samedi 21 janvier 2012

Interview du psychanalyste Gérard Huber sur l’affaire al-Dura

  
Cet article est republié à l'occasion de l'hommage intitulé Mystique et folie que rendra l'Institut Elie Wiesel à Gérard Huber le dimanche 22 janvier 2012, de 14 h 30 à 19 h, au Centre communautaire de Paris.

L’écrivain et psychanalyste Gérard Huber est l’auteur du livre Contre-expertise d’une mise en scène (Editions Raphaël, 2003) sur l’affaire al-Dura. Un ouvrage que Gérard Huber vient de mettre sur son blog. Il retrace les circonstances de son enquête et nous livre son opinion sur les derniers rebondissements de cette affaire grave. Interview publiée en janvier 2008 par Guysen.
  
Comment vous êtes-vous intéressé à l’incident al-Dura ?

Avant de vous répondre, permettez-moi de m’interroger sur ce terme « incident ». Faut-il l’entendre au sens d’un « événement peu important en lui-même, mais capable d’avoir de graves conséquences » (Le Robert) ?

Lorsque les images filmées par Talal Abu Rahma, cameraman palestinien de France 2, le 30 septembre 2000, à Netzarim (bande de Gaza), parviennent à Charles Enderlin (Ndlr : correspondant de France 2), à Jérusalem, et compte tenu de ce qu’il reconnaîtra plus tard (« Ils font ça tout le temps »), ce correspondant de France 2 aurait, en théorie, tout lieu de n’y voir que des images parmi toutes celles que les Palestiniens l’ont habitué à voir en matière de jeux de scènes de guerre.

Ce même jour, peu auparavant, Charles Enderlin se trouve à Ramallah, quand soudain Talal Abu Rahma l’appelle et lui parle au téléphone, en lui faisant entendre un arrière-fond sonore fait de cris et de bruits de tirs, destiné à accréditer l’idée que ce qu’il tourne est un fait de guerre.

Enderlin qui a une totale confiance en son caméraman ne peut que donner du crédit au récit de Abu Rahma qui lui dit qu’il est sous le feu israélien, qu’il risque de mourir, mais qu’au risque de sa vie et de sa mort, il est en train de tourner les images d’un assassinat intentionnel et de sang-froid d’un enfant palestinien, Mohamed al-Dura, par les soldats israéliens.

L’incident, de mineur, devient majeur.

Le 30 septembre 2002, Abu Rahma a démenti la partie essentielle de son témoignage fait auprès d’Enderlin, puis celui auprès de l’organisation palestinienne des droits de l’homme à Gaza le 3 octobre 2000. (Ndlr : Talal Abu Rahma avait déclaré sous serment le 3 octobre 2000 : « L’enfant [Mohamed al-Dura] a été tué intentionnellement et de sang-froid par l’armée israélienne »). 

En conséquence, l’incident « mineur » est devenu « majeur » du fait qu’il a menti à Enderlin.

En 2002, à la suite de ma prise de position dans Le Monde contre l’endoctrinement anti-israélien qu’au nom de la paix au Proche-Orient des organisations pro-palestiniennes répandaient, j’avais été approché par le groupe « Paix et Vérité au Proche-Orient » qui voulait publier un livre autour de 500 lettres d’enfants juifs au Président de la République, dans lesquelles ceux-ci disaient leur malheur d’être victimes d’agressions antisémites dans le cadre scolaire à Sarcelles, à Marseille, etc.

J’avais réuni de nombreux universitaires, quand la mise en route du projet de ce livre collectif fut brutalement contrecarrée.

En attendant de publier un livre sur l’antisémitisme en général, et ce sujet en particulier (1), je cherchais un moyen de communiquer mes analyses à mes lecteurs. Très vite, en effet, tous mes articles étaient refusés par Le Monde et Le Figaro.

Un ami organisa une rencontre avec Stéphane Juffa, rédacteur en chef de Metula News Agency (Mena). II fut convenu que j’en serais le correspondant permanent à Paris, bénévole. Depuis, je me suis retiré de la Mena.

C’est au cours de mes activités journalistiques pour la Mena que j’ai pris connaissance du dossier « Mohamed al-Dura » et que je découvris la controverse autour du reportage de France 2.

Quelle a été votre méthode ?

A l’époque, la question essentielle était la suivante : quelle était l’origine des tirs des balles qui avaient tué l’enfant ? Abu Rahma et Enderlin étaient catégoriques.

