Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

samedi 28 mars 2020

Jean-Pierre Melville (1917-1973)


Jean-Pierre Melville (1917-1973) est né Jean-Pierre Grumbach dans une famille juive alsacienne. Résistant durant la Deuxième Guerre mondiale, réalisateur, producteur, propriétaire de ses studios de cinéma rue Jenner (XIIIe arrondissement de Paris), pionnier de la Nouvelle Vague, membre de la Commission de contrôle des films, il s’est distingué par sa maîtrise technique et dans la direction d’acteurs, en excellant dans le film noir, et par son goût pour l’épure. Quatorze œuvres classiques (1947-1972) liées par la thématique du destin et sous le signe de l’ambiguïté. Des chefs d’œuvre. Le 29 mars 2020, Arte rendra hommage à Jean-Pierre Melville en diffusant son film "Le Deuxième souffle" puis "Melville, le dernier Samouraï" de Cyril Leuthy.

« Alors, vous voulez que je vous parle de Jean-Pierre Melville ? », a demandé Paul Meurisse au  jeune journaliste Denis Jeambar  venu l’interviewer dans sa loge, trente minutes avant d’entrer en scène pour jouer Un Sale égoïste, de Françoise Dorin, en septembre 1970. Après avoir été très liés, le comédien et le réalisateur s’étaient brouillés.

« Je ne vous dirai qu’une seule chose : Jean-Pierre Melville est un très grand metteur en scène… »

Paul Meurisse « affecta un silence marqué puis il conclut : « D’ailleurs, il le dit lui-même ». (Denis Jeambar, Portraits crachés)

Un réalisateur qui a construit son personnage - Stetson, lunettes Ray-Ban aux verres dissimulant le regard, imperméable - entouré de deux chats siamois...

« Passéiste »
Jean-Pierre Grumbach naît en 1917, dans une famille juive athée, alsacienne, socialiste. Son pseudonyme Melville reflète son admiration pour le romancier américain Herman Melville.

Ses parents – son père est négociant en tissus - lui donnent une caméra Pathé-Baby quand Jean-Pierre Grumbach a six ans, en 1923. Ce benjamin d’une fratrie filme sa famille, notamment sa sœur Janine, son frère Jacques (1902-1942), son cousin Michel Drach (1930-1990), futur réalisateur des Violons du Bal.

En 1932, le père de Jean-Pierre Grumbach meurt d’une crise cardiaque.

C’est la vision en 1933 du film Cavalcade, de Frank Lloyd qui fait naître la vocation de réalisateur et sa passion pour le cinéma américain chez cet élève peu intéressé par les études au lycée. Cet adolescent exerce divers métiers, puis en 1938 effectue son service militaire.

Jean-Pierre Grumbach est stupéfait par la signature du pacte germano-soviétique en août 1939. « Imaginez le choc pour tous les Français, et pas seulement pour les jeunes comme moi qui étaient communistes, de découvrir qu’une section de la gauche, à savoir le parti communiste, était d’accord avec l’Allemagne nazie. J’avais vingt et un ans lorsque ces événements se sont produits et, pour la première et unique fois de ma vie, j’ai pensé au suicide. Le monde s’écroulait et avec lui une certaine notion de la moralité. Je ne m’étais pas encore rendu compte que, en matière de politique, la moralité n’existe pas. La découverte de la duplicité en politique fut un des drames de ma vie. »

Jean-Pierre Grumbach retrouve son régiment. La Bataille de France débute.

Démobilisé en août 1940, dégoûté par l’armistice, il entre dans la résistance et y rejoint à Marseille son frère Jacques Grumbach. Au début des années 2000, Rémy Grumbach, fils de Jacques Grumbach, se voit remettre par le ministère des Affaires étrangères, alors dirigé par Dominique de Villepin, un dossier dont s'étaient emparés durant la Guerre les Nazis, puis les Soviétiques, et récupéré par la France. Dans ce dossier : des lettres adressées à Jacques Grumbach, conseiller général du canton de Romilly-sur-Seine (Aube), par des habitants lui demandant de les aider à faire venir rapidement en France des membres de leur famille vivant en Pologne... "Avant la guerre, mon père avait créé un réseau pour exfiltrer des personnes d'Allemagne, de Pologne... Quel homme !", a confié Rémy Grumbach.

