lundi 1 mai 2017

« Max Liebermann et les Impressionnistes français » de Grit Lederer


Peintre impressionniste et graveur talentueux, conjuguant naturalisme et impressionnisme, Max Liebermann  (1847-1935) est né dans une famille juive aisée berlinoise. Ce patriote a séjourné aux Pays-Bas et à Paris. Là, il a découvert avec admiration l’école de Barbizon et les Impressionnistes. Il a contribué à leur reconnaissance, avant la France, dans un empire allemand nationaliste. Il a subi la persécution antisémite de l’Allemagne nazie. « Max Liebermann et les Impressionnistes français » (Max Liebermann Und Die Französischen Impressionisten) est un documentaire de Grit Lederer. Le  2 mai 2017 à 12 h 30, au Musée Juif de Bruxelles (Belgique), Jacques Aron, architecte, critique d'art AICA, professeur honoraire, évoquera L'Affaire Max Liebermann. "En 1879, celui qui allait devenir le peintre le plus officiel du IIe Reich et de la république de Weimar provoque involontairement un scandale en exposant à Munich une toile intitulée : Jésus à 12 ans discute au Temple avec les docteurs de la Loi. Inspirée du réalisme français et hollandais, elle montre un jeune Juif dans une synagogue proche de celle d'Amsterdam. L'antisémitisme naissant oblige le peintre à retoucher son œuvre. Il n'abordera plus jamais ce sujet".

Max Liebermann (1847-1935) naît à Berlin dans une famille d’industriels juifs allemands.

Il est le cousin germain de Emil Rathenau  (1838-1915), ingénieur et entrepreneur allemand, fondateur du groupe d'électricité AEG, fils de l'entrepreneur Moritz Rathenau (1800-1871) et père du ministre Walther Rathenau.

Elève distrait, Max Liebermann est doué pour le dessin.

Renvoyé de l’université Humboldt de Berlin pour absentéisme aux cours de chimie, il entre l'Académie des Beaux-arts (Großherzoglich-Sächsische Kunstschule) de Weimar. Elève du peintre d’histoire belge Ferdinand Pauwels, il découvre émerveillé Rembrandt.

Comme 12 000 coreligionnaires allemands lors de la guerre franco-prussienne (1870), ce patriote s’enrôle. Il est affecté près de Metz.

En 1871, Max Liebermann fait la connaissance à Düsseldorf de Mihály Munkácsy, auteur d’un tableau réaliste.

Après un séjour aux Pays-Bas, il peint en 1872 Les Plumeuses d’oie. Mal accueilli à la Hamburger Kunstausstellung, ce tableau vaut à son auteur le surnom « d’apôtre du laid ». Il est acheté par Bethel Henry Strousberg, industriel juif allemand.

Dans cette même veine réaliste, Liebermann peint Les Faiseuses de conserve (Die Konservenmacherinnen). Une œuvre présentée à Anvers.

Découragé par le mépris en Allemagne pour ses thèmes, il se rend à Paris en décembre 1873. A Montmartre, après avoir vainement tenté de rencontrer des peintres réalistes et impressionnistes français, il montre ses Plumeuses d’oies au Salon de Paris en 1874. Encore vivace, le ressentiment français à l’égard des Prussiens anime négativement la presse à son égard.

A l’été 1874, Liebermann se rend à Barbizon, près de la forêt de Fontainebleau. Il tente d’acquérir les techniques de l’école de Barbizon qu’il admire. Ce séjour influe de manière déterminante dans son inspiration et dans son style. Auparavant, Lieberman affectionnait les « œuvres naturalistes à thème social ».

En 1875 et en 1876, il séjourne à Zandvoort en Hollande où il étudie les tableaux de Frans Hals. A Amsterdam, par l’intermédiaire du graveur William Unger, il connait Jozef Israëls et l’école de La Haye. Il se rend à la synagogue portugaise d’Amsterdam.

En 1878, Liebermann visite l’Italie, notamment Venise, et se rapproche de l’école de Munich, naturaliste.

En décembre 1878, Liebermann commence son Jésus à 12 ans au Temple, en s’inspirant de ses dessins dans les synagogues d’Amsterdam et de Venise. Ce tableau suscite une polémique dans sa représentation de Jésus en « garçon juif infatué et laid ». Lieberman reçoit le soutien d’artistes célèbres : Friedrich August von Kaulbach et Wilhelm Leibl.

« Tâches de soleil »
Dès 1880, marqué par l’impressionnisme – il met plusieurs années entre l’idée et la réalisation de l’œuvre -, il éclaircit sa palette et affermit ses touches. Son œuvre se situe en rupture avec l’académisme du XIXe siècle et prélude l’art moderne au XXe siècle.

