Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mardi 6 octobre 2020

« Israël, le voyage interdit » de Jean-Pierre Lledo


Jean-Pierre Lledo est un réalisateur, scénariste et écrivain juif né en Algérie. Communiste dans sa jeunesse, il est l'auteur d'une oeuvre essentiellement documentaire primée, analysant l'échec du rêve de l'Algérie indépendante. Le 5 octobre 2020, de 19 h 30 à 22 h 30, son film "Israël, le voyage interdit" sera présenté en a
vant-première au cinéma les Sept Parnassiens. Le film en quatre parties - Kippour, Hanouka, Pourim et Pessah - sortira en France dès le 7 octobre 2020. Les éditions Les Provinciales ont publié "Le Voyage interdit. Alger-Jérusalem" par Jean-Pierre Lledo.

« Alger, la Mecque des révolutionnaires (1962-1974) » par Ben Salama 
« Si Mustapha Müller, le maître déserteur » par Lorenz Findeisen 

Le réalisateur, scénariste et écrivain Jean-Pierre Lledo est né en 1947 à Tlemcen, alors département français en Algérie.

Il est diplômé de l'Institut du cinéma de Moscou. Il a réalisé deux films de fiction et une douzaine de documentaires, dont certains ont été primés, notamment par le 1er Prix du film documentaire pour Un rêve algérien, Montréal (2004).

Cible de menaces de mort provenant d'islamistes, Jean-Pierre Lledo est contraint de quitter l'Algérie en juin 1993.

Ses derniers films réalisés à partir de la France sont tous consacrés à l’échec de son rêve d’une Algérie indépendante et multiethnique.

Son dernier film Algérie, histoires à ne pas dire a été interdit en Algérie en 2007, et le demeure.

Jean-Pierre Lledo est aussi contributeur sur Causeur.

D'Algérie à Israël
A partir de 2012, Jean-Pierre Lledo "entame la réalisation d’un très long métrage de 11 heures ‘’Israël, le voyage interdit’’ où il examine les raisons de son refoulement d’Israël, durant plus d’un demi-siècle".

"Mon oncle maternel avait quitté l’Algérie en 1961… J’avais 13 ans. Et depuis, je n’avais plus eu de relation, ni avec lui, ni avec sa famille… Je n’étais pas non plus allé à son enterrement, il y a 10 ans… Je l’aimais pourtant. Ce n’est donc pas lui que j’avais boycotté, mais le pays qu’il avait choisi… Israël. Qu’est-ce qui durant plus de 50 ans avait empêché le Juif algérien communiste que j’étais ? Ma fille Naouel a voulu m’accompagner dans cette aventure et j’ai accepté. Une dette à rembourser…", a déclaré Jean-Pierre Lledo.

Et de préciser en décembre 2018 : 
"De mère juive, et de père communiste, d’origine espagnole, je suis né en Algérie en 1947. M’étant voulu algérien, et ayant épousé les convictions communistes de mon père, je suis resté en Algérie, après l’indépendance, à la suite de mes parents. Et je n’ai quitté l’Algérie qu’en 1993, menacé par les islamistes.
J’ai fait ce film afin de comprendre pourquoi durant cinquante ans j’ai occulté le monde juif, le judaïsme, et Israël. M’amputant de que je ne niais cependant pas, être juif, une des conséquences fut que je ne revis plus mon oncle maternel, décédé il y a 14 ans. Il avait quitté l’Algérie en 1961 pour Israël, et je ne connaissais donc pas mes trois cousins.
Mon dernier film "Algérie, histoires à ne pas dire’’, interdit en Algérie parce que pour la première fois étaient évoqués les massacres du FLN contre la population non-musulmane tout au long de la ‘’guerre de libération’’, devenue donc aussi "une guerre d’épuration’’, fut distribué en France en 2008.
Sélectionné notamment par le Festival international de Jérusalem, quoiqu’hésitant mais encouragé par ma fille, j’acceptai l’invitation, sans imaginer encore que ce voyage allait être le début d’une nouvelle aventure dont mon nouveau film-ci ‘’Israël, le voyage interdit’’ est le témoignage.
A sa manière, ce film est un essai cinématographique sur la ‘’Question juive’’ en forme de road-movie qui consistera à faire d’incessants allers-retours entre ma propre histoire, et la découverte de cette trimillénaire histoire juive qu’il y a encore peu, j’ignorais totalement, et ce tout en intégrant une partie de la diversité ethnique d’Israël (Arabes chrétiens et musulmans, bédouins, notamment).
Je l’ai tourné moi-même durant une année, accompagné de ma co-productrice israélienne Ziva Postec, pour la traduction, et de ma fille : transmission vis-à-vis d’elle, ce film l’est aussi vers une jeunesse en manque de repères et de connaissance, comme nous le fûmes tous deux, en ce qui concerne Israël.
Bien que de nature introspective, ce film n’est pas narcissique. Tenant la caméra, l’unique fois où l’on me voit est lorsque je me rends à la tombe de mon oncle à Ashdod : je suis alors filmé par ma fille.
Ce voyage en moi-même est avant tout une manière de découvrir et de faire découvrir tout ce que par idéologie ou pour des raisons plus obscures, j’avais voulu ignorer : un peuple, ses lieux, son histoire, récente et ancienne, ses croyances…
Était-ce à cause de ce fardeau qui écrase dès qu’enfant on entend son père dire ‘’israélite’’ pour ne pas prononcer le mot, blessant, juif ? Du fait que l’athéisme paternel me fit réduire le judaïsme à une religion ? Du fait que plus tard, mes parents étant restés en Algérie après l’indépendance, et étant devenu moi-même Algérien, il était impensable même de s’interroger sur les deux mots qui structurent l’hostilité foncière du monde arabe vis à vis des Juifs : sionisme et Palestine ? Ou du fait que tout simplement la ‘’Question juive’’ ne semble toujours pas avoir trouvé de réponse, puisque même des Juifs se demandent aujourd’hui encore si le peuple juif existe réellement ?
Au-delà de mon itinéraire, et de cette longue remise en question de soi, dont le film donnera idée, le spectateur, non-juif, mais aussi juif, est ainsi invité à revisiter ses propres idées vis-à-vis du monde juif et d’Israël, liées le plus souvent à des mots minés, vite figés en préjugés.
Mais au-delà de la problématique immédiate de ce film, chacun pourra s’interroger sur ses propres tabous, ses dénis, ses autos-censure, ses conditionnements, et sur le travail à faire pour s’en libérer… 
Si ce film peut donc être considéré comme une rupture dans mon travail, puisque je m’intéresse à ce que j’avais jusque-là refoulé, il n’en demeure pas moins en continuité avec ma dernière trilogie (Algéries, mes fantômes/Un Rêve algérien/ "Algérie, histoires à ne pas dire’’), tant pour le contenu (l’identité face à l’Histoire) que surtout pour la forme (road-movie).
Si ma dernière trilogie était en quête de l’utopie paternelle de fraternité multiethnique, cette quadrilogie est plutôt une quête de vérité, dédiée à ma mère, et à mon oncle."
Le Forum des Images a invité à voir en avant-première le premier volet "Kippour" de la tétralogie de Jean-Pierre Lledo : Kippour, Hanouka, Pourim et Pessah. Soit quatre fêtes juives : respectivement le Grand pardon, la fête des Lumières, la fête de la délivrances des Juifs exilés en Perse et la sortie des Hébreux d'Egypte où ils étaient réduits en esclavage par Pharaon, leur errance pendant 40 ans dans le déserte et leur entrée en Terre Promise.

