mardi 8 novembre 2016

« A la recherche de la mémoire. Eric Kandel, la passion d'une vie » de Petra Seeger


Arte a rediffusé « A la recherche de la mémoire. Eric Kandel, la passion d'une vie » (In Search of Memory) de Petra Seeger (2008). Composé d'archives filmées, de scènes reconstituées et d'interviews, ce documentaire passionnant retrace le parcours d'Eric Kandel, jeune enfant Juif viennois contraint de fuir l'Autriche nazie pour se réfugier aux Etats-Unis. Là, il devient un neurobiologiste distingué par le Prix Wolf d'Israël et, avec deux collègues, en 2000 par le Prix Nobel de physiologie ou médecine pour ses travaux sur le cerveau, les processus d'apprentissage, de mémorisation à court et à long termes.


"On n'abandonne jamais", voici la clé des Kandel", résume Eric Kandel en observant les efforts déployés par son épouse, Denise née Bystryn pour retrouver le sous-terrain où, enfant juive cachée au couvent Sainte-Jeanne d'Arc (Cahors) sous l'Occupation, elle devait se cacher pour sauver sa vie. Un exemple aussi de ses travaux sur la mémoire qui "donne la continuité à notre vie", notamment celle à long terme où sont gravés les souvenirs majeurs.

Ce film primé, clair, qui reprend en titre celui de l'autobiographie de ce neuroscientifique espiègle et charmant, est à la fois le portrait d'un neuroscientifique émérite et l'illustration de ses découvertes au travers d'essais de recherche expérimentale dans son laboratoire de l'université Columbia (New York), ainsi que d'interviews et d'un voyage en France et en Autriche avec son épouse Denise, médecin et chercheuse dans un centre américain de santé mentale, leurs deux enfants et leurs petits-enfants.

Il souligne aussi le lien étroit entre la vie personnelle (persécutions antisémites, fuite d'Autriche, émigration aux Etats-Unis) et la vie professionnelle (recherches sur les mécanismes de la mémoire) d'Eric Kandel.

Une enfance viennoise, puis new-yorkaise
Eric Kandel est né le 7 novembre 1929 dans une famille juive modeste à Vienne (Autriche). D'origine galicienne, son père Herman tient une boutique de jouets spécialisé dans les maisons de poupées et les voitures miniatures.

Après la dislocation de l'empire austro-hongrois induite par la défaite lors de la Première Guerre mondiale, la superficie de l'Autriche "diminue considérablement, comme sa population qui passe de 54 millions à sept millions d'habitants. Forte d'1,5 million d'habitants, la Vienne de mon enfance était encore un des plus grand centres culturels mondiaux, le foyer de Sigmund Freud, Karl Kraus, Robert Musil, Arthur Schnitzler et pendant un temps d'Arnold Schoenberg. La musique de Gustav Malher et de l'école viennoise du début du XIXe siècle résonnait dans la ville, tout comme les images des expressionnistes Gustav Klimt, Oskar Kokoschka et Egon Schiele", se souvient Eric Kandel qui nuance ce tableau en rappelant le "régime politique autoritaire en Autriche dans les années 1930".

"Même avant l'Anschluss (Nda : annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie) en 1938, l'antisémitisme était chronique dans la vie viennoise. Les Juifs qui représentaient environ 20% de la population de la ville, étaient victimes de discriminations dans la fonction publique et dans de nombreux aspects de la vie", remarque EricKandel. Et pourtant quelle contribution des Juifs à leur patrie ! "Le festival de Salzbourg était dirigé par Max Reinhardt, l'Opéra de Vienne par Bruno Walter. Stephan Zweig et Franz Werfel étaient deux des écrivains les plus populaires en langue allemande, et Elias Canetti, qui reçut plus tard le Prix Nobel de littérature pour des livres décrivant sa jeunesse à Vienne, a commencé à écrire dans les années 1930. Deux des trois Autrichiens couronnés par le Prix Nobel en Physiologie et Médecine dans les années 1930 étaient d'origine juive : Karl Landsteiner et Otto Loewi. Sur les 52 médailles olympiques remportées par des athlètes autrichiens aux Jeux olympiques en 1936, 18 ont été gagnées par des Juifs autrichiens. La moitié de la Faculté de médecine de Vienne était juive. Des étudiants du monde entier venaient étudier à Vienne auprès de médecins pionniers dans le domaine du diagnostic : le psychanalyste Sigmund Freud, le pédiatre Béla Schick, le spécialiste de l'oreille Heinrich von Neumann", note Eric Kandel.