Après des voyages à Amsterdam, Max Liebermann peint en 1880 Maison de retraite, Amsterdam. Un tableau dans lequel il peint la lumière filtrée par le feuillage. Un tableau bien accueilli au Salon de Paris. Le collectionneur Léon Maître achète des toiles de Liebermann.

Dès sa participation au Salon de Paris en 1882, Liebermann est acclamé en impressionniste.

Cependant, il revient au style naturaliste dans La Blanchisserie.

Répondant à une commande de la comtesse de Maltzan vivant en Silésie, il peint un village.

En 1884, il épouse Martha Mackwald. Le voyage de noces se déroule aux Pays Bas.

L’Association des artistes berlinois admet Liebermann en son sein.

En 1885, le couple Liebermann a une fille, Marianne Henriette Käthe, auquel l’artiste consacre beaucoup de temps.

Chez ses voisins, Carl et Felicie Bernstein, Max Liebermann découvre Manet et Degas.

En 1886, il expose à l’Académie des Beaux-arts.

En 1889, l’Exposition universelle à Paris accroît la renommée de Liebermann auprès du public. Le peintre est distingué par une médaille d’honneur et entre à la Société des Beaux-arts. Loyal à l’égard du gouvernement prussien, il décline la proposition de Légion d’Honneur.

La Sécession berlinoise

En 1892, onze peintres créent à Berlin le Groupe des XI, qui anticipe la future Sécession berlinoise opposée à l’académisme officiel sous l’empereur Guillaume II. Liebermann en est le « chef officieux » (Lovis Corinth).

C’est sur des œuvres d’Edvard Munch exposées par l’Association des artistes berlinois que se divise cette Association. Liebermann et soixante artistes créent l’Association libre des artistes.

En 1894, Libermann est distingué à Vienne par la médaille d’or pour son tableau Femme avec des chèvres dans les dunes.

Il alterne paysages impressionnistes et portraits.

En 1896, il conseille Hugo von Tschudi, directeur de la Nationalgalerie, dans ses achats à Paris de peintres impressionnistes. Il reçoit la Légion d’honneur. Cet artiste « a joué un rôle essentiel dans les échanges artistiques franco-allemands. Il a contribué à faire apprécier le travail des impressionnistes français, au grand dam » de l’empereur Guillaume II, « tenant d'une vision conservatrice et nationaliste de l'art. Grâce à lui, Monet, Manet et consorts ont été très tôt accrochés aux cimaises de la Nationalgalerie de Berlin, bien avant d'acquérir une quelconque notoriété en France. En France aussi, cette « révolution des formes et des couleurs se heurte à de nombreuses résistances, si l'on en croit les archives du mythique marchand d'art Durand-Ruel ».

A Londres, il rencontre le peintre James McNeill Whistler.


L’année suivante, l’Académie des Beaux-arts dédie une salle aux œuvres – toiles, dessins, lithographies, gravures - de Max Liebermann.

1898 marque la consécration de Max Liebermann, professeur à cette Académie qui lui remet la grande médaille d’or.

Liebermann prend la tête de la Sécession berlinoise qui organise sa première exposition en 1899 dans la capitale. Un succès artistique, commercial et public (1800 visiteurs).

En 1903, il écrit son premier article « Die Phantasie der Malerei » comme professeur. Il y affirme la nécessité de créer à partir de l’observation du réel. Il écarte l’art abstrait.

Dès 1900, il privilégie le dessin au crayon.

En 1910, la Sécession berlinoise se scinde entre impressionnistes et expressionnistes : Liebermann s’oppose à Emil Nolde, mais vote contre son exclusion. Exclu, Nolde crée la « Nouvelle Sécession ». Ce nouveau mouvement artistique accueille dans ses rangs les peintres du courant Die Brücke et l’association des artistes munichois.

En 1911, critiqué sur sa gestion, Liebermann met un terme à ses fonctions de président de la Sécession berlinoise. Lovis Corinth lui succède.

Liebermann délaisse Berlin pour sa maison de campagne construite en 1909, sur les rives du lac Wannsee, par l'architecte Paul Otto August Baumgarten.

Pendant la Première Guerre mondiale, il collabore à la propagande artistique germanique, notamment pour Kriegszeit – Künstlerflugblätter, hebdomadaire publié par Paul Cassirer. A l’automne 1914, il est l’un des 90 signataires de l’appel Au monde civilisé, niant la réalité des crimes de guerre allemands.

En 1916, il publie Die Phantasie in der Malerei (L’imagination dans la peinture).

Il illustre Nouvelle et Der Mann von fünfzig Jahren (L'homme de cinquante ans) de Goethe et Petits écrits de Kleist.

L’Académie des Beaux-arts de Prusse lui consacre une rétrospective en 1917.

En 1918, la Nationalgalerie ouvre le cabinet Max Liebermann.

