. Et il n’y avait aucune raison. Je n’avais pas à baisser la tête et je le regardais droit dans les yeux... J’ai survécu au camp de Drancy. J’y ai passé trois mois et j’ai vu déporter des milliers de personnes. Et c’est assez culpabilisant, quand tout le monde a disparu, d’être celui qui reste », a confié Adolfo Kaminsky à la revue Ballast.

Et Nicolas Feuillie de poursuivre : « Après la guerre, il fabrique des faux papiers pour la Haganah facilitant l’émigration clandestine des rescapés vers la Palestine, puis pour le groupe Stern qui s’oppose violemment au mandat britannique. Connu sous le surnom du « technicien », dans les années 1950 et 1960, il est le faussaire des réseaux de soutien aux indépendantistes algériens, aux révolutionnaires d’Amérique du Sud, et aux mouvements de libération du Tiers Monde, ainsi qu’aux opposants aux dictatures d’Espagne, du Portugal et de Grèce. Autant de combats auxquels il a apporté son soutien au péril de sa vie et au prix de nombreux sacrifices. Resté fidèle à ses conceptions humanistes, il refusera toute collaboration avec les groupes violents qui émergent en Europe dans les années 1970 ».

Et de conclure : « Adolfo Kaminsky réalise après la Libération des milliers de clichés. Ces images offrent un regard en clair-obscur sur le monde, où se pressent travailleurs, amoureux clandestins, brocanteurs, mannequins réels ou factices, poupées disloquées, ou barbus errants... Des puces de Saint-Ouen aux néons de Pigalle, le photographe a capturé les regards, les silhouettes solitaires, les lumières, l'élégance et la marge, tout ce qui constitue son univers ». Des témoignages émouvants d'un Paris populaire, de bus avec poinçonneurs, d'une cité avant la politique des ravalements des façades, du port de Marseille avant l'ère des containers...

Un style prisant les contrastes accentués et soignant les pénombres. D'autres oeuvres du patrimoine photographique du talentueux Adolfo Kaminsky restent à découvrir car l'artiste talentueux n'a révélé que récemment une partie infime de ses créations...

En 1999, "Faux et usage de faux", documentaire de Jacques Falck avait révélé l'itinéraire extra-ordinaire d'Adolfo Kaminsky. En vingt ans, trois livres lui ont été consacrés.

Durant le vernissage presse, sa fille Sarah Kaminsky l'a décrit comme un candide cultivant le goût du secret, prudent, convaincu de la justesse des combats auxquels il a prêté son savoir et sa technique dans la confection de faux papiers, et toujours déçu par le devenir des artisans de ces combats parvenus au pouvoir. Parmi ses combats, l’un suscite des interrogations : celui de l’Algérie, dont le combat s’apparentait à un djihad ayant eu pour résultats l’arrivée au pouvoir du FLN (Front de libération nationale) instaurant par la terreur un régime autoritaire et corrompu ainsi qu'une « épuration ethnico-religieuse » avec l’exil de près d’un million de juifs et chrétiens, en plus des Harkis, ces musulmans ayant combattu pour la France lors de cette guerre cruelle. Quant au réseau Jeanson de "porteurs de valises", il a financé ceux qui combattaient la France et ont tué nos compatriotes.

A lire son interview à la revue Ballast, on prend conscience notamment de l'idéalisme, des carences historiques et idées préconçues de ce pacifiste : "En Palestine, les deux communautés vivaient encore en paix, les Juifs et les Arabes, ils cohabitaient. Cela aurait pu continuer ainsi, c’était très bien. J’avais moi-même l’intention d’y aller mais quand il y a eu la création de l’État d’Israël avec une religion d’État, pour moi c’était inadmissible, c’était recommencer les injustices et le racisme. »

Son engagement politique ? « Toutes ces guerres, y compris la guerre d’Algérie, c’étaient des guerres inutiles. Pour l’Algérie, la décolonisation était irréversible. Donc il fallait qu’il y ait le moins de morts des deux côtés. Je ne me suis pas battu pour les Algériens contre les Français. C’était pour qu’ils ne s’entretuent pas et vivent en paix. C’était cela ma bataille... Je suis un ancien moudjahid pour l’Algérie. On m’invite souvent là-bas. J’ai créé en Algérie un laboratoire spécialisé pour aider les ouvriers à déterminer les travaux dangereux et leur apprendre à se protéger. On m’a bombardé ingénieur en hygiène et sécurité. C’était mon titre. »

Il est pour le moins regrettable que le musée d'art et d'histoire du Judaïsme désigne, dans ses dossiers de presse et pédagogique, Eretz Israël sous mandat britannique comme la "Palestine" et omet d'indiquer que les "actions violentes" du groupe Stern visaient des militaires, et non des civils. Et ce, dans un contexte tragique de l'après-Shoah et de terrorisme arabe.