Jean-Pierre Grumbach prend le nom de Melville dans la Résistance. Au sein des Forces françaises Libres, il participe au débarquement en Provence, à la bataille du Mont Cassin, en Italie. C'est pendant la guerre qu'il décide, après avoir essuyé un refus concernant un projet cinématographique, de devenir propriétaire de studios de production cinématographique et choisit son nom de scène.

« C'était un homme paradoxal. D'une certaine façon, il n'a jamais cessé de porter un masque, y compris dans le cercle privé. Mais je crois que ce qu'on soupçonnait le moins, c'est que Jean-Pierre était un homme qui tenait profondément à la famille. Il avait pour son frère Jacques, mon père, une réelle admiration et a été très influencé par lui. Mon père était, avant la Seconde Guerre mondiale, journaliste, militant socialiste, proche collaborateur de Léon Blum. Pour se distinguer de lui, sans doute, Jean-Pierre était, déjà à cette époque, engagé à droite. Mais ils sont tous les deux entrés dans la Résistance, et mon père a été tué en traversant clandestinement les Pyrénées, par un passeur espagnol qui l'a dépouillé de l'argent qu'il amenait à Londres. A la Libération, Jean-Pierre aimait à réunir la famille, et pour le petit garçon que j'étais, il a joué un rôle de modèle. C'était aussi, objectivement, un héros », se souvenait Rémy Grumbach, réalisateur notamment pour Dim, Dam, Dom. (Le Monde, 26 janvier 2010)

Son souvenir le plus marquant ? Il « renvoie à l'anniversaire du centenaire de Léon Blum. Jean-Pierre m'a dit alors que mon père m'aurait sûrement emmené sur sa tombe pour lui rendre hommage, et c'est pourquoi, lui qui n'avait jamais été un homme de gauche, m'y a emmené à sa place ».

Et Rémy Grumbach de conclure : « Il a toujours été adorable avec moi. Malgré le fait qu'il n'avait rien fait pour m'encourager à cette carrière, il m'a pris comme assistant sur Le Deuxième Souffle, à l'époque où j'avais abandonné mes études et où je vivais d'expédients. Ça a duré trois semaines et j'ai trouvé une place à la télévision. Ça m'a quand même permis d'assister à des scènes homériques, parce que la réalisation du film était complètement enlisée à cause de son premier producteur, Fernand Lumbroso, qui ne payait pas. J'ai vu mon oncle l'inviter chez lui, le complimenter courtoisement pour sa tenue vestimentaire, puis lui dire que sa tête en revanche ne lui revenait pas et l'assommer d'un coup de poing dans la tempe. Melville était un homme d'une intelligence, d'une tenue et d'une séduction exceptionnelles, mais il était aussi très costaud et ne reculait jamais devant l'affrontement ».

Après un court métrage (Vingt-quatre heures de la vie d'un clown, 1946), Jean-Pierre Melville signe l’adaptation cinématographique du chef d’œuvre de Vercors, un roman publié clandestinement pendant l’Occupation par Les Editions de Minuit, Le Silence de la mer (1947), et des Enfants terribles de Jean Cocteau (1950). 

Puis, il tourne Bob le Flambeur (1955), un polar avec Roger Duchesne.

En 1955, Jean-Pierre Melville fonde ses studios, les studios Jenner, dans le XIIIe arrondissement de Paris. Plateaux de tournage, salle de projection, lieu de travail jour et nuit dans son bureau, et domicile. Progressivement, ce noctambule qui aime déambuler dans le quartier de Pigalle, consacre ses nuits, et une partie des horaires diurnes, dans une ambiance supprimant la lumière extérieure, à écrire des scénarios.

En 1967, un incendie détruit ses studios et ses archives. Un choc immense pour Jean-Pierre Melville privé de son passé et de son instrument de travail et d'indépendance.

La Résistance s’avère une matrice de la vie de Jean-Pierre Melville qui l’évoquera dans L’Armée des Ombres (1969), d’après le roman de Joseph Kessel.

