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vendredi 17 avril 2015

Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ? » Andreas Korn


Arte diffusera les 18, 21 et 22 avril 2015 « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » (2015), numéro du magazine Yourope réalisé par Andreas Korn. Un « zoom sur les théories conspirationnistes qui prospèrent en Europe », et s’y banalisent car, dans une société d’incertitudes et de méfiances à l’égard des puissants, des médias, elles offrent l’illusion d’expliquer, dans une dynamique apparemment rationnelle, des faits difficilement compréhensibles et d’en imputer la responsabilité souvent à des groupes, notamment aux Juifs. Elles font se rejoindre parfois élites et peuples.


En « Allemagne, certains croient dur comme fer que la ville de Bielefeld n'existe pas, qu'Hitler a fini ses vieux jours au pôle Sud ou que les premiers pas de l’homme sur la Lune ont été tournés en studio ». 

Les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, la mort de Ben Laden, dirigeant du mouvement islamiste al-Qaïda ou le conflit en Ukraine, les « affaires DSK » ou les crises financières ont inspiré aussi les conspirationnistes, des romans best-sellers (Da Vinci Code, de Dan Brown) ou séries télévisées (X-Files), l’« épouvantail politique » d’un « gouvernement mondial » agité par les extrémistes de gauche et de droite… Ces théories du complot ou « conspiracy theories » seraient exprimées par « un Français sur cinq, traduisant un sentiment d’impuissance face à différents pouvoirs ». Exemple de ces théories conspirationnistes : les images du premiers pas de l'homme sur la Lune en 1969 auraient été tournées dans un studio hollywoodien !?

Cependant, « il arrive que les défenseurs de théories a priori fumeuses aient raison, comme l’a prouvé par exemple le scandale qui a révélé le fichage à grande échelle pratiqué par la Suisse ».

Curieusement, si Yourope se gausse de Russia TV ou d'une chaîne télévisée allemande relayant des thèses conspirationnistes, elle omet d'indiquer que c'est France 2, fleuron du service public audiovisuel hexagonal, qui a diffusé Tout le monde en parle, émission de Thierry Ardisson interviewant Thierry Meyssan, auteur de L'effroyable imposture, Thierry Meyssan allègue à tort que le complexe militaire américain aurait commis les attentats du 11 septembre 2001.

Yourope omet aussi de signaler la prégnance de ces théories conspirationnistes parmi des artistes -: le réalisateur Matthieu Kassovitz, qui doute de la "version officielle" sur le 11 septembre 2001 et "se pose des questions" sur l'affaire Mérah, ou l'actrice Marion Cotillard sur la mort de Coluche ou ces attentats aux Etats-Unis.

« Imaginaire conspirationniste »
« L'Histoire universelle est remplie de complots réels, qui ont abouti ou échoué. Mais elle est aussi pleine de complots imaginaires, objets de croyances collectives », constate Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, et auteur prolifique d’essais sur ce sujet sensible.

A la « théorie du complot », il préfère une autre terminologie : « vision conspirationniste », « imaginaire ou pensée conspirationniste dont les postulats me paraissent être les suivants : 1/ rien n'arrive par accident ; 2/ tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ; 3/ rien n'est tel qu'il paraît être ; 4/ tout est lié ou connecté, mais de façon occulte ».

Et de « mettre en garde contre un mauvais usage de l'accusation de conspirationnisme ou de « théorie du complot », lorsqu'on y a recours pour disqualifier tout soupçon justifié qui, fondé sur des indices bien identifiés et correctement interprétés, porte sur l'organisation d'un complot réel. Les organisateurs d'un véritable complot ont bien sûr intérêt à diffuser la rumeur selon laquelle tout complot est un complot fictif. On peut en outre imaginer l'organisation d'un complot pour faire croire à telle ou telle « théorie du complot », c'est-à-dire à un complot fictif attribué à un opposant, un concurrent ou un ennemi, pour désinformer et donc affaiblir l'adversaire, faire diversion, le délégitimer, lui donner une figure de criminel, provoquer des réactions de rejet ou d'hostilité à son égard, le priver ainsi de ses alliés, etc. Complots et contre-complots imaginaires s'enchaînent, s'engendrent et se renforcent mutuellement, se reproduisant par imitation ou par inversion. Dans tous les cas, le complotiste, c'est l’autre ! Les complotistes posent rituellement la question : « A qui profite le crime ? » Il faut aussi poser la question « A qui profite la « théorie du complot » ? » On connaît la réponse : aux victimes imaginaires du complot fictif ».

