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mercredi 13 juillet 2016

Trésors de la Couronne d'Espagne, un âge d'or de la tapisserie flamande


A l’occasion de la présidence espagnole de l’Union européenne, la Galerie des Gobelins a présenté l’exposition Trésors de la Couronne d'Espagne, un âge d'or de la tapisserie flamande réunissant une vingtaine de tapisseries flamandes remarquables de la Renaissance des anciennes collections des Habsbourg. Ces « joyaux du patrimoine espagnol constituent un sommet de l’art de la tapisserie ». Résultant de commandes ou d’achats de souverains, cet « art de magnificence », narratif, s’inspirant notamment de la Bible, a contribué à un « nouveau langage artistique » - perspective, représentation plus vivante des personnages - et a joué un rôle important dans les décors et la propagande des monarchies européennes au XVIe siècle. Le 10 juillet, le Président de la République François Hollande a inauguré la nouvelle Cité internationale de la tapisserie d'Aubusson (Creuse).

Le Mobilier national, la Sociedad Estatal para la Acción Cultural Exterior (SEACEX) et la Fondation Carlos de Amberes (Madrid, 1594) présentent de manière exceptionnelle à Paris ces tapisseries, appartenant au Patrimonio Nacional et conservées dans les palais royaux d’Espagne d’où elles ne sortent que rarement, et tableaux.

Certaines tapisseries avaient été montrées lors de l’exposition Tapisseries flamandes pour les ducs de Bourgogne, l’empereur Charles Quint et le roi Philippe II, organisée par la Fondation Carlos de Amberes et la Ville de Gand en 2008-2009.

Quelques-unes furent présentées à l’exposition universelle de 1900 à Paris.

Un genre artistique à la Renaissance
Parmi les articles exportés les plus appréciés, figurait la tapisserie flamande des XVe et XVIe siècles issue d’ateliers réputés de Bruxelles ou Tournai, car elle alliait un « raffinement technique » et une beauté formelle. Des peintres fameux (Raphaël) y contribuaient par leurs dessins de base ou « cartons ».

Dirigés par de grands entrepreneurs (Pieter Van Aelst, Willem Dermoyen), ces ateliers font travailler les artistes spécialisés dans la réalisation de cartons peints (Jan Van Roome) ou dans la peinture d’histoire (Bernard Van Orley, Cornelisz Vermeyen).

Œuvres d’artistes et lissiers talentueux, ces « fresques mobiles du Nord transportées à travers toute l’Europe et généralement commandées sous la forme d’une tenture complète, c'est-à-dire d’un cycle sur un thème précis, visaient à accroître le confort personnel, le plaisir esthétique, le goût du faste ou le prestige social de leur commanditaire ».

Des tapisseries « synonymes de richesse et de prestige »
Pendant « des siècles, la tapisserie flamande a joué le rôle d’ornementation murale monumentale ». Elles protégeaient aussi du froid et de l’humidité.

Seuls les plus aisés pouvaient payer des tapisseries utilisant des matériaux riches, requérant un nombre important d’heures de travail. Les précieuses tapisseries en fils de soie et de laine, d’or et d’argent, étaient considérées comme les biens les plus précieux après les bijoux et l’argenterie, et bien avant les peintures et les sculptures. La grande quantité de fils d’or et d’argent utilisés faisait également des tapisseries flamandes des objets de placement, pouvant être mises en gage contre argent.

Ces œuvres d’art devenaient un symbole de richesse et de puissance, rehaussant le prestige de son propriétaire. Pour impressionner ses invités et orner sa résidence, pour signifier la magnificence du commanditaire, une ou des séries ne suffisaient pas. Il s’avérait indispensable d’avoir une grande collection de tapisseries nouant fils d’or, d’argent et de soie.

Puisant dans les thématiques religieuses (bibliques tel le parement de lit en soie et laine Histoire de David et Bethsabée), historiques ou mythologiques, les « compositions variées… constituaient un moyen de propagande idéal pour asseoir une certaine image de la dynastie, et plus particulièrement de l’empereur ».

Ces « fresques portables » convenaient « à la cour itinérante des ducs de Bourgogne, puis à celles du souverain nomade Charles Quint » (1500-1558), né à Gand en Flandres et maître à 19 ans d’un « immense empire sur lequel le soleil ne se couche jamais », et de son fils Philippe II (1527-1598) qui, après l’abdication de Charles-Quint en 1555, règne sur les Pays-Bas, la Comté, le Charolais et les royaumes espagnols et la Sardaigne. Philippe II établit sa résidence en Espagne, à l’Escurial, le palais qu’il avait fait édifier près de Madrid.