Profondément affecté par le semi-échec d’Un Flic (1972), Jean-Pierre Melville décède en 1973 d’un accident vasculaire cérébral foudroyant dans un restaurant parisien.

Cet homme qui aimait les femmes se définissait comme un puritain. Un trait de caractère hérité de l'éducation reçue dans une famille juive alsacienne.

« Melville a d'ailleurs été le pionnier et le parrain de la Nouvelle Vague. C'est lui qui, le premier, bien avant Truffaut, Godard et Chabrol, intronise le tournage en caméra portée et en décors naturels. Il tourne aussi en équipe légère, avec très peu de moyens, afin de ne pas dépendre d'un producteur. Il a toujours été à l'écart du système. C'était un franc-tireur qui a toujours refusé les compromis. Il finançait d'ailleurs ses propres films, alors que la plupart des cinéastes de la Nouvelle Vague travaillaient pour Georges de Beauregard. Il est à l'origine de ce mouvement ! C'était un homme très cultivé, qui lisait beaucoup… Ce qui intéresse Jean-Pierre, ce sont les histoires de mensonges et de trahisons, de courage et de lâcheté. Dans ses films noirs, ce sont des flics et des gangsters qui s'affrontent. Dans L'Armée des ombres, ce sont des résistants et des nazis. Mais au fond, son regard reste le même », a confié Philippe Labro sur son ami et mentor (Le Point, 23 octobre 2017).

Et d’ajouter : il « voulait imposer sa force. Il était autoritaire, parfois dictatorial. Il aimait créer un climat de tension sur le plateau, quasi conflictuel, qui lui permettait d'obtenir de certains acteurs des choses qu'il n'aurait jamais obtenues en copinant avec eux. Je n'ai jamais assisté à l'un de ses tournages. Mais tous les témoignages concordent : il était odieux, insupportable. Ses assistants – qui sont devenus depuis de grands metteurs en scène, comme Yves Boisset, Bertrand Tavernier ou Volker Schlöndorff – ont confirmé son comportement exécrable. Jean-Paul (Belmondo) avait observé une grande distance vis-à-vis de Jean-Pierre. Il ne l'aimait pas, il s'était mal comporté avec lui et Charles Vanel sur L'Aîné des Ferchaux (1963). Encore une fois, je crois qu'il ne faut jamais s'arrêter à l'anecdote. Ses rapports humains difficiles avec ses acteurs et ses techniciens ont, paradoxalement, donné des films forts, puissants. Et, avec le recul, seul compte le résultat… C'était un homme d'une sensibilité inouïe. Il dissimulait souvent sa vraie nature, anxieuse. Le stress énorme dont il était l'objet a eu raison de lui. Ce fut une tragédie pour moi. J'ai perdu un mentor, un père spirituel, un ami ».

Et d’analyser : « Si on le célèbre encore, c'est qu'il y a une raison. Ses films n'ont pas vieilli. Ils possèdent un style minimaliste d'une grande modernité. Son cinéma est maniériste, épuré et hypnotique. Prenez le tueur mutique à la démarche hiératique du Samouraï (1967) : Alain Delon ne prononce pas un seul mot avant douze minutes de film ! Dans un même ordre d'idée, le fameux casse de la bijouterie de la place Vendôme dans Le Cercle rouge (1969) est une séquence entièrement muette de vingt-cinq minutes ! La dilatation du temps est essentielle chez Melville. C'est un grand technicien, un maniaque du détail, un fétichiste. De Tarantino à Michael Mann, en passant par John Woo, c'est forcément une leçon pour la nouvelle génération de cinéastes qui vient après lui. Aujourd'hui, on dit « melvillien ˮ » comme on dit « fellinienˮ » ou « hitchcockien »ˮ. Quand un auteur devient un adjectif, cela veut dire qu'il est entré dans la catégorie supérieure ».

Arte lui a rendu hommage en diffusant Le Cercle rouge  (Vier im roten Kreis), Le Deuxième souffle (Der zweite Atem), et Léon Morin, prêtre (Eva und der Priester). 

