dimanche 21 mai 2017

« Menahem Pressler, la note consolatrice » d’Emmanuelle Franc


« Menahem Pressler, la note consolatrice » est le documentaire passionnant d’Emmanuelle Franc (2009). Le portrait de ce pianiste octogénaire Juif, né en Allemagne, et qui a rejoint la Palestine mandataire en juin 1940. Professeur à l’université de Bloomington en Indiana (Etats-Unis) depuis plus de 56 ans, il a créé le célèbre Beaux Arts Trio en 1955 qui a achevé sa tournée triomphale d’adieu en 2009. Le 21 mai 2017, à 12 h 30, Arte diffusera un concert du Festival de musique de chambre de Jérusalem (Das internationale Kammermusikfestival Jerusalem) réalisé par Henning Kasten. "En septembre dernier, le Festival international de musique de chambre de Jérusalem a rassemblé des instrumentistes du monde entier, dont les pianistes Menahem Pressler, András Schiff et Kirill Gerstein, le flûtiste franco-suisse Emmanuel Pahud, la violoniste Baiba Skride ou encore le violoncelliste Julian Steckel. Ils interprètent un programme composé d'œuvres de Schubert, Brahms, Beethoven, Mendelssohn et Busoni.  Le meilleur du 19e Festival de musique de chambre de Jérusalem."
« Menahem signifie en hébreu le consolateur. C’est quelqu’un qui, quand vous vous sentez seul, est capable de vous offrir les mots et les actes qui vous font accepter ce qui est arrivé. Je suis né avec ce nom. C’est un nom Juif. Mais en Allemagne, on m’appelait Max. Ensuite, j’ai repris le nom Menahem. Pourquoi ? Pour m’identifier avec mon peuple », explique le pianiste Menahem Pressler.

Celui-ci est né dans une famille juive à Magdeburg (Allemagne) en 1923.

Menahem Pressler se souvient de son professeur, un organiste chez qui il se rendait parfois pour ses leçons, mais « ce n’était pas facile car je devais prendre le tramway. Et cela n’était pas permis à cette époque ». Aussi, cet enseignant, un « homme de cœur, très bon », continue « par gentillesse », de lui donner des leçons malgré l’interdiction.

Il garde un souvenir douloureux de l’antisémitisme dans l’Allemagne nazie, notamment de la Nuit de cristal :
« C’était affreux… Je me le rappelle encore très distinctement, même si je l’ai refoulé… Ce sentiment d’être sans défense, cette sensation de peur, sans savoir ce que nous savons aujourd’hui… Il n’y avait que la peur et ce bruit dehors et dans les rues. On hurlait et nous étions là, dans l’appartement obscur pour que personne ne monte voir ».
Sa famille fuit l’Allemagne nazie en 1939. A Trieste, elle attend cinq ou six mois des visas. Finalement, elle rejoint la Palestine mandataire sur le « Galilée »… quatre jours avant l’entrée en guerre de l’Italie.

Menahem Pressler est affaibli car il ne « pouvait pas manger » et avec « une énorme faim de faire de la musique, de jouer, de travailler le piano, de trouver la beauté de la phrase [jusqu’à en être] transporté, en être élevé, jusqu’à en sentir les finesses ».

En Eretz Israël, Menahem Pressler suit les cours du célèbre pédagogue Leo Kestenberg (1882-1962) dont on voit le portrait par Kokoschka. Leo Kestenberg est le « professeur le plus important de Menham Pressler. Il a fui l’Allemagne nazie en 1933 pour la Palestine où il a dirigé l’orchestre symphonique nationale. Il avait élaboré au sein du gouvernement de Weimar un projet de pédagogie musicale visionnaire. Furtwängler, Schönberg, Schnabel ont soutenu ses théories révolutionnaires pour l’époque ».

« C’était un intellectuel qui croyait dans le pouvoir de la musique, que la musique n’était qu’un aspect de l’art… Ses leçons étaient exquises à cause de son immense savoir, pas seulement du piano. Je me rappelle ses leçons sur la Totentanz de Liszt. Il me faisait voir des tableaux, des images dans la musique… J’appréciais cela et ma compréhension en augmentait », se souvient Menahem Pressler.

Sur Steuermann « un des musiciens les plus érudits que j’ai rencontrés », Menahem Pressler précise : « Il a été le pianiste de Schönberg, de Webern, de Berg… Il est devenu le pianiste de l’école dodécaphonique. Il connaissait Schumann mieux que personne ». Et de louer sa « grande pénétration de cette musique, la meilleure compréhension du romantisme, de la liberté de ce qu’est une phrase ».