Autour de l’exposition, ont été organisées une rencontre exceptionnelle avec Adolfo Kaminsky aAvec la participation de Sarah Kaminsky, fille du photographe et auteure d’Adolfo Kaminsky, une vie de faussaire (Calmann-Lévy, 2009) et une visite guidée par Nicolas Feuillie, commissaire de l'exposition.


REPERES BIOGRAPHIQUES 

« Tous mes amis étaient partis et, pour vaincre ma solitude, je me suis jeté corps et âme dans la photographie. Chaque nuit, je grimpais sur les toits de Paris pour capturer l’instant dans la ville endormie. » Adolfo Kaminsky

« 1925 Naissance d’Adolfo Kaminsky à Buenos Aires. Ses parents, Salomon et Anna, originaires respectivement de Russie et de Géorgie, se sont rencontrés en France ; mais en raison de leur engagement au sein du Bund (Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie), ils sont contraints à l’exil en 1917 et émigrent en Argentine.

1930 Les Kaminsky décident de revenir en France. Mais les difficultés qu’ils rencontrent pour obtenir des papiers les obligent à un nouvel exil, en Turquie, où ils demeurent deux ans avant de pouvoir régulariser leur situation.

1932 La famille s’installe finalement à Paris puis, en 1938, sentant le danger, à Vire dans le Calvados, où vit le frère d’Anna.

1939 Adolfo est engagé comme ouvrier à l’usine de la Société Générale d’Equipements, alors qu’il n’a pas encore quatorze ans.

1940 Les Allemands occupent la Normandie et l’usine doit licencier ses employés juifs.
Engagé dans une teinturerie, Adolfo se passionne pour la chimie, et peut acheter du matériel pour des expériences grâce à un pharmacien, M. Brancourt ; à l’occasion, ce dernier le fait travailler pour la Résistance.
En novembre 1940, la mère d’Adolfo meurt d’une chute du train Paris-Granville dans des circonstances obscures.

Octobre 1943 Salomon Kaminsky et ses enfants Pablo (Paul), Adolfo, Ángel (Angel) et Perlita (Pauline) sont internés à la prison de la Maladrerie à Caen, puis transférés au camp de Drancy une semaine plus tard.

1944 Ils sont libérés grâce à l’intervention du consulat argentin (janvier). Pour sa survie, la famille décide de se séparer. Alors âgé de dix-huit ans, Adolfo entre dans la Résistance dans un laboratoire clandestin à Paris, travaillant parallèlement pour le Mouvement de libération nationale, pour la 6e (branche clandestine des Éclaireurs israélites de France) et pour l’Organisation juive de combat. Il passe le reste de la guerre à fabriquer des faux papiers, permettant ainsi à de nombreux juifs, parmi lesquels beaucoup d’enfants, d’échapper aux persécutions.
Après la libération de Paris, il est engagé par les services secrets de l’Armée française pour fabriquer des faux papiers allemands pour les agents infiltrés derrière les lignes.

1945 Il quitte l’armée, alors que la France se prépare au conflit en Indochine.
Il s’engage pour l’Aliah Beth, qui facilite le départ vers la Palestine des nombreux juifs toujours internés dans des camps de « personnes déplacées » dans toute l’Europe. Produisant des faux papiers pour la Haganah et le groupe Stern, il refuse cependant l’action violente de ce dernier contre les Britanniques.

1948 Après la création de l’État d’Israël, nombre de ses camarades s’y installent. Adolfo choisit de rester à Paris, où il réalise des tirages photographiques de très grand format pour le cinéma, puis se spécialise dans la reproduction d’oeuvres d’art, activités qui lui servent de couverture. Il commence parallèlement une pratique personnelle de la photographie.

1957-1962 Alors qu’il doit partir s'installer aux États-Unis, il est sollicité, à l’automne, par le réseau des « porteurs de valises » pour le FLN algérien, organisé en France par Francis Jeanson.

1963 Il commence à fabriquer de faux papiers pour le réseau d’Henri Curiel qui vient en aide aux mouvements de libération des du Tiers-monde, et aux militants clandestins qui s’opposent aux régimes dictatoriaux de Salazar au Portugal, de Franco en Espagne et « des colonels » en Grèce ; il fait aussi des faux papiers pour les déserteurs américains qui ne veulent pas faire la guerre du Viêt-Nam.