Leur attitude n’était pas celle de la crainte, mais au contraire de l’enthousiasme devant la multitude d’effets produits par la diffusion de ces images. Enderlin était fier de ne pas s’être opposé à la diffusion du reportage et d’avoir osé montrer ce qu’il estimait être la réalité de la politique palestinienne d’Israël. Plus que par amour du scoop, Enderlin croyait dur comme fer qu’il avait agi pour servir la vérité.

Or, ayant assisté à la projection du reportage d’Esther Schapira (Ndlr : en mars 2002, la chaîne allemande ARD diffuse l’enquête de la journaliste Esther Schapira, déduisant la responsabilité vraisemblable des Palestiniens dans « la mort de Mohamed al-Dura »), je fus envahi par un nombre impressionnant de questions auxquelles Enderlin refusait de répondre.

Dès lors, je décidai de poser ces questions dans le cadre de la Mena. Puis, un de mes lecteurs m’informa que, si je voulais en savoir plus, il suffisait que j’entre en contact avec un des principaux protagonistes du reportage d’Esther Schapira, le physicien israélien Nahum Shahaf.

Les discussions que j’eues avec cet homme furent longues. J’étais tout à la fois surpris par ce qu’il m’affirmait et taraudé par l’impératif de mettre en doute son témoignage de manière systématique. Je n’avais, à l’époque, que les mots prononcés lors de conversations téléphoniques ou échangés dans des courriels pour me faire une idée du sérieux de cette source d’information. Mais après avoir passé au crible nombre d’objections, et après avoir lu tout ce qui existait sur le sujet sur le web - articles de presse israéliens, palestiniens traduits en anglais… -, je décidai de mettre Juffa en relation avec Shahaf, afin que mon enquête soit élargie.

L’élargissement consista essentiellement en deux actes :
- le visionnage d’une partie des 27 minutes des rushes de France 2, celui des rushes de Reuters et d’Associated Press que Shahaf détenait depuis qu’il avait enquêté au service de l’armée israélienne, et qui tous montraient ce qui s’était passé le 30 septembre 2000 à Netzarim ;

- le croisement de ces rushes avec tout ce que j’avais lu et entendu de la part des protagonistes, des enquêteurs et des journalistes.

Puis Juffa et moi décidâmes de faire un audit du reportage de France 2 qui serait produit par la Mena et de le soumettre à France 2. J’ai rencontré Didier Epelbaum, un des chargés de mission de la chaîne publique, mais le directeur général de celle-ci, Christopher Baldelli, ne répondit pas à toutes nos demandes de rendez-vous.

Parallèlement, à la demande de Yaël König, éditrice à Paris, j’écrivais un livre.

Le titre de votre livre est particulièrement explicite : Contre-expertise d’une mise en scène. Quel but poursuiviez–vous en l’écrivant ?

Le but essentiel était de donner au grand public et aux décideurs l’information nécessaire pour comprendre que le vrai sujet de la controverse n’était pas : qui a tué l’enfant ? Mais qui a voulu faire croire que l’enfant avait été tué, alors que les images montraient que ce n’était pas possible, et pourquoi ?

Il était hors de question que j’écrive un brûlot ou un acte d’accusation, car c’était incompatible avec mon éthique d’intellectuel.

Mon rôle se limitait à produire des documents authentiques qui n’avaient jamais été exposés - croisés avec ceux de l’audit télévisuel - et à les soumettre au jugement de tous.

L’expression « Contre-expertise » était utilisée pour que les lecteurs sachent qu’ils étaient invités à refaire tous les parcours des différentes démarches entreprises par les Palestiniens, Enderlin, les Israéliens, la famille al-Dura, France 2, les journalistes (presse écrite et audio/télévisuelle), les politiques (individus, organisations, États) et les écrivains qui s’étaient prononcés sur le sujet.

Quant à l’expression « mise en scène », je l’imposai pour indiquer le cadre dans lequel la controverse prenait désormais tout son sens. Tous les reportages télé étaient « mis en scène », mais cette « mise en scène » avait quelque chose de particulier qui était sans commune mesure avec celles des autres reportages télévisuels. En effet, la mise en scène palestinienne portait sur l’habillage d’un théâtre de rue fictionnel et propagandiste en témoignage authentique d’un fait de guerre de la pire espèce : le massacre délibéré d’un enfant palestinien par les soldats israéliens.

