vendredi 23 août 2013

Karel Ančerl (1908-1973), chef d’orchestre tchèque


A l’occasion de la « Gold Edition Ancerl » de Supraphon, en clôture du festival Culture tchèque des années 1960 et sous le Haut patronage de S.E.M. Pavel Fischer, Ambassadeur de la république tchèque en France, le Centre tchèque  a organisé, en partenariat avec la saison de concerts Prima la Musica !, une soirée en hommage au chef d’orchestre  tchèque Karel Ančerl, le 11 janvier 2006, à 19 h, à l’Auditorium de Cœur de Ville (Vincennes).



Karel Ančerl est né en 1908 dans une famille cultivée de Tučapy, un village de Bohême, dans le sud de l’Empire austro-hongrois.

Après des études de violon, direction et composition au Conservatoire de Prague, il débute auprès de Vaclav Talich et Hermann Scherchen. C’est lui qui crée en Tchécoslovaquie le « Pierrot lunaire » de Schoenberg.

"L’activité d’Ančerl au Théâtre Libéré commence en 1931, et se termine en 1933", rappelle Antoine Servetti, responsable du site dédié à Karel Ančerl.

De 1933 à 1939, il dirige l’Orchestre de la radio de Prague, un orchestre de jazz et à plusieurs reprises la Philharmonie tchèque.

Bien que son père soit Juif, "il a continué son activité jusqu’en 1939, où l’on a pu recenser de nombreuses sessions radio", précise Antoine Servetti.

Arrêté, cet artiste est interné dans des camps de concentration.

Dans le film réalisé à Terezin (Theresienstad), camp édifié à fins de propagande par les Nazis, on peut le voir diriger le 23 juin 1944 l’orchestre du camp interprétant une Etude pour cordes de Pavel Haas. Karel Ančerl est déporté ensuite à Auschwitz. Il survit très affaibli, mais ses parents, son épouse et son fils périssent dans les camps de la mort.

Lors de la saison 1946-47, Karel Ančerl "dirige l’Orchestre de l’Opéra du 5 Mai (production de 5 opéras)", a observé Antoine Servetti.


En 1947, il dirige l’Orchestre de la radio tchèque, puis devient le chef de l’Orchestre philharmonique tchèque de 1950 à 1968, période où Vaclav Talich dirige la Philharmonie slovaque. Les mélomanes se souviennent de son perfectionnisme, son sens du détail, son éloquence gestuelle et sa sensibilité pour restituer les émotions des œuvres dirigées et du niveau d’excellence atteint par l’Orchestre philharmonique tchèque sous sa direction.

« Chaque chef d'orchestre, chaque artiste-interprète, est un médium. Un médium qui réalise, ou doit réaliser, la vision du compositeur. Pour le faire bien sûr, il lui faut un instrument : un violon ou un piano pour l'instrumentiste, un orchestre pour le chef d'orchestre. Son instrument est beaucoup plus complexe qu'un instrument individuel. L'orchestre est une collectivité. Il est composé de nombreuses individualités. Le premier travail du chef d'orchestre, à mon avis, consiste à souder cette collectivité, de façon à ce que tous ressentent, tous vivent de la même manière l’œuvre qu'ils interprètent… Je veux juste souligner l'importance de la personnalité du chef d'orchestre : elle peut et doit avoir une influence telle qu'elle amène toute cette collectivité à une manière de jouer très précise », a confié Karel Ančerl à Hans Krut dans le film  Qui est Karel Ančerl ? (1969).
La Guerre froide restreint le nombre des pays où il peut se produire. En 1959, il part en tournée en Australie, Chine, Japon, Union soviétique et Inde, puis dans les années 1960, en Amérique du Nord. Il est primé au niveau international.

Le 21 août 1968, sur ordre de l’URSS, les troupes du Pacte de Varsovie envahissent la Tchécoslovaquie. Karel Ančerl se trouve alors à l’étranger. Favorable au Printemps de Prague, il choisit l’exil et subit la répression : ses biens sont mis sous séquestre, ses disques ne sont plus réédités, son nom est enlevé des pochettes de disques, etc.