"Melville, le dernier samouraï"
Arte diffusera le 29 mars 2020 "Melville, le dernier samouraï(Der Virtuose des Gangsterfilms - Jean-Pierre Melvillede Cyril Leuthy. "Influencé par le film noir hollywoodien, le cinéma de Jean-Pierre Melville a lui-même inspiré de nombreux pairs, de Quentin Tarantino à Jim Jarmusch, de Michael Mann à John Woo. Un passionnant portrait du maître du film noir et de l'ambiguïté qui s'est forgé, en perfectionniste obsessionnel, son propre personnage." Un homme hanté par la prescience qu'il mourrait cinquantenaire, comme son père et son grand-père d'un problème cardiaque.

"Autodidacte génial entré "par effraction" dans le cinéma, Jean-Pierre Melville (1917-1973), né Grumbach, n’en finit pas de hanter les écrans, référence plébiscitée par une légion d’héritiers, de Quentin Tarantino à Jim Jarmusch, de Michael Mann à John Woo. L'auteur du Samouraï et de L’armée des ombres a-t-il construit son œuvre à son image, ou s'est-il fabriqué une vie de cinéma ? De ses attributs coutumiers, chapeau et lunettes noires, à son temple claustrophobe des studios Jenner, le refuge hors du monde qu'il acquiert en 1955, en passant par sa misanthropie, ses manies, ses insomnies, son intransigeance, ce qu'il a exposé de sa vraie vie renvoie la même épure, la même ambiguïté, la même énigme que ses quatorze films. Pour tenter de cerner l’homme derrière le masque, Cyril Leuthy plonge dans ses archives – cet ermite autoproclamé ouvrait volontiers les portes de son univers – et son extraordinaire filmographie, influencée par le polar américain, mais pas n'importe lequel : le film noir hollywoodien des années 1940, que Melville a réinventé dans la France des Trente Glorieuses, tout en s'offrant le luxe d'annoncer la Nouvelle Vague."

"C'est après la mort soudaine de son père, emporté comme il le sera lui-même par une crise cardiaque à l'âge de 55 ans, que Jean-Pierre Grumbach s'est enfermé dans les salles obscures. Il en sortira pour faire la guerre et renaître sous le patronyme de Melville, son nom de résistant. Il gardera de ces années de combat et de fraternité la matière obsessionnelle de ses histoires. Honneur, solitude, dépassement de soi, hantise de la trahison et de l'inatteignable perfection : ces thèmes nourrissent une œuvre qui chemine vers l'abstraction, tout en gardant l'ancrage populaire du genre qui l'a inspirée. Avec le concours de deux de ses neveux et d'anciens collaborateurs, comme les cinéastes Volker Schlöndorff, Bernard Stora, et Taylor Hackford, son émule américain, ce portrait tourne autour du mystère Melville pour tenter d'en dévoiler la part intime. Ce voyage fascinant se clôt sur le visage égaré de Delon, alter ego mi-fraternel, mi-filial du cinéaste, tentant de fuir dans le déni, après la mort de celui-ci, l'irréversibilité de leur brouille. Quarante ans plus tôt, c'est aussi un remède à la réalité que son ami avait cherché dans le cinéma."

"L'Amérique forge l'imaginaire" de l'enfant et de l'adolescent, cinéphile dans les années 1930. Haïssant le réalisme, il insère des décors américains - cabine téléphonique, bar, bureau du commissaire de police - dans ses films.

"Bob le flambeur"
Arte diffusera le 26 février 2018 "Bob le flambeur", de Jean-Pierre Melville. "A travers le récit d'un casse manqué, Jean-Pierre Melville tisse une ode nostalgique et pleine de gouaille au Paris où se croisaient jolies filles et truands pittoresques".

"Robert Montagne, surnommé "Bob le flambeur", aime arpenter les rues de Pigalle jusqu'à la fin de la nuit. Il règne sur le milieu des truands, des petites frappes, et son protégé, Paulo, lui voue une admiration sans bornes. Il a beau avoir vieilli, sa passion du jeu reste intacte. Après avoir tout perdu aux cartes, Bob souhaite se refaire avec un "gros coup" et accepte de cambrioler le coffre-fort du casino de Deauville. Mais les obstacles se multiplient…"

"Vieux beau assagi par des années de prison, "Bob" règne sur un monde de petites frappes et de tenanciers de bistrots. Il dispense ses conseils à la "nouvelle vague" des malfrats en se voulant garant d'une certaine morale faite de roublardise et d'esprit chevaleresque. Le premier scénario original de Jean-Pierre Melville n'est curieusement pas un pur polar, mais une brillante comédie de mœurs dans le Pigalle".