En 1938, deux policiers nazis ordonnent à la famille Kandel de quitter immédiatement leur appartement et de se rendre dans le logis d'un couple de Juifs viennois âgés. Ludwig, frère aîné de Eric Kandel, a à peine le temps de prendre sa collection de timbres et de pièces.

De retour dans leur appartement, les Kandel s'aperçoivent qu'ont été volés tous leurs objets de valeur : montres, bijoux, argenterie. Eric Kandel en impute la responsabilité au boulanger nazi Ritz, et se souvient de la concierge nazie de l'immeuble, Mme Ebner.

Sur un poste de radio à galène, Eric Kandel entend les clameurs saluer la visite d'Hitler et des troupes SA défilant à Vienne après l'Anschluss (Nda : annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie le 12 mars 1938). "Il y avait 200 000 personnes sur la place [Nda : place Heldenplatz]. Les Autrichiens adoraient [Hitler]. Ils lui ont fait un accueil grandiose". Des archives filmées montrent les panneaux dans les rues de la capitale autrichienne : "Libérez-nous de la tyrannie des Juifs", "Allemands, défendez-vous. N'achetez pas chez les Juifs".

Pendant les persécutions antisémites, les "amis non juifs" des Kandel "les ont tous abandonnés. Personne ne nous a aidés. Cet abandon total a été horrible... Je suis sûr qu'il y a un lien entre mon intérêt pour l'esprit, le comportement humain, l'imprévisibilité de la motivation, la persistance de la mémoire et ma dernière année à Vienne. Mes recherches s'intéressent aux processus cérébraux nous permettant de nous souvenir".

La nuit de Cristal (9 novembre 1938), "c'était une catastrophe... Tous les magasins avaient été saisis, des synagogues détruites. De nombreux Juifs ont été arrêtés. On a tout de suite su qu'on devait fuir. Il fallait tenir bon jusqu'à l'arrivée des documents américains" pour leur immigration.

Après le train pour Anvers (Belgique), les deux enfants Kandel embarquent en avril 1939 pour Hoboken (New Jersey). "On s'est tout de suite sentis en sécurité. C'est un tournant dans ma vie", note Eric Kandel qui découvre ses grands-parents, son oncle et sa tante aux Etats-Unis. Ses parents le rejoignent en septembre 1939.

Après ce traumatisme, il "tente de se reconstruire" à New-York.

Les conditions de vie des Kandel sont modestes. Après que le père d'Eric Kandel ait travaillé comme ouvrier dans une usine fabriquant des brosses à dents, les parents Kandel reprennent une activité commerçante en tenant un magasin de vêtements.

Eric Kandel fréquente l'excellent école juive de Flatbush et la synagogue Young Israel de Flatbush, à Brooklyn. Il se souvient des chansons en hébreu entonnées à l'école. "C'est difficile d'être Juif", dit-il en éclatant de rire, et en chassant l'émotion qui l'avait bouleversé en évoquant le judaïsme. "Etre juif aux Etats-Unis a été une très belle expérience, alors qu'être juif à Vienne a été très douloureux. La religion me permet d'avoir un code moral dans ma vie et de créer un lien avec la communauté juive. C'est extrêmement important... J'aime ce que le judaïsme représente, ses valeurs fondamentales. Je ne suis pas un juif orthodoxe, mais si je l'étais, je ne verrai pas d'opposition entre la religiosité, voire la foi en Dieu et la science. Cela n'a rien à voir", déclare Eric Kandel qui se "sent culturellement juif à 100%".  Il est filmé lors du Seder de Pessah (Pâque juive) entouré de sa famille.