Son film a été monté par Ziva Postec (chef-monteuse de "Shoah’’).

Le 28 janvier 2020, le Forum des Images à Paris présenta, en avant-première, la première partie "Kippour" de la série en quatre volets « Israël, le voyage interdit » de Jean-Pierre Lledo. La projection était suivie d'un débat.

Le film devait être distribué en France en avril 2020. Mais la pandémie de coronavirus a induit le report de sa distribution.

Le 5 octobre 2020, de 19 h 30 à 22 h 30, "Israël, le voyage interdit", film en quatre parties - Kippour, Hanouka, Pourim et Pessah - sera présenté en avant-première au cinéma les Sept Parnassiens.

« 1 - KIPPOUR (2H2O)
Une famille oubliée, les Juifs d’Algérie, eux aussi perdus de vue, n’avoir rien transmis à mes enfants, m’être complu dans l’ignorance…Arriverai-je à me débarrasser de toutes mes fautes ? Car d’Israël, je dus vite l’admettre, je ne savais rien. Ni de son passé, ni de son présent. Un mot mystérieux et oublié que ma mère utilisait souvent, m’en ouvre soudain les portes, « Tcharbeb »….
2 - HANOUKA (2H37)
Mais pourquoi le monde ne s’était-il intéressé qu’aux réfugiés arabes ?
En Algérie, où j’avais vécu jusqu’en 1993, seul le malheur arabe palestinien avait un nom : « la Naqba ».
Le monde arabo-musulman ne s’était-il pas purgé de tous ses Juifs… ? Et si, il n’y avait pas eu… une… mais deux « Naqbas » ? Chaque jour s’approfondit le fossé entre celui que j’avais été et celui que je devenais…
Et peu à peu se reconstitue ma famille, jusque-là fantôme…Près de sa tombe, aurai-je le pardon de l’Oncle ?
3 - POURIM (3H)
Soudain, je prends conscience que si tous les peuples avaient été massacrés à une époque ou à une autre, les Juifs, eux, l’avaient été à toutes les époques. Y avait-il un autre peuple au monde toujours en guerre, juste pour exister ?
Refusant pourtant d’abandonner aussi vite mon rêve de fraternité, je décide de poursuivre notre voyage…
En arrivant en Israël, j’ avais cru que la question de la Paix gênerait. Je m’étais trompé.
Du Nord au Sud d’Israël, Juif ou Arabe, chacun avait sa solution. Ou sa manière de vivre « le conflit »,
comme on dit ici…
4 - PESSAH (3H12)
Et si mon hostilité à Israël n’avait été qu’une tentative pour échapper à ce mot si court et si difficile à prononcer : Juif…Et s’il en était de même pour l’humanité ? Pourtant, la société multiethnique dont j’avais rêvé en Algérie, n’est-elle pas là ? Ce peuple-monde, en définitive, qui est-il ? Notre voyage se poursuit…
Voyage de tous les dangers…Délesté de narratifs qui m’avaient constitué, n’allais-je pas me perdre ?
Et ma fille Naouel, de cette transmission tardive, qu’allait-elle en faire ?
Une fois retrouvée toute notre famille, le fantôme de l’Oncle cessera-t-il de me hanter ? »

Les éditions Les Provinciales ont publié "Le Voyage interdit. Alger-Jérusalem" par Jean-Pierre Lledo. 

