mercredi 15 juin 2016

Chagall et l’avant-garde russe dans les collections du musée national d’Art moderne-Centre Pompidou


Le musée de Grenoble a présenté l'exposition éponyme assortie d'un magnifique catalogue. Plus de 150 œuvres rappellent l'effervescence artistique du premier tiers du XXe siècle, avec comme fil conducteur Chagall et son univers poétique, fidèle au figuratif. Dans le cadre du 12e Festival des cultures juives, la galerie Saphir Maris présentera l'exposition Les pionniers de l'avant-garde (14-28 juin 2016). Parmi les artistes dont les œuvres seront exposées : Chagall, Sonia Delaunay, Michel Kikoïne... Vernissage le 21 juin 2016 de 18 h à 21 h. Le 21 juin 2016, de 16 h 30 à 18 h, une table-ronde réunissant notamment les historiennes d'art Julia Cserba et Annie Cohen-Solal, évoquera cette thématique à la Mairie du IIIe arrondissement de Paris en présentant artistes, mécènes, collectionneurs et éditeurs d'art.
Son souhait est exaucé par cette exposition hors-les-murs du Centre Pompidou, déjà montrée au Japon, et visible à Grenoble, puis à Toronto.

Le musée national d’Art moderne a en effet constitué son exceptionnel fonds Chagall grâce aux dons de l’artiste (1947), puis de ses ayants droit (1988). Ainsi, En avant, en avant (1918), choisi pour la couverture du superbe catalogue, et ce Marchand de journaux (1914), "allégorie des malheurs de la Première Guerre mondiale" avec "ce ciel rouge sang évoquant une puissance infernale". On lit les titres de deux journaux : Gazetta en caractères cyrilliques, et Ogone [k], et diverses inscriptions en yiddish.

Plus de 150 œuvres issues de ses collections – peintures, sculptures, dessins, gravures, photographies, affiches, décors de théâtre, reliefs et constructions – évoquent les trois premières décennies du siècle dernier, une période « particulièrement féconde de l’histoire de l’art, l’avant-garde russe, avec comme fil conducteur l’univers fascinant d’un des grands poètes de la peinture moderne : Marc Chagall ».

"Cette exposition chronologique propose un regard différent sur l'œuvre de Chagall. Chagall avait un imaginaire si cohérent, si construit, si puissant, ancré dans l'histoire russe, dans le judaïsme avec cette culture hassidique. Il a utilisé les influences extérieures pour développer sa peinture à partir de ses éléments, de son univers. Dès ses premières oeuvres, avant sa découverte de l'avant-garde parisienne, Chagall était déjà Chagall. Son œuvre est très autobiographique, très singulière. Chagall parle de son monde intérieur, de sa vision du monde. Il est à part dans l'art du XXe siècle ", m'a confié Guy Tosatto, directeur du musée de Grenoble.

Deux œuvres phares de l'exposition ? Le double portrait au verre de vin de Chagall qui date de la période russe et "célèbre le bonheur de Chagall depuis son union avec Bella Ronsenfel en 1915" dans une "représentation dionysiaque de la félicité". C'est "Chagall à son meilleur. Cet artiste possède son langage plastique : le mystère de l'ange planant et l'humour de ce peintre assis sur les épaules de sa jeune femme. Avec cette palette extraordinaire : rouge, jaune, bleu. Trois couleurs primaires ", a précisé Guy Tossatto.

Et La Croix-Noire de Malévitch : "Dans cette Russie en plein bouleversement, des artistes révolutionnaires brûlent les étapes, et parviennent en quelques années à une sorte d'absolu, à la réduction à quelques signes formels. C'est une icône de l'abstraction". En décembre 1915, le premier Carré noir de Malévitch est accroché dans l'exposition 0.10 à la galerie Dobytchina (Moscou). L'artiste a divisé ce carré en deux rectangles dont il fait pivoter à 90° l'un des deux éléments. Ce qui donne cette Croix-Noire d'où émane l'idée d'une mouvement inachevé.

Regard croisé
Cette exposition montre les rapports fructueux entre Chagall et cette avant-garde artistique russe, en soulignant le rôle de Kandinsky, pionnier de l’abstraction et théoricien de l’art. Rappelons la fonction de Chagall à la direction de l'Ecole d'art populaire de Vitebsk depuis janvier 1919, à l'époque où est peint ce Paysage cubiste.