Des collectionneurs avisés de tapisseries
Amateurs et grands collectionneurs de tapisseries, les Habsbourg régnaient sur les anciens Pays-Bas bourguignons depuis 1477, date du mariage de Maximilien 1er et de Marie de Bourgogne.

Les « tentures les plus célèbres de la collection royale d’Espagne sont les 272 tapisseries flamandes de la haute époque, réalisées entre les dernières années du XVe siècle et la fin du XVIe ».

La plupart de ces œuvres résultent d’acquisitions par les rois d’Espagne, « issus dès 1504 de la maison de Habsbourg, imités par leurs descendants pour aboutir à la collection de tapisseries flamandes du XVIe siècle appartenant au Patrimonio Nacional de Madrid. Ces tissages luxueux, rutilant d’or et d’argent, étaient considérés comme des objets de grand prestige, servant à soutenir la dignité royale et utilisés parfois à des fins de propagande politique ».

La première grande collection des Habsbourg fut celle de Marguerite d’Autriche (1480-1530), sœur de Philippe 1er et régente des Pays-Bas de 1507 à 1530. Un grand nombre de ces tapisseries fut transmis à son neveu, l’empereur Charles-Quint, qui est le fils de Jeanne dite « la folle » et de Philippe 1er dit le Beau et le petit-fils, du côté maternel, d’Isabelle la Catholique (1474-1504) et de Ferdinand d’Aragon et du côté paternel de Maximilien 1er et de Marie de Bourgogne. Charles-Quint a hérité des tapisseries des ducs de Bourgogne. Avec son fils, il était le plus grand collectionneur de tapisseries, avant le roi Louis XIV.

Pendant sa carrière politique de 1517 à 1555, l’empereur Charles-Quint voyagea d’une résidence à l’autre. En se déplaçant, il emportait des tapisseries, mais beaucoup demeuraient dans des résidences fixes (palais de Bruxelles, Alcazar de Madrid), contrôlés par d’autres membres de sa famille. Une liste dressée en 1544 concernant la collection ambulante de l’empereur indique 15 tentures, soit 96 tapisseries dont « les neuf pièces de Los Honores (Les Honneurs) conçues comme un grand miroir du prince lors de son couronnement ».

Par ses achats et commandes, Marie de Hongrie (1505-1558), sœur de Charles-Quint, contribua activement à enrichir la collection impériale de tapisseries. A son décès, un inventaire recensait 38 tentures, représentant 244 tapisseries.

A la fin du XVIe siècle, la collection des Habsbourg est détenue par Philippe II. A sa mort en 1598, sa collection comptait 701 tapisseries, dont 183 sont conservées dans la collection de l’Etat à Madrid (3100 tapisseries). La « partie la plus précieuse est composée d’œuvres flamandes. Nombre de ces tapisseries sont encore utilisées dans les palais royaux à l’occasion de cérémonies de prestige ».

La « culture du spectacle des Bourguignons »
Les ducs de Bourgogne sont « les figures de proue » de l’art de la tapisserie aux anciens Pays-Bas.

A partir de 1380, Philippe le Hardi joua un rôle moteur dans cet art par ses nombreuses commandes de séries figuratives. Il en a acheté des dizaines, « parmi les plus précieuses et les plus représentatives, pour les offrir à des tiers en guise de présents officiels ». Sa politique artistique illustre avec splendeur la manière dont les tapisseries « ont été utilisées comme symboles de pouvoir ».

Au XVe siècle, la cour bourguignonne était l’une des plus somptueuses et fastueuses d’Europe.

Ce sont essentiellement Philippe le Bon et Charles le Téméraire, dernier duc de Bourgogne, qui ont hissé le prestige de la cour vers des niveaux inégalés. Conformément à une étiquette rigide, chaque cérémonie devenait un véritable spectacle auquel participaient la quasi-totalité de la population. A l’intérieur et à l’extérieur des demeures, dans les rues et sur les places, les tapisseries assurent « au cadre de la cérémonie une physionomie plus que festive ». Le but ? Impressionner ses amis et ses ennemis.

Un « outil de propagande au service des Habsbourg »
A la fin du XVe siècle, le territoire morcelé du duché de Bourgogne échoit à Maximilien d’Autriche, membre de la dynastie des Habsbourg, qui continue la politique artistique de ses prédécesseurs.

Les « rois catholiques espagnols furent des collectionneurs passionnés de tapisseries flamandes ». Le commerce était particulièrement florissant entre la Castille et la Flandre. Au XVIe siècle, ces relations se renforcèrent par le mariage de Jeanne de Castille (future Jeanne la Folle, 1479-1555) et de Philippe 1er le Beau, une « union dynastique de la famille royale espagnole et des Habsbourg ».