« D’Israël, je ne savais rien. Là d’où je viens, l’Algérie et le communisme, Israël est un tabou, le plus grand. Le transgresser a été l’aboutissement d’un très long cheminement », écrit Jean-Pierre Lledo, cinéaste algérien né à Tlemcen en 1947".

"En 1965 il proteste contre le coup d’État puis, à la tête d’un mouvement d’artistes et d’intellectuels il milite inlassablement pour le pluralisme, contre la censure et la torture et pour la reconnaissance du fait national berbère. Son rêve d’une Algérie multiethnique est mis à mal par la « disparition » d’un million de personnes en 1962 et parce que, dans un pays arabe, un communiste juif n’est pas un communiste comme les autres. Mais ce n’est qu’au moment de l’arrivée violente sur la scène politique des Frères musulmans que les menaces de mort l’obligent à quitter l’Algérie.  Après la fin de la guerre civile, son nouveau film, Algérie, histoires à ne pas dire (2007) est attaqué par les idéologues et interdit par le régime algérien, car il révèle que la guerre d’indépendance fut dès son origine une guerre d’épuration et que ses violences initiales furent des violences religieuses contre les «  mécréants  ». Invisible en Algérie, ce film se trouve sélectionné par le Festival international de Jérusalem qui invite le réalisateur en Israël : c’est le début d’une remise en cause et d’une métamorphose qui le conduiront peu à peu à surmonter ses puissantes réticences à l’égard du « pays interdit » (jamais nommé dans le monde arabe), et à sortir du carcan idéologique qui l’avait presque obligé à ignorer sa judaïté. Dans son nouveau (très) long métrage Israël, le voyage interdit, il raconte sa découverte de ce pays et comment il a appris à son contact à vaincre la « force du préjugé ». Dans le film il est derrière la caméra, mais dans ce livre étonnant, il raconte et explique avec humour et avec franchise le parcours singulier mais significatif qui l’a ramené «  à la maison  ».
 
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LES FETES DE KIPPOUR, HANOUKA, POURIM ET PESSAH

Kippour correspond au moment où les Tables de la Loi (sorte de constitution appelée « Alliance ») sont remises pour la deuxième fois aux Hébreux qui viennent de fuir l’esclavage en Egypte.
Hanouka célèbre la libération de la Judée de la colonisation grecque et la constitution de la deuxième souveraineté juive.
Pourim célèbre par un carnaval l’échec du projet d’extermination du peuple juif par un premier ministre perse (4 siècles avant l’ère commune). 
Pessah célèbre la sortie d’Egypte des Hébreux qui pourront ainsi s’autodéterminer et constituer leur première souveraineté. »




ENTRETIEN AVEC JEAN-PIERRE LLEDO, réalisateur

« Comment sont nées l’idée et l’envie de tourner Israël, le voyage interdit ?
Il faudrait un livre pour répondre à une question pareille, que j’ai d’ailleurs écrit et qui sortira en principe en même temps que le film. C’est grâce au cinéma que je me suis autorisé le voyage que je m’étais jusque-là interdit. Ou plutôt que mes appartenances antérieures m’avaient interdit. Là d’où je viens, l’Algérie et le communisme, Israël est un tabou, le plus grand. Le transgresser a été l’aboutissement d’un très long cheminement. Il a d’abord fallu que les menaces de mort islamistes m’obligent à quitter l’Algérie en 1993. Ce qui m’a permis au travers de nombreux films d’aborder la question-taboue de l’exode de la population non-musulmane au moment de l’indépendance en 1962, et qui a valu à mon dernier film Algérie, histoires à ne pas dire d’être interdit en 2007 par les autorités algériennes. Au Festival de Toronto, la délégation israélienne a vu le film.
Et deux mois plus tard, j’ai appris que le film était sélectionné par le Festival de Jérusalem et que j’y étais invité. Allais-je avoir le courage de vaincre le tabou ? 
L’interdiction de mon dernier film condamné aussi par mes anciens camarades m’a aidé à m’autodéterminer : je devais n’agir désormais qu’en fonction de ma seule conscience. Avec tous les risques : rejeter ce pays à jamais, ou être rejeté à jamais par tous mes anciens amis. Ma fille fit le reste : « nous avons une famille que nous devons connaître » (je n’avais jamais répondu aux invitations de mon oncle). En juillet 2008, nous nous sommes donc retrouvés à Jérusalem, à la Cinémathèque, c’est-à-dire juste en face de la Colline de… Sion ! Les spectateurs m’ont assailli de questions et d’invitations… Ce n’étaient donc pas des monstres… Et quand durant un rare moment de libre, je m’échappai du Festival et j’arrivai deux kilomètres plus loin dans le marché mythique de Mahanne Yehouda, soudain toute mon enfance oranaise me revint et notamment le marché des Juifs. Un trou noir de 50 ans entre les deux ! Et quand on est cinéaste, un peu comme les spéléologues ou les archéologues, on a envie d’y aller voir….

