vendredi 5 août 2016

Madame Carven (1909-2015)


Formée à l’architecture, Carmen de Tommaso (1909-2015) ouvre en 1941 son magasin de couture dans le quartier de l’Opéra (Paris) et, avec sa mère, sa tante et son oncle, sauve la famille française Juive Bricanier sous l’Occupation. En 1945, elle crée sa maison de haute couture, Carven. « Ma Griffe », robe en coton aux célèbres rayures vertes et blanches, puis parfum, lui confère la célébrité immédiatement. Style pratique, élégant et gai, déclinaison de la marque en accessoires, ligne de prêt-à-porter pour femmes et enfants, recours au marketing… Pendant plusieurs décennies, Madame Carven, innovatrice, a su mettre en valeur les femmes menues et habillé célébrités, hôtesses de l’air, sportifs dans le monde. « La plus petite des grands couturiers », Juste parmi les nations, était aussi une « mécène des musées français » : donation de mobilier de style Louis XVIII au Louvre, et des archives de sa maison au musée de la Mode de la Ville de Paris. Le musée des Arts décoratifs présente l'exposition Fashion Forward, 3 siècles de mode (1715-2016).
« Elle coud pour nous. Son destin, c’est d’habiller les autres », chantait l’une de ses clientes, Jacqueline François, interprète de Mademoiselle de Paris qui cite les robes de Carven dans cette chanson.

Juste parmi les Nations
Carmen de Tommaso est née en 1909 à Châtellerault, dans la Vienne. Son père est un éditeur italien.

Elle manifeste son talent pour la couture dès l’adolescence, en créant des vêtements à partir de morceaux de tissus divers.

Elle étudie à l’Ecole des Beaux-arts et auprès de son beau-frère, l’architecte Robert Mallet-Stevens.

En 1941, cette trentenaire ouvre un magasin de couture  au coin de la rue des Pyramides et de la rue d'Argenteuil, dans le quartier de l’Opéra à Paris. Parmi les tailleurs auxquels elle confie divers travaux : Henry Moïse Bricanier, tailleur français Juif né en 1885 en Roumanie. 

Immigré en France en 1902, Henry Moïse Bricanier s’était installé comme tailleur rue Jean-Mermoz à Paris en 1910. Mais il perd son stock en 1911 en raison de l’inondation de sous-sols parisiens lors d’une crue  de la Seine. Durant la Première Guerre mondiale, il avait rejoint  sa sœur aux Etats-Unis. De retour en France, il avait épousé en 1921 Régina Edwabski, avec laquelle il a eu cinq enfants. En 1926, il avait obtenu la nationalité française. La clientèle américaine assurait la prospérité de son artisanat. Son affaire - une boutique au 6 rue de Castiglione – avait périclité à la suite de la crise économique en 1929. A l’automne 1940, il est hospitalisé pendant quatre mois. Son épouse enregistre la famille comme Juive au commissariat de police de la rue des Bons Enfants. Henry Bricanier est victime des statuts des Juifs : ses biens mis sous séquestre, interdiction d’exercer son métier. A son domicile, au 8 rue de l’Echelle, il travaille pour des couturières : Marcelle de Monière, installée au 10 rue Saint-Florentin, et Carmen de Tommaso, dans le premier arrondissement de Paris. Son épouse et leurs enfants aînés l’aident clandestinement dans leur appartement situé près de l’hôtel Normandie, quartier général de l’Armée allemande. Après l’arrestation par la milice, en 1943, à Nice, d’Ernestine Edwabski, belle-mère d’Henry Bricanier, la police cherche les autres membres de sa famille. Le 17 novembre 1943, prévenu par deux policiers en civils de leur interpellation dans deux jours, Henry Bricanier cherche à sauver sa famille. Il croise un ami qui lui offre de faux papiers, et se rend auprès de Madame Carven qui spontanément offre un abri, dans un logement sous les toits, à toute la famille Bricanier. 

Avec sa mère, Mme de Tommaso, ses tante, Josy de Boyriven, et oncle, M. Piérard, elle héberge à Paris, de novembre 1943 à juin 1944, la famille Juive Bricanier de sept personnes, dont le père coupeur qui continue à travailler clandestinement. Les enfants Bricanier sont placés : Jacqueline chez Madame de Tommaso, Nicole et Philippe, chez Josy de Boyriven et M. Piérard… La famille Bricanier survivra à l’Occupation, mais Ernestine Edwabski sera tuée à Auschwitz.

