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mercredi 4 septembre 2019

Le massacre d’Oran du 5 juillet 1962


Le 5 juillet 1962, plus de quatre mois après le cessez-le-feu consécutif à la signature des accords d’Evian du 18 mars 1962, les Algériens célèbrent leur indépendance. A Oran, survient une tragédie : une foule algérienne tue des centaines, voire plus d’un millier d’Oranais, européens et musulmans suspectés d’être partisans de l’Algérie française, et en kidnappent des centaines. Ce carnage se déroule sur moins d’une journée, sans réaction de l’Armée française obéissant aux ordres du Président de la République le général Charles de Gaulle. Un fait historique longtemps occulté par des politiciens et historiens, français et algériens. France 3 diffusera le 5 septembre 2019 à 23 h « Oran, le massacre oublié », documentaire de Georges-Marc Benamou et Jean-Charles Deniau.


Le 18 mars 1962, les représentants du Gouvernement de la République française et du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) signent les accords d’Evian qui mettent un terme à la guerre d'Algérie. 

Dès le lendemain 19 mars 1962 à midi, le cessez-le-feu s’applique sur tout le territoire algérien. 

Les électeurs français ratifient ces accords par le référendum du 8 avril 1962 : le gouvernement obtient par 91 % des votes les pleins pouvoirs pour les appliquer. Quant aux électeurs algériens, ils les ratifient par le référendum d'autodétermination du 1er juillet 1962.

Conscients de n’avoir pas d’avenir dans l’Algérie indépendante, craignant pour leur vie, de nombreux pieds-noirs ont déjà choisi l’exil, essentiellement vers la France.

La France n’a pas prévu la logistique pour rapatrier ces pieds-noirs et les musulmans qui l’avaient défendue. En plein été, avec leurs maigres effets rassemblés à la hâte, ils s’agglutinent près des ports et des aéroports espérant embarquer rapidement dans un bateau ou un avion, et rejoindre la métropole.

Le Front de libération nationale (FLN) continue son action terroriste : attentats, enlèvements...

Le 5 juillet 1962, plus de quatre mois après le cessez-le-feu consécutif à la signature des accords d’Evian, les Algériens célèbrent leur indépendance par des manifestations.

Située dans le nord-ouest du pays, sur la côte méditerranéenne, Oran est alors la 2e ville d’Algérie. Elle est surnommée "la radieuse" en raison de la joie de vivre animant les Européens, même pauvres. "Autour du centre-ville administratif et commerçant où vivent des bourgeois : des quartiers populaires habités par des Espagnols et des Juifs, et au sud, entourant la ville, des quartiers où résident des musulmans".

C’est dans cette cité d’environ 433 000 habitants, dont une légère majorité (220 000) d’Algériens, que survient la tragédie : une foule algérienne tue des Oranais, européens (pieds-noirs) et musulmans suspectés d’avoir été partisans de l’Algérie française. Aux cris de « Mort aux Yaoudi » et de « Mort aux Roumis », avec des armes à feu, des armes blanches ou des pierres, ils assassinent juifs, chrétiens et musulmans.

Le nombre de tués varie entre plusieurs centaines et 1 200. Plusieurs centaines de personnes sont kidnappés. Nul n’aura de leurs nouvelles.

Débuté vers 10 h par le tir d’un coup de feu, ce massacre est commis par le FLN, l’Armée de libération nationale (ALN), des auxiliaires occasionnels et des civils algériens.

Ce massacre se déroule sur six heures, sans réaction de l’Armée française dirigée par le général Joseph Katz (1907-2001) obéissant à l’ordre d’inaction du Président de la République le général Charles de Gaulle. 

Ce 5 juillet 1962, vers 17 h, des Etats interrogent la France sur ce qui se passe à Oran. Ordre est alors donné par le pouvoir politique parisien aux militaires français de sortir des casernes pour ramener l’ordre et instaurer un couvre-feu. Maculées de sang, les rues d’Oran sont nettoyées.