La durée du film est assez exceptionnelle, était-ce nécessaire pour vous ?
Les débats à la Cinémathèque de Jérusalem puis quelques rencontres avec des spectateurs m’arrachèrent un aveu implacable : d’Israël, je ne savais rien.
Et ce rien, je devais vite en convenir, était d’une profondeur abyssale. Dès mon retour, je me jetai sur tous les livres que je trouvais dans la bibliothèque de Montreuil où j’habitais. D’abord pour découvrir l’histoire d’Israël, ensuite pour essayer de comprendre quelque chose au judaïsme : jusque-là je n’avais même jamais ouvert la Bible ! Après deux ans de bibliophagie, je me mis à écrire des textes où j’essayais de percer « le mystère Israël », car j’eus le pressentiment, très vite devenu une conviction, que le malaise que suscitait ce pays tenait en grande partie à l’ambiguïté du mot « juif ». La plupart le rapportait à une religion, alors que là dans tous les livres dévorés s’étalait une vraie histoire, l’histoire d’un peuple, certes sur plus de 3000 ans…
Or, on ne peut voyager dans une histoire trimillénaire aussi vite que dans une histoire centenaire… Et ce d’autant plus qu’il ne s’agissait pas d’entraîner le spectateur dans un simple voyage historique, mais de voyager dans cette histoire, en la confrontant à mes ignorances, à mes préjugés passés et à mes efforts pour les surmonter…
Dès le tournage j’ai su que j’allais vers un film hors-normes, source d’innombrables cauchemars,
et pour ne pas trop m’épouvanter je me raccrochais mentalement à l’idée d’un film de 3 à 4 heures, au montage plutôt sauvage et elliptique, testant en pensée mille combinaisons dramaturgiques virtuelles… Du coup je n’observais plus aucune des précautions de tournage, ce qui donnera bien des tourments à Ziva Postec, la chef-monteuse, lorsqu’est venue l’heure du montage en 2015, et que devant écrire des scénarios bien précis, s’impose à moi une narration plus classique pour un film en trois… puis quatre parties, que je subodorais assez longues, mais toujours sans me l’avouer…

Pourquoi le film est-il découpé en 4 parties ? Pouvezvous nous expliquer le choix des titres pour chacune des parties ?
À partir du moment où il est devenu clair que nous allions vers un très long format, s’est imposée l’idée d’un découpage qui donnerait à chaque partie une autonomie narrative qui permettrait au spectateur de voir telle ou telle partie sans voir la totalité… Même s’il est bien sûr préférable de respecter la chronologie pour mieux ressentir l’évolution du personnage principal, le réalisateur, et de sa fille…
Israël étant un terrain miné, il était impossible de faire un pas sans au préalable déminer. C’est ce que nous faisons dans la 1re partie, qui dans l’économie dramatique générale fait aussi office d’exposition. 
De quelle manière renait Israël en 1948 et comment le peuple juif établit sa 3ème souveraineté en 3500 ans, c’est l’objet de la 2e partie. Ce qui me frappe dans l’histoire du peuple Juif, c’est sa précarité. Les peuples se font la guerre pour des motifs économiques, territoriaux, idéologiques, religieux. Dans le cas d’Israël, c’est son existence même qui chaque fois est en jeu. Et ce jusqu’à aujourd’hui. C’est cette dimension dont traite la 3e partie.
La 4e partie est consacrée à ce qui me paraissait le plus nébuleux, l’identité juive, celle d’un peuple, d’un individu, de la mienne…
Quatre parties pour un si minuscule pays peut étonner si le critère est la surface, mais pas si c’est l’histoire : 3500 ans… Ces quatre parties devaient donc être identifiées, et les (sous) titres se sont imposés naturellement : Kippour, Hanouka, Pourim, Pessah. « Fêtes juives » (sous entendues « religieuses ») aurait dit auparavant le néophyte que j’étais. Mais me plongeant dans l’histoire juive, je comprends vite qu’il s’agit de fêtes nationales.

Certaines personnes, comme l’écrivain Boualem Sansal, font partie de vos amis mais comment avez-vous rencontré les autres protagonistes qui apparaissent dans le film ? Quels ont été leurs apports spécifiques ?
Boualem était l’invité d’honneur d’un Salon international du livre à Jérusalem, et comme c’est un homme courageux, il ne voulait pas cacher son voyage comme le font de nombreux intellectuels arabes.
Ce qu’il dit dans le film est magnifique et permet au spectateur de comprendre dans quel univers j’avais vécu de ma naissance jusqu’en 1993.
Conformément à ma manière de faire pour mes précédents films, je ne choisis pas mes personnages comme dans les échantillonnages sociologiques.
Certains ont été des spectateurs de mes films. Quant aux autres, ce sont des amis d’amis, par exemple quand il s’agit des personnages arabes que je ne connaissais pas auparavant. Procédé qui n’infère aucune complaisance, et peut me réserver des surprises, comme par exemple lorsque je me retrouve face à un Maire-adjoint d’une grande ville, membre du Mouvement islamiste, tendance Frères musulmans qui dans le monde arabe sont interdits !
Cette manière a un avantage, c’est que les futurs personnages ont ainsi l’impression de me connaître et quand ils s’engagent, il y a d’emblée une confiance très bénéfique au type de documentaire que je fais et qui consiste à entrer dans la grande Histoire principalement par le vécu de mes personnages, (témoins actifs ou passifs), ce qui est une des meilleures manières d’échapper aux histoires officielles d’État.