"Avec talent, Melville recrée et capte les instants insolites ou poétiques d'une époque révolue avec l'Occupation. Ode nostalgique à un Paris qui n'est plus, Bob le flambeur, avec ses truands pittoresques et ses jolies filles, le ressuscite par une foule d'images emblématiques, des enseignes lumineuses de Montmartre à la place Blanche, déserte aux premières lueurs de l'aube".

"Léon Morin, prêtre"
Léon Morin, prêtre est tourné après Deux hommes dans Manhattan (1959). Il adapte Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck, dernière secrétaire d'André Gide. Publié par Gallimard en 1952, le livre distingue l'auteure qui reçoit le 50e Prix Goncourt.

« Une petite ville française sous l'Occupation. Barny, qui élève seule sa fille, est correctrice dans une école par correspondance. Attirée par la jolie secrétaire, cette communiste convaincue décide un jour, par dérision, de provoquer un prêtre qui officie dans la bourgade. Jeune, intelligent, progressiste, le père Léon Morin la trouble par sa foi inébranlable et par son charme. Prise à son propre piège, Barny l'accepte comme directeur de conscience... »

Emmanuelle Riva, qui interprète la veuve d’un communiste juif, et Jean-Paul Belmondo « s'affrontent sur le terrain de la séduction et de la foi dans un film fascinant signé Melville ». « Placé sous le signe de la transgression, le désir de la jeune femme passe de sa collègue à la personne du prêtre ».

« Avec, en toile de fond, une province étriquée, partagée entre résistance passive et collaboration, la fascination éprouvée par Barny pour l'homme autant que pour sa foi constitue le fil conducteur du film ».

« Mais le lien intellectuel passionné qu'elle noue avec Léon Morin, l'attirance ambiguë consciemment suscitée par ce jeune homme pour attirer les femmes qui l'entourent du côté du « bien » et la force morale qui le porte contribuent à donner à ce film une beauté et une liberté étonnantes – renforcées par le jeu incandescent de deux acteurs eux aussi en état de grâce ».

« Cette relation avec l'abbé, le temps qu'elle a duré, a compté essentiellement dans ma vie. Inconsciemment, peut-être que je recherchais Dieu. Je crois être allée vers lui poussée par le besoin d'une relation avec un homme, dont je pouvais espérer qu'il fût supérieur. En l'occurrence, sa force résidait dans le fait qu'il ne se laissait pas entraîner à la dérive par moi. » Voilà ce que confiait [au Point], en 1997, Béatrix Beck, morte en 2008. Alors octogénaire, elle revenait en ces termes sur sa relation avec un prêtre, pendant la guerre de 1940, qui lui inspira le troisième roman de son cycle autobiographique." 

Pour convaincre le jeune acteur qu’il pouvait incarner un prêtre, Jean-Pierre Melville était arrivé inopinément sur le plateau où tournait Jean-Paul Belmondo et lui avait demandé de porter la soutane. Le comédien avait obtempéré et avait commencé à croire en la possibilité de jouer ce personnage. Il incarne ce prêtre sur un registre sensible, intériorisé, laissant libre le spectateur de percevoir la complexité du personnage.

"Le Deuxième souffle" 
« Un truand en cavale, accusé d’avoir donné ses complices, se bat pour laver son honneur... Pour son dernier film en noir et blanc, Jean-Pierre Melville récuse l'idée de réalisme, se débarrasse d'un certain folklore et annonce l'épure stylistique de ses films suivants. Avec Lino Ventura, Paul Meurisse et Michel Constantin ».