Malgré sa fibre sociale et démocratique, Max Liebermann assiste avec inquiétude aux troubles révolutionnaires agitant l’empire allemand et l’immédiat après-guerre.

Président de l’Académie prussienne des arts de Berlin en 1920, Liebermann mène une politique d’union dont l’un des jalons est l’intégration de l’expressionnisme, par l’admission de Otto Dix et Max Pechstein

En 1922, Liebermann est bouleversé par l’assassinat de Walther Rathenau par des extrémistes de droite.

Il crée des lithographies pour Le rabbin de Bacharach de Heinrich Heine et des dessins à la mémoire des soldats juifs morts au front.

S’il privilégie sa vie retirée du monde et la peinture de son jardin, il qualifie l’œuvre La tranchée d’Otto Dix d’une « des œuvres les plus significatives de l’après-guerre ».

Le judaïsme joue un rôle croissant dans sa vie personnelle et artistique. En 1926, Max Liebermann écrit dans le Jüdisch-Liberale Zeitung. A l’approche de Yom Kippour, il confie la part importante de sa foi dans sa vie. Il affecte ses dons à l'orphelinat juif « Ahawah » et l'association caritative juive « Jüdischer Hilfsverein ».

Pour son 80e anniversaire en 1927, des célébrités, dont Albert Einstein, Heinrich et Thomas Mann, louent l’artiste. Dans le catalogue de l’exposition de plus de cent toiles que lui offre Berlin, Max Liebermann écrit : « « Le fléau de notre époque est de toujours rechercher la nouveauté [...] : le véritable artiste n'aspire à rien d'autre que de devenir celui qu'il est. »

Les honneurs se multiplient : Citoyen d’honneur de Berlin, Grande Croix de l’Ordre de l’Aigle germanique remise par le président du Reich Paul von Hindenburg, commande du portrait de ce dernier…

Malade en 1932, Lieberman met un terme à ses fonctions de Président de l’Académie.
 
IIIe Reich
En janvier 1933, à l’avènement du nazisme, Lieberman déclare en voyant le défilé nazi devant sa maison sur la Pariser Platz, dans ce parler berlinois si particulier : « Ick kann jar nich soville fressen, wie ick kotzen möchte » (Je ne pourrai jamais assez manger pour vomir autant que je le souhaite).

Après l’autodafé des livres par les Nazis, il quitte toutes ses fonctions et se retire définitivement de la scène publique.

Il décède le 8 février 1935 dans sa maison berlinoise. Le sculpteur Arno Breker réalise le masque mortuaire du peintre.

Les médias n’accordent que peu de place à la mort d’un peintre célèbre juif.

Max Liebermann est inhumé au cimetière juif de la Schönhauser Allee sans représentant officiel, mais en présence d’une centaine de membres de sa famille et d’amis, dont Käthe Kollwitz, Hans Purrmann, Konrad von Kardorff, Otto Nagel, Ferdinand Sauerbruch avec son fils Hans, Bruno Cassirer, Max Jakob Friedländer, Friedrich Sarre, Karl Scheffler et Adolph Goldschmidt.

En février 1936, la nouvelle synagogue de Berlin accueille environ 6 000 visiteurs pour une exposition d’œuvres de Max Liebermann organisée par l’Association des Juifs allemands (Kulturbund Deutscher Juden).

Avant d’être déportée au camp nazi de Theresienstadt  (Terezín), Martha Liebermann, veuve de Max Liebermann, se suicide en 1943. Le Reich allemand confisque son héritage constitué d’œuvres de Max Liebermann, qualifiées par les Nazis « d’art dégénéré », et de pièces de sa collection d’arts, dont des toiles de Manet.

Histoire de l’Art
L’œuvre de Max Liebermann est analysée par les historiens d’art de manière variée selon les époques.

En 1947, pour le centenaire de la naissance de Max Liebermann, la Nationalgalerie expose des œuvres ayant survécu aux dommages de la Deuxième Guerre mondiale.

Au fil des ans, grâce aux dons et achats, le fonds Liebermann croît dans les musées allemands : La Blanchisserie en 1954 au Wallraf-Richartz-Museum de Cologne et l'Allée aux perroquets en 1955 à la Kunsthalle de Brême.

En 1954, l’exposition au Niedersächsisches Landesmuseum pour les vingt ans du décès du peintre, permet une redécouverte de Liebermann.

Si en République fédérale allemande (RFA), des historiens d’art constatent son évolution de révolutionnaire impressionniste en classique et son rôle majeur, en République démocratique allemande (RDA), l’humanisme et le progressisme du peintre naturaliste sont soulignés en faveur de la cause socialiste.

Grâce à des « documents inédits ainsi que des analyses à la loupe des techniques picturales de Liebermann », « Max Liebermann et les Impressionnistes français » de Grit Lederer permet « de découvrir un peintre méconnu du public français ».