Quatre personnes apparaissent dans plusieurs parties du film, pouvez-vous nous parler d’eux et nous expliquer pourquoi ?
La longueur du film et le grand nombre de personnages secondaires qu’on ne voit qu’une seule fois tout au long de ce road-movie, m’ont obligé à structurer le film avec des leitmotivs thématiques (ma famille israélienne, l’archéologie, l’identité, la multiéthnicité, la précarité, etc…) et des personnages qui aideraient le spectateur à se repérer.
Très vite quatre personnages se sont imposés, chacun avec sa folie… Les personnages hors normes fascinent toujours les cinéastes. Et dans mon cas, ils allaient bien avec ma propre folie. En tous cas, à eux quatre ils reflétaient assez bien ce peuple juif dont j’essayais d’appréhender le mystère… 
Ron Havilio dont la famille de Turquie était revenue en Terre d’Israël au 16e siècle, est un grand documentariste. Ses « Fragments - Jérusalem » sont magnifiques, mais depuis plus d’une dizaine d’années, il se consacre entièrement à la défense du quartier de Jérusalem, dans lequel il habite, Ein Kérem, trésor archéologique et jardin verdoyant, menacé par la construction immobilière.
Michael Romann, lui est fou de la vieille ville de Jérusalem. Sa passion est de vous en faire découvrir le moindre recoin. Ses parents étaient arrivés de Berlin, en 1933, au début de l’irrésistible ascension d’Hitler. 
Ariel Carciente arrive du Maroc. Il peut vous faire remonter dans l’histoire tragique de sa famille depuis le 12e siècle. A cette obsession de l’histoire s’ajoute celle de la musique andalouse, centralité de la culture juive sépharade. 
Enfin, Eliahou Gal Or, né à Naples durant la Deuxième Guerre mondiale, à qui sa mère ne dit pas qu’il est juif, hippie à San Francisco, ramené en Terre d’Israël, par son mentor le rabbin-chantant Shlomo Carlebach.
C’est lui qui me fera découvrir la vie juive populaire.
Lui, se dit ‘’Pizza Rebbe’’ (Rabbin de la Pizza)…
Bref, on le dirait tout droit sorti de la plume d’Albert Cohen, parfaite réincarnation de Mangeclou !
On l’aura compris, je crois plus à ce qui s’échappe de chaque individu, de son parcours de vie et de ses rêves, que des idées dont il se réclame….

Quelles ont été les conditions de tournage, combien de temps a-t-il duré ?
Pour réussir à capter une certaine intimité, je voulais un dispositif non-intrusif, et donc filmer moi-même comme dans un film précédent Algéries, mes fantômes (road-movie d’une année en France, 1998-1999, en quête de toutes les Algéries).
Je me suis fait assister par ma fille (conduite de la voiture, photos, etc.) et par Ziva Postec (traduction), lesquelles toutes deux étaient aussi des personnages.
Et moi, le personnage principal, qu’on ne verrait jamais (sauf une fois, lorsque je suis devant la tombe de l’oncle jusque-là boycotté), j’allais devoir questionner, réagir, m’émouvoir, tout en filmant caméra en mains, impassible. Terrible et épuisante schizophrénie, qui m’a souvent laissé insatisfait…
Le tournage s’est étalé sur une durée totale de 9 mois, d’avril à décembre 2012, et ce pour capter les ambiances de ces fameuses « fêtes nationales » qui donnent leurs titres aux quatre parties. Au final, 250 heures de rushes auxquelles s’ajouteront encore une trentaine d’heures de compléments de tournage…

