jeudi 13 juillet 2017

Gérard Philipe (1922-1959)


Mort prématurément à 36 ans d’un cancer du foie, Gérard Philipe (1922-1959) représente une quintessence d’« acteur dans son temps  », mondialement connu : marqué par un père condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi sous l’Occupation, cet artiste vedette mythique, a participé à la libération de Paris, multiplié les engagements artistiques au cinéma – acteur allant au-delà des rôles de jeune premier et réalisateur -, au théâtre (TNP, Théâtre national populaire dirigé par Jean Vilar) et par des enregistrements discographiques, politiques – compagnon de route du Parti communiste -, syndicaux et humains. Le Festival d'Avignon se déroule du 6 au 26 juillet 2017.


Gérard Philipe est né dans une famille bourgeoise cannoise. Avocat et propriétaire de palaces à Cannes, son père Marcel Philip est membre de la ligue des Croix-de-Feux, puis dès 1936 du Parti populaire français de Jacques Doriot. Dans ses hôtels, il accueille des dirigeants fascistes italiens et nazis allemands.

Après des études dans le prestigieux Institut Stanislas, Gérard Philipe affermit sa vocation de comédien en rencontrant des artistes réfugiés en zone libre, tel le réalisateur Marc Allégret. Après des cours de comédie, il débute en 1942 au théâtre dans Une grande fille toute simple d’André Roussin, une comédie de boulevard et au cinéma par une figuration dans La Boîte aux rêves de Marc Allégret.

En 1943, la famille Philip quitte la Côte d’Azur pour Paris. 

Entré au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris où il est l’élève de Georges Le Roy, il en sort avec le second prix de comédie.

Au théâtre, il interprète Sodome et Gomorrhe, de Jean Giraudoux (1942), Une jeune fille savait d’André Haguet (1943), Au petit bonheur de Marc-Gilbert Sauvajon (1944).

Résistant au sein des FFI, il contribue à la Libération de Paris à l’été 1944.

Interné en octobre 1944 au camp de Saint-Denis, Marcel Philip est condamné en décembre 1945 pour intelligence avec l’ennemi et appartenance à un groupe anti-national à la peine de mort par contumace, la dégradation nationale et la confiscation de ses biens. Aidé par son fils Gérard, il fuit en Espagne. Là, il reçoit des visites de son fils accompagné de sa famille. Amnistié en 1968, Marcel Philip rentre alors en France.

Gérard Philippe triomphe au théâtre dans Caligula d’Albert Camus (1945).

Le Pays sans étoiles de Georges Lacombe, L’Idiot de Georges Lampin d’après Dostoïevski (1945), Le Diable au corps, de Claude Autant-Lara, La Beauté du Diable de René Clair (1949), La Ronde de Max Ophüls (1950), Fanfan la Tulipe de Christian-Jaque (1951), Les Belles de nuit de René Clair (1952), Monsieur Ripois de René Clément, Si Paris nous était conté de Sacha Guitry et Les Grandes manœuvres de René Clair (1955), Les Aventures de Till l’Espiègle qu’il réalise avec Joris Ivens (1956), Montparnasse 19 de Jacques Becker et Pot-Bouille de Julien Duvivier (1957), Les liaisons dangereuses 1960 de Roger Vadim et La fièvre monte à El Pao de Luis Buñuel (1959)… C’est une filmographie où Gérard Philipe, très vite célèbre et adulé, aborde des genres divers : films d’aventure, dramatique, historique et affine son personnage d’éternel jeune homme.

Le Diable au corps

Le 18 juillet 2016, Arte diffusa Le diable au corps, de Claude Autant-Lara avec Gérard Philipe et Micheline Presle.

"Dans l'euphorie de l'armistice, en 1918, le jeune François erre en proie au désespoir, hanté par ses amours perdues. Encore lycéen, il a rencontré une infirmière, Marthe, plus âgée que lui et fiancée à un soldat envoyé sur le front. En dépit des conventions et de la raison, ils ont cédé à l'attraction irrésistible qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre".

"Quand la passion amoureuse se heurte aux conventions, dans la tourmente de la Grande Guerre. Avec Gérard Philipe et Micheline Presle, une superbe et sulfureuse adaptation du roman de Raymond Radiguet, qui avait lui-même fait scandale". L'interprétation de Gérard Philipe vaut au jeune acteur le Prix d'interprétation au festival de Bruxelles 1947.