Quel a été l’accueil de votre livre ?

Dans un premier temps, seuls les auditeurs de Radio J, les lecteurs de la Mena et de quelques sites électroniques intéressés par ses analyses, ainsi que les personnes qui ont assisté à la dizaine de conférences que j’ai données en ont entendu parler.

Le sérieux de la contre-expertise a convaincu, les débats qui ont fait suite aux conférences ont aussi été sérieux, et pas une seule fois, je n’ai entendu la moindre insulte à l’adresse de qui que ce soit de France 2. Partout, en revanche, une exigence de vérité et de courage pour que l’information soit rectifiée a été formulée.

Les autres médias qui ont eu vent de sa parution ont pris garde de ne pas l’annoncer. Même lorsque des journalistes y ont fait allusion pour le vouer au pilori, ils se sont bien gardés de se confronter à son argumentation et d’en donner le titre et l’éditeur.

Le 7 avril 2003, dans l’émission Lundi Investigation sur Canal +, j’apparaissais à tort comme un « attiseur de haine » entre Juifs et Arabes. J’ai demandé des excuses à Canal +, mais en vain.

Comment analysez-vous les derniers rebondissements judiciaires de l’affaire al-Dura ?

Vous venez de passer du mot « incident » au mot « affaire » et ce n’est pas sans raison. Car, à force de prétendre que la vérité sur ce reportage ne sera dite que devant une Cour de justice, Enderlin commence à obtenir gain de cause, sauf que tout ceci risque bien de se retourner contre lui in fine. Certes, aujourd’hui, c’est Philippe Karsenty, directeur de l’agence de notation des médias Media-Ratings, qui est accusé de diffamation, mais, au train où vont les choses, il n’est pas impossible que, demain, ce soit France 2 qui ait à s’expliquer.

Pour autant, la force d’Enderlin, c’est de savoir que tout parallèle avec l’Affaire Dreyfus est inadéquat. D’abord parce que, pour que France 2 soit poursuivie, il faut qu’il y ait une victime qui dépose plainte. Or, force est de constater que sept ans après, la plainte est toujours en quête du plaignant. Il y a bien l’Etat d’Israël et des Juifs – en Israël et dans le monde - qui ont été victimes du déferlement de la haine antisémite et des attentats, après la diffusion de ces images. Qui, en la matière, peut les représenter sur le plan judiciaire ? C’est aux juristes de répondre.

En fait, ceux qui se plaignent le font, mais en silence. Ce sont ceux qui souffrent : les nombreuses familles Juives martyrisées en Israël, exposées à la vindicte antisémite en France et ailleurs, dans le monde.

Voilà pourquoi, sans parler au nom des victimes qui n’ont pas la parole, mais par exigence de vérité, il faut amorcer un autre processus parallèle à celui du rebondissement judiciaire. Tant qu’il n’y a pas de plaignant judiciaire, il est un peu vain d’attendre que la justice se prononce sur le fond.

Dans l’attente, il y a cette solution : appeler à la constitution d’une Commission d’enquête internationale qui sera chargée d’établir toute la vérité.

Quelle est votre interprétation de psychanalyste de l’incident al-Dura ?

Si je n’avais pas été éduqué à la vision et à l’écoute des actes manqués inconscients, je n’aurais jamais pris sur moi de me lancer dans un tel décryptage.

Le scénario de ces images a eu l’effet dévastateur que tout le monde a pu constater et qui continue encore aujourd’hui, parce qu’il met en scène l’accomplissement d’un désir inconscient : le meurtre du Dieu des Juifs.

Il s’agit, en fait, de la figure inversée du meurtre du Dieu biblique pendant la Shoah. Le monde ne parvient pas à se défaire de ce fantôme et tente de le maîtriser, mais dans un renversement.

L’exploitation de la guerre israélo-palestinienne joue en cette affaire pleinement son rôle. Les juifs « avec ou sans Dieu », les chrétiens, les musulmans, les athées ont été saisis d’effroi à l’idée que l’État d’Israël, qui, à leurs yeux, est, quoi qu’on en ait, l’ultime preuve de l’existence du Dieu des juifs après la Shoah, ait pu intentionnellement et de sang froid détruire un enfant palestinien - un descendant d’Ismaël – en direct live.