En 2000, grâce au témoignage  de Nicole Caminade née Bricanier, Marie-Louise Carven est reconnue Juste parmi les Nations. « Ni Madame Carven, ni sa mère, ni sa tante, ni son oncle, ne nous ont demandé d’effectuer des actes domestiques pour eux, ni demandé une contribution financière. Madame Carven m’a toujours parlé gentiment », a témoigné Nicole Caminade  en janvier 2000 .

Le diplôme et la médaille de Juste parmi les Nations sont remis à Marie-Louise Carven le 5 juin 2001 au Sénat, à Paris.

Haute couture
C’est en 1945, alors que les tickets de rationnement sont encore en circulation, que Carmen de Tommaso  ouvre sa boutique, au Rond-Point des Champs-Elysées à Paris pour créer des vêtements adaptés à sa taille - 1,55 m - et à celle de ses amies.

Son nom Carven, elle le crée aussi : en modifiant une lettre de son prénom - Carmen - et adoptant une syllabe du nom de sa tante admirée, Josy de Boyriven, qu’elle accompagnait enfant aux défilés de mode. Il signifie « chance » en argot. « Un nom plus parisien, plus chic et qui se prononce de la même manière dans le monde entier » que cette sportive sillonne par plaisir et pour y promouvoir ses collections. Ce fut aussi une source d’inspirations ethniques : tissus (sari indien, boubous africains ou batiks) et impressions guatémaltèques. D'un séjour en Amérique du sud en 1947, naît la « La Robe Samba ». En 1949, l’Afrique inspire les impressions de sa collection été. Les couleurs vives du Mexique égaient la collection de 1951.

Ancienne architecte, Madame Carven est plus attentive aux proportions qu’à l’extravagance. 

« La plus petite des grands couturiers »… C’est le surnom donné à Madame Carven par le journaliste Lucien François. Précurseur, cette couturière a su mettre en valeur les femmes petites. Pour grandir sa cliente, elle use d’une coupe astucieuse, de drapés sophistiqués, d’effets d’optiques, d’artifices, de jeux de nervures, pinces et smocks. 

Et affine la taille, rehausse le buste et allonge les épaules par des « mancherons », marque le dos. Use d’effets d’optiques - diagonales convergeant vers la taille -, d’artifices, de jeux de nervures, ondulées ou géométriques, pinces et smocks. Un exemple est sa robe la plus emblématique, « Ma Griffe », qui intronise la toile de coton rayée verte et blanche. En 1946, Madame Carven sort le parfum « Ma Griffe ». Et pour les dix ans de la Libération, de nombreux échantillons de ce parfum attachés à de mini-parachutes blancs rayés de son vert sont lancés au-dessus de Paris.

Dans le contexte particulier de pénurie d’après-guerre, elle utilise des tissus jugés peu nobles - coton, lin –, qu’elle associe aux broderies de raphia, matériau jugé rustique, de chez Bataille. Sa quête de simplicité, essentiellement dans les tissus, se révèle dans son lexique : « jupe sans histoire », tailleur sans souci…

Sa mode classique et fraîche, simple dans la coupe et sophistiquée dans les drapés ou les incrustations, élégante et pratique convient à une femme moderne et sportive, allie naturel et confort, pour une femme moderne, et sportive (maillots de bains sans baleines). C’est la « jupe sans histoire », le « tailleur sans souci » ou sa robe emblématique, « Ma Griffe ».

Dans la haute couture, « j'étais une petite femme parmi de grands hommes. Ils m'ont adoptée car j'avais créé un style facile – déjà les prémisses du prêt à porter– ; je ne les gênais pas du tout car je travaillais pour les jeunes femmes de mon époque », se souvient Madame Carven à l'été 2010.

Loin de l’image du « couturier dictateur » ou lointain, Madame Carven se montre sympathique et proche de ses clientes et mannequins. Car elle habille des célébrités - Helena Rubinstein, Cécile Aubry, Nicole Courcel, Simone Simon, Edith Piaf, Martine Carol, Danièle Delorme, Michèle Morgan, Leslie Caron, Sophie Daumier, Brigitte Fossey -, et des jeunes filles du beau monde dont Anne-Aymone Sauvage de Brantes pour son mariage en 1952 avec Valéry Giscard d’Estaing.