Cette exposition met aussi en « perspective la naissance et l’épanouissement de cette avant-garde, du néo-primitivisme au constructivisme, via les collaborations avec le monde du spectacle » : cinéma (L’homme à la caméra de Dziga Vertov) et théâtre avec les projets de costumes et de décors imaginés par Kandinsky, Alexandre Exter ou Chagall (décor du théâtre juif Kamerny, construit à Moscou en 1920-1922).

De Chagall, cette exposition montre les peintures et gouaches réalisées à Vitebsk et à Saint-Pétersbourg, et qui révèlent sa singularité : « imprégnées de culture populaire russe et nourries de spiritualité juive hassidique, ses œuvres offrent une vision très personnelle du monde et de la vie, dans un langage plastique » libre, poétique, figuratif.

D’autres artistes s’émancipent alors de l’académisme du XIXe siècle en empruntant au folklore russe des thèmes et styles, telle Natalia Gontcharova (Les Porteuses, 1911). Ce tableau est un élément de deux ensembles de peintures monumentales présentées en septembre 1913 au Salon d'art Mikhaïlova, la plus importante galerie d'art de Moscou. "Le hiératisme monumental des figures devant un fond bleu renvoie aussi bien aux icônes et fresques russo-byzantines qu'aux enseignes commerciales". Par les contours ocre cernant les personnages, le style emprunte aux gravures populaires sur bois (loubk), à Gauguin et aux Fauves.
Avant la Première Guerre mondiale, les échanges s’intensifient entre la France et la Russie : l’effervescence culturelle parisienne fascine et attire des artistes russes, dont Chagall qui découvre à Paris le cubisme et Delaunay.

La noce (1911-1912) de Chagall mêle l’univers poétique du shtetl et les inventions formelles du cubisme.

De plus, rayonnisme et cubo-futurisme témoignent du bouillonnement artistique en Russie avant la révolution de 1917.
A la Ruche, Chagall dialoguait avec ses voisins artistes russes : Ossip Zadkine, Alexandre Archipenko et Jacques Lipchitz. Directeur de l’Ecole populaire d’art de Vitebsk (1919-1920), il « s’est confronté à Jean Pougny (Ivan Puni) en Russie, à El Lissitzky et au suprématiste Kazimir Malévitch, tous trois partisans d’un nouvel art non-objectif à l’antipode de sa peinture figurative. La boule blanche de Jean Pougny "se rapproche des compositions suprématistes contemporaines de Malévitch, avec qui Pougny rédige le Manifeste du Suprématisme".

A la naissance du mouvement constructiviste, qui revendiquait un art utilitaire au service de la collectivité, Chagall s’est tourné vers l’art de la scène » (décor du théâtre Juif Kamerny, construit à Moscou en 1920-1922).  De cette époque date Le Marchand de bestiaux, dont le musée présente la deuxième version. Il s'agit d'une scène populaire de l'enfance de Chagall : son oncle menait le bétail à l'abattoir. Une oeuvre qui "inaugure un style mêlant le patrimoine russe, l'univers fantastique de l'imagination enfantine et les influences modernistes".

Une salle du musée de Grenoble est dédiée au suprématisme en 1915, avec la Croix noire de Malévitch et des œuvres de Lissitzky et Pougny.

Quant au constructivisme, il est représenté par l’unique version du Modèle du monument à la IIIe Internationale de Tatline. Un monument conçu en 1919, qui devait dépasser la Tour Eiffel en hauteur et n’a jamais été édifié.

Pour Vassily Kandinsky (1866-1944), ont été choisis des paysages russes et un chef d’œuvre abstrait Dans le gris (1919). " Une composition complexe et foisonnante dans laquelle les formes semblent se déplacer ou flotter en suspension dans une atmosphère grise et éthérée. Dans son ouvrage Du spirituel dans l'art", rédigé en 1911, Kandinsky définit le gris comme un arrêt de mouvement, une dégradation de tout élan vital... En 1936, Kandinsky confiait à l'un de ses mécènes : "Im grau est la conclusion de ma période dramatique, celle où j'accumulais tellement de formes... C'était le temps de la guerre et des premières années de la révolution que j'ai vécues à Moscou. Je ne voulais pas renouveler cette expérience".

L’exposition se termine par la reconstitution du « Club ouvrier » réalisé par Rodtchenko, peintre, sculpteur et photographe (L'Escalier, 1930) pour l’exposition des arts décoratifs et industriels modernes à Paris (1925). Un espace de dialogue et de repos influencé par l’idéologie prolétarienne soviétique. " Le constructivisme va se désincarner pour aller vers les arts appliqués. Rodtchenko vaut que l'art serve à créer un monde nouveau, très concrètement. Quand le régime se durcit, des artistes - Kandinsky, Pougny - quittent l'URSS, car ils ne peuvent plus y travailler librement ", précise Guy Tosatto.