Ce fait historique tragique renforce la détermination des pieds-noirs et des soutiens musulmans de la France à quitter au plus vite l'Algérie.

Les journaux français minorent le nombre de morts et disparus, et rapidement s'en désintéressent.

Ce massacre a été longtemps occulté par des politiciens et historiens, français et algériens. Son souvenir douloureux perdure chez les survivants et les proches des disparus.

"Le massacre du 5 juillet 1962 à Oran a fait l’objet d’une conspiration du silence et d’une amnésie collective durant plus d’un demi-siècle ; et pourtant il a inspiré des témoignages, des enquêtes, et même des travaux d’historiens beaucoup plus nombreux qu’on ne l’imagine. Confronter tout ce qui a été publié sur ce sujet douloureux permet d’arriver à des conclusions relativement nettes, même si l’existence de sources non encore connues (notamment du côté algérien) nous oblige à rester prudent", a observé Guy Pervillé, professeur émérite d'histoire contemporaine à l'université de Toulouse Le Mirail, spécialiste de l'histoire de l'Algérie coloniale ainsi que de la guerre d'Algérie (Atlantico, 4 juillet 2014).

Et cet universitaire de poursuivre :
"En histoire, un événement ne peut s’expliquer que par des causes qui lui sont antérieures ; mais ces causes peuvent être multiples. La plus simple est celle qui a été affirmée par le général Katz, commandant des troupes françaises à Oran de février à août 1962 : les premiers coups de feu auraient été tirés sur la foule des Algériens fêtant l’indépendance par des desperados de l’Organisation armée secrète (OAS), cette organisation armée formée par des civils français d’Algérie et d’anciens militaires français qui avaient refusé d’accepter le cessez-le-feu du 19 mars 1962 et le référendum sur l’indépendance du 1er juillet ; mais cette affirmation n’a jamais été prouvée depuis plus d’un demi-siècle, et elle a été désavouée à l’époque par les responsables locaux du Front de libération nationale (FLN) algérien.
Les témoignages donnent l’impression très nette que le massacre des Européens avait été prémédité par au moins une partie des chefs du FLN d’Oran, que la plus grande partie de leurs troupes a participé à la chasse aux Européens avant d’être reprise en main, mais aussi que de nombreux civils se sont atrocement vengés de plusieurs mois de souffrances et de peur. Mais ajoutons pour être tout à fait clair que le terrorisme du FLN avait largement précédé celui de l’OAS, et qu’il poursuivait lui aussi un but de provocation.
Au delà de ces constats, il existe une interprétation qui veut expliquer le massacre du 5 juillet 1962 par un calcul machiavélique du colonel Boumedienne, chef de l’état-major général de l’Armée de Libération Nationale (ALN) auquel obéissait le colonel de la wilaya 5 (Oranie), et qui s’était allié à Ben Bella contre le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) présidé par Ben Khedda : le massacre du 5 juillet aurait été délibérément provoqué afin de discréditer le GPRA - qui avait appelé à célébrer l’indépendance de l’Algérie ce jour-là – et de permettre aux troupes venues du Maroc de rétablir l’ordre à Oran. Cette hypothèse mérite de retenir toute notre attention, mais jusqu’à présent je n’en connais aucune preuve : la seule déclaration de l’état-major de l’ALN datée du 5 juillet qui en parle appelle à protéger les civils européens d’Oran, puisque Ben Bella prétendait hypocritement défendre les accords d’Evian pour tenter de s’attirer le soutien du général de Gaulle
Rien ne permet néanmoins d’affirmer que le gouvernement français aurait décidé de laisser au colonel Boumedienne la tâche de rétablir l’ordre à Oran. Sa politique visait deux buts contradictoires : maintenir la sécurité des Français d’Algérie, mais aussi éviter de se laisser entraîner dans les querelles entre Algériens pour ne pas reprendre la guerre, donc rester neutre entre les deux coalitions algériennes en lutte pour le pouvoir. Le général Katz a sans doute perdu beaucoup de temps à solliciter de ses supérieurs un ordre d’intervention.