Au moment de nommer un successeur au directeur musical Charles Munch à la tête de l’Orchestre de Paris, deux noms sont proposés : Karel Ančerl et Herbert Karajan. C’est ce dernier qui est choisi. Karel Ančerl s’installe à la rentrée 1968 à Toronto (Canada) dont il dirige l’Orchestre philharmonique. Il décède le 3 juillet 1973.
Pour rappeler cette figure talentueuse, une soirée  a présenté un extrait d’un film documentaire, puis une table-ronde dirigée par Stéphane Friedrich avec Jana Gonda, Directrice de Supraphon, les musicologues Guy Erismann, Marcel Marnat et Stéphane Friédérich, l’historien Antoine Marès et le journaliste A. J. Liehm.

Puis, l’Ensemble Calliopée placé sous la direction du compositeur Krystof Maratka a interprété des œuvres de Antonin Dvorak, Erwin Schulhoff, Krystof Maratcka, ainsi que le Kol Nidre pour violoncelle solo et ensemble à cordes de Max Bruch.

Alain Fantapié, président de l’Académie Charles Cros, a remis à la maison Supraphon le Prix « Hommage spécial à Karel Ančerl ». Lors du 30e anniversaire da la mort de Karel Ančerl, cette maison  a commencé à rééditer  les enregistrements  de Karel Ančerl réalisés avec l’Orchestre philharmonique tchèque interprétant  des œuvres de Beethoven, Brahms, Dvorak, Janacek, Prokofiev, Stravinsky. Soit 42 disques en sept séries…

Vers 22 h, a été inaugurée l’exposition photographique de Jiri Vsetecka « Prague musicale ».


CITATIONS  SUR/DE KAREL ANCERL

A l’issue de la création d’Etude pour orchestre à cordes de Pavel Haas par l’orchestre du camp dirigé par Karel Ančerl, le 23 juin 1944, au camp de Terezín (Theresienstadt) près de Prague, Viktor Ullmann, co-auteur avec Peter Kien de L'Empereur de l'Atlantide (Der Kaiser von Atlantis) a écrit : « Karel Ančerl est un chef d’envergure, possédant un savoir-faire impressionnant. Je tiens pour preuves de ses qualités et de sa patience surhumaine, le fait qu’il ait accompli un travail héroïque pour réunir et développer cet ensemble Comme chef, il me rappelle Václav Talich ou Hermann Scherchen. Comme ce dernier il a toujours été un pionnier de la musique contemporaine ».
On peut voir des images de ce concert dans Der Führer schenkt der Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux Juifs), film de propagande nazie. Dans ce camp « considéré comme vorübergehendes Sammellager [camp de rassemblement et de transit] et vitrine exemplaire aux yeux du monde, Ančerl y a aussi "joué second alto dans le sextuor n°2 de Brahms" et dirigé Haendel, Beethoven, Bach et Mozart tout en travaillant dans les cuisines de ce camp. Parmi les artistes internés dans ce camp : Pavel Hass, Viktor Ullmann, Hans Krasá et Gideon Klein. Dès 1944 cet orchestre – formé en 1942 de 16 premiers et 12 seconds violons, huit altos, six violoncelles et une contrebasse – disparaît au fil des déportations vers Auschwitz de la plupart de ses artistes.

Le 16 octobre 1944, Karel Ančerl, son épouse Valy et leur fils Jan né à Terezín, ainsi que Pavel Haas, sont déportés au camp d’Auschwitz. « Lorsque j’ai connu ces abîmes profonds de ce qu’un homme peut faire à un autre, je n’ai pas perdu la foi en l’Humanité, et plus tard après la guerre, je suis retourné plein d’élan dans la trajectoire que j’avais entamée en 1930  ». (Karel Ančerl)