"Sorti en 1947, alors que le cinéma d'après-guerre s'employait à mettre en scène les actes héroïques d'une Résistance mythifiée, le film de Claude Autant-Lara choqua presque autant que l'avait fait, en 1923, le roman autobiographique du très jeune Radiguet. Car le livre et le film décrivent tous deux la passion physique qui consume les deux jeunes gens et les amène à défier tous les conformismes, y compris ceux que le conflit exacerbe. Emportée par son désir, Marthe se réjouit ainsi sans états d'âme des suppressions de permission de son fiancé exposé à la mort. Cet hymne incandescent à l'amour révéla un Gérard Philipe au charme insolent dans son premier grand rôle, face à Micheline Presle, bouleversante de fraîcheur et de douleur. Un inoubliable couple de cinéma".

Les Orgueilleux
Arte diffusa ce 6 avril 2015 Les orgueilleux, d’Yves Allégret, puis La fièvre monte à El Pao, de Luis Buñuel.

En 1953, Gérard Philipe incarne Georges, un médecin alcoolique vivant à Alvarado, « petit port mexicain écrasé par le soleil. Nellie, touriste française de passage, échoue là avec son mari qui vient de tomber malade. Celui-ci succombe à une méningite. Tandis que l’épidémie se répand, Nellie se retrouve complètement démunie. De son côté, le médecin local ordonne de vacciner tous ceux qui ont approché le défunt. Nellie fait alors la connaissance de Georges, un docteur français déchu, alcoolique depuis le décès de sa femme. Dans une atmosphère de maladie et de mort, l’amour naît entre Nellie et Georges… 

Inspiré de Typhus de Jean-Paul Sartre, un film  violent et sensuel sur la rédemption par l’amour , et la première rencontre entre Michèle Morgan et Gérard Philipe. Symboliquement, le film se déroule pendant la semaine sainte au Mexique. Dans ce film se côtoient la misère, l’érotisme et la mort. La musique obsédante, les images moites et lumineuses traduisent l’isolement de Nellie et la déchéance de Georges. 

Morceaux d’anthologie : le désespoir muet de Michèle Morgan cherchant de l’argent sur le cadavre de son mari, la scène de la piqûre, la tentative de viol et, surtout, la danse « pour un verre d’alcool » de Gérard Philipe. Le comédien livre une composition impressionnante. Quant à Michèle Morgan, elle a rarement été plus sensuelle »

La fièvre monte à El Pao
C’est aussi en Amérique latine que se situe l’intrigue de « La fièvre monte à El Pao  », de Luis Buñuel. « Une dictature, une belle veuve, un méchant gouverneur... Le gouverneur de l’île-prison d’Odeja est assassiné en plein discours. À El Pao, la capitale, son secrétaire Ramón Vázquez assure l’intérim. Il en profite pour améliorer la condition des détenus et… avoir une aventure avec la veuve de son ancien patron, Inés. Mais l’arrivée de son successeur, Alejandro Gual, indifférent au sort des prisonniers et qui convoite également la belle, contrecarre ses plans. Alors que le nouveau gouverneur organise la répression, Inés convainc Ramón de réagir en prenant la tête de la rébellion ».

Ce film méconnu du réalisateur espagnol « s’inscrit dans la période mexicaine du réalisateur amorcée en 1947 avec Gran Casino, à laquelle succédera le retour en Europe marqué par les succès, entre autres, de Viridiana ou de Belle de jour. Buñuel situe l’action dans un pays imaginaire d’Amérique latine pour mieux dénoncer l’oppression dans sa globalité. Gérard Philipe, qui mourra brutalement peu de temps après le tournage, incarne un idéaliste prêt à tous les sacrifices pour faire triompher ses idées progressistes. Aux côtés de la sensuelle María Félix, l’acteur sert avec fougue ce réquisitoire politique à l’atmosphère suffocante ».

TNP
En plus de ses rôles au théâtre de boulevard, Gérard Philipe s’engage, en acceptant une rémunération sans aucune commune mesure avec son statut de vedette, dans le TNP (Théâtre national populaire) dirigé par Jean Vilar à Clichy, à Suresnes puis au palais de Chaillot. Il débute dans les festivals d’Avignon en interprétant à l’été 1951 Le Cid de Corneille et le Prince de Hombourg de Kleist. Au TNP, il interprète et met en scène des pièces du répertoire et de jeunes auteurs.


Il enregistre des disques afin de populariser des œuvres classiques.

Compagnon de route du Parti communiste français alors populaire comme d'autres comédiens célèbres telle Simone Signoret, il figure parmi les premiers signataires de l’Appel de Stockholm exhortant à "l'interdiction absolue de l'arme atomique" lancé en 1950 et qui reçoit en France environ dix millions de signatures, et est membre du Conseil national du Mouvement pour la paix présidé par le Prix Nobel de chimie 1935, avec son épouse Irène Joliot-Curie, Frédéric Joliot-Curie (1900-1958). Son engagement politique correspondait aussi à celui de son épouse Anne Philipe, rencontrée en 1942, épousée en 1956 et mère de leurs deux enfants : Anne-Marie et Olivier Philipe.