Dans la Bible, Dieu envoie un ange pour retenir le bras d’Abraham prêt à égorger son fils Isaac. Mais dans ce scénario télévisuel, le Dieu des juifs montre qu’il n’a jamais été qu’un être sanguinaire qui a d’abord exigé l’égorgement d’Isaac, puis l’a sauvé afin d’accomplir ultérieurement la crucifixion de Jésus, puis l’assassinat du « petit Mohamed », figure réactualisée d’Ismaël.

C’est pourquoi, le soir même de la diffusion de ces images, pris au dépourvu, tout le monde a été hypnotisé par ce scénario et a commencé par croire en sa vraisemblance.

Il y avait aussi l’attente de savoir ce qu’Israël et son armée allaient dire. Dans un premier temps, les autorités israéliennes sont restées silencieuses, puis, le lendemain, elles ont récusé l’accusation d’assassinat ciblé et se sont s’excusées en invoquant le hasard dû à un échange de tirs, ce qui, pour moi, a, au moins, le mérite de montrer que non seulement elles connaissent les ordres données par leur commandement aux soldats, mais aussi qu’elles croient encore au Dieu des juifs.

Depuis, même ceux qui, au vu de l’effondrement de toutes les soi-disant preuves de France 2, sont acquis aux conclusions de ma contre-expertise, ne se mobilisent pas massivement pour exiger de la chaîne publique qu’elle fasse la lumière sur cette imposture palestinienne. Ce qui, à mes yeux, est la preuve que, pour eux, ce n’est encore pas l’essentiel. Ils trouvent toujours une « bonne » raison pour éviter de se confronter à cette exigence.

Ma conclusion ne fera plaisir à personne : il y a là une glaciation des esprits qui résulte de l’impossibilité actuelle de penser la folle satisfaction inconsciente du désir de démasquer le Dieu des Juifs.

(1) Gérard Huber, Guérir de l’antisémitisme, sortir de la condition post-nazie. Préface de Henry Bulawko, avant propos du père Jean Dujardin. Edition du Serpent à plumes, 2005.


Gérard Huber. Contre-expertise d’une mise en scène. Editions Raphaël. Paris, 2003. 242 pages. ISBN : 2-87781-066-6

Visuel :
Le Sacrifice d'Abraham par Rembrandt (1635)
huile sur toile, 193 x 133
Musée de l' Hermitage, St. Petersbourg

A lire sur ce blog :
La justice française se prononcera sur les images controversées de « la mort de Mohamed al-Dura »
Interview de l'historien Richard Landes sur l'affaire al-Dura
Pas d’antisémitisme en France ?
Le sénateur Jean-Pierre Plancade a interpellé Rémy Pflimlin, futur président de France Télévisions, sur l’affaire al-Dura
Qui a tué Mohamed al Dura ? (2001) Documentaire de Esther Schapira. DVD, ASIN: B000E6TYTI
Dossier de Media-Ratings sur l'affaire al-Dura
Revue de presse sur l'affaire al-Dura
Dossier sur l'affaire al-Dura par CAMERA (Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America)
Dossier sur l’affaire al-Dura par HonestReporting
Sites de l'historien américain Richard Landes :
http://www.seconddraft.org/movies.php
http://www.theaugeanstables.com/
Chrétiens
Culture
France
Il ou elle a dit...
Judaïsme/Juifs
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)

Cet article a été publié pour la première fois sur ce blog le 14 août 2010 et modifié le 25 novembre 2011. Il a été republié le 27 novembre 2011 à la mémoire de Gérard Huber (1946-2011). Décédé le 24 novembre 2011, Gérard Huber a étéenterré au cimetière de Bagneux le lundi 28 novembre 2011 à 15 h 30. J'ai alors adressé mes condoléances à sa femme Danièle, et à ses enfants Jenny, Paul, Constance et Thomas-Elie.

Depuis le printemps 2010, mes centaines d’articles publiés par Guysen de 2002 à 2009, sauf un, ont disparu de son site Internet. Parmi ces articles, les éditoriaux écrits avec Guy Senbel. Interrogé, Guysen ne m’a donné aucune explication. Je publie ces articles sur mon blog.

2 commentaires:

  1. Merci de publier cette interview de Gerard Hubert, dont la lucidite et le courage sont un reconfort pour la neshama ! Shavoua tov !

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  2. Merci de publier cette interview de Gerard Hubert, dont la lucidite et le courage sont un reconfort pour la neshama ! Shavoua tov !

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