jeudi 12 février 2015

Interview de Laurence Sigal, directrice du MAHJ, sur l'exposition « Chagall et la Bible »


Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté l’exposition Chagall et la Bible (2 mars-5 juin 2011). Une exposition qui soulignait la « centralité de la Bible hébraïque, de l’inspiration biblique dans l’œuvre » de cet artiste « Juif qui se définit comme tel, mais pas seulement comme juif » : conjuguant sa fidélité au texte et sa liberté d’artiste, Chagall illustre la Bible pendant près d’un quart de siècle en diffusant notamment le message novateur d’un Jésus juif. Le 12 février 2015 à 20 h 30, le Cercle Bernard Lazare organise le débat Marc Chagall : "Les temps ne sont pas prophétiques" avec  Nathalie Hazan-Brunet, co-auteure de "Chagall, voyage dans la Bible" (Ed. Mardaga).

Le peintre-verrier Marc Chagall : Hadassah, de l'esquisse au vitrail
Chagall et l’avant-garde russe dans les collections du musée national d’Art moderne-Centre Pompidou
Le musée national Message biblique Marc Chagall à Nice a présenté jusqu’au 14 mars 2011 Chagall, Kupka : deux visions du Cantique des cantiques puis, jusqu’au 6 juin 2011, une quarantaine de pastels préparatoires aux tableaux du Message Biblique. Le musée de Grenoble montre jusqu'au 13 juin 2011 l’exposition Chagall et l’avant-garde russe. Y a-t-il une actualité Chagall en 2011 ? Y a-t-il un lien entre les expositions ?

C’est fortuit : il n’y a aucune actualité particulière sur Chagall en 2011.

L’exposition Chagall, Kupka : deux visions du Cantique des cantiques au musée Chagall a été réalisée sur la base d’un partenariat avec le MAHJ et de la reprise de notre exposition Kupka et le Cantique des cantiques que nous avions créée en 2005 avec beaucoup de succès.

L'approche de l'exposition Chagall, Kupka : deux visions du Cantique des cantiques est comparative. Kupka, artiste peu philosémite, a fait l’apprentissage de la calligraphie hébraïque pour illustrer le Cantique des cantiques.

Dans le cadre de sa politique hors les murs, en province, pour valoriser ses collections, le Centre Pompidou a prêté au musée de Grenoble des œuvres provenant du fonds considérable Chagall de son musée d’art moderne et datant de la période russe du peintre, jusque dans les années 1930. C’est le choix le plus prisé par les musées.

Au MAHJ, nous avons choisi une approche frontale non connue de Chagall : la place de la Bible, non les Evangiles, dans l’œuvre de Chagall. Cet artiste a réalisé un grand travail comme illustrateur de la Bible hébraïque, pendant plus de 25 ans.

Le MAHJ a conçu cette exposition avec des œuvres de son fonds, celles prêtées par le musée Chagall, le Centre Pompidou, des musées étrangers et des collectionneurs privés.

Le MAHJ avait présenté Hadassah, de l'esquisse au vitrail en 2002. Quelles sont les spécificités de cette exposition en 2011 ?

En 2002, le MAHJ avait trois ans d’existence. Il avait conçu cette exposition sur les vitraux illustrant les 12 tribus d’Israël, destinés à la synagogue de l’hôpital Hadassah, à Jérusalem. Une exposition montrée ensuite au musée Chagall, au musée de la Bible à Amsterdam (Pays-Bas), au Cape (Afrique du Sud) et à Mantes-la-Jolie.

Neuf ans après, notre ambition est plus grande : montrer le Chagall illustrateur de la Bible hébraïque avec sa liberté d’artiste. Venu à Paris, ville des avant-gardes artistiques, Chagall, qui a collaboré dans la Russie révolutionnaire au théâtre Juif, reprend la Bible dans le texte pour l’illustrer.

Notre défi est de tenir un discours artistique, non religieux, sur la Bible.