Il comprend le yiddish, peut-être parlé par son père et sa mère, Charlotte Zimels, d'origine ukrainienne, installés tous deux à Vienne au début de la Première Guerre mondiale.

Dans cette école sioniste, les élèves parlaient de s'installer en Israël, mais jamais du "m" Harget Yidden, de la Shoah. "Les Juifs ne se remettront jamais de toutes ces années perdues pendant l'Holocauste. On a sans aucun doute perdu des gens extrêmement doués, bien plus doués que moi. C'est une tragédie. Je pense à eux par périodes".

La mémoire, "aspect fascinant du comportement"
Après son bac en 1948, sur les conseils de son professeur d'histoire, Eric Kandel dépose un dossier de candidature à Harvard. Il est reçu dans cette prestigieuse université.

"Au début de mes études, j'ai commencé à m'intéresser à l'histoire de l'Europe. Je voulais comprendre comment des gens cultivés et intelligents pouvaient à la fois écouter Haydn, Mozart et Bethoven, et tuer des Juifs", précise Eric Kandel.

Sur les conseils d'Ernst Kris, psychanalyste ayant fui l'Autriche nazie, il étudie la psychanalyse, afin de "connaitre les motivations des êtres humains, l'esprit humain". Il prend alors en option la neurobiologie et suit les cours du professeur Harry Grundfest à l'niversité de Columbia (New York) qui l'invite à étudier le cerveau "neurone par neurone". Un neurone "est composé de plusieurs éléments : le corps cellulaire, des prolongements appelés dendrites et un autre élément dénommé l'axone. Un neurone communique avec d'autres neurones. Il reçoit des informations de ce neurone qui sont transmises par les synapses".

Devenu médecin en 1956, il débute comme chercheur dans un laboratoire de neurophysiologie et psychiatre. Dans les années 1960, il "ignorait tout du processus d'apprentissage. La première étape a été de démontrer que l'apprentissage modifiait la communication entre les neurones appelée transmission synaptique. La 2e étape consistait à définir la mémoire. On a trouvé que ce qui se passe au niveau des neurones se reflète dans le comportement. Il y a une mémoire à court terme et une autre à long terme".

Las de recherches infructueuses, Eric Kandel décide alors de choisir un mollusque marin, l'aplysie, un gastéropode au système nerveux simple de 20 000 neurones, mais chaque neurone est de grande taille.

Puis vers 1990, Eric Kandel étudie l'hippocampe pour aborder "des formes complexes de mémoire, même si ce n'était pas un domaine négligé, on étudiait l'hippocampe depuis l'époque d'Alden, de Spencer.. Il y a eu de grands progrès".

La mémoire ? C'est "un aspect fascinant du comportement humain. Elle nous permet de résoudre nos problèmes au quotidien par la conjonction de différents facteurs. Elle permet une vision cohérente du passé. Elle met en perspectives nos expériences présentes. Sans mémoire, notre vécu serait fragmenté en petits instants de vie. On est ce que l'on est grâce à nos souvenirs et à nos apprentissages... Mieux un souvenir est encodé dans notre mémoire, plus il sera facile de s'en souvenir".

"Mes recherches ont montré que la synapse chimique est la clé pour comprendre l'apprentissage de la mémoire. La synapse chimique n'est pas fixe : elle est malléable et peut être modifiée par l'activité. En mémoire à court terme, si on active le système une fois, on augmente les fonctions, on libère les neurotransmetteurs. En mémoire à long terme, on active des gènes et on multiplie les connexions synaptiques".

Comment changer une mémoire à court terme en mémoire à long terme ? "Dans la mémoire à court terme, il n'y a aucun changement dans l'apparence anatomique des synapses. Les changements sont biochimiques et ont lieu dans les neurones. Mais s'il y a simulation répétée pour créer une mémoire à long terme, on a constaté avec surprise que les connexions synaptiques se multiplient".