Le général de Gaulle et son gouvernement, qui siégeaient au début de l’après midi du 5 juillet en Comité des affaires algériennes, n’avaient pas prévu qu’il se passerait quelques chose le 5, puisque le ministre des Affaires algériennes Louis Joxe avait demandé le 14 juin à son partenaire algérien Saad Dahlab que la fête de l’indépendance ait lieu le 6 juillet et non le 5. C’est pourquoi la France n’avait ce jour-là aucun représentant en Algérie, puisque le Haut-commissaire Christian Fouchet avait quitté le pays le 4 (lendemain de la proclamation officielle de l’indépendance), et que l’ambassadeur Jean-Marcel Jeanneney ne devait rejoindre son poste que le 6. On peut donc reprocher aux dirigeants français leur inconscience du danger, comme l’a fait le général Katz dans ses MémoiresPar la suite, il a très lentement pris conscience de la gravité de ce qui s’était passé, et pourtant dès 1963 un rapport dû à Jean Marie Huille avait établi pour le secrétaire d’Etat aux affaires algériennes Jean de Broglie un bilan proche de 700 morts et disparus, qui a été récemment confirmé d’après les archives par le livre de Jean-Jacques Jordi, Un silence d’Etat, les disparus civils européens de la guerre d’Algérie (Paris, Editions SOTECA, 2011). Mais entre temps, comme le dit le titre de ce dernier livre, « un silence d’Etat » a recouvert tous les faits qui prouvaient l’échec des accords d’Evian à rétablir une véritable paix en Algérie, notamment les enlèvements et les meurtres de civils européens, et tout particulièrement ceux du 5 juillet 1962 à Oran. En conséquence, cet événement tragique n’a été connu que par ceux qui ont voulu le connaître.
[Les conséquences de cette omerta] ont été considérables, mais surtout depuis les années 1990. En effet, jusqu’à la fin des années 1980, l’absence de politique mémorielle française sur la guerre d’Algérie s’opposait à l’hyper-commémoration algérienne.
Mais depuis les années 1990, la rechute de l’Algérie dans une sorte de guerre civile, interprétée par les deux camps comme une répétition de la guerre d’indépendance, a provoqué en France une crise mémorielle : d’un côté, à gauche, on a vu dans la répétition d’un passé tragique une conséquence indirecte de l’incapacité de la France à éviter la guerre d’Algérie, alors que de l’autre côté, à droite, on y voyait une conséquence de l’abandon de l’Algérie au FLN.
En conséquence, la France en est venue à juger nécessaire la définition d’une politique mémorielle concernant cette guerre (reconnue officiellement comme telle par la loi du 18 octobre 1999), mais l’impossibilité de s’accorder sur le choix d’une date commémorative nationale – la gauche réclamant le 19 mars, « fin de la guerre d’Algérie », alors que la droite le refusait en tant que début de la pire période de cette guerre – a prouvé l’absence d’une mémoire nationale consensuelle.
Mais on ne sait pas assez en France que cette division de l’opinion publique française a été encouragée par l’Algérie. En effet, depuis 1990, la Fondation du 8 mai 1945 a réclamé à la France la reconnaissance de la répression de cette insurrection en tant que « crime contre l’humanité » et non pas simple crime de guerre ; puis à partir de mai 1995, dans le cadre de tension croissantes entre les gouvernements algérien et français liées à la guerre civile algérienne, cette revendication a été étendue à tous les crimes que la France a ou aurait commis contre le peuple algérien de 1830 à 1962. Elle a été affirmée avec force par le président Bouteflika les 8 mai 2005 et 2006, et à fait échouer la négociation d’un traité d’amitié franco-algérien proposé en 2003 par le président Chirac suivant le modèle du traité franco-allemand de 1963. Par la suite, le gouvernement algérien a renoncé à cette revendication, mais ses partisans restent nombreux dans les milieux politiques, journalistiques et intellectuels algériens.
