lundi 21 juillet 2014

Miniatures flamandes, 1404 -1482


La Bibliothèque François-Mitterrand et la Bibliothèque royale de Belgique ont présenté l’exposition éponyme à Paris consacrée à ce « moment exceptionnel dans l’histoire de la « peinture de livres », l’art des enlumineurs : le XVe siècle. Environ 90 manuscrits rarement présentés, « chefs d’œuvres de l’art flamand » dont certains illustrent le judaïsme par des thèmes inspirés de la Bible. Histoire diffusera les 22 et 23 juillet 2014 le numéro de la série Palettes "Van Eyck", documentaire d'Alain Jaubert : "Transportons-nous au XVe siècle et imaginons l'intérieur de l'atelier du peintre Jan Van Eyck. Un porteur livre un panneau de bois, un assistant passe les poudres à la meule, un autre les mélange à l'huile de lin, un troisième les dispose sur les palettes... C'est dans cet univers que Jan van Eyck a pu peindre "La Vierge au chancelier Rolin", tableau de petite dimension qui met en scène la Vierge Marie assise sur un coussin bleu brodé d'or, portant l'Enfant Jésus sur ses genoux, faisant face à un homme d'une soixantaine d'années qui joint les mains en un geste de prière. De nombreux indices prouvent qu'il s'agit de Nicolas Rolin, ministre des Finances, homme de politique et de culture, l'un des premiers mécènes de son temps. Grâce à l'infrarouge, nous découvrons les secrets de la toile : une bourse attachée à la ceinture du chancelier a été effacée. Rolin a sans doute fait disparaître l'objet pour dissimuler sa richesse. Composé comme un rébus, mettant en scène de nombreux figurants et déployant des espaces..."
 

Après leur exposition à Bruxelles, environ 90 manuscrits « célèbres ou inédits, retenus comme exemplaires », provenant de collections françaises et belges, sont montrés à la BnF I François-Mitterrand.

Parmi ces œuvres : « le précieux manuscrit de la Vie de sainte Catherine d’Alexandrie » par Simon Marmion, « classé trésor national et récemment acquis par la BnF », indique Bruno Racine, président de la BnF.

Une apogée
A l’initiative des ducs de Bourgogne, l’art de l’enluminure connaît une apogée au XVe siècle. Après le décès de Philippe le Hardi (1404), « ses héritiers étendent progressivement leur pouvoir aux anciens Pays-Bas méridionaux, constitués de nombreux territoires du nord de la France et de l’actuelle Belgique ».

Les anciens Pays-Bas méridionaux étaient constitués de nombreux territoires qui vont progressivement être placés sous l’autorité des ducs de Bourgogne.

Au cours du XVe siècle, Philippe le Hardi, Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire affermissent leur indépendance et fondent « une entité territoriale autonome étendue, correspondant au Nord de la France et à l’actuelle Belgique ».

L’ensemble des œuvres produites alors sont dénommées « flamandes ». Dans son acception la plus large, ce vocable ne désigne donc pas uniquement le comté de Flandre.

Ces « régions fortement urbanisées » connaissent « une prospérité favorisée par l’industrie drapière et le commerce maritime et international. Les arts somptuaires s’y développent : orfèvrerie, tapisserie, peinture de chevalet, manuscrits enluminés ».

La « miniature flamande triomphe sous Philippe le Bon et Charles le Téméraire. L’exposition embrasse donc une période qui commence sous le règne de Jean sans Peur (1404) et s’achève avec la disparition de Marie de Bourgogne (1482), dernière héritière de la dynastie bourguignonne ».

Jean sans Peur, Philippe le Bon et Charles le Téméraire « sont à la fois des mécènes et des bibliophiles actifs. Ils délaissent le foyer artistique parisien pour s’approvisionner dans leurs possessions les plus prospères, la Flandre, l’Artois, le Brabant et le Hainaut ».

Par « goût personnel ou pour affirmer aux yeux de leurs voisins leurs visées politiques », ils recourent aux meilleurs enlumineurs, contemporains de Jan Van Eyck ou Rogier Van der Weyden. Les manuscrits sont réalisés à Bruges, Anvers, Bruxelles, Hesdin, Lille ou Valenciennes, en des styles particuliers et propres à ces villes et aux artistes qu’elles attirent, et par une émulation.

