samedi 14 octobre 2017

« La peine de mort : justice ou vengeance ? » par Philippe Truffault


Arte diffusera le 15 octobre 2017, dans le cadre de Philosophie, « La peine de mort : justice ou vengeance ? » (Todesstrafe, Gerechtigkeit oder Rache?) par Philippe Truffault. Raphaël Enthoven dialogue avec Robert Badinter, un avocat, universitaire, essayiste et homme politique, et Benoît Basse, agrégé et docteur en philosophie.
     

« La vie d’un assassin vaut-elle autant que celle de sa victime ? A-t-on le droit de tuer quelqu'un pour le punir d’un crime odieux ? Et surtout, la peine de mort a-t-elle sa place en démocratie ? » 

Quid des victimes ? Quid du pouvoir dissuasif de la peine de mort ? Quid d’une véritable peine d’emprisonnement à vie pour protéger la société d’individus particulièrement dangereux ? Comment peut-on mettre sur le même plan la peine de mort exécutée par un Etat détenteur du « monopole de l’usage la violence légitime sur un Etat donné » (Max Weber, Le Savant et le Politique) ?

Robert Badinter
Raphaël Enthoven « s'entretient avec le philosophe Benoît Basse et l'ancien garde des Sceaux Robert Badinter, qui a aboli la peine de mort en France », sous le premier septennat du président socialiste François Mitterrand.

« J’avais dit aux jurés à Troyes : « C’est un crime abominable. Tuer un enfant pour une rançon ». Eh bien, j’ai rétabli simplement le lien d’humanité entre les juges et lui. Je leur ai rappelé, c’est encore aujourd’hui ma conviction : « Vous savez, vous le condamnerez à mort peut-être, dites-vous bien ceci : tôt ou tard, la France, comme les autres pays européens, abolira la peine de mort, et vous, vous resterez pour le reste de votre vie avec cette conscience d’envoyer cet homme jeune à la guillotine. Et vous verrez le regard de vos enfants posé sur vous », se souvient Robert Badinter. Il est pour le moins surprenant qu’un avocat se mue en voyant, et pour le moins gênant qu’il fasse parler les enfants inconnus, peut-être parfois non encore nés, de jurés inconnus contre leurs parents.

Et d’ajouter : « Je n’ai jamais voulu utiliser le pathos concernant l’exécution. J’ai cherché longtemps ce qu’était le supplice de la guillotine. C’est prendre un homme vivant, le couper en deux vivant, à Paris, à la Santé, juste à côté du Luxembourg. C’était cela la peine de mort en France ». Une méthode létale différente aurait-elle été jugée plus acceptable par Robert Badinter ?

Hamida Djandoubi
Le 9 octobre 2013, Le Monde a publié le « témoignage sobre et saisissant que l'ancien garde des sceaux Robert Badinter a confié au Monde. Il s'agit du "procès-verbal" intime de la dernière exécution capitale en France. Le 9 septembre 1977, Hamida Djandoubi, manutentionnaire tunisien coupable du meurtre de sa compagne, Elisabeth Bousquet, est guillotiné à la prison des Baumettes de Marseille. Juste après l'exécution, la doyenne des juges d'instruction de la ville, Monique Mabelly (1924-2012), commise d'office pour y assister, consigne par écrit ce qu'elle a vu et ressenti ».

« Trois pages sobres et retenues mais aussi d'effroi et de colère contenue pour décrire les dernières minutes d'Hamida Djandoubi. De la cellule où l'on vient chercher le condamné jusqu'à l'endroit où il sera guillotiné, l'auteur décrit avec précision les circonvolutions autour de la dernière cigarette, les vaines tentatives pour retarder le moment fatal, le couperet qui fend le corps en deux. Quelques lignes écrites au retour d'une exécution qui suscite en elle « une révolte froide » afin de témoigner. Monique Mabelly léguera dix ans plus tard ce manuscrit à son fils, Rémy Ottaviano, qui l'a remis il y a quelques semaines à Robert Badinter ». 

Le Monde n’a pas donné d’informations sur les actes ayant incité les jurés à condamner Hamida Djandoubi à la peine de mort et le Président de la République Valéry Giscard d’Estaing en 1977. Et pourtant, Hamida Djandoubi a séquestré, torturé et étranglé en 1974 une jeune fille Elisabeth Bousquet qu’il avait contrainte en 1973, alors qu’elle était sa compagne, à avoir des relations sexuelles tarifées avec huit autres hommes – la plainte de la victime pour ces viols avait été classée sans suite – puis a séquestré et violé Houria, adolescente de 15 ans en fugue… Le procureur général Chauvy évoque lors du procès « une âme démoniaque ». Quand aux experts psychiatres, ils ont considéré qu’Hamida Djandoubi avait « une intelligence supérieure à la normale mais constituait un colossal danger social ». 