Était-il important pour vous de faire entendre et apparaître la diversité ethnique d’Israël, en filmant non seulement les diverses origines du peuple juif mais aussi des Arabes chrétiens et musulmans - qui sont aussi israéliens ?
Il faut toujours avoir en vue que je ne me lance pas dans ce tournage pour concocter un film « objectif » sur Israël, mais pour comprendre de quelle nature étaient mes blocages par rapport à ce pays. La multiethnicité est le thème principal de tous mes films documentaires réalisés après 1994 à partir de la France. Chacun de ces films a été une manière de faire le deuil de cette Algérie multiethnique que souhaitaient les communistes, mais aussi ce million de simples gens non-musulmans, sans parler de ces écrivains comme Jean Pélégri, Emmanuel Roblès, Mouloud Feraoun, Albert Camus.
Israël, je l’imaginais d’une grande uniformité, et marcher dans les rues de Jérusalem, ou sur le front de mer de Tel Aviv, me coupe le souffle, comme si le rêve de cette Algérie multiethnique renaissait là ! Arabes et Juifs se croisant, se baignant, travaillant ensemble, assis côte à côte sur les pelouses, dans les autobus, ou sur les bancs d’université, quel pays arabe pouvait en dire autant ? Et puis, il ne s’agissait pas d’une toute petite minorité mais de 20% de la population !
Mais la multiethnicité concernait aussi et d’abord les Juifs, revenus en Terre d’Israël de partout, parait il de 120 endroits du globe. Réalité aussi combien émouvante et questionnante : mais comment alors définir le peuple juif, puisque sa diversité n’avait pas nuit au processus intégratoire quelquefois difficile mais absolument réel et même miraculeux… ?
Dans la deuxième partie « Hanouka », vous parlez des expulsions et des massacres des Juifs dans le monde arabe depuis 1948. Était-il pour vous incontournable d’aborder ces faits souvent cachés ou méconnus ?
Dans le monde arabe d’où je viens, 1948 se résume à deux choses. Der Yassine : à l’issu d’un combat dont l’enjeu est la maitrise des crêtes qui dominent la route reliant Tel Aviv à Jérusalem, une centaine d’Arabes sont tués, ce qui est qualifié de « massacre ». Et aussi à l’exode de 600 000 Arabes, baptisé Naqba, synonyme en arabe de Shoah…
Il me faudra arriver en Israël, pour découvrir la tragédie des Juifs du monde arabo-musulman : pogroms, bagnes, assassinats, exils avant même la réapparition d’Israël, en 1948. Et après, un million de Juifs déracinés dont la plupart rejoindront Israël. J’avais mis 50 ans pour prendre conscience que la guerre dite en Algérie « de libération » avait été aussi une guerre d’épuration, ce qui a valu à mon dernier film une interdiction définitive. Mais de l’histoire des Juifs des autres pays arabes, j’ignorais tout.

Vous qui aviez beaucoup lu sur Israël avant de commencer le tournage, qu’est-ce que le film vous a appris sur le peuple israélien, sur l’identité juive, sur vous ?
Durant le tournage, me sont revenus des souvenirs d’enfance et aussi un mot sibyllin complètement oublié que ma mère prononçait « Tcharbeb », (c’est la date de la destruction à deux reprises du Temple juif).
J’assiste à des mariages et les chants me bouleversent.
Ceux de Shlomo Carlebach, particulièrement.
Peu à peu mon « trou noir » se remplit et prend diverses couleurs… Peu à peu le mot « juif » ne me semble plus un fardeau… Peu à peu je comprends que « juif » ça désigne d’abord un peuple, qui a eu et a sa propre histoire. Peu à peu ma propre judéité ose réapparaitre…
Dont je suis plutôt fier. Et je comprends vite que je ne suis pas en terra incognita.
Au fur et à mesure de mon tournage, s’insinue en moi l’idée que mon hostilité antérieure à Israël, que j’avais crue générée par la question palestinienne, pourrait bien n’avoir été qu'une tentative pour échapper à ce mot si court et si difficile à prononcer : « Juif »… Un préjugé politique pour masquer un trouble identitaire… ?
Parade chez beaucoup de Juifs et de non-Juifs, bien plus répandue que je ne l’imaginais….
Mais au fur et à mesure de ce voyage mental dans ces zones interdites de moi-même, une angoisse me prend : délesté des narratifs qui m’avaient jusque là constitué, n’allais-je pas me perdre ? Mon désir de plus en plus fort d’inclusion ne sera-t-il pas contredit lorsque ma vision marxiste se trouvera confrontée à la transcendance judaïque.

Votre fille Naouel vous accompagne tout au long du voyage. Israël, le voyage interdit est également une histoire de transmission…
Ma fille m’avait encouragé à aller au Festival de Jérusalem en 2008. Et je ne pouvais qu’acquiescer à sa demande de m’accompagner dans ce voyage.
Une grosse dette à rattraper, compte tenu du fait que n’ayant rien su d’Israël et du judaïsme, hormis mes propres préjugés politiques, je n’avais rien pu lui transmettre. Ni à elle, ni à son frère, demeurant toujours en Algérie.
Et bien sûr, mon accord dissimulait à peine le « profit » cinématographique que je pensais pouvoir en tirer : un regard, moins chargé que le mien, plus naïf, et qui hormis l’enjeu de la transmission, m’obligerait aussi à ne céder à aucune complaisance. Chacun face à lui-même, moi présent seulement par la voix et mes choix de cadrage, et elle carrément en première ligne devant la caméra, plus d’échappatoire possible…
Et si les premiers échos de spectateurs louent sa présence à l’écran, magnifiquement re-mise en scène par le montage de Ziva, je ne peux cacher combien ce tournage à deux fut éprouvant, comme si nous étions entrés en analyse simultanément.
La quête d’identité et l’interrogation sur ses propres tabous et dénis sont au coeur du film qui est universel et dépasse « la question juive ».
Je suis arrivé depuis longtemps à la conclusion que le monde arabo-musulman est coincé par de multiples tabous, sexuel, mémoriel, ethnique, historique, idéologique, religieux, et Israël, y est vraiment le tabou des tabous….
J’espère donc que d’une manière ou d’une autre ce film pourra être vu au moins par des jeunes et des intellectuels issus du monde arabo-musulman. 
Avec la merveilleuse complicité de Ziva au montage, nous avons toujours veillé à ne pas prendre en otage le spectateur, surtout le spectateur non-juif, à lui ménager des espaces pour qu’il puisse aussi rapporter notre histoire à la sienne propre. Car bien que de nature introspective, notre film n’a rien de narcissique.
Au-delà de mon itinéraire, le spectateur, non juif, mais aussi juif, est ainsi appelé à revisiter ses propres préjugés, ses propres ignorances. A l’heure d’internet, il n’est plus trop difficile de s’informer, de se faire sa propre opinion, et éventuellement de changer d’opinion. Ce qui par contre est infiniment plus malaisé, ce sont les conséquences : être rejeté du clan auquel on appartenait… La liberté aura toujours un prix. Heureusement. »