Extraits de Kdo je Karel Ančerl  ? (Qui est Karel Ančerl ?) réalisé par Hans Krut pour la télévision tchèque (1968) :
« On me demande souvent : « Qu'est-ce que le travail d'un chef d'orchestre ? » On a écrit beaucoup de livre sur ce sujet, beaucoup de littérature. Moi, je me contenterai de dire ceci... Je voudrais dire que chaque chef d'orchestre, chaque artiste-interprète, est un médium. Un médium qui réalise, ou doit réaliser, la vision du compositeur. Pour le faire bien sûr, il lui faut un instrument : un violon ou un piano pour l'instrumentiste, un orchestre pour le chef d'orchestre. Son instrument est beaucoup plus complexe qu'un instrument individuel. L'orchestre est une collectivité. Il est composé de nombreuses individualités.
Le premier travail du chef d'orchestre, à mon avis, consiste à souder cette collectivité, de façon à ce que tous ressentent, tous vivent de la même manière l'œuvre qu'ils interprètent. C'est la première étape de la véritable interprétation. De même que pour l'instrumentiste, la qualité de son instrument importe beaucoup, le travail du chef dépend de la qualité de l'orchestre.
A ce propos, il est utile de se rappeler la différence qui existe entre les orchestres de jadis et ceux d'aujourd'hui. Aujourd'hui dans les orchestres de haut niveau, on exige une perfection technique totale de chaque instrumentiste. Les générations précédentes n'ont pas eu cette chance. Les chefs d'orchestre formaient leurs musiciens.
Je me souviens d'une petite histoire que j'ai vécu avec Talich. Quelques années avant sa mort, il était revenu à la Philharmonie tchèque pour diriger des concerts. Il avait invité notre premier cor, Monsieur Stefek, à jouer un passage d'une manière bien précise. Talich lui a chanté ce passage. Stefek a pris son instrument et l'a joué sur le champ, comme Talich le désirait. Talich abandonna la répétition et vint me voir en larmes. Il me dit : « Je n'ai plus rien à leur expliquer. Ils jouent comme je l'imagine avant même que je dise comment je l'imagine ! »
Je veux dire par là que la technique orchestrale a énormément évolué. De nos jours, le niveau des musiciens de l'orchestre facilite la tâche du chef. Il est sûr que les performances d'un bon orchestre se répercutent sur les exigences du chef. Bien sûr les exigences de chaque chef d'orchestre envers la collectivité de cessent d'augmenter. C'est seulement ainsi que l'on peut atteindre, aujourd'hui, des performances extraordinaires dans un orchestre moyen. Celui-là même qui, jadis, représentait le sommet de l'art de l'interprétation. Bien sûr, la personnalité du chef d'orchestre influence le style et l'interprétation. J'ai parlé avec un membre du célèbre orchestre de Boston. Je l'ai interrogé sur divers chefs d'orchestre comme Koussevitsky, Munch... Il me dit : « Sous Koussevitsky, nous jouions comme un orchestre russe et Munch nous a transformés en un orchestre français. » Je veux juste souligner l'importance de la personnalité du chef d'orchestre : elle peut et doit avoir une influence telle qu'elle amène toute cette collectivité à une manière de jouer très précise. Cela exige une très longue série de répétitions et une longue expérience commune. Si je dirige la Philharmonie tchèque, je n'ai pas besoin de leur expliquer longuement ce que je souhaite obtenir, car nous nous connaissons depuis 18 ans ».

Karel Ančerl  sur le cycle de poèmes symphoniques « Ma patrie » de Bedřich Smetana : « Evidemment, « Ma patrie » est pour notre public l’œuvre fondamentale de la musique tchèque. C’est ainsi que notre public le sent car il y voit une des plus grandes créations de l’esprit national. Je crois que c’est juste, mais je pense aussi que « Ma Patrie » n’a pas qu’une importance locale. Je m’en suis convaincu lors de l’Exposition universelle de Montréal en 1967 où nous l’avons exécutée. J’ai été surpris par le succès immense que l’œuvre a remporté. Mais là, l’aspect national de l’œuvre a été naturellement éliminé et les gens n’écoutaient que la musique ».

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Mon article a été publié sous le pseudonyme de Ray Harsheld par Guysen Israël News le 10 janvier 2006. Il a été modifié en 2014

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