Parmi ses professeurs : Bruno Walter, Robert Casadesus…

« Un des derniers pianistes de la fabuleuse Mitteleuropa musicale des années 50/60 aux Etats-Unis »
En 1946, Menahem Pressler reçoit le 1er Prix du Concours international Debussy, dont le jury est présidé par Darius Milhaud, à San Francisco. Ce qui lance sa carrière internationale. « J’ai pensé à une carrière de soliste. Quand j’ai été invité à jouer avec tous les grands orchestres, les grands chefs. J’ai joué avec Stokowski, avec Dorati, Solti, Ormandy, George Szell… »

Menahem Pressler débute dans l’orchestre de Philadelphie sous la direction du Maestro Eugene Ormandy. Il joue ensuite dans les orchestres les plus prestigieux en Amérique du Nord et en Europe.

1955. Menahem Pressler est nommé professeur l’université de Bloomington - « réfugiés pendant la guerre, d’immenses musiciens ont enseigné dans cette université et lui ont donné une notoriété mondiale » - et co-fonde le Beaux Arts Trio.

Le violoniste « très inspiré » Daniel Guilet – né Guilevitch, il a fui la France pendant la Seconde Guerre mondiale pour se réfugier aux Etats-Unis où il a intégré le NBC Symphony Orchestra dirigé par Arturo Toscanini dont il devient le concertmaster - et Bernard Greenhouse, jeune violoncelliste élève de Pablo Casals, contactent alors Menahem Pressler pour un projet d’enregistrement des trios de Ravel, Fauré et Mendelssohn ainsi que pour sept concerts. Menahem Pressler choisit alors de se consacrer à une carrière dans ce trio dénommé Beaux Arts Trio.

Celui-ci débute le 13 juillet 1955 au Tanglewood Music Center (TMC) du Berkshire Music Festival à Lenox (Massachussetts, Etats-Unis).

Cette formation de musique de chambre s’impose vite par son excellence et enchaîne les concerts. A un rythme épuisant.

Si la composition initiale a changé à de nombreuses reprises – le violoniste Isidore Cohen succède en 1969 à Daniel Guilet (1899-1990) -, Menahem Pressler en est toujours demeuré membre.

Ce trio a traversé une « mauvaise période » quand il a recruté Ida Kavafian et Peter Wiley (1987).

Il a renoué avec la qualité et le succès avec ses deux derniers partenaires, le violoncelliste Antonio Meneses », longtemps soliste notamment de von Karajan avant de rejoindre le trio en 1998, et le violoniste Daniel Hope, proche de Yehudi Menuhin arrivé en 2002. Ses concerts ont de nouveau été salués par la critique.

Le Beaux Arts Trio a conclu en 2009 une tournée d’adieu « triomphale et historique ». S’il avoue sa tristesse, Menahem Pressler se console en constatant que ce trio s’arrête « au sommet » de son art.

A plus de 85 ans, distingué par des Prix prestigieux dont la Croix du mérite (Bundesverdienstkreuz) allemande du Président, le titre de Fellow honoraire de l’Académie de musique et danse de Jérusalem (2007), Menahem Pressler assure concerts, notamment avec le Cleveland Quartet, et master classes dans le monde, ainsi qu’une présence active au sein de jurys de concours importants internationaux de piano. 

Pédagogue admiré depuis près de 60 ans, il enseigne toujours à la réputée Ecole Jacobs de musique de l’Université d’Indiana à Bloomington (Etats-Unis) qui l’a nommé au rang de Professeur distingué de musique (piano) et doyen de la Chaire de musique Charles Webb dont les étudiants sont primés dans les principaux concours de piano, dont ceux de la reine Elizabeth, Busoni, Rubenstein, Leeds ou Van Cliburn.

« Tu as joué en donnant tout ce que tu peux. Vas vite, mais tu dois toujours avoir des réserves pour que le public pense que tu peux jouer plus vite », conseille à un élève Menahem Pressler en dessinant par la main la courbe de l’interprétation tout en fredonnant.

« C’est aussi le lieu où, comme un talmudiste étudie la Torah, il travaille en solitaire et reprend le répertoire mille fois remis sur le clavier. Perpétuellement en quête d’un piano pour travailler, il a l’impression de perdre son temps dès qu’il s’en éloigne. Comme dans son enfance, la musique reste un refuge : « Quand je suis dans la musique, je n'ai plus peur ». La musique l’a consolé de tous les maux – « J’ignore où mes grands-parents, mes oncles, mes cousins ont été tués » lors de la Shoah -, lui a permis de survivre, et de consoler à son tour ».