Déçu par son voyage en Pologne en octobre 1954, choqué par l’intervention soviétique à Budapest (Hongrie), il exprime publiquement ses réticences. Mais, il est enthousiasmé par Fidel Castro qu’il rencontre à Cuba peu avant son décès.

Gérard Philippe  accède le 15 juin 1958 à la présidence du Syndicat français des acteurs. Dans la continuité du manifeste Les acteurs ne sont pas des chiens (Arts, 16-22 octobre1957), il a œuvré à la ré-évaluation des salaires faibles, du paiement des heures consacrées aux répétitions, au régime des retraites dans un métier précaire, etc. Le 15 janvier 1959, il proposait une décentralisation théâtrale par la création de compagnies théâtrales dans huit régions et par des subventions étatiques. Il met un terme à sa fonction en avril 1959.

Il décède le 25 novembre 1959 dans son appartement rue de Tournon à Paris, et est enterré  dans le costume de Don Rodrigue du Cid au cimetière de Ramatuelle.

En 1968, la chanteuse israélienne Esther Ofarim a immortalisé la chanson Un prince en Avignon, dont les paroles sont signées par Jean-Michel Rivat et Franck Thomas et la musique est composée par Jean-Pierre Bourtayre.

Grâce à plus de 400 documents souvent inédits, la Bibliothèque Nationale de France a rendu hommage en 2004 à Gérard Philipe par une exposition exhaustive sur les engagements artistiques, politiques, syndicaux et humains d’un « acteur dans son temps », marqué par un père condamné à mort pour intelligence avec l’ennemi. Elle a témoigné « de cette tension entre l’image publique d’un acteur adulé et celle, moins connue, d’un homme immergé dans son siècle ».


 Le diable au corps, de Claude Autant-Lara 
Transcontinental Films, Paul Graetz, 1947, 117 min
Auteur : Raymond Radiguet
Image : Michel Kelber
Montage : Madeleine Gug
Musique : René Cloërec
Scénario :Jean Aurenche, Pierre Bost, Claude Autant-Lara
Avec Micheline Presle, Gérard Philipe, Denise Grey, Jean Debucourt, Palau, Jean Lara, Michel François et Marthe Mellot
Sur Arte les 18 juillet à 20 h 55, 21 juillet à 13 h 35, 27 juillet à 13 h 35 et 8 août 2016 à 13 h 35
Visuels : © Paramount Pictures

« Les orgueilleux », d’Yves Allégret
Chrysage Films, C.I.C.C., Producciones IENA , Reforma Films, Chrysaor Fillms - France-Mexique (Raymond Borderie, Salvador Elizondo) -, 1953, 100 min
Scénario : Jean Aurenche, Jean Clouzot, Yves Allégret
Auteur : Jean-Paul Sartre
Image : Alex Phillips
Montage : Claude Nicole
Musique : Paul Misraki
Avec : Michèle Morgan, Gérard Philipe, Victor Manuel Mendoza et Michèle Cordoue
Sur Arte les 6 avril à 20 h 50, 13 avril à 13 h 35 et 22 avril 2015 à 13 h 35

« La fièvre monte à El Pao  », de Luis Buñuel
Groupe des Quatre, Cinematografica Filmex - Raymond Borderie, Gregorio Walerstein, Oscar Dancigers, Jacques Bar (France-Mexique) -, 1959, 96 min
Auteur : Henry Castillou
Scénario : Luis Alcoriza, Luis Buñuel, Charles Dorat
Image : Gabriel Figueroa
Montage : Rafael Ceballos et James Cuenet
Musique : Paul Misraki
Avec Gérard Philipe, Maria Felix, Jean Servais, Ángel Ferriz, Raúl Dantés et Domingo Soler

Visuels :
Georges (Gérard Philipe, à gauche), Nellie (Michèle Morgan, au centre) et le médecin du village (Carlos López Moctezuma, à droite)
Georges (Gérard Philipe, à gauche), Nellie (Michèle Morgan, au centre) et le médecin du village (Carlos López Moctezuma, à droite)
Village mexicain ravagé par une épidémie de méningite mortelle
© 1953 - Pathé Renn Production

Inés (Maria Félix) avec Alejandro Gual (Jean Servais), maire d'El Pao
© Pathé Films

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent d'Arte. Cet article a été publié en une version concise dans Actualité juive, et sur ce blog le 6 avril 2015, puis le 18 juillet 2016.

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