Soutenu par ces commandes royales et le mécénat ducal, cet essor de la production de livres enluminés s’explique aussi par la demande des fonctionnaires et d’ecclésiastiques de haut rang, de courtisans ou de bourgeois aisés.


Les « primitifs flamands »
Le XVe siècle, siècle des « primitifs flamands » est « associé à l’invention de la peinture à l’huile, à sa facture lisse et aux conquêtes picturales de l’illusionnisme ».

C’est aussi l’essor similaire, dans ces Pays-Bas méridionaux, d’autres arts figurés : la tapisserie et la miniature.

Alors que de rares tentures fanées ont traversé les siècles, les manuscrits rassemblent un « exceptionnel répertoire d’images. Leur nombre et la variété de leurs sujets sont sans équivalent ». De même que leur état.

L’enluminure d’un manuscrit « suppose plusieurs tâches de difficultés variables qui peuvent être exécutées par une même personne ou réparties entre différents exécutants, selon la qualification de chacun ».

Il convient de « distinguer l’image figurée (la miniature) du décor peint (l’enluminure) ». Celui-ci « inclut les marges enluminées (bordures et encadrements), les initiales ornées et divers signes d’écriture colorés. La division du travail et la collaboration sont monnaie courante à l’intérieur d’un même atelier et supposent l’apprentissage de techniques spécifiques liées aux supports (parchemin ou papier) et aux matériaux (or, argent et pigments) ». Ce travail est généralement assuré par des spécialistes. « Quelques peintres de chevalet s’y adonnent ponctuellement ou de façon plus régulière » tel Simon Marmion. Cependant, « beaucoup d’enlumineurs se livrent exclusivement à leur art guidés par les contenus du texte et l’espace de la page ».

A la cour de Bourgogne, « la nécessité d’illustrer des œuvres littéraires inédites » favorise la « création d’une iconographie nouvelle et la qualité des commanditaires l’expression des artistes les plus doués ».

Des virtuosités stylistiques
Ces manuscrits enluminés sont des œuvres collectives » de plusieurs intervenants, artistes/artisans, « confectionnées dans des ateliers urbains selon une division du travail aboutie.

Cette production des manuscrits dépend de la division des tâches dans un atelier « pour la peinture des initiales, celle des bordures et celle des miniatures ». Souvent un livre est illustré par des mains de style très varié. Le travail « peut être mené de front, par un partage des cahiers, pour satisfaire rapidement une commande. Plusieurs années d’intervalle peuvent séparer deux campagnes d’illustration. Les ouvrages comportant plusieurs volumes autorisent la comparaison des mains » : le Bréviaire de Philippe le Bon et les Histoires romaines.

Les peintres enlumineurs sont » actifs en milieu urbain et organisés en ateliers sous la direction d’un maître, dans un cadre souvent familial. Ils sont regroupés dans des corporations de métiers ». À Bruges, les enlumineurs « rejoignent la corporation des libraires en 1454, preuve de l’essor de l’industrie du livre dans cette ville ».

Les documents réglementaires de ces corporations informent sur leur communauté et leur organisation. Les noms des peintres sont connus, mais non leurs œuvres… Les manuscrits ne sont pas signés par les artistes qui les enluminent. La règle : l’anonymat. Nombre d’entre eux « portent aujourd’hui des noms de convention forgés sur le titre d’une œuvre littéraire (Maître de la Chronique d’Angleterre), le nom d’un commanditaire (Maître de Wavrin) ou une caractéristique stylistique (Maître aux grisailles fleurdelisées) ».

Les œuvres d’artistes ayant travaillé pour les ducs de Bourgogne peuvent être identifiées par les documents de l’administration ducale : livres de comptes, ordres de paiement ou quittances. Un peintre peut y être désigné avec le titre de l’œuvre pour laquelle il est rémunéré. Si « le descriptif du manuscrit est assez précis et mentionne, par exemple, le nombre de miniatures, le livre peut être retrouvé et attribué ».