Le recours à l’anathème sert à discréditer le locuteur, en évitant d’étudier, d’évaluer la pertinence de ses dires ou écrits. En a été victime notamment l’essayiste Bat Ye’or lorsqu’elle a évoqué Eurabia.

Le 6 avril 2014, Jean Corcos, producteur/présentateur sur Judaïques FM, radio de la fréquence Juive francilienne  (94,8 FM), a interviewé  Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, « observatoire du conspirationnisme et des théories du complot  ». Ce dernier a classé à tort l’affaire al-Dura parmi les conspirations, sans argumenter et sans être contredit par Jean Corcos. Or cette affaire véhicule un blood libel (accusation fausse et diffamatoire portée à l'égard des Juifs accusés de tuer des enfants non-juifs pour utiliser leur sang pour fabriquer des matsots à Pessah) né au Moyen-âge.

L’affaire du Dr Krief, mêlant collusions d’intérêts et antisémitisme, révèle le refus de magistrats de reconnaître et sanctionner un complot, pourtant acté.

Le succès de ces « pensées conspirationnistes », qui renouvèlent ou actualisent d’anciens schémas, révèle un « état psycho-social » affaibli, inquiet dans une époque « postmoderne ou hypermoderne, se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu'elles provoquent ou stimulent ».

« Dans un monde de fortes incertitudes et de peurs, où l’adhésion aux « grands récits » a faibli, la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, ainsi que leur diffusion rapide et leur banalisation, est un phénomène remarquable, mais aisément explicable : ces récits, si délirants puissent-ils paraître, présentent l’avantage de rendre lisibles les événements, de donner du sens aux événements incompréhensibles ou effrayants, mettent de l'ordre et de la rationalité dans les événements, qui paraissent ainsi s'enchaîner. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable dans lequel tout semble possible à chaque instant, à commencer par le pire. D’où l’engouement pour ces récits et leur succès public, marquant l’entrée dans un nouvel âge de la crédulité. Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. On y rencontre notamment le mythe répulsif du « Gouvernement mondial » occulte », commun aux extrêmes de gauche et de droite », analyse Pierre-André Taguieff dans son Court traité de complotologie.

« Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d'indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des micromodèles explicatifs des événements. L'utopie communiste a beau avoir été disqualifiée, sa démonologie anticapitaliste lui a survécu : les capitalistes, les "puissants" et les "maîtres de la finance" forment toujours la redoutable bande de démons que les hommes dénoncent comme les responsables cachés des malheurs qui les frappent. Et la démocratie, qui instaure le pouvoir comme "lieu vide", selon l'expression de Claude Lefort [un des pionniers de la réflexion sur le totalitarisme, NDLR], produit un appel du vide auquel fait l'écho l'offre conspirationniste. La démocratie libérale paraît en quelque sorte impuissante à répondre à certaines attentes fondamentales des humains. L'individualisme libéral, qui ne fournit par lui-même aucune nourriture psychique, ne favorise pas non plus la constitution d'une religion civile ou civique qui permettrait aux citoyens des sociétés démocratiques de sortir de leur triste condition d'individus solitaires et en concurrence virtuelle avec tous les autres. C'est dans ce désert spirituel que fleurissent en Occident les plantes vénéneuses qui composent la flore spécifique du conspirationnisme, laquelle favorise les dénonciations abusives et les chasses aux sorcières », a expliqué le politologue Pierre-André Taguieff au Point  (15 décembre 2011).

L’origine de cette pensée conspirationniste, il la fait remonter à la Révolution française. Comment expliquer ce bouleversement historique qui met un terme à deux siècles d’Ancien régime ? Apparaît alors l’idée d’un complot des francs-maçons qui auraient ourdi, dans leurs loges secrètes, ce renversement de la monarchie.