En conséquence, nous voyons s’organiser en France une commémoration de la répression de la manifestation algérienne du 17 octobre 1961 à Paris, mais aussi à Strasbourg - où il ne s’était pourtant rien passé – depuis l’élection d’un maire socialiste. De même à Marseille, une plaque commémorative rendant hommage aux victimes de la répression colonialiste du 8 mai 1945 dans le Constantinois vient d’être inaugurée par une association francoalgérienne avec le soutien et la participation de l’élu socialiste Patrick Menucci.
L’évolution de la mémoire de la guerre d’Algérie s’inscrit dans le cadre plus large de la politique mémorielle française. Pendant longtemps, il y a eu deux sortes de guerres : celles dont la commémoration officielle était jugée utile pour renforcer le sentiment national, comme les deux guerres mondiales, et celles qui étaient jugées incommémorables parce qu’elles avaient divisé la nation (guerres d’Indochine et d’Algérie). D’autre part, les infractions à la solidarité nationale qui avaient pu se produire étaient généralement effacées par une amnistie générale après une phase de répression judiciaire. Mais les choses ont changé peu à peu après la Deuxième guerre mondiale...
A cause du vote de la loi de 1964 rendant imprescriptibles les crimes contre l’humanité et eux seuls, et à cause de sa conséquence, la reprise des procès de quelques responsables allemands et français de la répression contre les résistants et de la déportation des juifs...
En conséquence, la différence entre les guerres commémorables et celles qui ne l’étaient pas est devenue incompréhensible, et la commémoration a cessé d’être nécessairement glorifiante : depuis la loi Gayssot de 1990, nous avons vu se multiplier les lois de dénonciation de crimes et de repentance (lois condamnant le génocide arménien, loi Taubira-Aurault condamnant l’esclavage et la traite des esclaves noirs par les Européens), à tel point que la seule loi mémorielle qui ait fait scandale fut la loi du 23 février 2005 rendant hommage à la colonisation française en Afrique du Nord.
Ainsi, le massacre du 5 juillet 1962 à Oran apparaît comme un événement atypique, non qu’il ne fût pas un crime, bien au contraire, mais parce que ses auteurs directs ont été des Algériens et ses principales victimes des Français. Et par ce double caractère, il appelle à remettre en question le bien fondé de la revendication algérienne de repentance qui tente d’exploiter depuis un quart de siècle la tendance de la gauche française au masochisme, comme l’avait signalé il y a douze ans Guy Hennebelle, dans un numéro spécial de sa revue Panoramiques, (n° 62, 1er trimestre 2003, p. 20) où il voulait contribuer à briser ce qu’il appelait « le duo maso-sado » entre « la culture laïco-chrétienne du culpabilisme et la culture arabo-musulmane du ressentiment ».
En France, des hommages sont rendus le 5 juillet aux victimes du massacre d'Oran : à Béziers par le maire Robert Ménard, dans la région Auvergne-Rhône-Alpes par le conseil régional, à Marseille par la députée Valérie Boyer (Les Républicains), à Perpignan, à Fréjus et au Canet en Roussillon par des élus, dont Louis Aliot et David Rachline, du Rassemblement national.

Le documentaire  « Oran, le massacre oublié » par Georges-Marc Benamou et Jean Charles Deniau « bénéficie de la puissance de témoignages inédits à ce jour, et de la présentation d’archives privées et surtout publiques, incontestables. La responsabilité des plus hautes personnalités de l’Etat français dans la non-assistance aux personnes en danger,  est clairement établie. Comme l’est la réponse à la question : pourquoi ce drame est-il resté depuis près de 60 ans sans reconnaissance officielle ? Un document d’histoire ».

Parmi les documents inédits auxquels ont eu accès les auteurs : le journal de marche de l’unité militaire stationnée à Oran. Il indique, presque heure par heure, les horreurs commises - Européens lynchés -, leur localisation, la direction vers laquelle sont contraints d'avancer les Européens kidnappés : "la ville nouvelle", c'est-à-dire le "quartier musulman".


« Oran, le massacre oublié » par Georges-Marc Benamou et Jean Charles Deniau 
France, 52 minutes
Sur France 3 à 23 h

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