dimanche 25 septembre 2011

Enluminures du Moyen Âge et de la Renaissance. La peinture mise en page


Le musée du Louvre présente l’exposition éponyme montrant 70 œuvres, italiennes, françaises, flamandes et germaniques, provenant de son fonds méconnu, mais raffiné de 179 enluminures de manuscrits historiques, littéraires ou liturgiques. Des créations artistiques – chefs d’œuvres de Jean Fouquet, Lorenzo Monaco, Guillaume Vrelant, Simon Bening et Giulio Clovio – parfois inspirées de la Bible, de la mythologie ou de scènes de l’histoire romaine, et nées « de la rencontre du livre et de la peinture du XIe au XVIe siècle ».

Pendant des siècles, même après l’avènement et l’essor de l’imprimerie, les « livres manuscrits sur parchemin ont été décorés de motifs ornementaux, de scènes figurées et de lettrines animées. Ces décors, souvent minutieusement peints de couleurs vives et précieuses, parfois enrichis d’or, pouvaient occuper aussi bien la page que sa marge, le cœur d’une lettre comme le folio entier, créer un cadre ou l’occuper ».

La nature des livres peints ? De petits bréviaires, des livres d’heures, des « grands graduels, les antiphonaires, textes littéraires, les ouvrages techniques ou scientifiques ».

Dès le XVIe siècle, la technique de l’enluminure « n’a plus été réservée à la peinture de livre mais a servi aussi, et de plus en plus souvent, à réaliser des compositions indépendantes ».


Des manuscrits enluminés, objets de collections
Au fil des siècles, au mépris de leur lien avec l’écrit, certaines enluminures ont été « ont été découpées dans des manuscrits souvent luxueux ou prestigieux quand la fonction liturgique, littéraire ou scientifique des ouvrages où elles se trouvaient apparaissait secondaire en regard de la valeur artistique de leur illustration. La conscience esthétique, de plus en plus forte à partir du XVIIIe siècle a ici joué contre l’intégrité des livres. Le vandalisme ordinaire et les appétits du marché ont fait le reste. Dans un mouvement inverse, cette conscience a animé la volonté des amateurs et des collectionneurs de préserver les feuillets épars des manuscrits dépecés ou découpés et nous devons à ceux-ci de posséder encore aujourd’hui des pièces incomparables de l’enluminure européenne : les miniatures peintes par le Maître du Parement pour les Très Belles Heures de Jean de Berry, les grandes pages peintes par Fouquet pour une Histoire ancienne, un feuillet des Heures noires de Charles le Téméraire et les deux pleines pages de Giulio Clovio comptent parmi ces œuvres inestimables », écrit Henri Loyrette, Président-directeur du musée du Louvre.

Paradoxalement, cet acte de vandalisme a donc permis à des feuillets enluminés arrachés d’acquérir une valeur artistique spécifique, de les inscrire dans une histoire distincte au fil d’acquisitions variées, et, parfois, de les protéger des dégradations affectant les livres dont elles avaient été séparées.

« Si dans la plupart des cas le préjudice est manifeste – il est par exemple évident que le Portement de Croix de Jacquemart de Hesdin a beaucoup souffert d’avoir été retiré des Grandes Heures de Jean de Berry et que sa présentation comme un tableau a profondément altéré son coloris –, dans quelques autres, le découpage des manuscrits n’a finalement pas nui à l’appréciation de l’art de l’enluminure. S’il est ainsi désolant que l’on ait coupé, sans doute après 1845 et sûrement avant 1854, deux feuillets du Livre de prières de Dresde, force est d’admettre qu’ils forment aujourd’hui la part la mieux conservée d’un livre qui a été lourdement endommagé lors des bombardements de Dresde en février 1945. Et personne ne pourrait souhaiter que les quatre feuillets des Très Belles Heures de Notre Dame de Jean de Berry aient disparu dans l’incendie de la Biblioteca Nazionale ed Universitaria de Turin, le 26 janvier 1904, avec le Livre de prières de Turin dont ils avaient été retirés avant 1720. Il ne s’agit pas d’excuser, par un paradoxe, le vandalisme, l’inconscience, le vol ou la cupidité qui ont conduit à dénaturer ou à amputer des manuscrits enluminés, mais de reconnaître que les collectionneurs, quand bien même leur passion a parfois poussé certains marchands à des démembrements qui n’auraient pas eu lieu sans elle, ont accompli une action salutaire en recueillant des feuillets et des enluminures découpés. Le musée du Louvre, en revanche, a tardé à prendre le relais des collectionneurs dans ce domaine », estime Dominique Cordellier, Conservateur en chef au département des Arts graphiques du musée du Louvre.