Qu'est-ce qui stimule la croissance ? "On tend à croire que pendant le développement et même l'apprentissage, certains facteurs de croissance comme des hormones secrétées par les neurones stimulent la croissance. L'aplysie a fourni des preuves indirectes de l'existence d'un facteur de croissance primitif", précise ce scientifique.

Etudiant les modèles animaux (souris) de la fonction cérébrale, Eric Kandel perce les "secrets des neurones qui renferment notre mémoire et la vie". Pour "avoir montré comment ces transmetteurs créent, par la phosphorylation, des protéines, la mémoire à court et long termes, formant la base essentielle de notre capacité à communiquer de manière sensée", il voir ses travaux couronner par le Prix Nobel de physiologie en médecine en 2000. Une distinction qu'il apprend le jour de Kippour.

"Mike Shelanski a injecté un gène d'Alzheimer à la souris, comme l'ont fait d'autres gens. Il a constaté une perte de mémoire chez l'animal, une diminution de la facilitation normale des réflexes et une perte de connexions anatomiques. En injectant un catalyseur d'AMP (Adénosine-Mono-Phosphate), on inverse le processus", explique ce chercheur senior à l'Institut médical Howard Hughes et fondateur du Memory Pharmaceuticals qui réalise des essais cliniques pour des médicaments.
"Ma plus grande fierté a été de relier la psychologie à la neurobiologie, aux neurosciences, la science de l'esprit et la science du cerveau", reconnait reconnait ce professeur à l'université de Columbia dont les chercheurs de son équipe louent sa "capacité à communiquer une idée", et son énergie.


De retour à Vienne, Eric Kandel visite le cabinet de Freud qui "était un excellent neuroanatomiste. Il a été le premier à comprendre que les neurones étaient des unités indépendantes et qu'elles communiquaient grâce à des "barrières de contact" qu'on a appelées des synapses. Freud a écrit des œuvres majeures sur le cerveau, sur l'aphasie, la paralysie cérébrale avec Rie".

Dans la capitale autrichienne, Eric Kandel se rend au musée du Belvédère et y admire des oeuvres de Klimt. Avec sa femme, il collectionne les oeuvres d'expressionnistes allemands et autrichiens. Leur fille Minouche aide "des femmes abusées dans leur intimité". Une manière pour elle de "payer sa dette aux gens qui ont aidé sa famille à survivre".

Membre du Conseil scientifique de l'Institut scientifique et technique autrichien, reçu par le président de l'Autriche, Eric Kandel espère que, par la collaboration entre "Juifs et non Juifs", Vienne renouera avec son époque d'épanouissement culturel et scientifique.

Et de conclure : "Je crois qu'il y a au fond de chaque Juif viennois une forte ambivalence : on ressent une profonde haine face au traitement qu'on a subi. Et aussi beaucoup d'amour pour Vienne. Je trouve cette ville fantastique. J'aime son architecture, sa musique. Dès que j'entends une valse, je sens que mon esprit s'élève".

Allemagne, 2008
94 minutes
Diffusions les 3 juin 2011 à 22 h 05 et 18 juin 2011 16 h 10

Visuels : © FilmformKoeln

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Cet article a été publié le 3 juin 2011.

3 commentaires:

  1. merci pour cet article de qualité. Je suis par ailleurs à la recherche de ce documentaire et ne parviens pas à le trouver. (ni en replay, ni en vod, ni en dvd.) Les documentaires biographiques qui marient avec pertinence et profondeur le chemin professionnel et personnel du sujet sont très rares. Merci encore pour votre post. Aude

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  2. le travail admirable d'eric Kandel me fascine- comment trouver ce documentaire? ARTE pourrait elle le diffuser en DVD? merci encore

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  3. Vous pouvez acheter le DVD à http://icarusfilms.com/new2009/mem.html

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