La collection exceptionnelle de tapisseries a résulté essentiellement de l’action des femmes de cette dynastie : Marguerite d’Autriche, tante de l’empereur Charles, et sa sœur Marie de Hongrie.

Une collection essentiellement mise au service de l’image du souverain. Au début du XVIe siècle, elle devint d’un intérêt capital. Marguerite d’Autriche, puis après son décès, Marie de Hongrie, contribuèrent efficacement à la propagande de l’empereur Charles-Quint. Dans ce culte impérial, l’aménagement de ses résidences n’est pas négligé.

« Chaque œuvre d’art commandée devait correspondre à l’image d’un dirigeant puissant et victorieux qui se devait d’être mise en place ».

La Fondation de Rome, cartons attribués à Bernard van Orley, rappelait « les fondements classiques du pouvoir impérial, en les reliant avec certains des épisodes les plus importants de la création de Rome ». C’est un thème fréquent utilisé pour façonner l’image de Charles-Quint, particulièrement vers 1530, lors de la consolidation de son pouvoir (deuxième couronnement à Bologne). Sur la tapisserie, Romulus donne les lois au peuple romain (1525-1530) ; le « visage de Romulus, différent de ceux des tapisseries précédentes, qui évoque celui de l’empereur Charles-Quint, à l’époque où il décida de porter la barbe ». Dans Faustulus rencontre Romulus et Remus (vers 1525-1530) qui appartient à cette tenture de la Fondation de Rome, le jeune Charles-Quint est représenté comme un nouveau Romulus.

La Fortune (1520-1525) réalisée par Pieter van Aelst, ouvre la série Les Honneurs (neuf tapisseries commandées par Charles-Quint vers 1523). Dans la scène grandiose, une violente tempête s’abat sur le temple de la Fortune. La déesse porte la couronne, l’épée et le sceptre impérial, trois symboles majeurs du Saint Empire romain germanique, à son apogée avec le récent couronnement de Charles-Quint. La tapisserie se réfère à l’ère de grande « fortune » de la cour impériale.

La Bataille de Zama (1544) de Jules Romain correspond, avec cinq autres panneaux, à la première partie de la tenture Les Hauts faits de Scipion. Achetée par Marie de Hongrie, cette scène, inspirée du récit de Tite-Live sur la seconde guerre punique dans l'Histoire de Rome, représente la dernière bataille entre Scipion et l'armée romaine aux Carthaginois.

On est surpris que le dossier de presse, dans sa biographie si élogieuse d’Isabelle la Catholique (1451-1504), occulte le décret de l’Alhambra (1492), cosigné par la reine et son époux Ferdinand d’Aragon, qui imposait aux juifs de son royaume de choisir entre la conversion au christianisme et l’exode.


Jusqu’au 4 juillet 2010
42, avenue des Gobelins, 75013 Paris
Tél. : 01 44 08 53 59
Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h
Entrée gratuite le dernier dimanche de chaque mois

Visuels de haut en bas :

Atelier de Bruxelles. Tenture Les Triomphes de Pétrarque. Le Triomphe du temps. avant 1504. Laine et soie. 3, 47m x 3, 42m. © Collection particulière, Madrid


Histoire de David et Bethsabée. Parement de lit, Bruxelles. 1er quart du XVIe siècle. Laine, soie et or. 0,80 x 3,55 m. Patrimonio Nacional, Madrid © Patrimonio National, Madrid.


Atelier de Bruxelles. Tenture La Fondation de Rome. Faustulus rencontrant Romulus et Remus, 1525. D’après des cartons attribués à Bernard Van Orley. Or, argent, soie et laine. 4, 39m x 4, 64m. Patrimonio Nacional, Madrid © Patrimonio National, Madrid.


 Atelier de Bruxelles. Tenture Les Honneurs. La Fortune, 1520. Pierre Van Aelst. Or, argent, soie et laine. 4, 98m x 8, 46m. Palacio de la Granja de San Ildefonso. Patrimonio Nacional, Madrid © Patrimonio National, Madrid.


Atelier de Bruxelles. Tenture Les Hauts faits de Scipion. Bataille de Zama. Probablement de Balthazar Van Vlierden. D’après des cartons de Jules Romain. Laine et soie. 4, 96m x 9, 25m. Patrimonio Nacional, Madrid © Patrimonio National, Madrid.

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Cet article a été publié le 22 juin 2010.
Les citations sont extraites du dossier de presse.

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