mardi 16 août 2016

« Charles Pathé et Léon Gaumont. Premiers géants du cinéma » par Emmanuelle Nobecourt



Arte diffusera le 16 août 2016 « Charles Pathé et Léon Gaumont. Premiers géants du cinéma » (Charles Pathé & Léon Gaumont. Die Kino-Väter) par Emmanuelle Nobecourt. L’aventure de deux pionniers du septième art, producteurs et industriels français, rivaux mais complémentaires.



Nés dans des familles modestes, Charles Pathé (1863-1957) et Léon Gaumont (1864-1946) « ont révélé au monde la magie du cinéma.


En 1889, Pathé cherche fortune en... Argentine. Peu scrupuleux, il manque de devenir un voyou, et au bout de deux ans, il rentre en France avec des perroquets dont beaucoup meurent au cours du voyage.

Pathé prend la gérance d'une guinguette et se marie. En 1894, à la foire de Vincennes, il découvre le phonographe inventé par Edison. Il évalue les bénéfices de cette "machine parlante". Une fortune. Pathé va de foire en foire avec sa machine achetée en Angleterre. Il se fixe et vend des contrefaçons de ce phonographe. Il découvre les prémisses du cinéma.

Léon Gaumont est passionné de technique, et prévoit une image animée, sonore, en couleurs, et en relief. Il est contraint d'abandonner ses études après un revers de fortune de sa famille. Il poursuit sa scolarité le soir. En 1888, il se marie. Avec la dote, il rachète le comptoir de la photographie. Le 22 mars 1895, il assiste à la première projection privée d'un film par les frères Lumière.

Le 28 décembre 1895, Pathé assiste au Grand Café à la projection de ce film sur l'entrée en gare du train à La Ciotat. C'est le cinéma ! Pathé évalue la recette à engranger. Il se lance dans le cinématographe. Il "bricole sa machine", et tourne des films en variant les thèmes. Parfois figurant dans ses films, il constitue son catalogue de films et avec son frère Emile s'installe à Paris, rue de Richelieu.

Quant à Gaumont, il est l'opérateur attitré du président Faure qu'il suit en Russie.

Nul n'a conscience du danger représenté par la pellicule au nitrate inflammable. L'incendie du Bazar de la Charité tue 78 victimes, souvent issues de milieux aisés. Le prêtre évoque une "punition divine" lors de l'office à la mémoire des défunts.

Pathé doute de son flair. Des financiers lui font confiance, et lui confient un million de francs. Pathé construit ses appareils. Le phonographe conquiert les milieux bourgeois.

Gaumont est choqué et met au point une sécurité contre les flammes.

Si la paternité du cinéma « revient aux frères Lumière - sans oublier Georges Méliès -, Pathé et Gaumont surent l'industrialiser, le perfectionner, le développer avec un prodigieux talent de visionnaires à une époque, la fin du XIXe siècle, où pas un entrepreneur n'aurait misé un sou sur ce qui était au départ une attraction de foire ».

Le cinéma est alors l'attraction principale des foires. Pathé fournit la majorité des films diffusés lors de ces foires. Les féeries, aux images coloriées une par une et à la main, enchantent les spectateurs. Pathé choisit le coq comme image signature. Sur les conseils de Zecca, il produit "Histoire d'un crime". Faible coût, mais recette mirobolante. Sa devise ? "Etre le premier partout". En quelques années, les marchés extérieurs représentent 60% de ses recettes. Pathé rachète les brevets Lumière. Une concurrence pour Gaumont.

Gaumont veut "filmer en couleurs naturelles" et s'intéresse aux autochromes des frères Lumière. Pour colorier les films, il recourt à une main d'oeuvre féminine habile à la technique du pochoir. Exploit : Gaumont rend l'image sonore en couplant projecteur et phonographe synchronisés. Ce qui séduit un public bourgeois. Alice Guy réalise plus de 200 phonoscènes dans un grand studio. Les films comiques sont tournés en plein air.