« Gustave Minda, dit « Gu », s’évade de la prison où il purgeait une peine à perpétuité et débarque à Paris chez Manouche, son ancienne petite amie, qui le cache. Grand expert du milieu, le commissaire Blot enquête sur l’affaire et reconnaît un peu plus tard la patte de Gu dans le meurtre de deux malfrats qui tentaient de faire chanter Manouche. Celle-ci part pour Marseille où elle parvient à organiser le départ du fugitif. Mais Gu veut se refaire avant de gagner l’étranger et décide d’accepter une proposition dangereuse : attaquer, avec trois complices, un convoi de fonds et liquider ceux qui l’accompagnent… »

Adapté du roman de José Giovanni, « le dernier film en noir et blanc de Jean-Pierre Melville procède à une synthèse parfaite des éléments contenus dans ses polars précédents, et annonce l'épure stylistique de la trilogie à venir avec Alain Delon ».

Réalisé après Le Doulos (1962) et L’Aîné des Ferchaux (1963), ce « film récuse l'idée de réalisme (c'est le premier pas vers l'abstraction glacée du « Samouraï ») tout en se débarrassant d'un certain folklore. Gu (Lino Ventura, admirable) est dénué du charme romantique des bandits. Il est essentiellement mû par son instinct de survie et son code de l'honneur, et ne connaît que le règne de la violence et de la fuite ».

Melville « ne se livre à aucune apologie du gangstérisme, mais il s'identifie à des hommes qui vivent hors du monde et de toute contingence sociale ».

Paul Meurisse « interprète le plus beau personnage de flic de toute l'œuvre de Melville. La scène où il reconstitue en présence de témoins l'échange de coups de feu survenu dans un bar, tournée en un seul plan, constitue un morceau d'anthologie, tout à fait représentatif de la maîtrise technique et narrative du cinéaste ».

"Le Samouraï"
"Le Samouraï" est un film réalisé par Jean-Pierre Melville en 1967 et interprété par Alain Delon, Nathalie Delon, François Périer, Cathy Rosier, Jacques Leroy, Michel Boisrond, Jean-Pierre Posier, Catherine Jourdan

"Un tueur à gages tente d’échapper à la fois au "milieu" et à la police… Devenu mythique, ce film policier de Jean-Pierre Melville renouvelle le genre par sa touche dépouillée, désabusée et glaciale. Avec Alain Delon, fascinant."

"Jef Costello, un tueur à gages, est engagé pour exécuter le patron d’une boîte de nuit. Alors qu’il remplit son contrat, Valérie, la pianiste de l’établissement, le surprend. Malgré l’alibi qu’il s’est forgé avec la complicité de Jane, sa maîtresse, Jef est suspecté par le commissaire chargé de l'enquête. Quant à l’instigateur du meurtre, il aimerait bien se débarrasser de ce tueur qui en sait trop. Sur la passerelle où sa prime doit lui être versée, deux hommes tentent d’abattre Jef…"

"Le samouraï est une étape décisive vers l’abstraction glacée qui caractérise la dernière partie de la filmographie de Jean-Pierre Melville. La rencontre entre le cinéaste et Alain Delon, tueur à gages à la tristesse minérale, donne naissance à une œuvre désincarnée, une épure de film noir. Le minimalisme de l’action s’accompagne d’une stylisation extrême des costumes (l’imperméable et le chapeau de Delon) et surtout des décors (des rêves de commissariat et de night-club). Les deux titres suivants avec Delon, Le cercle rouge et Un flic (ultime film de Melville et poème à la gloire de l’acteur), poursuivront cette approche fantasmatique du cinéma et des stars masculines. Car ces trois films sont aussi un écrin amoureux pour l’icône Delon, silhouette rigide et opaque, obsédée par la mort."

"Jean-Pierre Melville définissait Le Samouraï (1967), film étrange et beau, comme « une longue méditation sur la solitude. » et aussi comme « le portrait d’un schizophrène paranoïaque », a analysé Olivier Père.

Et de poursuivre : "Dès le premier plan du générique – une silhouette d’homme étendue sur un lit, dans une chambre miteuse minutieusement reconstituée en studio et donc plus abstraite que réaliste, le cadre rigide se met soudainement à vaciller en légers zooms et tremblement de caméra à l’apparition des premières notes de la musique sublime de François de Roubaix, pour immédiatement retrouver son immobilité tombale. Que s’est-il passé ? Crise de nerfs de Melville devant la beauté d’Alain Delon, mort en sursis déjà sur son linceul dès la première image ? On ne le saura jamais".