Certes, la « Bibliothèque nationale de France a pour mission de conserver les manuscrits enluminés quand ils sont restés reliés. Cependant, créé par un décret de la Convention, le 27 juillet 1793, le Muséum central des arts - musée du Louvre - « a pour vocation de recueillir les pages magistrales qui, au fil du temps, ont été retirées des ouvrages démembrés et qui ont aujourd’hui le caractère autonome de petites peintures » et qui dès sa fondation lui ont été données.

Aux côtés de catalogues « raisonnés présentant des écoles entières – l’école française, l’école florentine et bientôt l’école bolonaise – ou des corpus d’artistes – tout dernièrement Battisa Franco et Bandinelli – le département des Arts graphiques s’attache à publier ses fonds par collection – Jabach, Chennevières et prochainement Mariette – mais aussi par technique ».

En 2011 le Catalogue raisonné des enluminures occidentales du Moyen Âge et de la Renaissance vient enrichir cette liste. Les « collections d’enluminures du musée, conservées principalement au sein du département des Arts graphiques, tant au Cabinet des Dessins que dans la collection Edmond de Rothschild mais aussi au département des Peintures et au département des Objets d’Art, méritaient ce traitement particulier ».

Ce fonds « couvre six siècles d’histoire et dont les pièces les plus anciennes remontent au XIe siècle, à une époque où l’enluminure est bien, comme le disait lapidairement André Malraux, « la peinture des siècles sans peinture... Les pièces les plus anciennes, qui appartiennent à l’Allemagne ottonienne, datent des débuts du XIe siècle ; les plus récentes, italiennes et allemandes, de la fin du XVIe siècle ou des toutes premières années du XVIIe », résume Carel van Tuyll van Serooskerken, Directeur du département des Arts graphiques du musée du Louvre.

Parmi les généreux et avisés donateurs à l’origine de cette collection, citons Viel-Castel et Sauvageot sous Napoléon III, Adolphe et Edmond de Rothschild - La Conversion du proconsul romain Sergius Paulus et le châtiment d’Élymas, Les Vertus théologales, La Cène et la Messe de saint Grégoire ; Alphabet de Marie de Bourgogne : initiale T avec une figure de Victoire, plume et encre brune sur papier -, Walter Gay et la marquise Arconati Visconti entre 1900 et 1938.

En mars 1897, la Société des Amis du Louvre fédère des amateurs ayant constitué de magnifiques collections.



« La peinture des siècles sans peinture » (André Malraux)
Le vocable « enluminure » désigne « les peintures qui illustrent un texte, en particulier les livres manuscrits et les chartes du Moyen-âge et de la Renaissance. Les enluminures ont été généralement réalisées sur des feuilles de parchemin – une peau animale (mouton, veau, chevreau) traitée à la chaux, raclée, poncée et apprêtée pour l’écriture. Elles étaient faites au moyen de colorants et de pigments (poudre de lapis-lazuli, blanc de plomb, verts de cuivre, vermillon, etc.) mélangés à un liant (souvent le blanc d’œuf), et employés à la plume et surtout au pinceau fin. Elles étaient aussi enrichies d’or ou d’argent, appliqué à la feuille et bruni (poli avec une dent de loup), ou sous forme liquide comme un pigment ».

Ces miniatures révèlent une « facture minutieuse, reflétant parfois les créations de la grande peinture ». Elles ont donc été « appréciées pour leur valeur artistique intrinsèque » et collectionnées dès les XVIIe et XVIIIe siècle.

La collection du Louvre « offre des exemples d’enluminures du XIe au XVIe siècle, mais ce sont les pièces, très picturales, des XIVe, XVe et XVIe siècles qui y occupent la plus grande place » : généralement, des œuvres créées en Italie, en France ou au Pays-Bas.

Cette exposition présente pour la première fois près de la moitié du fonds d’enluminures conservé par ce musée.