Courses-poursuites et démolitions constituent les thèmes inusables des films comiques.

L'Omnia Pathé sédentarise les spectateurs. Un public plus large, mêlé s'habitue à aller dans les salles de cinéma. Pour les fidéliser, Pathé dispose d'un acteur talentueux, Max Linder, à qui il "donne carte blanche". Une star internationale qui fait évoluer le comique vers la sophistication.

« En à peine vingt ans, ces deux génies du commerce et de l'innovation édifièrent les bases sur lesquelles le cinéma continue de s'épanouir. Charles Pathé avec son sens des affaires, Léon Gaumont par son talent d'ingénieur - grâce auquel il inventa avant l'heure le cinéma parlant en couleurs et le caméscope. Le second installa aux Buttes-Chaumont sa fabrique d'appareils de projection et de caméras, tandis que le premier, dont le coq devint l'emblème, construisit à Joinville-le-Pont des usines, qui, à leur apogée, employaient six mille personnes produisant plusieurs kilomètres de pellicules par jour ».

Concurrence acharnée
« Se livrant une concurrence acharnée, l'invention de l'un aiguillonnant l'inventivité de l'autre, ils construisirent chacun un empire en France comme à l'étranger et ouvrirent à Paris les premières salles de cinéma, véritables palais où se pressait un public fasciné ».

Sur les conseils d'Alice Guy partie aux Etats-Unis, Gaumont collabore avec Louis Feuillade qui "rationalise l'organisation des tournages", donne un essor important par une production intense.

Surproduction de Gaumont, Pathé et Méliès, mépris pour la pellicule coupée et collée sans souci...  La crise risque de détruire l'art naissant. Pathé s'impose en distributeur pour contrôler la qualité des copies et crée Pathé Journal. Gaumont lance ses Actualités.

Méliès refuse l'industrialisation et de s'adapter. Ruiné, il quitte le cinéma et vend des jouets dans une gare.

Pathé obtient d'être admis dans un cartel de producteurs américains. Gaumont contourne le trust, et fréquente les salles de cinéma pour découvrir ce qu'aiment les spectateurs américains. Gaumont propose des "westerns provençaux". Succès. Pour les acteurs, pas de doublure ni d'assurance. Pour Gaumont, Emile Cohl lance le dessin animé.

Pathé trouve ses futures stars au music-hall : Mistinguett, chanteuse fantaisiste qui campe une garce. Une "icône des Années folles".

En 1911, Gaumont ouvre le splendide Gaumont Palace place de Clichy avec un orchestre. Le "Tout-Paris s'y rend comme à l'Opéra". Enfin, est montrée l'image animée en couleurs naturelles. Un procédé technique complexe et coûteux.

Riposte de Pathé : il fabrique du film vierge, au lieu de l'acheter à George Eastman. Une économie substantielle et le bris d'un monopole mondial.

En 1910, la Marne inonde les usines Pathé. Puis, le "feu ravage un hangar, détruisant une partie de son stock. Pathé est aux abois". Il rapatrie d'anciennes pellicules, les traite et les réutilise. En 1912, il produit ses films vierges. En 15 ans, il dirige toute la chaîne du cinéma et emploie plus de 6000 personnes. Pour se reposer, il se rend dans sa maison de Roissy-en-Brie où il invite le Tout-Paris pour de superbes fêtes. Le couple adopte une jeune Américaine, et accueille chez lui les quatre enfants nés de liaisons extra-conjugales de Pathé.

