jeudi 21 janvier 2016

« La force de la musique, la famille Wallfisch » de Mark Kidel


Le 6 février 2011, le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ)  a diffusé, en présence du réalisateur et dans le cadre de la 4e édition de son cycle Mémoire familiale,  le documentaire germano-britannique intéressant La force de la musique, la famille Wallfisch (2010, 52 mn) de Mark Kidel. Sur trois générations, le portrait d’une dynastie de musiciens juifs européens, dont la matriarche, la violoncelliste Anita Lasker-Wallfisch, est une survivante de l’orchestre de femmes du camp nazi d’Auschwitz (Pologne). Le 21 janvier 2016, à 19 h 30, le Mémorial de la Shoah accueillera, à l’occasion de la parution de L’enfer a aussi son orchestre, la musique dans les camps de Hélios Azoulay et Pierre-Emmanuel Dauzat (éd. La librairie Vuibert, 2015), la conférence De la musique dans les camps en présence de Pierre-Emmanuel Dauzat, essayiste, traducteur, Hélios Azoulay, écrivain, compositeur, clarinettiste, et les musiciens de l’Ensemble de musique incidentale. "Aussi inimaginable que cela puisse être, de la musique était jouée au sein des camps nazis. Le livre L’enfer a aussi son orchestre de Hélios Azoulay et Pierre-Emmanuel Dauzat parle des femmes, des hommes et des enfants au bord de l’abîme, qui ont pu trouver la force de vivre ou de résister grâce à la musique. Berceuses, mélodies populaires détournées et chants composés dans les camps ponctueront cette conférence autour du thème "la musique dans les camps".


« La Shoah influence chaque instant de notre vie. On peut dire que toute notre existence est façonnée par Hitler, dans une certaine mesure. C’est vrai pour chacun d’entre nous : pour Rafael, Maya, Ben, Michael… », observe Elisabeth Wallfisch, belle-fille de l’octogénaire Anita Lasker-Wallfisch, épouse de Rafael Wallfisch et mère de Benjamin et Michael Wallfisch ainsi que de Joanna Lasker.

Presque tous sont des artistes liés par l’amour de la musique.

Un long silence sur la tragédie familiale
Anita Lasker-Wallfisch est née en 1925 à Wroclaw (Basse-Silésie). Elle grandit, heureuse, dans une famille juive allemande « passionnée par la culture ».

Avocat et ancien combattant de la Grande guerre (Croix de fer), son père chante les lieder de Schubert. Sa mère est violoniste. Leurs filles ? L’aînée Marianne joue du piano, la cadette Renate du violon et Anita du violoncelle. Toutes sont membres d’un club de jeunes qui vise à les endurcir en leur intimant, par exemple, de résister à la soif. Anita Lasker juge cela « stupide », mais reconnaît : « Finalement, cela nous a été utile… »

Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, la situation s’aggrave « progressivement. [Le père d’Anita], optimiste, se sentait très proche des Allemands. Il n’a pas eu assez peur pour tenter d’émigrer à temps ». La jeune Anita est envoyée à Berlin pour étudier la musique, et sa sœur aînée Marianne rejoint l’Angleterre. La famille Lasker tente de trouver refuge en France, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Italie. En vain.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les époux Lasker sont arrêtés ; leur destin demeure inconnu. Anita et Renata « échappent à la déportation par miracle et sont soumises au travail forcé dans une usine ». Elles aident des prisonniers de guerre français à fabriquer de faux papiers afin qu’ils puissent rejoindre la France. Alors qu’elles tentent de fuir avec de faux papier, elles sont arrêtées par la Gestapo, à la gare de Breslau, en septembre 1942 et condamnées par un tribunal civil à une peine d’emprisonnement.

Après leur détention, elles sont envoyées en 1943 à Auschwitz. Agée de 18 ans, Anita Lasker est choisie par Alma Rosé, nièce de Gustav Mahler, pour jouer du violoncelle, cet instrument aux sons si proches de la voix humaine, dans un des orchestres d’Auschwitz, « le matin et le soir, devant le portail, afin de rythmer le pas des prisonniers, traités comme esclaves travaillant dans les usines » de l’immense camp. Anita Lasker-Wallfisch insiste sur le soutien entre déportés.

A l’arrivée des Russes, comme de nombreux déportés, Anita Lasker-Wallfisch quitte Auschwitz pour Bergen-Belsen. « Une horreur inimaginable. Des cadavres partout », se souvient-elle. Et d’ajouter : « Les Britanniques ont tout photographié. Les pellicules sont entreposées au musée impérial de la guerre, à Londres ». Dans les années 1980, elle amène ses enfants voir l’exposition de ces photos. Elle décide alors d’écrire ses souvenirs La vérité en héritage, publiés en plusieurs langues.

Après la Seconde Guerre mondiale, Anita Lasker s’enrôle dans l’Armée britannique comme interprète avec sa sœur Renata. Toutes deux retrouvent leur sœur Marianne en 1946, en Angleterre. Marianne meurt en couches, peu après. Renata travaille à la BBC, se marie, s’installe en France où elle devient réalisatrice.

Anita Lasker rejoint le prestigieux English Chamber Orchestra. Elle épouse en 1952 le pianiste Peter Wallfisch. Le couple a deux enfants : Rafael, violoncelliste réputé, et Maya.  Rafael Wallfisch est devenu un brillant violoncelliste à la renommée internationale et a épousé Elizabeth, violoniste devenue spécialiste de musique baroque. Naissent de leur union trois enfants : Benjamin, Simon et Joanna.