Et ce chercheur poursuit : « Au cours des deux siècles qui suivent cette période, les récits mettant en scène tel ou tel mégacomplot postulent l'existence d'acteurs collectifs de dimension universelle (francs-maçons, juifs, communistes, ploutocrates, etc.) auxquels sont attribués des projets de conquête, de domination ou de destruction de l'ordre social ou de la civilisation. Au XIXe siècle, la vision conspirationniste de l'Histoire s'est développée aux deux pôles de l'espace politique, dans la pensée révolutionnaire comme dans la pensée contre-révolutionnaire. Le point d'aboutissement de cette dernière a été la vision d'un complot judéo-maçonnique dont l'objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. C'est le thème central des "Protocoles des sages de Sion". Un faux fabriqué par la police tsariste à Paris en 1901 et alléguant à tort un complot des Juifs pour détruire la chrétienté et dominer le monde. 

Ce qui caractérise la « pensée conspirationniste » s’avère ce mélange détonant de non adhésion à l’explication officielle et d’interrogations, d’inductions et de déductions présentées comme logiques, rationnelles. 

Pierre-André Taguieff analyse ce processus dynamique méfiant : « Les interprétations conspirationnistes du 11 Septembre, par exemple, ont montré l'émergence d'une forme nouvelle de pensée du complot, acceptable par des publics non extrémistes, fondée à la fois sur le rejet des "thèses officielles" vues comme mensongères et l'instrumentalisation du doute sceptique ou méthodique en tant que mode de légitimation de la thèse, laquelle peut ainsi rester sous-entendue. Ce qui est ici déterminant, c'est le point de départ déclaré : non pas une croyance dogmatique à tel ou tel complot ou type de complot déjà répertorié, mais l'observation de failles ou de contradictions dans les explications "officielles" données de l'événement saillant, observation sur la base de laquelle des doutes sont formulés d'une façon de plus en plus radicale. La nouveauté est donc le point de départ sceptique de la démarche conspirationniste, qui mime l'esprit scientifique ». 

Depuis la fin du XXe siècle, cet imaginaire conspirationniste s’alimente dans la défiance à l’égard des médias « accusés - souvent à juste titre - soit de connivence avec les pouvoirs politiques ou économiques dont ils ne seraient que les courroies de transmission, soit de conformisme frileux les conduisant à s'aligner sur les communiqués "officiels" et à respecter le "politiquement correct". Cette attitude de défiance favorise la croyance que les investigations sans tabous et les débats libres ne se rencontrent que sur Internet. C'est la thèse publiquement défendue par la plupart des tenants de la pensée conspirationniste, qui se transfigurent eux-mêmes en "résistants" luttant contre la "désinformation officielle". Ils s'imaginent en héros d'une grande aventure intellectuelle, qui s'élève à leurs yeux à la hauteur d'un combat pour la vérité. Illusion, bien sûr, mais qui donne sens à leur vie. Dans un univers régi par le soupçon, tout paraît possible, surtout le pire ».

Dans La foire aux illuminés, « Pierre-André Taguieff explore la nouvelle culture populaire massivement diffusée sur Internet, le bazar de l'ésotérisme. Ce stock de rumeurs, de légendes et de croyances - nées parfois il y a plus de deux siècles, comme la légende des Illuminati - ne cesse d'être exploité par des entrepreneurs culturels spécialisés dans « l'ésotérisme » au sens ordinairement vague et attrape-tout du terme, renvoyant à « tout ce qui exhale un parfum de mystère  ».

Et Taguieff de conclure : « Tant que la marche de l'Histoire paraîtra obscure, absurde et inquiétante aux humains, ces derniers demanderont aux récits conspirationnistes de les éclairer et de satisfaire leur besoin de sens, sans se soucier de la validité des réponses. Or il paraît improbable qu'on puisse un jour accéder à une transparence historique totale. Il est même hautement probable que l'invisible ne cessera jamais de hanter le visible, en dépit du progrès des connaissances. Les interprétations conspirationnistes, qui éclairent en aveuglant et en trompant, ont donc de beaux jours devant elles. Dans la nature comme dans la culture, les mauvaises herbes repoussent toujours ».


Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » d’Andreas Korn
Allemagne, 2015, 26 min
Sur Arte les 18 avril à 14 h, 21 avril à 7 h 15 et 22 avril 2015 à 4 h 15

Visuel : © SWR

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Les citations proviennent d'Arte et de médias.

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