A la cour de Bourgogne, des artistes « valets de chambre » perçoivent « une rente plus ou moins régulière et montrent alors une certaine indépendance vis-à-vis des corporations ».

La miniature recourt à deux techniques. La « peinture sur parchemin, comparable à la technique de la gouache, est à la détrempe et présente des couleurs couvrantes, intenses et vives. La peinture sur papier privilégie le dessin aquarellé aux couleurs liquides ». Le « choix du second support, plus économique, peut aussi avoir des raisons esthétiques ».

A Paris, la technique de la grisaille connaît un essor « aussi subit que brillant avec les Heures de la reine Jeanne d’Evreux, peintes par Jean Pucelle entre 1325 et 1328, suivies d’autres œuvres majeures pendant tout le XIVe siècle. Le flambeau est ranimé au milieu du siècle suivant à la cour de Bourgogne ». Un phénomène général qui « concerne tous les titres et tous les artistes. Ces images « de blanc et de noir » sont souvent rehaussées d’or ou, si ce sont des semi-grisailles, de quelques couleurs pour les carnations et le ciel. La grisaille est un exercice de virtuosité où le naturalisme flamand est mis à l’épreuve d’un procédé technique hautement artificiel. La gamme des gris se substitue à celle des couleurs, suggère la lumière et sculpte les volumes. Le blanc est obtenu par de la céruse de plomb, le noir est une encre fabriquée à partir de la noix de galle et des sulfates de fer. D’autres arts offrent à la même époque des exemples de camaïeux : des émaux noirs et or, des vitraux rehaussés de jaune, et des tableaux figurant des personnages comme statufiés ».

Du gothique à l’art nouveau
Les volumes sont de grand format pour la plupart, calligraphiés d’une écriture belle et lisible, pourvus d’un décor luxueux. Leur contenu littéraire est essentiellement de langue française, souvent profane : traités moraux, traductions de textes antiques, hagiographies, mais aussi épopées chevaleresques et romans. Les œuvres sont souvent inédites et leur iconographie toujours rare ».

Produits à la fin du XIVe siècle et au début du XVe siècle, avant le mécénat ducal, Les manuscrits présentent des « caractéristiques stylistiques encore gothiques, des sujets souvent religieux et des formats variés ».

L’influence de « l’art parisien y est sensible même si des notes plus locales commencent à poindre : un goût pour les figures typées, des détails empruntés au quotidien, le sens de l’anecdote mais à l’intérieur d’un cadre formel très contraint. Antérieure à l’œuvre de Jan Van Eyck, cette production « pré-eyckienne » « ne recherche pas les effets illusionnistes, dont ce peintre est le plus grand initiateur » : elle précède la révolution picturale de l’ars nova des primitifs flamands et ses artistes sont anonymes.

Dans le second quart du XVe siècle, « un art plus suave » apparait « avec les Maîtres aux rinceaux d’or dont la production de livres d’heures, essentiellement brugeoise et massive, s’exporte même à l’étranger. Des ramages souples et dorés ou des motifs quadrillés occupent le fond de l’image dont l’espace reste conventionnel ».

Parallèlement, les « Maîtres de Guillebert de Mets proposent à Gand des formules plus inventives. Leurs ciels argentés, graduellement colorés, montrent une exceptionnelle maîtrise technique. Leur art, plus ambitieux, touche la cour de Bourgogne. Jean sans Peur lui-même a pour libraire Guillebert de Mets, très impliqué dans la copie et la diffusion de titres nouveaux. Une nouvelle page s’ouvre dans l’histoire de la miniature ».

Des miniatures-tableaux
Eloges du commanditaire, chroniques régionales, vies rêvées de héros antiques ou légendaires, traductions, narrations originales… Les thèmes en sont divers.