Quel est le rapport de Chagall à l’égard de la Bible hébraïque ?

Chagall se réfère au monde du shtetl (Ndlr : petite ville en yiddish) qu’il a quitté. A Vitebsk, il a eu accès très tôt au texte de la Torah via son interprétation midrashique grâce aux histoires racontées aux enfants qu’il avait entendues, par à son apprentissage au heder (Ndlr : école où les enfants apprennent le judaïsme et l'hébreu)...

Ce rapport de Chagall à la Bible hébraïque est exceptionnel parmi les artistes, notamment Juifs, et au XXe siècle. Il n’y a presque plus d’artistes à s’intéresser à la Bible.

C’est le seul peintre Juif, le seul artiste de l’Ecole de Paris qui entreprend d’illustrer la Bible hébraïque de la Genèse jusqu’au Deutéronome, dans les synagogues, jusque dans les chapelles désaffectées. Et ce, pendant plus d’un quart de siècle, de 1930 à 1956.

Chagall interprète la Bible hébraïque. L’artiste adopte la posture du commentateur. Un commentateur libre, parfois audacieux, du message biblique. En même temps, Chagall cherche des cautions en interrogeant des personnalités Juives : « Ai-je raison de peindre des fresques dans une église ? »

Quels éléments sont soulignés dans cette exposition ?

L’exposition est articulée autour de deux idées principales.

D’une part, la place de la Torah comme trésor du peuple juif dans l’œuvre de Chagall, dès les années 1910.

D’autre part, la figure récurrente d’un Jésus Juif que Chagall invente dès les années 1920-1930.

Parlez-nous de cette figure du Jésus Juif…

Chagall vient de la Russie des pogroms. La confrontation avec le monde orthodoxe est présente dans son œuvre depuis toujours.

Après la Seconde Guerre mondiale, Chagall est marqué par des intellectuels qu’il fréquente, tels Jules Isaac et Jacques Maritain, qui initient le dialogue judéo-catholique qui aboutira à Vatican II. Chagall a porté ce rêve absolu de faire cesser la haine entre Juifs et chrétiens.

Cette image étonnante, récurrente et d’un Jésus judaïsé, ce n’est pas un appel à la conversion des Juifs. C’est une image provocatrice : Chagall appelait ainsi à la prise de conscience des chrétiens qui persécutaient les Juifs alors que leur Dieu était à l’origine Juif.

Chagall, qui a travaillé pour les deux cultes, juif et chrétien - catholique et protestant -, est devenu une sorte de militant de la paix universelle entre les hommes en Occident.

Quel est le parcours de l’exposition ?

Une première partie est consacrée à Chagall, illustrateur de la Bible hébraïque : Chagall travaillait le texte à la main. Au premier niveau la gestation, les esquisses jusqu’aux œuvres abouties avec des gravures à l’eau forte aquarellées par Chagall, dont un exemplaire pour son épouse Vava. Au deuxième niveau, l’interprétation, la place de la Torah comme trésor du peuple Juif. Ce thème apparaît dès les premières œuvres. Chagall se peint en peintre-prophète, capable d’interpréter le monde. Au troisième niveau, c’est le Jésus Juif. Nous confrontons les œuvres sur papier et les vitraux pour les cultes juif, catholique et protestant.

La seconde partie est interprétative sur la place du religieux et du judaïsme.

Nous mettrons le texte de la Bible hébraïque en rapport avec chaque illustration pour expliquer le rapport entre ce texte et l’image.

Quelles œuvres avez-vous choisies ?

Nous montrons 105 gravures, une quinzaine d’états préparatoires jusqu’aux gravures, des gouaches, les peintures de Chagall sur son voyage en Palestine mandataire à l’invitation en 1930 du maire de Tel-Aviv, Meir Dizengoff. Chagall y retrouvait le cadre de l’Antiquité biblique qui l’intéressait.