1968 Adolfo Kaminsky fabrique des faux papiers pour Daniel Cohn-Bendit, réfugié en Allemagne, afin de lui permettre de prendre la parole à un meeting à Paris, où il est interdit de séjour. « C’était certainement le faux le plus médiatique et le moins utile que j’aie réalisé de toute ma vie », raconte-il.

1971 Après près de trente ans de « service », face à la radicalisation violente d’un certain nombre de mouvements d’extrême gauche, Adolfo met un terme à son activité de faussaire.
Il s’installe en Algérie, où il rencontre son épouse Leïla.

1982 Adolfo et Leïla reviennent en France avec leurs trois enfants : Atahualpa, José et Sarah.

2009 Parution de Adolfo Kaminsky. Une vie de faussaire (Paris, Calmann-Lévy)

2019 Parution de Adolfo Kaminsky. Changer la donne (Paris, Cent Mille Milliards) ».


CITATIONS EXTRAITES DE L'ENTRETIEN 



« Chaque nuit, je grimpais sur les toits de Paris pour capturer l’instant dans la ville endormie. »

« Alors après, nous avons été transportés vers Drancy dans un petit train avec des banquettes tout étriquées. »

« Je fabrique trente faux papiers en une heure, si je dors une heure, trente personnes mourront. »

« Adolfo Kaminsky, photographe »  
par Nicolas Feuillie, commissaire de l'exposition 

« Parcourant Paris au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec son Rolleiflex, Adolfo Kaminsky réalise des images à l’esthétique humaniste proche de maîtres tels Willly Ronis, et qui ne sont pas sans lien avec son histoire personnelle. C’est la ville nocturne et déserte qu’il photographie, hantée par quelque couple d’amoureux, ou traversée par les annonces tapageuses des néons à Pigalle ; à la fois paisibles et porteurs de menaces, ces clichés évoquent le monde clandestin qui fut le sien en 1944.

Les nombreuses vues de marchés aux puces nous renvoient aussi à son univers. Celui que l’on surnommait « le technicien » a toujours fait preuve d’une ingéniosité hors norme, d’un exceptionnel talent de bricoleur, au sens le plus noble. Claude Lévi-Strauss évoque dans La pensée sauvage cette figure du « bricoleur », entre l’artiste et l’ingénieur, qui sait composer avec les éléments les plus hétéroclites, où chacun « représente un ensemble de relations, à la fois concrètes et virtuelles ». Sur les éventaires des brocanteurs, chaque objet a perdu sa fonction, pour s’ouvrir à une multitude d’usages potentiels, laissés à l’imagination du passant et du bricoleur.

Les portraits d’hommes barbus rappellent un souvenir douloureux : alors qu’il était interné au camp de Drancy, il avait sympathisé avec un couple d’âge mûr dont le mari portait une belle barbe bien taillée. Rasé avant sa déportation, l’homme avait par son regard éteint frappé le jeune homme : avec sa barbe, on lui avait retiré sa dignité. Sur ces portraits, la pilosité exprime la personnalité, tout autant que l’environnement immédiat, comme les livres et les chats de ce libraire.

Les images de Kaminsky sont d’abord celles d’un observateur attentif de la rue et du monde du travail, figeant des scènes insolites au charme indéfinissable. Des religieuses lisant au soleil au bord de la Seine ; un jeune homme bien mis, absorbé par son journal, mais assis avec trop de retenue sur un anneau d’amarrage ; des éclusiers sur le canal Saint-Martin... Le sens de l’observation est évidemment une qualité première pour celui dont les activités interdites menacent en permanence la liberté. Mais Kaminsky, qui a pratiqué le dessin et la peinture dès son plus jeune âge, possède un regard aigu et une grande maîtrise constructive dans ses photographies. Plus tardives, ses vues d’usines évoquent l’art cinétique de ses amis latino-américains ; et alors qu’il est libéré de tout engagement politique dans les années 1970, il offre de la région d’Adrar, aux portes du désert dans le grand Sud algérien, une vision contemplative et picturale ». 