Les thèmes ? Des scènes de la Bible hébraïque - Le roi David, jouant d’une cithare organistrum, et auquel apparaît Dieu, enluminure sur parchemin, or au pinceau et or bruni poinçonné et au style lombard ; Bethsabée au bain -, de la Bible chrétienne – La Nativité, Le Christ assis devant l’Arbre des Vertus, l’Ascension -, la mythologie – Hercule portant le ciel, Don d’Edmond de Rothschild, 1935 -, l’histoire de la Rome antique - Le Passage du Rubicon par César, Feuillet d’une Histoire ancienne jusqu’à César et Faits des Romains...

Parmi les peintres et enlumineurs : Jean Fouquet (vers 1420 - entre 1478 et 1481) et Lorenzo Monaco (vers 1367/1370-1423 ou 1424).

Mêlé aux milieux officiels dès le règne de Charles VII dont il peint le portrait, Jean Fouquet consacre plus tard un portrait au chancelier de France Guillaume Jouvenel des Ursins. Une miniature, Le passage du Rubicon par César, porte en haut « le titre courant en or « Selon Lucan », et la rubrique en azur annonce : « Cy commance Lucan ensuivant sa matière de César son second livre et devise comment César et ses légions partirent de Ravenne et s’en vindrent sur le fleuve de Rubicon ». Cette page est sans doute la plus spectaculaire du point de vue du traitement de l’espace... Il use de divers procédés perspectifs pour insister sur la profondeur du paysage, à la fois par le dessin et par la couleur. Suivant une pratique qui lui est chère, il aligne trois arbres au tronc élancé peints en très forte décroissance ou une série de collines dont les profils se succèdent, il traverse sa composition d’un cours d’eau dont les méandres guident l’œil jusqu’au lointain horizon, il campe sur le côté une forteresse sur un éperon rocheux pour marquer le plan moyen et aider à apprécier la distance. Il renforce l’illusion de distance par une science exceptionnelle de la perspective atmosphérique, qui estompe vers le lointain le vert de l’herbe, module de blanc l’eau du fleuve, bleuit les collines les plus éloignées ; le soleil levant éclaire le sommet du premier arbre et le ciel matinal est blanchi sur l’horizon. Cette rare notation lumineuse de l’heure (que l’on ne rencontre pas dans les Heures d’Étienne Chevalier, hors du temps) montre combien Fouquet lit attentivement le texte qu’il doit illustrer pour en tirer le sens le plus profond » (Nicole Raynaud).

Lorenzo Monaco fut « ordonné diacre en 1396, mais il quitta le monastère pour ouvrir son propre atelier. (…) L’ordre camaldule l’avait sans doute autorisé à travailler en dehors du monastère, car il ne renonça jamais à ses vœux monastiques... Sa fidélité au style giottesque (…) céda rapidement la place – contrairement à son intérêt pour sa palette vive et lumineuse – à une fascination pour le style gothique ibérique importé de Barcelone à Florence par Gherardo Starnina après 1403 et pour les expérimentations de Lorenzo Ghiberti, ce qui se traduisit par une approche lyrique de la composition et un mode de représentation des figures dénotant ces mêmes affinités. Starnina et Lorenzo Monaco devinrent incontestablement les deux peintres les plus importants et les plus demandés à Florence au cours de la première décennie du XVe siècle », précise (L. B. Kanter)



Jusqu’au 10 octobre 2011
Aile Denon, 1er étage, salles Mollien. 75058 Musée du Louvre
Tél. : 01 40 20 53 17
Tous les jours de 9 h à 18 h, sauf le mardi, nocturnes jusqu’à 21 h 45 les mercredi et vendredi

Visuels :
Philippe de Mazerolles (Maître du Froissart de Philippe de Commynes)
Bifeuillet du Livre d’heures noir de Charles le Téméraire
département des Arts graphiques, musée du Louvre, MI 1091
© RMN /Thierry Le Mage
Maître du livre d’Heures de Dresde
département des Arts graphiques, musée du Louvre, INV 20694 bis
© 2006 musée du Louvre / Martine Beck-Coppola

Giulio Clovio (Juraj Klović)
Les Vertus théologales
département des Arts graphiques, musée du Louvre, RF 3978
© RMN /Thierry Le Mage

Jean Pichore
Bethsabée au bain
département des Arts graphiques, musée du Louvre, RF 4243
© 2004. musée du Louvre / Martine Beck-Coppola
 Jean Fouquet
Le Passage du Rubicon par César
département des Arts graphiques, musée du Louvre, RF 29493
© RMN /Thierry Le Mage

Les citations sont extraites du catalogue raisonné « Enluminures au Louvre. Moyen Âge et Renaissance ».

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