ENTRETIEN AVEC ZIVA POSTEC, Productrice et monteuse

« Ziva Postec est née à Tel Aviv de parents arrivés des Carpathes en 1933. Ses familles maternelle et paternelle ont été presqu’entièrement décimées à Auschwitz. Elle est d’abord monteuse au Studio Géva à Givataïm, avant de se rendre à Paris en 1961. Elle travaille pendant 25 ans en tant que monteuse et chef-monteuse auprès de grands réalisateurs comme Alain Resnais, Jacques Tati, Orson Welles ou Yves Robert. Elle est également la chef monteuse des deux longs-métrages documentaires de Claude Lanzmann : Pourquoi Israël, et Shoah. Elle retourne en Israël en 1987 où elle produit et réalise trois longs-métrages documentaires primés dans le monde entier : M.G. Préparatifs pour un départ (sur le grand peintre israélien Moshé Gershuni); Stars (sur des enfants handicapés); Variations sur un thème : être israélienne (5 portraits de femmes d’origines diverses). Elle produit et monte Israël, le voyage interdit de Jean-Pierre Lledo.

Qu’est-ce qui vous a convaincu qu’il était nécessaire de produire Israël, le voyage interdit ?
Malgré une trajectoire complètement différente de celle de Jean-Pierre, je me suis reconnue dans son histoire.
Je suis, comme on dit, une « ashkénaze » issue de deux grandes familles de Juifs hongrois des Carpathes presque totalement disparues à Auschwitz
Et si je suis née palestinienne, c’est grâce à des parents sionistes qui arrivèrent à Tel Aviv en 1933, à l’époque de la Palestine mandataire administrée par les Anglais : à cette époque, les Arabes refusaient de s’identifier à des Palestiniens, et dans le Larousse de 1936 on peut voir que le drapeau de la Palestine, est celui d’Israël aujourd’hui. L’orchestre philarmonique de Palestine, comme l’équipe nationale de football de Palestine, étaient tous deux composés de Juifs.
Le Palestine Post était le quotidien juif principal.
Avant de connaitre Jean-Pierre je ne connaissais rien du monde arabe. C’est malheureux mais c’est comme ça.
Quand j’ai lu son projet, j’y ai vu un peu mon propre cheminement d’éloignement puis de retour vers la judéité.
En effet, en 1961 j’avais quitté Israël pour la France, pour faire du cinéma mais aussi parce que l’arrivée massive des survivants de la Shoah dès après 1948, m’avait effrayée. Si cela devait être le sort des Juifs…
Après 25 ans comme monteuse puis chef monteuse, plus précisément après Shoah, je sors de ce que j’appelle « mon tunnel intérieur » et décide soudain de rentrer dans mon pays. Et je dois dire que la dizaine d’années de cours de philosophie juive chez Lévinas a beaucoup contribué à me faire revenir vers ma culture.
Chez Jean-Pierre, tout se défait et se refait en deux trois années. C’est prodigieux. Mais si j’ai envie de l’accompagner dans cette aventure, c’est parce que je crois vraiment à l’universalité de son propos, justement à cause de sa singularité. Pour moi, seul le singulier peut être universel. Son émotion quand il découvre en 2008 la diversité du peuple juif, fut exactement la mienne quand je revins en Israël et je réalisai d’ailleurs une série de 5 portraits de femmes israéliennes, dont une Arabe. Et quiconque après un long exil éprouverait les mêmes émotions. Son regard sur Israël, surprendra Juifs et non Juifs, Israéliens et non-Israéliens.

Comment le film a-t-il été financé ?
Un véritable casse-tête ! Le film s’est voulu d’emblée une co-production franco-israélienne. Côté israélien nous avons obtenu le soutien de trois fondations qui auraient déjà été insuffisantes pour un long métrage normal de 90’, mais là nous devions financer l’équivalent de 8 films de 90’ ! Durant deux ans nous avons démarché les sponsors, une centaine peut-être…
Mais les retours étaient toujours négatifs : leurs plans de donations allaient presque toujours vers le caritatif, la santé, l’environnement, jamais vers la culture ou le cinéma. En mettant nos salaires et droits d’auteur en participation, nous sommes parvenus à achever la 1ère partie. Et fort de cette 1ère partie, nous sommes repartis en quête de sponsoring. Et le miracle est arrivé en 2017 par la Fondation Patrick et Lina Drahi : nous allions pouvoir terminer le montage et payer les studios de la 2ème et 3ème parties. Pour payer les studios de la 4ème partie, nous avons lancé une grande collecte, mais encore insuffisante.
Le tournage a eu lieu en 2012. Le montage pur des 4 parties s’est fait en 3 ans et demi (d’avril 2015 à fin novembre 2018). Nous avons passé plus de 3 ans à chercher de l’argent. Il fallait être motivé !