Ordre de chevalerie fondé à Bruges, en 1430, par Philippe le Bon lors de son mariage avec Isabelle de Portugal, la Toison d’or est « réservée aux nobles les plus importants de sa cour ou aux princes étrangers ». Ses « membres s’engagaient à faire vivre l’idéal de la chevalerie et à défendre la foi. Le coup de génie fut d’abandonner les vieux mythes arthuriens pour placer cet ordre nouveau sous le symbole de la Toison d’or, conquise en Colchide par Jason selon la mythologie grecque, même si dès l’année suivante, Gédéon, personnage biblique fut convoqué pour donner une couleur plus chrétienne à l’institution ».

En « plus de leur décor, les livres ont un aspect ostentatoire : très grand format, écriture gothique grande et lisible, mise en page aérée, structure des textes soulignée par un décor enluminé très normé »

Au-delà de l’aspect esthétique – magnifiques miniatures -, ces manuscrits enluminés recèlent une mine d’informations « sur leurs commanditaires et le contexte de leur production. Ils témoignent non seulement du faste de la cour de Bourgogne et des ambitions politiques des ducs, mais aussi de l’apparition d’une esthétique nouvelle, sensible et picturale, à la recherche d’effets réalistes ou expressifs ».

De « l’art chatoyant et gracieux du Maître de Guillebert de Mets au style expressionniste du Maître de la Chronique d’Angleterre ou la légère ironie des dessins aquarellés du Maître de Wavrin, la richesse et la variété des œuvres dessinent un âge d’or de la miniature flamande auquel cette exposition rend hommage ».

Après les morts de Charles le Téméraire (1477) puis de sa fille, Marie de Bourgogne (1482), la production de livres manuscrits se maintient sans baisse d’exigence sous leurs héritiers de la maison de Habsbourg : Maximilien Ier et Philippe le Beau.

La « littérature suscitée par les anciens souverains est encore prisée par l’aristocratie fidèle à la « culture bourguignonne » et à son vecteur : le livre enluminé sur parchemin ». Un art prisé aussi par la bourgeoisie enrichie, les ecclésiastiques et les marchands étrangers.

Auprès de cette importante clientèle, le manuscrit, « considéré comme un objet de prestige, souffre peu de l’essor de l’imprimerie ».

Sur un plan artistique, une révolution s’opère par l’avènement d’un nouveau style, « ganto-brugeois » : Gand et Bruges sont alors les deux plus importants centres de production. Les « encadrements, dorés ou colorés, se remplissent de fleurs coupées, d’oiseaux et d’insectes peints en trompe-l’œil ». Les miniatures sont progressivement élaborées « selon la même esthétique illusionniste que les tableaux de chevalet. La miniature s’affranchit du plan de la page et devient une fenêtre ouverte sur un espace tridimensionnel. Chez les peintres les plus doués, des couleurs plus mélangées mises au service d’une facture très fine servent, par exemple, à l’évocation de paysages réalistes. Gérard David, Simon Bening et bien d’autres se livrent à des exercices de virtuosité. Autant d’évolutions qui transforment la miniature en un véritable tableau. Une page se tourne... »

Jusqu’au 10 juin 2012
Galerie François Ier
Quai François-Mauriac. 75013 Paris
Du mardi au samedi de 10 h à 19 h, dimanche de 13 h à 19 h


Visuels :
Grand Armorial équestre de la Toison d’or : le duc de Bourgogne, vers 1435-1438.
BnF, Bibliothèque de l’Arsenal


Saint Augustin, La Cité de Dieu : Nemrod fait édifier Babylone.
Enlumineur : Maître de Guillebert de Mets, vers 1420-1435.
Bibliothèque royale de Belgique


Coudrette, Roman de Mélusine : Mélusine, transformée en dragon, survole le château de Lusignan.
Enlumineur : Maître de Guillebert de Mets, vers 1420-1430.
BnF, dpt des Manuscrits
Flavius Josèphe, Antiquités judaïques : la mort d’Absalom.
Enlumineur : Maître du Boèce flamand, 1483.
BnF, dpt des Manuscrits

René d’Anjou, Livre des tournois : revue des heaumes à l’intérieur d’un cloître.
Enlumineur : Maître du Livre de prières de Dresde, vers 1480-1488.
BnF, dpt des Manuscrits

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Les citations proviennent du dossier de presse.
Cet article a été publié le 8 juin 2012.

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