« Enfant, j’étais fasciné par la manière dont les sons agissent sur mes émotions », se souvient Benjamin Wallfisch, compositeur et chef d’orchestre talentueux. Il évoque son grand-père, Peter Wallfisch, « le meilleur pianiste de tous les temps qui faisait chanter le piano : Je me souviens de son toucher très particulier. La plupart des pianistes abaissent les poignets dans les parties les plus rapides. Mais lui, il jouait au plus près des touches. Ce qui produit un son bien plus chaleureux. Quand il plaquait un accord, c’est comme si les doigts chantaient ». Et de montrer l’usure des bouts des touches de son piano.

Quant à Simon Wallfisch, il a choisi le chant. Il « pense souvent à la Shoah » (Holocaust). Il éprouve « une immense tristesse et une responsabilité » : celle de développer son potentiel et se dépasser. C’est le seul qui évoque le judaïsme, en soulignant son émotion à chanter le Kaddish, la prière des morts juifs.

La caméra filme Benjamin et Simon Wallfisch découvrant la partition de Pickwick (1936) de leur arrière-grand-père Albert Coates (1882-1953), compositeur et chef d’orchestre de l’orchestre symphonique de Londres, puis leur sœur Joanna, chantant des airs de jazz dans un cabaret.

Les tragédies familiales – les parents d’Anita tués lors de la Shoah, la déportation – ne sont pas dites à la maison Wallfisch. Impossibilité d’expliquer à ses enfants la raison du numéro tatoué sur son bras. Volonté de ne pas les traumatiser. Nécessité de « s’endurcir, de ne pas céder à l’émotion » pour surmonter ses traumatismes selon Rafael Wallfisch, qui a accompagné sa mère à Auschwitz, lors d’un voyage en Pologne.

« J’en ai été très perturbée. Mon comportement a eu un formidable retentissement pour toute la famille. Mais il n’a pas été reconnu comme le symptôme d’un dysfonctionnement familial, jusqu’à aujourd’hui. Mon sentiment, c’est que c’est moi qui portais cette blessure. J’ai trouvé d’autres échappatoires », confie la psychothérapeute Maya Jacobs, fille d’Anita Lasker-Wallfisch, qui découvre à l’âge de 11 ans « des images terribles de la libération camps ». Si elle trouve sa mère « très dure », son fils Abraham apprécie sa grand-mère qui lui donne des leçons de violoncelle. Anita Lasker-Wallfisch explique que sa fille se sentait isolée dans une famille soudée par la musique.

A l’égard des Allemands, Anita Lasker-Wallfisch a longtemps éprouvé une « haine immense. En ayant de bonnes raisons pour cela ». Puis la haine a disparu face à de nouvelles générations d’Allemands, parfois traumatisés par leur passé. Et Anita Lasker-Wallfisch témoigne auprès des jeunes générations, en particulier ua musée juif de Berlin.

On peut regretter que ce documentaire émouvant ne mentionne pas les destins de ses sœurs et de son mari, Peter Wallfisch (1924-1993). Né à Breslau (Pologne), ce pianiste avait fui l’antisémitisme nazi pour rejoindre Jérusalem, puis Paris, avant d'entamer après guerre une brillante carrière.

Curieusement, dans son communiqué de presse, Arte n'indique pas la judéité de cette dynastie de virtuoses.

Addendum. A Londres, le 27 janvier 2015, lors de la Journée internationale dédiée à la mémoire des victimes de l'Holocauste, parmi les artistes participant aux événements artistiques de cette Journée : Simon Wallfisch, ténor, violoncelliste, chef d'orchestre, et petit-fils d'Anita Lasker-Wallfisch âgée de 89 ans.


Le dimanche 6 février 2011 à 14 h
Au MAHJ (projection précédée du documentaire Sous le chapiteau des Pauwels d'Agnès Bensimon)
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 48

Diffusions sur Arte :
23 août 2010 à 22 h 30
29 août 2010 à 6 h

Visuels :
Anita Lasker-Wallfisch. © ZDF/Calliope media
Benjamin et Simon Wallfisch. © Calliope media

Articles sur ce blog concernant :
Article publié le 22 août 2010 à 20 h 42, puis les 2 février 2011 et 29 janvier 2015. Il a été modifié pour la dernière fois le 1er avril 2011.

3 commentaires:

  1. Merci Veronique
    Malheureusement ARTE, peut-etre a cause des vacances n'a pas bien fait son travail de presse et de marketing pour ce film.
    J'en suis l'auteur et realisateur
    Bien a vous
    Mark Kidel
    www.calliopemedia.co.uk

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  2. Le mari d'Anita s'appelait Peter pas Rafael. Et re-visionnez le film: vous verrez qeue je ne l' pas du tou exclu. Avez-vous vraiment visionne le film?

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  3. Vient de paraître :

    Ernest Bloch : Music for Cello & Piano
    Nimbus NI5943
    Raphael Wallfisch (cello)
    John York (piano)
    5 May 2017
    70:14
    1. - 2. Sonata for cello and piano (1897) 15:16
    3. - 6. Suite for cello and piano (1919) - Transcribed from the suite for viola by Gabor Rejto and Adolph Baller 32:04
    7. Nigun for cello and piano - Improvisation from Baal Shem, Pictures of Chassidic Life (1923) - Arranged by Joseph Schuster 6:50
    8. - 10. From Jewish Life (1925) 9:27 1.Prayer
    2.Supplication
    3.Jewish Song
    11. Méditation hébraïque for cello and piano (1924) 6:36

    Claude Torres

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