Comment se déroule le montage d’un film d’une durée si exceptionnelle ?
La préparation au montage a pris beaucoup de temps.
Il y avait 250 heures de rushes, parmi lesquelles 200 heures d’entretiens en trois langues (français, anglais, hébreu) qu’il fallait déchiffrer et coucher sur papier.
Contrairement au travail avec Lanzmann sur Shoah qui s’est principalement fait sur la table de montage, Jean-Pierre avait écrit des continuités dramaturgiquement très précises pour les 4 parties, à partir des rushes qu’il connaissait parfaitement pour avoir assumé le tournage et aussi le logging. Ceci a facilité le processus de construction, mais il restait encore à monter le film, c’est-à-dire à trouver une forme, un rythme pour chaque séquence. Le rythme est fondamental pour moi, comme la respiration. Silences, bruits, paroles des personnages, mouvements, accrocs de l’image, musiques (il n’y a pas de « musique de film »), tout peut et doit y concourir.
La manière un peu sauvage dont avait tourné Jean-Pierre (qui n’avait pas imaginé faire un film de 11 heures) ne m’a pas facilité le travail. Et quelques fois je m’arrachais les cheveux… Heureusement que le montage numérique offre bien plus de possibilités que notre antique ciseau lorsque je travaillais sur pellicule.
D’autant qu’avec un sujet pareil et une telle longueur, rien ne devait perturber le spectateur : il me fallait l’installer dans un rythme qui lui permette aussi de faire son propre voyage mental.
Jean-Pierre qui avait toujours été à côté de ses monteurs a eu du mal au début à me laisser travailler seule… Mais quand je lui ai expliqué que ma méthode était de monter séquence après séquence (et non cette maquette du film entier appelé « ours » dans notre jargon, que l’on dégrossit au fur et à mesure jusqu’au film final), cela l’a rassuré et nous visionnions et corrigions chaque séquence que j’achevais.

Vous qui avez monté Shoah, est-ce qu’Israël, le voyage interdit participe à la reconstruction du peuple juif ?
Dès le début en voyant le matériel, plus encore que pendant le tournage, la différence entre ces deux films m’a sauté aux yeux. Shoah avait déconstruit le processus de la destruction du peuple juif. Et Israël, le voyage interdit, dans le même geste où il le découvre, reconstruit sa renaissance. 
Même agnostique, comment ne pas voir qu’Israël est un miracle ? Plus de trois millénaires d’histoire et de persécutions, et ce peuple est toujours là. Blaise Pascal, Rousseau et beaucoup d’autres n’ont pu cacher leur étonnement. Vous savez, l’archéologie est une passion nationale en Israël, et elle a gagné Jean-Pierre… On a d’ailleurs été obligé de nous séparer avec beaucoup de regrets de trois magnifiques séquences d’archéologie, un village du temps de David (-10ème siècle), une citerne de l’époque du 1er Temple (-700), et une ballade à Ein Kérem avec Ron Havilio, un des personnages du film.
En même temps le film ne masque pas la précarité d’Israël. Le terrorisme vise toujours les civils et l’Iran appelle chaque jour à la destruction d’Israël.
La reconnaissance du droit à l’autodétermination pour le peuple juif est la seule porte qui ouvrira à la coexistence pacifique judéo-arabe. Tous les Israéliens souhaitent très fort qu’advienne ce jour, le plus vite possible.
Mais ce film concerne aussi tous les peuples qui aspirent à se reconstituer, je pense aux Kurdes et aux Berbères.
Tous ceux aussi dont la taille les pré-dispose à la disparition. Mais aussi tous les peuples du monde qui ne veulent pas échanger les bienfaits de la mondialisation contre leur propre anéantissement national. Préserver toutes les cultures et les langues devrait être le premier devoir de l’humanité. Car c’est la diversité qui sauvera l’humanité et non son uniformisation. Ne pas oublier Babel ! »


« Israël, le voyage interdit » de Jean-Pierre Lledo
Israël, France, Ziva Postec Films et Naouel Films, Nour Films, 2018, 140 minutes
Visuels © Ziva Postec Films et Naouel Films, Nour Films
Le 28 janvier 2020 à 20 h aForum des Images à Paris
Partie 1 – KIPPOUR : le 7 octobre 2020
Partie 2 – HANOUKA : le 14 octobre 2020
Partie 3 – POURIM : le 21 octobre 2020
Partie 4 – PESSAH : le 28 octobre 2020

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Les citations sur le film proviennent du dossier de presse et du site de l'auteur. Cet article a été publié le 25 janvier 2020.

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