Deux cavaliers à la plage
Le 24 juin 2015, Deux cavaliers à la plage (1901), de Max Liebermann est la première œuvre, issue de la collection Gurlitt, à être mise en vente par Sotheby’s à Londres au prix de 550 000 livres, soit 766 000 euros.

En 2012, 1 600 toiles, dont ce tableau, ont été trouvées dans l’appartement munichois et dans la villa à Salzbourg de Cornelius Gurlitt. Celui-ci en avait hérité de son père, le marchand d’art Hildebrand Gurlitt.

En mars 2014, David Toren, nonagénaire, avait porté plainte à Washington contre l’Allemagne et la Bavière en réclamant que lui soit restitué cette œuvre que son grand-oncle David Friedmann avait été obligé de céder, ainsi que tous ses biens, « en faveur des nazis ». Le tableau avait été cédé en 1942 par les Nazis à Hildebrand Gurlitt. « David Toren avait 13 ans en 1938 lorsqu'il a vu le tableau pour la dernière fois, accroché aux murs de la maison de Breslau de son riche grand-oncle, avant que ses parents ne le mettent dans un train pour la Suède. Alors que presque toute sa famille a été décimée par les nazis, David Toren, qui a ensuite émigré en 1956 aux États-Unis, a fini par récupérer le tableau au mois de mai » 2014. « C'est comme une deuxième victoire sur les nazis», confiait David Toren, devenu aveugle, au quotidien The Guardian.

« Lorsqu'on a reçu le tableau, il était très sale. On pouvait voir qu'il avait été laissé à l'abandon. Cornelius Gurlitt avait beaucoup de choses qui étaient juste stockées quelque part dans sa maison, derrière des armoires ou sous des lits », souligne Bernhard Brandstaetter, le directeur de Sotheby's.

Ce tableau a été vendu pour 1,865 million de livres, soit 2,61 millions d’euros. Richard Aronowitz, chef des opérations de restitution de Sotheby's pour l'Europe, a décrit le tableau de Liebermann comme "une scène de grande tranquillité et de joie dans la nature. Cela contrebalance la grande tristesse et le traumatisme qui marquent l'histoire de cette oeuvre".

Liebermann vs Nolde
Le 27 novembre 2016, Arte diffusera, dans le cadre de la série documentaire Les grands duels de l'art (Die großen Künstlerduelle), Liebermann vs Nolde (Nolde vs. Liebermann), de Henrike Sandner (ZDF, 2016, 53 min). "Deux générations, deux styles. À Berlin en 1911, Max Liebermann (1847-1935), naturaliste converti à l’impressionnisme en découvrant les toiles de ses homologues français, s’oppose à Emil Nolde (1867-1956), qui veut libérer couleurs et pinceaux. La bataille s’engage entre un impressionnisme bien établi et un expressionnisme balbutiant. Deux générations, deux styles. Liebermann reproche à Nolde ses compositions désordonnées, ses teintes criardes et ses visages aux traits sauvages. Le second juge la peinture de son aîné dépassée et kitsch. La bataille, préambule à l’explosion du mouvement de la Sécession, s’engage entre un impressionnisme bien établi et un expressionnisme balbutiant".

Emil Nolde a imputé aux Juifs,  tel Max Liebermann, son insuccès au début de sa carrière. Sous le IIIe Reich, il a entretenu une correspondance fournie avec Goebbels, a été surpris du rejet de son oeuvre par le régime nazi et a fourni une importante quantité d'aquarelles sages. Après la Deuxième Guerre mondiale, il a façonné son image d'artiste rejeté par l'Art officiel afin d'occulter ses propositions artistiques aux Nazis.

Jésus à 12 ans discute au Temple avec les docteurs de la Loi
Le  2 mai 2017 à 12 h 30, au Musée Juif de Bruxelles (Belgique), Jacques Aron, architecte, critique d'art AICA, professeur honoraire, évoquera L'Affaire Max Liebermann. "En 1879, celui qui allait devenir le peintre le plus officiel du IIe Reich et de la république de Weimar provoque involontairement un scandale en exposant à Munich une toile intitulée Jésus à 12 ans discute au Temple avec les docteurs de la Loi. Inspirée du réalisme français et hollandais, elle montre un jeune Juif dans une synagogue proche de celle d'Amsterdam. L'antisémitisme naissant oblige le peintre à retoucher son œuvre. Il n'abordera plus jamais ce sujet"..

« Max Liebermann et les Impressionnistes français » de Grit Lederer
RBB, 2013, 26 min
Sur Arte le 7 août 2016 à 3 h 50

Visuels : © Staatliche Museen zu Berlin, Alte Nationalgalerie

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Les citations sont extraites du site d'Arte. L'article a été publié le 6 août 2016, puis le 28 novembre 2016.

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