Le musée Chagall à Nice nous a prêté 20 gravures qui n’ont pas été montrées depuis longtemps à Paris.

Parlez-nous du magnifique catalogue de 200 pages…

Coédité avec Flammarion/Skira, il reproduit 105 gravures de Chagall et réunit des réflexions variées.

Annette Weber, conservateur pendant vingt ans du musée juif de Francfort et professeur d'art Juif à l'Université des Etudes Juives de Heidelberg, étudie cette aventure de la Bible chez Chagall.

Zinan Chalmaizen, ancien chef du département des Humanités à Jérusalem, analyse la figure d’un Jésus judaïsé.

François Boespflug, auteur de Dieu et ses images, évoque Chagall qui a représenté la vision d’Ezéchiel.

Bernard Maroni, traducteur chez Verdier, a étudié l’être ailé chez Chagall.

Est-il prévu d'autres étapes muséales à cette exposition ?

Non, les œuvres sur papier sont fragiles. Aussi, elles ne peuvent être montrées que pendant trois mois tous les trois ans. Plus d’un musée aurait été heureux de reprendre notre exposition…

Nous observons un engouement précoce par l’afflux des réservations de groupes. Les visiteurs attendaient cette exposition qui entre pleinement dans la mission du MAHJ.


Jusqu’au 5 juin 2011
Au MAHJ
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 60
Du dimanche au vendredi de 10 h à 18 h
Nocturnes tous les mercredis jusqu’à 21 h

Chagall et la Bible. Skira/Flammarion, 2011. 200 pages. 35 euros. ISBN : 9782081255425

Visuels de haut en bas :
Affiche et couverture du catalogue
Les Pâques
1968
Huile sur toile de lin
Paris, Centre Pompidou, MNAM / CCI, en dépôt au Musée national Marc Chagall, Nice
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

Laurence Sigal
© DR

František Kupka
Affiche de l'exposition Kupka, Le Cantique des cantiques
© Mahj, Paris

Double portrait au verre de vin (extrait)
1917-1918
Huile sur toile © ADAGP. © Collection Centre Pompidou, dist. RMN / Adam Rzepka

Maquette pour les vitraux de la synagogue de l’hôpital Hadassah de Jérusalem. La tribu de Siméon
1959-1960
Gouache, aquarelle, pastel, encre de Chine et crayon sur papier
Collection particulière
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

Bible
Eaux-fortes originales de Marc Chagall
Paris, Tériade, 1956
Pl. 77, Songe de Salomon
Eau-forte, pointe sèche et rehauts de gouache
Collection particulière
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

Abraham et les trois Anges
1940-1950
Huile sur toile
Collection particulière
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

La Crucifixion en jaune
1942-1943
Huile sur toile de lin
Paris, Centre Pompidou, MNAM / CCI
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

Dieu crée l’homme
1931
Gouache sur papier
Nice, Musée national Marc Chagall
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

Samson renverse les colonnes
1931-1939
Planche 57, 3e état : eau forte et pointe sèche
Collection particulière
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

La Chute de l’ange
1923-1934-1947
Huile sur toile
Collection particulière, en dépôt au Kunstmuseum de Bâle
© ADAGP, Paris 2011 – Chagall ®

A lire sur ce site :
Le peintre-verrier Marc Chagall : Hadassah, de l’esquisse au vitrail
L’aventure des écritures
Vente de la collection personnelle « Hébraïca-Judaïca » de Francine et d’Elie Szapiro le 23 mars 2011
« Histoire de la Bible de Moïse Arragel - Quand un rabbin interprète la Bible pour les chrétiens (Tolède 1422-1433) » de Sonia Fellous
« A corps et à Toi » du rabbin Haïm Korsia
« La femme, la république et le bon Dieu » d’Olivia Cattan et d’Isabelle Lévy


Cet article a été publié dans le n°634 de L'Arche, et sur ce blog le 8 avril 2011.

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