Extrait : « Adolfo Kaminsky. Photographe clandestin »
par Paul Salmona, directeur du mahJ

« Militant clandestin pendant quatre décennies, Adolfo Kaminsky est demeuré un artiste inconnu jusqu’à une période récente. Son travail de faussaire, au service de la Résistance, mais aussi des réseaux juifs, de l’armée française puis des réseaux d’aide aux mouvements de libération du tiers-monde et aux opposants aux dictatures européennes, lui imposait la discrétion. Technicien génial des faux papiers, mais aussi de la photographie industrielle, Kaminsky n’a pas montré son oeuvre de photographe. Pour paraphraser les frères Lumière « Pas de photo sans Lumière », pas de reconnaissance sans exposition : photographe de l’ombre, Kaminsky le fut donc doublement, et s’il n’exposa pas c’est pour ne pas exposer les autres ».

« Pourtant son oeuvre mérite que l’on s’y attarde, et pas seulement au regard de sa vie si singulière.
Commençons par observer les images : rues désertes, quais de la Seine, péniches amarrées, mannequins nus, brocanteurs attendant le chaland, amoureux dans la nuit, néons innombrables, libraires barbus, enfant à la fontaine, reflets sur les trottoirs après la pluie, contrôleur de bus à plateforme, éclusiers sur le canal Saint- Martin, rémouleur ambulant, pêcheur à la ligne ; le Paris populaire des années 1950.

Puis, une série de photographies industrielles est marquée par l’esthétique constructiviste ; quelques vues de ports pourraient évoquer un désir des lointains, un goût de l’ailleurs, qu’aurait comblé un Sud algérien immuable... Enfin, des enfants dans une chambre et un visage féminin suggèrent des souvenirs de famille. Or les vues de Paris doivent leur beauté au regard distancié et à la fraîcheur d’un étranger épris de la « ville lumière » : il fallait être juif russe émigré en Argentine et retrouvant la France pour l’aimer ainsi, à l’instar de la passion française d’un René Goscinny, dont la famille était originaire de Pologne et d’Ukraine, et ayant vécu son enfance en Argentine. Les photographies industrielles sont la trace artistique de cette « couverture » professionnelle qui fut la sienne. Ces enfants dans une chambre sont des orphelins de la Shoah, et l’on retrouve-là une cause qui anima Kaminsky, celle du sauvetage des juifs sous l’Occupation, pour lequel la fabrication des faux papiers et le maintien de réseaux d’exfiltration furent des combats aussi essentiels, même si moins glorieux, que la résistance armée ».

« Les vues du port de Marseille ne doivent pas tromper, car rien de touristique ici : il s’agit du départ des émigrants pour Israël, auquel le photographe a contribué comme faussaire en produisant de faux papiers dans les années précédant la fondation de l’État ».

« Enfin, les vues de l’Algérie sont prises après que le faussaire s’est « mis au vert » outre- Méditerranée dans les années 1970 ; elles brossent le portait d’un pays encore traditionnel, que venaient de quitter les pieds noirs et les juifs, mais ouvert aux coopérants français et où Kaminsky rencontrera sa femme ».

« Rien n’est anodin dans ce corpus jusqu’ici inédit. C’est l’oeuvre d’un homme épris de liberté, aux identités multiples : juif et athée, argentin, russe et français, solitaire et solidaire, résistant anonyme mais essentiel à son réseau, militant humaniste non violent et tiers-mondiste, teinturier, faussaire et photographe. Surnommé « le technicien » dans la Résistance, c’est à l’artiste que cet ouvrage rend enfin justice, de même que l’exposition ». 


Du 23 mai 2019 au 19 avril 2020
Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme 
Hôtel de Saint-Aignan 
Au Foyer de l'auditorium
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 65
Mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h. Mercredi de 11 h à 21 h. Samedi et dimanche de 10 h à 19 h

Visuels :
Quai de la Seine, le lecteur
Paris, 1957 © Adolfo Kaminsky

Dans usine métallurgique algérienne, tiges et grilles de fer
1972 © Adolfo Kaminsky

Femme seule qui attend
Paris, 1946 © Adolfo Kaminsky

Adrar, Algérie
1976 © Adolfo Kaminsky

Adrar, Algérie
1977 © Adolfo Kaminsky

Enfant à la fontaine
Paris, 1948 © Adolfo Kaminsky

Le libraire
Paris, 1948 © Adolfo Kaminsky

Le rempailleur
1954 © Adolfo Kaminsky

Autoportrait
Forêt de Fontainebleau, 1948 © Adolfo Kaminsky

Marché aux puces Clignancourt
1955 © Adolfo Kaminsky

Le poinçonneur
1955 © Adolfo Kaminsky

Port de Marseille
1953 © Adolfo Kaminsky

Articles sur ce blog concernant :
Les citations extraites du dossier de presse.

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