Kurt Masur, chef d’orchestre, loue la qualité de la langue allemande de Menahem Pressler :
« Je mesure aujourd’hui ma langue allemande qui n’est pas mauvaise, à la richesse de cette langue allemande dont ne sont capables que les Juifs allemands, que ceux qui ont grandi chez nous à une époque pendant laquelle l’art a joué un autre rôle ».
Menahem Pressler a gardé la pratique de cette langue « précieuse » qui lui permettait de « lire les grands maîtres et de les comprendre… Beethoven parle allemand. C’est pourquoi nous nous comprenons bien. Quand Beethoven dit « avec force », on ne peut l’exprimer ainsi qu’en allemand ».

Et d’ajouter : « Beethoven est, en toutes circonstances, non seulement grandiose, mais monumental. Vous ne pouvez pas vous mesurer à côté de cela. Alors que Schubert et tellement humain… Il est vraiment à notre dimension. Vous comprenez qu’il vous comprendrait et que vous le comprendriez. Il n’est pas héroïque ».

En 2009, Menahem Pressler s’est rendu à Magdebourg qui lui a remis la citoyenneté d’honneur de cette ville vieille de 1200 ans lors d’une cérémonie au cours de laquelle un hommage a été rendu à son oncle et à sa tante déportés de Magdebourg à Auschwitz.

Ce documentaire est conçu comme un voyage dans l’espace et dans le temps, ponctué de pauses : récital ou écoute d’enregistrements de concerts dans des lieux symboliques.

Curieusement, et de manière regrettable, Arte a programmé une seule diffusion de ce portrait sensible et passionnant de Menahem Pressler.

Le pianiste Menahem Pressler donna un concert à la Salle Pleyel les 29 et 30 janvier 2014.

A 92 ans, il poursuit en 2016 ses tournées.

Arte a retransmis sur son site Internet un concert filmé le 10 septembre 2016 (157 minutes) dans le cadre du Jérusalem International Chamber Music Festival. Menahem Pressler et Baiba Skride interprètent Dvorák et Mendelssohn. "Au programme pour le jour de clôture du Festival de Jérusalem l’un des chambristes les plus connus de notre époque : Menahem Pressler. Pianiste du Beaux Arts Trio pendant plusieurs décennies, il a attendu d’avoir près de 90 ans pour se lancer dans une carrière solo tardive mais brillante. Avec Baiba Skride, Benny Peled (violon), Krzysztof Chorzelski et le lauréat 2010 du concours de l’ARD Julian Steckel (violoncelle), Menahem Pressler interprète le Quintette pour piano d’Antonín Dvořák. Le Festival s’achève traditionnellement avec l’octuor à cordes composé par Felix Mendelssohn Bartholdy à l’âge de 16 ans à peine. Cette année, l’octuor est exécuté par Baiba Skride, Itamar Zorman, David Strongin, Benny Peled (violon), Adrien La Marca, Madeleine Carruzzo (alto), Julian Steckel et Tim Park (violoncelle)".

Le 21 mai 2017, à 12 h 30, Arte diffusera un concert du Festival de musique de chambre de Jérusalem (Das internationale Kammermusikfestival Jerusalem) réalisé par Henning Kasten. "En septembre dernier, le Festival international de musique de chambre de Jérusalem a rassemblé des instrumentistes du monde entier, dont les pianistes Menahem Pressler, András Schiff et Kirill Gerstein, le flûtiste franco-suisse Emmanuel Pahud, la violoniste Baiba Skride ou encore le violoncelliste Julian Steckel. Ils interprètent un programme composé d'œuvres de Schubert, Brahms, Beethoven, Mendelssohn et Busoni.  Le meilleur du 19e Festival de musique de chambre de Jérusalem."

Festival de musique de chambre de Jérusalem par Henning Kasten
2016, 44 min
Avec Elena Bashkirova (piano), András Schiff (piano), Emmanuel Pahud (flûte) 
 
Menahem Pressler, la note consolatrice
D’Emmanuelle Franc
France, 2009, 71 mn
Diffusion le 14 mars 2011 à 22 h

Visuels : © Camera Lucida Productions
Cet article a été publié pour la première fois le 14 mars 2011. Il a été republié le :
- 16 octobre 2012 à l'approche du concert de Orchestre de Paris dirigé par Paavo Järvi et avec le pianiste Menahem Pressler les 17 et 18 octobre 2012 à la Salle Pleyel ;
- 9 décembre 2012 à l'approche du concert du pianiste Menahem Pressler le 10 décembre 2012, à 20 h, à la Salle Pleyel. Il interpréta des oeuvres de Franz Schubert et de György Kurtág ;
- 7 novembre 2013 à l'approche du concert à la Salle Pleyel le 7 novembre 2013, à 20 h ;
- 20 janvier 2014 et 21 septembre 2016.

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