En 1947, Madame Carven  invente avec la corsetière Marie-Rose Lebigot le « Balconnet », soutien-gorge « pigeonnant » qui convient aux décolletés, et en 1948 Sylvène, soutien-gorge sage pour jeunes filles à qui elle destine en 1955 la ligne Carven Junior, « entre le prêt-à-porter et le stylisme ». 

Cette innovatrice, qui présente dès l’été 1948, dix ans avant Jacques Estérel, des robes en vichy rose et blanc, certes à petits motifs, crée des vêtements en étroite collaboration dès 1951 avec les industriels du textile.

Elle conçoit une campagne de publicité en 1954 ou la mise en scène des vitrines des parfumeries. 


Elle lance les licences, notamment aux Etats-Unis, et, en 1959, la vente de ses parfums dans les avions. Inaugure dans les années 1960 le prêt-à-porter.

Débute ses défilés par une ou plusieurs robes de mariée. Raccourcit les robes du soir, notamment celles plissées et élaborées de Madame Grès, en robes de cocktail. Conçoit une campagne de publicité originale (1954) ou la mise en scène des vitrines des parfumeries. Lance les licences – foulards (1955), bijoux (1958) - et la vente des parfums - Robe d’un soir, Chasse gardée, Eau vive - dans les avions (1959).

Dans les années 1950, Carven lance des collections de maillots de bain, d’autres pour les enfants, une ligne de mailles, Kisslène et Kinglène.

Elle permet à la femme de porter un parfum d’hommes, Vétiver (1958) – relancé en 2009 en Le Vétiver -, ou d’élaborer sa fragrance à partir des jus, fruités ou boisés, de Variations (1971). 

Lancé en 1965, le département « Carven Uniformes » fournit plus de 40 compagnies d’aviation, dont Kuweit Airlines, Air India, Saudi Arabian Airlines, et les Aéroports de Paris.

La déclinaison de Carven, qui habille les sportifs pour les Jeux olympiques de Montréal (Canada) en 1976, n’enraye pas le déclin.

En 1993, cette octogénaire prend sa retraite. 

L’activité de haute couture cesse en 1996, et réapparaît brièvement dans les années 2000. Parmi les stylistes ayant suivi Carven dans les bandes croisées : Hervé Léger et Alaïa. 

Après divers rachats de la marque – dont par la Compagnie financière Edmond de Rothschild -, et divers directeurs artistiques dont Angelo Tarlazzi, le styliste Guillaume Henry dirige en 2009 la marque Carven, jusqu’à son départ pour Nina Ricci, et modernise le style. « Carven, c'est fondamentalement frais. A ses débuts, en 1945, Madame Carven dessinait des silhouettes espiègles, des petites robes pimpantes exultant la joie de vivre de l'après-guerre », résume Guillaume Henry, le directeur artistique de Carven au début des années 2010.

Carven abandonne les Champs-Elysées pour la rue Royale.

Depuis mars 2015, Alexis Martial et Adrien Caillaudaud, âgés de 30 ans, assurent la direction artistique des collections Femme, et Barnabé Hardy celles Homme de Carven, qui appartient à la société du holding de prêt-à-porter Béranger.

Rétrospectives
Après une exposition pour le jubilé de Madame Carven, le Musée Galliera a présenté en 2002,  la rétrospective « Madame Carven, grand couturier », en sélectionnant une partie de la donation de vêtements, croquis et photographies consentie par Madame Carven. 

Il a montré ses créations en haute couture de 1945 à 1965 - des réminiscences de Balenciaga, Dior et Jacques Fath étaient parfois sensibles - dans des malles-armoires monumentales, ainsi que ses uniformes et parfums. Pour promouvoir ses collections et découvrir des tissus et motifs originaux, cette grande voyageuse a parcouru le monde d’Amérique en Afrique, d’Asie en Australie. 

La scénographie a distingué 12 modules thématiques, dont des malles-armoires monumentales avec tailleurs et robes, soit sur mannequins, soit suspendues avec un effet de volume pour évoquer le corps sous les savants drapés. Deux vidéos montraient une rétrospective de ses collections et une interview récente de Madame Carven. 