Et de conclure : "Le film regorge ainsi de détails déstabilisants et de trouvailles géniales et invisibles qui transportent le spectateur exactement là où Melville veut l’emmener. Superbe plan où la caméra adopte soudain le point de vue du miroir dans lequel Delon ange narcissique ajuste parfaitement son chapeau ; raccord improbable où Delon impassible dégaine plus vite que son ombre pour exécuter son contrat, un propriétaire de boîte de nuit ; évidemment, le plan iconique de la mort de Jeff Costello (car s’est ainsi que s’appelle Delon dans le film), qui abattu par la police se fige en statue de marbre, les bras étrangement en croix sur le torse, gants blancs sur manteau sombre, avec un mince filet de sang à la commissure de la lèvre gauche qui le fait ressembler à un vampire, créature de la nuit suppliciée sous les yeux de sa proie, une belle chanteuse métisse.

"Le Cercle rouge" 

"Le Cercle rouge" est un film réalisé par Jean-Pierre Melville (1970). « Melville, Delon, Bourvil, Montand : des figures emblématiques réunis dans un chef-d'œuvre du polar français, à la fois austère et stylisé » précédé par Le Samouraï (1967).

« Çakya Muni le solitaire dit Sidarta Gautama le sage dit le Bouddah se saisit d’un morceau de craie rouge, traça un cercle et dit : - Quand les hommes, même s’ils s’ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d’entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » C’est sur cette citation apocryphe de Râmakrishna que s’ouvre le film.

« Escorté par le commissaire Mattei dans un train de nuit, un malfrat du nom de Vogel parvient à fuir en sautant du wagon. Une importante battue policière est alors organisée, à laquelle il réussit à échapper. Le même jour, Corey est libéré après cinq ans de détention. Le hasard va réunir les deux voyous... »

Un « polar crépusculaire hanté par des figures hiératiques aux prises avec un monde en perte d'humanité : avant-dernier film de Melville, dernière apparition d'un Bourvil déjà très malade, « Le cercle rouge » est une des œuvres les plus stylisées de la tradition des policiers à la française ».

« Rythmé par d'étonnantes séquences silencieuses, où des personnages archétypaux jusqu'à l'abstraction semblent ferrés par leur solitude et l'inéluctabilité de leur destin, le film vise à l'épure de la tragédie classique ».

Pour persuader André Bourvil  – c’est ainsi qu’il est identifié dans le générique du film - de sa crédibilité de commissaire de police, Jean-Pierre Melville l’avait conduit chez Goulard, un chapelier du boulevard de Sébastopol à Paris. Tous deux avaient choisi un chapeau et Bourvil s’était promené en arborant son feutre. Sans se ridiculiser.

Melville demande à ses acteurs de retourner la scène finale. André Bourvil s’avance vers la caméra, suivi de son adjoint incarné par Marcel Bozzuffi. Il lui dit : « Vous savez comment j'ai fait pour arriver à la solution de cette affaire ? Eh bien, c'est tout simplement en appliquant... » et taquin, Bourvil chante a capella La Tactique du gendarme. Marcel Bozzuffi demeure impavide. Ce qui fait rire Bourvil qui continue de chanter sa célèbre chanson comique. Finalement, Marcel Bozzuffi comprend qu’il peut sourire…


"Melville, le dernier samouraï" de Cyril Leuthy
France, 2019, 54 min
Sur Arte le 29 mars 2020 à 23 h 25
Disponible du 22/03/2020 au 27/05/2020

"Bob le flambeur" de Jean-Pierre Melville
France, 1956, 99 min.
Image : Henri Decaë
Montage : Monique Bonnot
Musique : Eddie Barclay, Jo Boyer
Production : Organisation Générale Cinématographique, Productions Cyme, Play Art, Studios Jenner
Producteur/-trice : Jean-Pierre Melville, Serge Silberman, Roger Vidal
Scénario : Jean-Pierre Melville, Auguste Le Breton
Acteurs : Isabelle Corey, Daniel Cauchy, Roger Duchesne, Guy Decomble, André Garet, Gérard Buhr
Sur Arte le 26 février 2018 à  22 h 20
Visuels :
Affiche du film
Roger Duchesne et André Garet
Isabelle Corey et Gerard Buhr
André Garet et Daniel Cauchy (au centre)
Credit : © Studiocanal