Le Palais Lumière à Evian a présenté l'exposition Impressions de Marc Chagall (28 juin-2 novembre 2014) focalisée sur ses estampes

La galerie Le Minotaure et la galerie Alain Le Gaillard ont présenté l'exposition Ecole de Paris, les Russes (20 mars-16 mai 2015) avec des œuvres notamment de Chagall. Vernissage le 19 mars 2015 à 18 h.

Dans le cadre de l'Année de la Russie en Principauté de Monaco, le Grimaldi Forum a accueilli l'exposition De Chagall à Malevitch, la révolution des avant-gardes. Cette exposition "réunit 150 œuvres majeures de grands créateurs qui composent le mouvement des avant-gardes en Russie. Entre 1905 et 1930, différents courants et écoles voient le jour, animés par l’énergie et la richesse de la création au début du XXe siècle : après l’impressionnisme, vient le temps du cubisme, futurisme, cubo-futurisme, rayonnisme, suprématisme, constructivisme… Les artistes russes ont façonné une modernité sans précédent, se démarquant totalement de ce que l’on connaissait jusqu’alors, bouleversant des siècles de convention voire d’académisme. Le caractère exceptionnel de l’exposition du Grimaldi Forum repose sur le prêt d’œuvres en provenance de Russie qui étaient jusqu’à présent figées dans les collections des galeries nationales ; ces prêts tout à fait remarquables viendront s’ajouter à ceux de différents grands musées européens".

Dans le cadre du 12e Festival des cultures juives, la galerie Saphir Maris présentera l'exposition Les pionniers de l'avant-garde (14-28 juin 2016). Parmi les artistes dont les œuvres seront exposées : Chagall, Sonia DelaunayMichel Kikoïne... Vernissage le 21 juin 2016 de 18 h à 21 h. Le 21 juin 2016, de 16 h 30 à 18 h, une table-ronde réunissant notamment les historiennes d'art Julia Cserba et Annie Cohen-Solal, évoquera cette thématique à la Mairie du IIIe arrondissement de Paris en présentant artistes, mécènes, collectionneurs et éditeurs d'art.
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Jusqu’au 13 juin 2011
5, place de Lavalette, 38010 Grenoble Cedex 1
Tél. : 04 76 63 44 44
Tous les jours, sauf le mardi, de 10 h à 18 h 30. Fermé le 1er mai

Sous la direction d’Angela Lampe, conservatrice au Musée national d’art moderne et commissaire de l’exposition, Chagall et l’avant-garde russe. Editions Centre Pompidou. Broché. 240 pages ; illustrations en couleur. 44,90 €. ISBN-13: 978-2844264947

Visuels de haut en bas :
Marc Chagall
Double portrait au verre de vin, 1917-1918 (extrait)
Huile sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / ADAM Rzepka
235 x 137 cm
Don de l’artiste, 1949
Affiche
 
Marc Chagall
Le marchand de journaux, 1914
Huile sur carton
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat
 
 Marc Chagall
Le violoniste vert, 1919-1920
Mine graphite, gouache et aquarelle sur papier
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Bertrand Prévost
 
Kasimir Malevitch
Croix [noire], 1915
Huile sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat

Marc Chagall
Paysage cubiste, 1918-1919
Huile, Tempera, crayon enduit sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat


Natalia Gontcharova
Les Porteuses, 1911
Huile sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat


Marc Chagall
La noce, 1911
Huile sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat

Jean Pougny
La boule blanche, 1915
Bois peint à l'huile et plâtre
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Adam Rzepka

Marc Chagall
Le marchand de bestiaux, 1922-1923
Huile sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat


Wassily Kandinsky
Dans le gris, 1919
Huile sur toile
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat
 
Alexandre Rodtchenko
L'Escalier, 1930
Epreuve gélatino-argentique
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / DR
 
Marc Chagall
En avant, en avant, 1918 (extrait)
Gouache sur papier
© ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Philippe Migeat
Couverture du catalogue
 
Chagall, Marc
Le Pot de terre et le Pot de fer
1927
Gouache sur papier

51 x 40,5 cm


Cet article a été publié en une version plus concise dans le n° 634 de mars 2011 de L'Arche, puis les 31 juillet 2012 à l'occasion de l'exposition sur les racines russes de Chagall à la State Tretyakov Gallery à Moscou (Russie), 27 juin 2014, 19 mars et 31 août 2015.
Il a été modifié le 30 août 2015.

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