Lors de son discours à l’Assemblée nationale le 17 septembre 1981 , Robert Badinter voit en Hamida Djandoubi un « unijambiste […] qui, quelle que soit l'horreur – et le terme n'est pas trop fort – de ses crimes, présentait tous les signes d'un déséquilibré3 ». 

Voici quelques extraits du témoignage de Monique Mabelly :
« Arrivée aux Baumettes. Tout le monde est là. L'avocat général arrive le dernier. Le cortège se forme. Une vingtaine (ou une trentaine ?) de gardiens, les "personnalités". Tout le long du parcours, des couvertures brunes sont étalées sur le sol pour étouffer le bruit des pas. Sur le parcours, à trois endroits, une table portant une cuvette pleine d'eau et une serviette éponge.
On ouvre la porte de la cellule. J'entends dire que le condamné sommeillait, mais ne dormait pas. On le "prépare". C'est assez long, car il a une jambe artificielle et il faut la lui placer. Nous attendons. Personne ne parle. Ce silence, et la docilité apparente du condamné, soulagent, je crois, les assistants…
Le cortège se reforme, et nous refaisons le chemin en sens inverse.
Le cortège s'arrête auprès d'une des tables. On assied le condamné sur une chaise. Il a les mains entravées derrière le dos par des menottes. Un gardien lui donne une cigarette à bout filtrant. Il commence à fumer sans dire un mot. Il est jeune. Les cheveux très noirs, bien coiffés. Le visage est assez beau, des traits réguliers, mais le teint livide, et des cernes sous les yeux. Il n'a rien d'un débile, ni d'une brute. C'est plutôt un beau garçon. Il fume, et se plaint tout de suite que ses menottes sont trop serrées. Un gardien s'approche et tente de les desserrer. Il se plaint encore. A ce moment, je vois entre les mains du bourreau, qui se tient derrière lui flanqué de ses deux aides, une cordelette.
Pendant un instant, il est question de remplacer les menottes par la cordelette, mais on se contente de lui enlever les menottes, et le bourreau a ce mot horrible et tragique : "Vous voyez, vous êtes libre !…" Ça donne un frisson… Il fume sa cigarette, qui est presque terminée, et on lui en donne une autre. Il a les mains libres et fume lentement. C'est à ce moment que je vois qu'il commence vraiment à réaliser que c'est fini – qu'il ne peut plus échapper –, que c'est là que sa vie, que les instants qui lui restent à vivre dureront tant que durera cette cigarette.
Il demande ses avocats. Me P. et Me G. s'approchent. Il leur parle le plus bas possible, car les deux aides du bourreau l'encadrent de très près, et c'est comme s'ils voulaient lui voler ces derniers moments d'homme en vie. Il donne un papier à Me P. qui le déchire, à sa demande, et une enveloppe à Me G. Il leur parle très peu. Ils sont chacun d'un côté et ne se parlent pas non plus. L'attente se prolonge. Il demande le directeur de la prison et lui pose une question sur le sort de ses affaires.
La deuxième cigarette est terminée. Il s'est déjà passé près d'un quart d'heure. Un gardien, jeune et amical, s'approche avec une bouteille de rhum et un verre. Il demande au condamné s'il veut boire et lui verse un demi-verre. Le condamné commence à boire lentement. Maintenant il a compris que sa vie s'arrêterait quand il aurait fini de boire. Il parle encore un peu avec ses avocats. Il rappelle le gardien qui lui a donné le rhum et lui demande de ramasser les morceaux de papier que Me P. avait déchirés et jetés à terre. Le gardien se baisse, ramasse les morceaux de papier et les donne à Me P. qui les met dans sa poche.
C'est à ce moment que les sentiments commencent à s'entremêler. Cet homme va mourir, il est lucide, il sait qu'il ne peut rien faire d'autre que de retarder la fin de quelques minutes. Et ça devient presque comme un caprice d'enfant qui use de tous les moyens pour retarder l'heure d'aller au lit ! Un enfant qui sait qu'on aura quelques complaisances pour lui, et qui en use. Le condamné continue à boire son verre, lentement, par petites gorgées. Il appelle l'imam qui s'approche et lui parle en arabe. Il répond quelques mots en arabe.
Le verre est presque terminé et, dernière tentative, il demande une autre cigarette, une Gauloise ou une Gitane, car il n'aime pas celles qu'on lui a données. Cette demande est faite calmement, presque avec dignité. Mais le bourreau, qui commence à s'impatienter, s'interpose : "On a déjà été très bienveillants avec lui, très humains, maintenant il faut en finir." A son tour, l'avocat général intervient pour refuser cette cigarette, malgré la demande réitérée du condamné qui ajoute très opportunément : "Ça sera la dernière." Une certaine gêne commence à s'emparer des assistants. Il s'est écoulé environ vingt minutes depuis que le condamné est assis sur sa chaise. Vingt minutes si longues et si courtes ! Tout s'entrechoque.
La demande de cette dernière cigarette redonne sa réalité, son "identité" au temps qui vient de s'écouler… La dernière cigarette est refusée, et, pour en finir, on le presse de terminer son verre. Il boit la dernière gorgée. Tend le verre au gardien. Aussitôt, l'un des aides du bourreau sort prestement une paire de ciseaux de la poche de sa veste et commence à découper le col de la chemise bleue du condamné. Le bourreau fait signe que l'échancrure n'est pas assez large. Alors, l'aide donne deux grands coups de ciseaux dans le dos de la chemise et, pour simplifier, dénude tout le haut du dos.
Rapidement (avant de découper le col) on lui a lié les mains derrière le dos avec la cordelette. On met le condamné debout. Les gardiens ouvrent une porte dans le couloir. La guillotine apparaît, face à la porte. Presque sans hésiter, je suis les gardiens qui poussent le condamné et j'entre dans la pièce (ou, peut-être, une cour intérieure ?) où se trouve la "machine". A côté, ouvert, un panier en osier brun. Tout va très vite. Le corps est presque jeté à plat ventre mais, à ce moment-là, je me tourne, non par crainte de "flancher", mais par une sorte de pudeur (je ne trouve pas d'autre mot) instinctive, viscérale.
J'entends un bruit sourd. Je me retourne – du sang, beaucoup de sang, du sang très rouge –, le corps a basculé dans le panier. En une seconde, une vie a été tranchée. L'homme qui parlait, moins d'une minute plus tôt, n'est plus qu'un pyjama bleu dans un panier. Un gardien prend un tuyau d'arrosage. Il faut vite effacer les traces du crime… J'ai une sorte de nausée, que je contrôle. J'ai en moi une révolte froide.
Nous allons dans le bureau où l'avocat général s'affaire puérilement pour mettre en forme le procès-verbal. D. vérifie soigneusement chaque terme. C'est important, un PV d'exécution capitale ! A 5 h 10 je suis chez moi ».

« La peine de mort : justice ou vengeance ? » par Philippe Truffault
Arte, 2016, 27 Min.
Sur Arte le 15 octobre 2017 à 0 h 05

Visuels
Robert Badinter est un avocat, universitaire, essayiste et homme politique français. Président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995, il est principalement connu pour son combat contre la peine de mort, dont il obtient l'abolition en France le 9 octobre 1981 en tant que garde des Sceaux. Il est l'invité de Raphaël Enthoven pour discuter du sujet : "La peine de mort, justice ou vengeance ?"
Robert Badinter (à gauche) est un avocat, universitaire, essayiste et homme politique français. Président du Conseil constitutionnel de 1986 à 1995, il est principalement connu pour son combat contre la peine de mort, dont il obtient l'abolition en France le 9 octobre 1981 en tant que garde des Sceaux. Il discute avec Benoit Basse (à droite) agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne en lycée à Paris. Il manifeste un intérêt particulier pour les questions de philosophie morale et politique. Il a effectué ses études à l'université de Reims, puis à celle de Paris X Nanterre où il a soutenu une thèse de doctorat intitulée "La question philosophique de la peine de mort". Ils sont invités par Raphaël Enthoven pour discuter du sujet : "La peine de mort, justice ou vengeance ?"
Benoît Basse est agrégé et docteur en philosophie. Il enseigne en lycée à Paris. Il manifeste un intérêt particulier pour les questions de philosophie morale et politique. Il a effectué ses études à l'université de Reims, puis à celle de Paris X Nanterre où il a soutenu une thèse de doctorat intitulée "La question philosophique de la peine de mort". Il est l'invité de Raphaël Enthoven pour discuter du sujet : "La peine de mort, justice ou vengeance ?"
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