Léon Morin, prêtre, par Jean-Pierre Melville
France, Italie, 1961, 124 min
Image : Henri Decaë
Montage : Jacqueline Meppiel, Nadine Marquand, Marie-Josèphe Yoyotte
Musique : Martial Solal
Production : Rome Paris Films, Concordia Compagnia Cinematografica
Producteur/-trice : Georges de Beauregard, Carlo Ponti
Scénario : Jean-Pierre Melville
Acteurs : Jean-Paul Belmondo, Emmanuele Riva, Irène Tunc, Nicole Mirel, Gisèle Grimm
Auteur : Béatrix Beck
Sur Arte les 27 novembre 2017 à 23 h 15 et 29 mars 2020 à 20 h 55
Sur OCS Géant le 15 mai 2018
Visuels :
Affiche du film
Jean-Paul Belmondo
Emmanuelle Riva
Jean-Paul Belmondo et Emmanuelle Riva
Credit : © Studiocanal

France, 1966, 150 min
Image : Marcel Combes
Montage : Michèle Boëhm, Monique Bonnot
Musique : Bernard Gérard
Production : Les Productions Montaigne
Producteur/-trice : André Labay, Charles Lumbroso
Scénario : José Giovanni, Jean-Pierre Melville
Acteurs : Lino Ventura, Paul Meurisse, Raymond Pellegrin, Christine Fabréga, Marcel Bozzuffi, Michel Constantin
Auteur : José Giovanni
Sur Arte le 27 novembre 2017 à 20 h 50
Visuels :
Lino Ventura
Paul Meurisse (à droite)
© D.R.

"Le Samouraï" de Jean-Pierre Melville
France, Italie, 1967, 101 minutes
Scénario : Georges Pellegrin, Jean-Pierre Melville
Production : Filmel, Compagnie Industrielle et Commerciale Cinématographique, Fida Cinematografica, TC Productions
Producteur/-trice : Raymond Borderie, Eugène Lépicier
Image : Henri Decaë
Montage : Monique Bonnot, Yolande Maurette
Musique : François de Roubaix
Avec Alain Delon, Nathalie Delon, François Périer, Cathy Rosier, Jacques Leroy, Michel Boisrond, Jean-Pierre Posier, Catherine Jourdan, Robert Favart
Sur Arte le 9 mars 2020 à 20 h 50
Visuels :
Alain Delon (Jeff Costello) et François Périer (Le commissaire) dans le film de Jean-Pierre Melville, " Le Samouraï (1967)
Alain Delon (Jeff Costello) et François Périer (Le commissaire) dans le film de Jean-Pierre Melville, " Le Samouraï (1967)
Alain Delon (Jef Costello) dans le film de Jean-Pierre Melville " Le Samouraï" (1967)
Cathy Rosier (Valérie, la pianiste) et Nathalie Delon (Jane Lagrange, la maîtresse de Costello) sur le tournage du " Samouraï" de Jean-Pierre Melville
Alain Delon (Jef Costello) dans le film de Jean-Pierre Melville " Le Samouraï" (1967)
Credit
© 1967 PATHE FILMS - EDITIONS R

Le Cercle rouge, par Jean-Pierre Melville
France, Italie, 1970, 116 min
Image : Henri Decaë
Montage : Marie-Sophie Dubus
Musique : Eric de Marsan
Production : Euro International Film, Les Films Corona, Selenia Cinematografica
Producteur/-trice : Robert Dorfmann
Scénario : Jean-Pierre Melville
Acteurs : Alain Delon, André Bourvil, Yves Montand, Gian Maria Volonté, François Périer, André Ekyan
Sur Arte le 26 novembre 2017 à 20 h 50
Visuels :
Affiche
Bourvil
Bourvil (au centre)
Alain Delon
Alain Delon et Yves Montand
Yves Montand
© Studiocanal

Alain Delon
Yves Montand
© Studiocanal/Andre Perlstein

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites d'Arte. Cet article a été publié le 26 novembre 2017, puis le 25 février 2018.

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