« De 1895 à 1914, les saynètes muettes, grivoises, naïves ou à trucages, dont raffolait la foule des foires, cédèrent la place à des œuvres plus abouties où le burlesque de Max Linder - que Chaplin prit pour modèle - le disputait aux séries à succès (Fantômas, Les mystères de New York, Les vampires, etc.) »

La « Première Guerre mondiale porta un coup terrible aux deux hommes, puis l'irrésistible ascension d'Hollywood leur asséna le coup de grâce ». Les ouvriers, techniciens et artistes sont mobilisés. Certains produits sont utilisés à la fabrication d'armes. Les "bâtiments de Joinville sont transformés en casernes". Gaumont continue de produire dans ses studios de Nice, des comédies romantiques loin de la réalité tragique. Les opérateurs de Pathé et Gaumont filment les ravages. Engagé, Feuillade, ancien et brillant directeur artistique de Gaumont, se morfond. Pathé s'efforce de sauver son empire aux Etats-Unis, "dernier pays où il peut produire des films". Eastman lui livre la pellicule nécessaire. Pathé lance le feuilleton policier à épisodes, le serial, dont l’héroïne se prénomme Pauline. Un triomphe adapté en français en "Mystères de New York". Démobilisé en 1915, Feuillade crée pour Gaumont la série Les Vampires, sans scénario préalable. Musidora y interprète Irma Vep.

Après la victoire des Alliés, dans une France ravagée, "Gaumont et Pathé ne sont plus les maîtres du monde" : ils ont perdu de nombreux employés. Dès 1918, Charles Pathé ne croyait plus en l’avenir du cinéma car les Etats-Unis ont rattrapé leur retard. Fox, Warner, Goldwyn... Ces producteurs investissent des sommes élevées pour produire des films amortis dans le marché national, et donc "vendus à l'étranger à des prix défiant toute concurrence".

Gaumont modernise ses studios, organise une visite pour VIP. Gaumont et Pathé donnent leur chance à de jeunes auteurs d'avant-garde - Gance, L'Herbier, Epstein. - pour des chefs d’œuvres. La "technique entre au service d'une écriture visuelle inédite". Mais la concurrence américaine s'avère vive. Harold Lloyd, Chaplin, Buster Keaton... Le "cinéma comique américain atteint des sommets de virtuosité".

Pathé cesse toute production en constatant la désaffection du public. Il lance la Pathé-Baby, appréciée des familles pour immortaliser petits et grands bonheurs. Veuf, il vend une partie de ses actifs, et se retire sur la Côte d'Azur.

« Dans les années 1920, Pathé céda son empire à Bernard Natan et Gaumont dut s'allier à la Metro-Goldwyn-Mayer ». Or, Charles Pathé a vendu une coquille quasi-vide à Bernard Natan (1886-1942), entrepreneur visionnaire qui sut affronter victorieusement la crise économique et l’avènement du cinéma parlant, édifier un groupe multimédia – cinéma, radio, télévision –, produire des chefs d’œuvres, lancer des débutants talentueux, et assurer l’essor de son groupe cinématographique, à dimension européenne, par une intégration verticale associant les activités de producteur et d’exploitant.

Gaumont s'associe à la MGM. En 1925, après la mort de Feuillade, il abandonne la production. Conscient que "la formule du succès n'existe pas".

1927. Avènement du cinéma parlant. Film chanté, Le Chanteur de jazz "fait l'effet d'une bombe". Gaumont se bat pour défendre son brevet sur le cinéma parlant. Une longue bagarre juridique qu'il gagnera.

« Contre toute attente, retraités sur la Riviera, Charles Pathé et Léon Gaumont lièrent une sincère amitié ». Lumière rend visite à son ami Gaumont. Pathé s'est remarié et publie ses Mémoires. Gaumont et Pathé déjeunent ensemble tous les dimanches.

Grâce à de « remarquables et rares archives et de nombreux extraits de films marquants des débuts du septième art, ce passionnant documentaire dévoile leur incroyable aventure, dresse un portrait sensible des deux géants du cinéma et éclaire d'un jour nouveau l'aube du septième art ».

Un documentaire didactique et passionnant, avec des images d'époque d'excellente qualité.
    
  
Gaumont Pathé archives, 2015, 86 min
Sur Arte le 16 août 2016 à 20 h 55

Visuels : © Louis Silvestre

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Les citations non sourcées sont d'Arte et du documentaire.

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