Si l’exposition réservait une place importante au département « Carven Uniformes » lancé en 1965, elle survolait les trois dernières décennies et omettait les créations de Madame Carven pour le théâtre et le cinéma (Jacques Becker, Henri-Georges Clouzot). Des activités intéressantes accompagnaient l'exposition sur « une fille furieusement dans le coup » selon Didier Grumbach , président de la Fédération française des couturiers.

Madame Carven « a aboli les rembourrages, les entoilages, le crin et les paddings. Elle s'employait à rendre ses modèles confortables », Olivier Saillard, commissaire de l'exposition.

« J'ai épuré au maximum, aboli les rembourrages des tailleurs, accentué la taille par des successions de pinces, mis la poitrine en valeur et fait plus court pour les rendre plus sexy », résumait Madame Carven en 2002. Ses conseils aux dames de petites tailles : « Renoncer à porter du noir, ça rapetisse encore plus », « Fuir les carreaux géants, les grands imprimés, les décolletés en largeur, les manches bouffantes  ».

Cette exposition évoquait une époque révolue, caractérisée par un « carré magique » aux côtés constitués d’un mode de vie codifié d’une clientèle nombreuse et aisée, d’une pléiade de grands couturiers, des artisans au savoir-faire varié, des valeurs prisées telles que la beauté, l’élégance et le bon goût. Et, au centre : la femme...

Le 16 novembre 2010, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la Culture, a remis les insignes de Commandeur dans l'ordre de la Légion d'honneur à Marie-Louise Carven-Grog, qui comptait parmi ses clientes… sa mère.

Mécène
Veuve de Philippe Mallet, frère de l’architecte Robert Mallet-Stevens, Marie-Louise Carven épouse en 1972 l’industriel suisse René Grog (1896-1981), vice-président d’Agfa-Gevaert en France et collectionneur d’art décoratif du XVIIIe siècle. 

Dès 1973, la Collection Grog-Carven  est donnée  à des musées parisiens : les objets et peintures du XVIIIe siècle au musée du Louvre et les porcelaines de Chine au musée Guimet. 

Dans le département des objets d'art du Louvre, la salle Grog-Carven inaugurée en 1997 expose 70 objets d'art français du XVIIIe siècle, réunis pendant 30 ans par René Grog. « Le mobilier d'ébénisterie, par exemple, est représenté chronologiquement par ses plus grands artistes et par des œuvres particulièrement significatives. Dans le domaine de la marqueterie Boulle, les deux grands bras d'armoire de Levasseur illustrent la façon dont on remploya, à la fin du XVIIIe siècle, des panneaux de meubles dus à Boulle lui-même. On peut dater à peu près de 1730 la commode de l'ancienne collection du baron Albert de Goldschmidt-Rothschild à Francfort, œuvre de transition entre le style Louis XIV et le style rocaille, sans équivalent dans les collections nationales. Sont datables un peu postérieurement, vers 1745-1750, la commode en laque de Criaerd et le beau bureau de M. Grog. Les trois meubles de Joseph de style grec, impressionnants par leur aspect architectural, la richesse des bronzes, la qualité de la marqueterie de fleurs, constituent un jalon dans l'histoire du mobilier français. Enfin, deux commodes de Saunier et un bureau plat de Montigny témoignent du mobilier néo-classique à un stade un peu plus avancé. Mais la collection compte aussi de remarquables tapisseries, bronzes d'ameublement et peintures, en particulier des œuvres flamandes ou hollandaises des XVe, XVIe et XVIIe siècles, dont le chef-d'œuvre est la Vierge en majesté du maître du Feuillage en broderie. Les objets de la donation Grog sont exposés dans les salles du mobilier au 1er étage de la cour Carrée (aile Sully) ». A noter aussi trois meubles de l'ébéniste Joseph Baumhauer et de magnifiques tapisseries.

En 1999, Madame Carven a fondé l’association René Grog-Marie-Louise Carven qui dote d’une Bourse  des élèves d’écoles de mode et de l’Ecole du Louvre ayant choisi pour spécialisation l’Histoire des Arts décoratifs.

Promue Commandeur de la Légion d’Honneur en 2009, Marie-Louise Carven  décède le 8 juin 2015, à Paris, à l’âge de 105 ans.
                 
   
Articles sur ce blog concernant :
Articles in English

Cet article a été publié en une version concise dans Actualité juive. Il a été publié sur ce blog le 10 juin 2015.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire