vendredi 19 février 2016

« Composer sous Vichy », par Yannick Simon


Maître de conférences à l’université de Rouen, Yannick Simon a participé aux travaux de l’équipe de recherche (1995-1999), dirigée par Myriam Chimènes, sur la vie musicale en France sous l’Occupation. Dans le cadre de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, il a consacré un rapport aux droits d’auteur des sociétaires de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) considérés comme Juifs sous l’Occupation. Dans ce livre publié par les éditions Symétrie, Yannick Simon étudie  un thème longtemps inexploité et peu exploré – à noter cependant La Vie musicale sous Vichy, ouvrage collectif dirigé par Myriam Chimènes (Bruxelles, 2001) - : la musique savante sous l’Occupation. Le 21 février 2016, à 22 h 25, France 5 diffusera Un air de résistance à l'Opéra, documentaire d'Emmanuel Roblin. "Durant l'Occupation, l'Opéra de Paris a été le théâtre d'une étonnante et dramatique histoire qui s'est déroulée à huis clos, en face du siège parisien de la Kommandantur. Depuis les coulisses du Palais Garnier, une poignée d'hommes, machinistes et musiciens, ont lutté clandestinement contre l'occupant, consignant leurs activités quotidiennes dans des carnets. L'étude de ces archives permet de mettre en lumière, à travers le destin de ces héros ordinaires, un autre aspect de la Résistance, menée au sein d'une institution culturelle. Photos, films d'époque et reconstitutions se mêlent aux réflexions des historiens pour expliquer cette guerre".

Dans le cadre de la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France, Yannick Simon a consacré en 2000 un rapport aux droits d’auteur des sociétaires de la SACEM (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique) considérés comme Juifs sous l’Occupation.

Edité avec le concours de la SACEM, son livre intéressant « Composer sous Vichy » a reçu la bourse des Muses 2008. Un chapitre du livre est publié sur le site Internet de l’éditeur.

Intérêt croissant  
Depuis une dizaine d'années, associant historiens et musicologues, destinés aux experts ou au grand public, les essais sur la vie musicale - musiques de variétés ou savante - sous l'Occupation se multiplient, en France et à l'étranger.

Parmi ces livres d'érudits : La Vie musicale sous Vichy, ouvrage collectif dirigé par Myriam Chimènes (Bruxelles, 2001), et l'album illustré Quand l’Opéra entre en résistance...  Les personnels de la Réunion des théâtres lyriques nationaux sous Vichy et l’Occupation, de  Guy Hervy, Guy Krivopissko, Aurélien Poidevin et Axel Porin, préfacé par Bertrand Delanoë, maire de Paris, et Gérard Mortier, directeur de l’Opéra national de Paris (Editions Amis essonniens du Musée de la Résistance nationale, éditions l’Oeil d’or, 2007).


"En 1966, sortait sur les écrans des cinémas La Grande Vadrouille, l’histoire de trois aviateurs anglais fuyant vers la zone Sud en compagnie du chef d’orchestre Stanislas Lefort (Louis de Funès) et du peintre en bâtiment Augustin Bouvet (Bourvil). Immense succès populaire, le film de Gérard Oury a cependant heurté certains acteurs de la période par son caractère burlesque ; une réaction bien compréhensible tant était encore vif le traumatisme de l’occupation et de ses horreurs. Et pourtant, l’avancée des recherches révèle que l’intrigue de La Grande Vadrouille, jusque dans ses plus petits détails, s’appuie sur des faits réels.   C’est le cas notamment de l’ouverture du film qui se déroule, on s’en souvient, au Palais Garnier. Effectivement, la Réunion des théâtres lyriques nationaux (Opéra et Opéra-Comique) a abrité plusieurs organisations de résistance recrutant parmi tous les corps de métiers : des musiciens, comme le chef d’orchestre Roger Désormière, des chanteuses comme Irène Joachim, des machinistes comme Jean Rieussec et Eugène Germain, etc. Formées sous l’égide du Front national ou de la CGT clandestine, ces organisations ont développé une activité multiforme contre l’envahisseur nazi et ses serviteurs vichystes : revendications sociales incessantes, publication et diffusion de journaux et tracts clandestins, aide aux juifs, aux prisonniers de guerre évadés, aux réfractaires au STO, composition et enregistrement de musiques clandestines, participation aux combats de la Libération", écrivent les auteurs de cet album en couleurs.

Autre livre récent sur cette thématique : La musique à Paris sous l'Occupation, sous la direction de Myriam Chimènes, directrice de recherche au CNRS, et Yannick Simon, Professeur à l’Université de Rouen (Fayard, 2013). "Sous l’Occupation, Paris ne reste pas silencieux. Peu après l’installation des Allemands, les musiciens reprennent leurs activités comme l’ensemble des artistes. Les salles de concerts et les studios radiophoniques et d’enregistrement se remettent à fonctionner. Dans ce contexte, nombre d’interprètes et de compositeurs français bénéficient de conditions de travail inédites, profitant de l’absence de concurrence étrangère conjuguée à la mise à l’écart des œuvres des compositeurs, morts ou vivants, exclus par les lois scélérates. Centré sur la musique savante, cet ouvrage collectif traite de la diffusion de la musique, grâce à des études sur quelques sociétés de concerts spécifiques à cette période, sur des œuvres du répertoire, sur la création contemporaine et sur le rôle de certains interprètes. Il met en évidence les personnalités de Francis Poulenc, Olivier Messiaen et Arthur Honegger ainsi que d’Alfred Cortot, Germaine Lubin, Charles Munch et Wilhelm Kempff, en insistant sur les ambiguïtés entretenues rétroactivement par certains acteurs de la vie musicale sur leur carrière pendant les années noires. Il analyse également la manière dont quelques grandes figures du passé (Mozart, Berlioz, Wagner) sont susceptibles de s’inscrire dans un discours de propagande, largement véhiculé par les critiques et les musicologues. Cette réflexion sur la trace mémorielle d’une époque se clôt par l’évocation de deux débats récents, qui montrent que ce passé passe difficilement.
Ont collaboré à cet ouvrage : François Anselmini, Mathias Auclair, Yves Balmer, Esteban Buch, Jean Gribenski, D. Kern Holoman, Sara Iglesias, Karine Le Bail, Christophe Brent Murray, Aurélien Poidevin, Manuela Schwartz, Nicolas Southon, Leslie Sprout et Jacques Tchamkerten".

Propagande, antisémitisme et réorganisation de la vie musicale
Après la signature par le représentant du Troisième Reich, le maréchal Wilhelm Keitel, et celui du gouvernement français de Pétain, le général Charles Huntziger, de la convention d’armistice (22 juin 1940) et l’installation des autorités allemandes nazies d’Occupation, la vie musicale reprend vite son cours en France avec l’approbation et les encouragements de l’Occupant.

Pour les Allemands nazis occupant la France, la musique est indéniablement un instrument de propagande. Et il s’agit de séduire les compositeurs français non exclus en raison de leur judéité, etc. Les moyens : une propagande pour la musique allemande via des concerts et spectacles lyriques, l’accueil de compositeurs allemands, les essais pour séduire ces compositeurs français via la section musicale du groupe Collaboration ou le voyage à Vienne (décembre 1941) de musiciens et compositeurs français - Alfred Bachelet, Marcel Delannoy et Florent Schmitt - pour assister aux cérémonies du 150e anniversaire de la mort de Mozart. Un « pèlerinage encore plus nazi que mozartien », selon Lucien Rebatet (1903-1972), journaliste critique musical et cinématographique.

Pour le gouvernement de Vicky, c’est le moment propice pour rénover et réorganiser la vie musicale. Il est impératif d’éviter la « mainmise allemande sur les structures de diffusion, d’enseignement et d’organisation collective des compositeurs » et de « réorganiser la vie musicale ». L’Etat français applique sa politique antijuive aussi dans le domaine musical. Ne sont plus interprétées les œuvres de Meyerbeer, Halévy, Dukas, Hahn, Milhaud

Yannick Simon observe à la fois une continuité avec la politique de la IIIe République, et notamment du Front populaire - politique des commandes pour favoriser la création, création du département de la Musique de la Bibliothèque nationale - et l’innovation du gouvernement de Vichy : discriminations antijuives excluant de la vie musicale – André Bloch, professeur d’harmonie au Conservatoire -, contraignant à l’exil ou au silence des élèves et professeurs du Conservatoire de musique de Paris, des interprètes ou des compositeurs, création de trois comités d’organisation du secteur musical, etc.

Le gouvernement de Vichy impulse une étatisation de la musique savante. L’Etat français renforce ses interventions dans le domaine musical - il encourage la création artistique via les commandes qui privilégient un style néoclassique associant le folklore, il organise des spectacles et adopte des mesures pour favoriser leur diffusion, il institue le Comité d'organisation professionnelle de la musique -, et les nominations à des postes clés (Réunion des théâtres lyriques, Conservatoire).

« La tentative de mainmise de l’Etat français sur l’organisation de la vie musicale est fortement concurrencée par la pression des autorités allemandes. Il faut composer avec les Allemands et notamment se plier à la censure qu’ils mettent en place », relève l’auteur.

« Activité compositionnelle intense »
Les compositeurs « bénéficient de cette situation exceptionnelle, amplifiée par la très forte augmentation du taux de remplissage des salles de concerts ». Dirigé par Max d’Ollone, l’Opéra-comique présente ses nouvelles productions, dont certaines commandées par le Front populaire.

« Malgré les difficultés, la pénurie » et la censure, les musiciens « frappés d’aucun interdit » et convaincus de la supériorité de la musique nationale sur celle germanique sont préoccupés par leurs intérêts privés, la défense d’intérêts corporatistes, font montre d’une « activité compositionnelle intense » et diverse.

Encouragée par l’Etat français et les autorités allemandes, cette activité s’explique par l’urgence : « il faut occuper le terrain et éviter la mainmise allemande sur les structures de diffusion, d’enseignement et d’organisation collective des compositeurs. Et par les nécessités de vivre de leurs œuvres dans un environnement difficile et de promouvoir la création musicale pour éviter la crise musicale » des années 1930.

S’affirme la conscience de la supériorité de la musique française sur l’allemande, de Debussy sur Wagner. Apparaît un « francisme » (Coeuroy) caractérisé par la clarté de la ligne mélodique, une mesure dans l’expression des passions, l’allégeance au système tonal, et le recours aux thèmes populaires. Si « la figure de Jeanne d’Arc est convoquée à plusieurs reprises », la production musicale demeure diverse avec la moderne Antigone.

Yannick Simon montre que le poids de l’Occupation influe peu l’œuvre d’Arthur Honegger, amène André Jolivet à rompre avec ses tendances modernistes d’avant-guerre, mais n’interdit pas à Olivier Messiaen de parfaire son langage personnel, pas plus qu’il n’empêche la promotion du système de notation de Nicolas Obouhow. L’Occupation « ne fige pas, mais teinte d’une couleur particulière les débats esthétiques ».

La corporation musicale se montre plus « soucieuse d’intérêts personnels que de géopolitique, et largement dépendante des grandes structures de diffusion contrôlées ou financées par l’Etat et les forces d’occupation. Des carrières s’y construisent, d’autres y trouvent un second souffle ».

Variété de choix
En plus d’une défense corporatiste, Yannick Simon relève « peu d’empressement à s’engager ». Rares sont les compositeurs collaborateurs – groupe Collaboration (compositeurs Florent Schmitt, Max d’Ollone, Alfred Bachelet, cantatrice Claire Croiza, ténor Thomas Salignac), André Gailhard apparaît en compositeur pétainiste (Ode à la France blessée) - ou résistants (Georges Auric).

La « résistance molle fait écho à un maréchalisme timoré ». Peu de compositeurs sont décorés de la Francisque : Charles Courtioux (compositeur de la musique de Maréchal nous voilà), Alfred Cortot et René Dommange (1888-1977), député de la Seine (1932-1942), éditeur musical dirigeant les éditions Durand et avocat, anti-franc-maçon et fidèle au maréchal Pétain jusqu'à la fin du régime de Vichy.

Sur Cortot, l'historienne Limore Yagil écrit dans Alfred Cortot, entre mémoire et oubli : le destin d’un grand pianiste (Guerres mondiales et conflits contemporains 2012/2, n° 246, p.117-136) : "Le pianiste et pédagogue Alfred Cortot, une référence de la musique française dans les années 1930, demeure aussi une référence dans les années 1940. Très apprécié en Allemagne, il est sous Vichy le conseiller spécial du régime, chargé de la direction musicale et de l’action musicale officielle. Concrètement, Cortot est intervenu en faveur de nombreux musiciens et d’artistes juifs, et autres pour empêcher le départ de certains en Allemagne dans le cadre du Service de travail obligatoire ou pour libérer d’autres arrêtés par les autorités d’occupation. Plusieurs dizaines de personnes lui doivent leur survie, attitude assez exceptionnelle en période d’Occupation et qui démontre que la « désobéissance civile » n’était pas un vain mot, même pour un artiste qui accepta de s’accommoder avec le régime de Vichy, en espérant ainsi réaliser ses rêves de réformer l’enseignement de la musique en France".

En contraste avec l’apathie générale du milieu musical, émerge un Front national de la musique – refus de toute collaboration à Radio-Paris - aux rares membres : Roger Désormière, Elsa Barraine…

Le Groupe des Six illustre la variété des choix de compositeurs français : Darius Milhaud, qui se définit dans ses Notes sans musique comme « un Français de Provence et de religion israélite  », quitte Paris dès juin 1940 et fuit la France pour les Etats-Unis via Lisbonne en juillet 1940 ; Germaine Tailleferre part rejoindre son mari Jean Lageat et se réfugie aux Etats-Unis en 1942 ; Francis Poulenc, Georges Auric et Louis Durey adhèrent au Front national de la musique.

Yannick Simon décrit la trajectoire digne et courageuse de Francis Poulenc et Georges Auric. En 1942, un extrait de Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine est intégré dans Animaux modèles, ballet humoristique créé à l'Opéra de Paris sur une musique de Francis Poulenc et une chorégraphie de Serge Lifar, et Francis Poulenc compose la musique du film La Duchesse de Langeais de Jacques de Baroncelli. Sur une musique de Francis Poulenc et des textes de Paul Eluard, la cantate Figure humaine (1943) est créée en 1945 à Londres : elle se conclut par le poème Liberté.

L'auteur évoque une situation paradoxale : membre du Front national de la musique créé en 1941 dans l’orbite communiste, le suisse Honegger fait partie du « voyage collaborationniste de Vienne » - ce qui provoquera son exclusion dudit Front national – et rédige des articles pour la revue collaborationniste Comoedia. Honegger intervient aussi pour des artistes Juifs : il préserve les biens de Darius Milhaud d’une saisine par l’Occupant.

Le paysage musical français est ainsi redessiné, en l’absence de « l’un des principaux compositeurs français et de concurrence étrangère ». Seuls quelques compositeurs allemands viennent à Paris présenter leurs œuvres récentes. Interventionnisme renforcé et carence d’un marché privé induisent une dépendance à l’égard de l’Etat inédite.

Epuration rare
Après la Libération, l’épuration se révèle rare.

En 1968, le lycée de Saint-Cloud prenait le nom de lycée Florent Schmitt, compositeur ayant habité dans cette ville de la banlieue chic de Paris. Nul ne s’offusquait alors de « son adhésion au Comité France-Allemagne dans les années trente, son appartenance au groupe Collaboration durant l'Occupation, sa participation au voyage à Vienne organisé par la propagande hitlérienne en décembre 1941 sous couvert de célébrer le 250e anniversaire de la mort de Mozart ». Effet des révélations de l’historien américain Robert Paxton en 1972, des avancées de l’historiographie sur l’Occupation, ou de l’importance croissante de la Shoah dans la conscience nationale ? En 2002, le conseil d’administration du lycée décidait de le dénommer lycée Alexandre Dumas. Une appellation entrée en vigueur en 2005.

Ce lycée retrace ainsi l'historique de ces dénominations : "En 1995, un professeur a lu un article qui a troublé la communauté scolaire : il signalait que Florent Schmitt avait provoqué un scandale en criant « Vive Hitler ! » lors d'un récital de Kurt Weill, le 26 novembre 1933. Rappelons que l’auteur de L’Opéra de quat’sous était musicien d’avant-garde, sympathisant communiste, juif ; il s'était réfugié en France dès l’arrivée au pouvoir de Hitler.

Des recherches ont établi que cet incident n’était pas isolé.

 En 1935, Florent Schmitt a fait partie du Comité France-Allemagne, qui, sous prétexte de rapprocher les deux ennemis héréditaires, avait pour but réel d'endormir la vigilance de la France face au réarmement allemand. En 1938, le compositeur célèbre l'amitié franco-allemande dans le Völkischer Beobachter, le journal du parti nazi.

Sous l'Occupation, il a participé à un voyage de propagande dans l'Allemagne hitlérienne, puis présidé la section musicale du groupe Collaboration, un mouvement dont le nom résume le programme.

Ces faits, faciles à vérifier, ont amené la communauté scolaire à vouloir débaptiser l'établissement : Florent Schmitt pouvait-il encore être présenté comme un modèle aux lycéens ? Après consultation des élèves et du personnel, le Conseil d'administration s'est prononcé, le 27 mai 1997, pour le nom d'Henri Matisse, mais la procédure, qui exige l’accord du Conseil régional d’Ile-de-France et de la municipalité de Saint-Cloud, a été longue et complexe. En mai 2002, une pétition en faveur du changement de nom a été signée par les deux tiers des élèves.

 Après une nouvelle consultation, le Conseil d'administration a choisi, le 16 décembre 2002, le nom d'Alexandre Dumas - le corps de l'écrivain venait d'être transféré au Panthéon dans un climat d'unanimité nationale. La procédure a finalement abouti, et la nouvelle dénomination est effective depuis le 1er janvier 2005"

Henri Dutilleux (1916-2013)
Le célèbre compositeur français Henri Dutilleux (1916-2013) a été, en mars 2015, au centre d'une polémique ternissant à tort son honneur, révélant un « mélange d'inculture et d'ingratitude » (Thierry HillériteauLe Figaro, 18 mars 2015), et à laquelle sont mêlés Christophe Girard, maire du IVe arrondissement de Paris, et Karen Taïebune de ses adjoints et conseillère de Paris, et "journaliste santé" sur RCJ, radio du Fonds social Juif unifié (FSJU).

Né en 1916, Henri Dutilleux est le compositeur français, mondialement admiré, des Métaboles, d’Ainsi la nuit (1977), Timbre, espace, mouvement, La Geôle, en 1944, sur un sonnet du poète résistant Jean Cassou – une œuvre dédiée à son frère prisonnier en Allemagne, et Le loup, la musique d'un ballet de Roland Petit. Un résistant  éminent qui aida notamment des compatriotes Juifs, tel Darius Milhaud, et refusa de jouer pour Radio Paris, collaborationniste.

Grand Prix de Rome (1938) avec la cantate l'Anneau du Roi, il a été alors persécuté par les fascistes italiens. Il s’engage en 1939 lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale.

Henri Dutilleux  a adhéré en 1942 au Front national des musiciens, mouvement de résistance ayant aidé les compositeurs persécutés par l’Occupant nazi et le régime de collaboration de Vichy présidé par le maréchal Pétain.
 
Cet artiste a été distingué par le grand prix international du disque de Montreux (1983), Prix international Maurice Ravel (1987), Royal Royal Philharmonic Society Awards pour « The Shadows of Time » (1998), oeuvre dédiée à la mémoire d’Anne Frank et évoquant les enfants juifs d’Izieu, le grand prix national de la musique (1967) et le Praemium Imperiale du Japon (1994) pour l'ensemble de son œuvre, le prix international Ernst von Siemens (2005) - troisième compositeur français, après Olivier Messianen et Pierre Boulez, à être couronné par ce prix, considéré comme le Nobel de la musique -, le Prix de l’Orchestre philharmonique de New York (2011) . En 2004, il est élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d’honneur.

Pédagogue, Henri Dutilleux est nommé professeur de composition à l'École Normale Supérieure en 1961 puis au Conservatoire de Paris en 1970.

Il est entré dans des institutions culturelles prestigieuses : la Royal Academy de Londres (1966, membre honoraire), l'Académie Royale de Belgique (1973), le Conseil international de la musique de l'UNESCO et l'Americain Academy and Institute of Arts and Letters de New-York (1981), l'Academia Nazionale Santa Cecilia à Rome (1993), la Bayerische Akademie der Schünen Künste à Munich (1998).

Henri Dutilleux a présidé l’association  Les Amis d’Alexandre Tansman  (1897-1986), compositeur français Juif né en Pologne.

En novembre 2013, Jean-Pierre Plonquet, candidat UDI aux élections municipales (2014) dans le IVe arrondissement, a suggéré  la pose d’une plaque en hommage à Henri Dutilleux  sur l’immeuble du 12 rue Saint-Louis en l’Ile, où cet artiste a longtemps vécu. Christophe Girard, ancien adjoint à la culture du maire de Paris, alors Bertrand Delanoë, et nouveau maire socialiste de l’arrondissement, a soutenu cette idée.


Le 21 juillet 2014, présidé par Danielle Tartakowsky, le Comité d’Histoire de la Ville de Paris a émis un avis positif, tout en notant « des faits de collaboration avec le régime de Vichy. Henri Dutilleux, alors qu'il était chef de chant de l'Opéra de Paris, a composé la musique du film de propagande Forces sur le stade (1942). Le film fut commandé par le Commissariat général à l’Education générale et aux Sports au réalisateur Marcel Martin (1908-1983) ; il fut produit par l’Union Technique Cinématographique et distribué par Pathé-Consortium-Cinéma. Un film de propagande réalisé en direction des patrons d’usines pour les inciter à construire des terrains de sports près des lieux de travail des ouvriers ». Un film prônant à la pratique intensive du sport pour l'entretien du corps et le développement de la force de travail, commandé par les services du Maréchal Pétain. Toutefois, le Comité soulignait que « l'implication de Henri Dutilleux dans une politique active de collaboration n'est pas autrement documentée, il ne semble pas jusqu’à preuve du contraire avoir directement nui ou pourchassé des persécutés ».

Et de rappeler la polémique suscitée par le projet de plaque en hommage au compositeur Jean Martinon (1910-1976), « ayant composé la musique d’un film de propagande nazie » Le Maire, alors Bertrand Delanoë « avait demandé le retrait de la plaque » rendant hommage aux chefs d’orchestre Jean Martinon et Pierre Monteux, et d’apposer une plaque rappelant uniquement la mémoire de Pierre Monteux, au 189 rue Ordener (75018).

Le 2 mars 2015, lors du Conseil d’arrondissement, Christophe Girard, « accompagnée de Karen Taïeb, conseillère de Paris, a fait part de son choix de suspendre la pose de la plaque pour le moment, en raison du contexte « marqué par les attentats de janvier et la commémoration de l'anniversaire de la libération des camps de concentration d'Auschwitz et Birkenau ». Une décision soutenue par la mairie de Paris  », dont le Maire est Anne Hidalgo. Bref, l'avis positif du Comité d'Histoire n'est pas respecté.

Christophe Girard, qui « a bien connu Henri Dutilleux, nous étions tous deux originaires du même village d’Anjou. C’était un immense musicien et j’ai donc voulu honorer sa mémoire  » - a expliqué ainsi sa position : « Dans le contexte actuel, entre les manifestations, le plan Vigipirate, le mémorial de la Shoah qui est sous surveillance dans l’arrondissement, il n'est pas question d'avoir des manifestations devant la rue d'Henri Dutilleux contre la pose d'une plaque, ce serait d'une violence inouïe, donc Anne Hidalgo et son cabinet m'ont réitéré que ça n'était pas opportun pour le moment lorsque j'ai posé la question. J'avais souhaité qu'on apaise tout et qu'on laisse passer un peu le temps dans l'émotion actuelle, et voilà que les réseaux sociaux se sont enflammés en disant que je ne respectais pas la mémoire d'Henri Dutilleux. On mettra la plaque, mais le temps n’est pas opportun ». On comprend mal le lien entre la situation actuelle et ce célèbre compositeur résistant.

Lors du décès de Henri Dutilleux, la Ville de Paris avait pourtant salué  le 22 mai 2013 « la richesse de son parcours, la qualité de ses compositions mais aussi son talent d’enseignement et de transmission ont marqué et marqueront encore des générations de musiciens et de mélomanes. En tant que compositeur contemporain parmi les plus joués au monde, chef de chœur à l’Opéra de Paris, professeur de composition à l’Ecole Normale de Musique de Paris mais également professeur au Conservatoire, il a contribué à la vitalité musicale de la Capitale et à son rayonnement international. Poète inspiré, résolument moderne et avant-gardiste, il a su explorer avec audace de nouvelles voies musicales, autant de voyages intenses et lumineux qu’il nous a légués ».

Et la mairie du IVe arrondissement  avait rendu hommage à cet artiste : ainsi, le 20 décembre 2013, cette mairie et l’association Figures harmoniques ont organisé l’exposition, me projection d’Henri Dutilleux , à portée de voix, documentaire de Michel Van Zele et un concert de musique de chambre.
Selon le site du magazine Diapason, Christophe Girard aurait twitté  : « Je ne fais que suivre les recommandations du Comité d'histoire de la Ville. Louis-Ferdinand Céline est un grand écrivain mais…» Retiré depuis, ce Tweet a alimenté  la polémique  naissante.

La mémoire de Henri Dutilleux  a été défendue par Hugues Gall, Jean-Claude Casadesus et divers compositeurs. Indigné, le violoniste Renaud Capuçon a loué son œuvre caractérisée « en trois traits: raffinement, foisonnement d'idées et une singularité de son univers sonore, d'une poésie infinie  ».

Lancée le 16 mars 2015, la pétition « Non à la calomnie pour le compositeur Henri Dutilleux  » en faveur de ce compositeur a recueilli, au 22 mars 2015, 5963 signatures, dont Etienne KIPPELEN, compositeur, musicologue, lauréat du Concours Dutilleux 2012, Matthieu Stefanelli, compositeur, pianiste, et Régis Campo, compositeur, Premier Prix du Concours Dutilleux 1996. Cette pétition est adressée au maire du IVe arrondissement de Paris :
« Lors du conseil d'arrondissement du 2 mars 2015, en réponse à la demande formulée par un élu d'apposer une plaque commémorative sur l'Ile Saint-Louis, où Henri Dutilleux  a passé la majeure partie de sa vie, M. Christophe Girard, Maire du 4ème arrondissement, et Mme Karen Taïeb, Conseillère de Paris, ont accusé le compositeur en des termes peu mesurés de graves faits de collaboration, s'appuyant exclusivement sur la réalisation d'une musique d'un film documentaire en 1942 "Forces sur le stade". (http://lindependantdu4e.typepad.fr/arrondissement_de_paris/2015/03/refus-dune-plaque-%C3%A0-la-m%C3%A9moire-dhenri-dutilleux-un-petit-cours-dhistoire-pour-les-%C3%A9lus-de-la-majorit.html). S'il s'agit effectivement, d'après l'historien du cinéma Jean-Pierre Bertin-Maghit, d'un film de propagande, vantant les mérites du sportif et de l'ouvrier-modèle selon Vichy - et non d'un film à proprement parler collaborationniste -, il est d'une totale malhonnêteté intellectuelle de souiller la mémoire d'un homme dont la vie et l'œuvre témoignent d'un engagement humaniste et universaliste.
Premier Grand Prix de Rome en 1938, Henri Dutilleux adhère dès 1942 au Front national des musiciens, organisation de résistance, à laquelle participent également des noms prestigieux tels que Francis Poulenc, Georges Auric, Manuel Rosenthal, Roland-Manuel et Charles Munch. En 1944, il compose dans la clandestinité "La Geôle", sur un sonnet de Jean Cassou, un poète résistant qui fut emprisonné à Toulouse ; cette œuvre sera créée quelques mois après la Libération de Paris. En 1974, lorsque le violoncelliste Mstislav Rostropovitch fuit précipitamment l'URSS de Brejnev, il est accueilli à bras ouverts par son ami Henri Dutilleux et sa femme Geneviève Joy, chez lesquels il passe sa première nuit en France. Le compositeur a été depuis l'un des musiciens français les plus récompensés pour son œuvre, qui s'est toujours épanouie hors des modes de son siècle et a gagné ainsi - fait exceptionnel dans la musique contemporaine - le cœur de nombreux mélomanes.
Acclamé dans le monde entier, il est pourtant inhumé en 2013 dans un quasi-anonymat en France, en l’absence de tout représentant officiel, et maintenant se voit sali par des accusations malhonnêtes, témoignant d'une lecture de l'histoire bien peu objective. Nous demandons que soit mis un terme à cette ignominieuse calomnie, que son talent et l'universalité de son œuvre soient honorés par la pose officielle d'une plaque à l'endroit de l'immeuble qu'il a longtemps habité, sur l’Ile Saint-Louis ».
Proche du compositeur, le musicologue Claude Samuel a considéré ces attaques contre Henri Dutilleux comme « une connerie absolue. Dutilleux était un modèle de vertu, de probité et de rigueur morale. Surtout, c'était un homme qui avait choisi son camp. Il n'y a jamais eu la moindre histoire à ce sujet. S'il avait dans sa jeunesse eu un quelconque écart de pensée, il ne l'aurait pas caché: son honnêteté a toujours été sans faille. Venir salir sa mémoire alors qu'il n'est plus là pour s'expliquer, est une honte ! »

Professeur en études cinématographiques à Paris III, membre de l’Institut universitaire de France, Jean-Pierre Bertin-Maghit a adressé à Christophe Girard un texte argumenté sur Henri Dutilleux et publié le 18 mars 2015 par Pierre Assouline  :
« Henri Dutilleux a composé la musique de Force sur le stade (1942). Ce film du Commissariat général à l’éducation générale et aux sports, fait suite à L’appel du stade (1941), est réalisé par Marcel Martin en direction des patrons d’usines pour les inciter à construire des terrains de sport près des lieux de travail des ouvriers.
Rien à voir avec les films ignominieux commandités par l’ambassade d’Allemagne à Paris aux producteurs Robert Muzard, Nova films (Mr. Girouette, Travailleurs français en Allemagne, Les Corrupteurs, Forces occultes, Permissionnaires n’oubliez pas) et Badal, Société Busdac (Résistance, Français souvenez-vous, Patriotisme, Faits d’armes de la semaine et la version française de L’Ecole des Waffen SS), par les partis collaborationnistes, l’Institut d’études des questions juives (Le Péril juif, la version française de Der Edwige jude) et la Milice (Le Vrai combat).
Le comité régional interprofessionnel d’épuration (CRIE) a condamné les techniciens du cinéma qui avaient participé à ces documentaires de propagande nazie et collaborationniste ainsi qu’aux reportages de France-Actualités (journal franco allemand diffusé de août 1942-août 1944). Marcel Martin n’a pas été convoqué par le CRIE ni Henri Dutilleux par la commission des musiciens. Voilà les faits. En outre, en tant qu’historien comparer Henri Dutilleux à Céline me choque ».
Le 19 mars 2015, l’Académie des Beaux-arts  a protesté « vivement contre cette décision précipitée de la Mairie de Paris qu’elle juge injuste et insultante pour la mémoire de ce grand musicien, internationalement reconnu et respecté ». Elle a exprimé sa « consternation à la suite de la remise sine die d'une plaque commémorative du compositeur Henri Dutilleux sur l'immeuble de son domicile parisien du 12 rue Saint Louis en l'Ile ». Elle s’est élevée « contre cette décision précipitée de la Mairie de Paris qu'elle juge injuste et insultante pour la mémoire de ce grand musicien, internationalement reconnu et respecté ».

Et d’ajouter : « Cette décision de report fait suite aux remarques apportées à ce dossier par Mme Tartakowsky, saisie en tant que Présidente du Comité d'histoire de la Ville de Paris pour avis consultatif. Le motif : Henri Dutilleux a signé une musique du film « de propagande» en 1942, intitulée Forces sur le stade. S'il est avéré que le nom d'Henri Dutilleux figure au générique du film en question, et qui célèbre les vertus du sport, aucune preuve n'est apportée à un soutien quelconque au régime de Vichy d'Henri Dutilleux, comme le reconnaît d'ailleurs cette experte. Cette figure majeure de la musique française a fait preuve, bien au contraire, d'un soutien aux forces de la Résistance, comme son appartenance au Front National des musiciens l'atteste. Rappelons également que Dutilleux a mis en musique, pendant l’Occupation, des poèmes de Jean Cassou, grande figure de cette même Résistance. Après la Libération, Henri Dutilleux a occupé des fonctions de direction artistique au sein de la Radiodiffusion nationale pendant de nombreuses années, fonctions qui auraient été jugées nécessairement incompatibles avec une quelconque suspicion de collaborationnisme ».

Le 18 mars 2015, Catherine Vieu-Charier, adjointe à la Maire de Paris en charge de la Mémoire et du Monde combattant, correspondant Défense, a signé un communiqué indiquant : « La Ville de Paris a donc décidé de surseoir à la rédaction de la délibération afin de demander des précisions qui clarifieront les activités de M. Henri Dutilleux durant l’occupation. La Ville de Paris est dans l’attente de cette expertise complémentaire, et les conclusions qui seront apportées lui permettront de prendre une décision dans la clarté et dans la sérénité. La Ville de Paris est dans son rôle, chaque fois qu’elle rend hommage à une personnalité, de s’assurer de conseils argumentés et scientifiques, afin d’éviter toute polémique, et ce, quels que soient la femme ou l’homme honorés. »

Le 19 mars 2015, Christophe Girard a publié sur son blog  le texte Pour la mémoire d’Henri Dutilleux de Guy Krivopissko, conservateur du Musée de la Résistance nationale, co-auteur de la communication consacrée au Front national des Musiciens au colloque « La vie musicale sous Vichy » sous la direction de Myriam Chimènes :
« Henri Dutilleux, le compositeur résistant, était membre du comité d’honneur du musée de la Résistance nationale (MRN) aux côtés de l’écrivain résistant Jean Cassou, du cinéaste résistant Jean-Paul Lechanois, du philosophe résistant Vladimir Jankelevitch, de l’artiste résistante Madeleine Milhaud, du poète résistant Pierre Seghers, des peintres résistants Boris Taslitzky et Édouard Pignon, ainsi que des résistant(e)s Lucie et Raymond Aubrac, Renée Bédarida, Jacques Debu-Bridel, Vincent Badie, Georges Montaron, Pierre Sudreau, Christian Pineau, Louis Terrenoire, Charles Lederman, Joel le Tac, Hélène Langevin, Henri-René Ribière, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Jacques Piette, Gaston Cusin, Pierre Meunier, etc.
Une place justifiée qui honore le musée.
Avec son épouse la pianiste Geneviève Joy, résistante elle aussi, le 24 juin 2004, il présidait en l’église Saint-Eustache à Paris, le concert « Musiques résistantes, Musiques libérées » coproduit par le Musée de la Résistance nationale, le Musée du général Leclerc de Hautecloque et de la libération de Paris – Musée Jean Moulin et France musiques (Réalisation Karine Le Bail) pour le 60e anniversaire de la libération de Paris.
Le maire empêché, Christophe Girard, alors adjoint en charge de la culture et Odette Christienne en charge du monde combattant et de la mémoire, étaient à leurs côtés pour ce concert d’anthologie où furent jouées des œuvres de Jehan Alain, d’Elsa Barraine, de Francis Poulenc, de Georges Auric, de Manuel Rosenthal, de Darius Milhaud, de Louis Durey, de Claude Delvincourt, d’Henri Dutilleux mais aussi des œuvres du compositeur italien Mario Castelnuovo-Tedesco et du compositeur allemand Arnold Schönberg toutes écrites entre 1940 et 1945. L’élaboration de ce programme lui devait beaucoup : sa manière à lui de prolonger l’hommage à ses compagnons qu’avec Madeleine Milhaud ils avaient apporté le 9 mars 2001 au conservatoire de Champigny lors d’une d’une soirée d’hommage à Jean Cassou (animation : Marc Dumont, producteur à France Musiques).
La présence d’Henri Dutilleux au concert et au comité d’honneur du musée furent ses seules affirmations publiques de son engagement en résistance avec pour seul désir de témoigner de l’histoire méconnue du petit groupe de compositeurs et de musiciens qui, à l’exemple de tant d’autres patriotes engagés sur d’autres fronts résistants, avaient, par leur Art, continué la France, par leurs actes, contribué à sa libération et à sa renaissance.
L’histoire en résistance d’Henri Dutilleux et de ses compagnons est simple et courageuse.
Faisant suite à l’appel lancé, en mai 1941, par le Parti communiste français pour la constitution d’un « Front national de lutte pour la liberté et l’indépendance de la France » Elsa Barraine et Roger Desormière constituent le noyau fondateur d’un comité de « Front national des musiciens » en liaison avec Pierre Villon (dirigeant du Front national de lutte pour la liberté et indépendance de la France) et Louis Durey replié, alors, en zone non occupée.
En octobre 1941, un manifeste pour la profession est rédigé par Claude Delvincourt. Il paraît dans le numéro clandestin de L’Université libre aux côtés de ceux en direction des universitaires, des intellectuels de zone non-occupée, des médecins, des écrivains et des plasticiens. Autour de ce manifeste se regroupent entre l’automne 1941 et le printemps 1942 : Henri Dutilleux mais aussi Roland Manuel, Georges Auric, Francis Poulenc, Charles Munch, Manuel Rosenthal, Henry Barraud, Irène Joachim, Monique Haas, Marcel Mihalovici et Geneviève Joy. Leur devise « L’Art n’a pas de patrie, certainement. Mais les artistes en ont une ».
Autour du journal clandestin Musiciens d’Aujourd’hui dont le titre est dessiné par le plasticien André Fougeron, le groupe développe une résistance originale, spécifique sur plusieurs fronts. Musiciens d’Aujourd’hui tiré à 1 600 exemplaires, Le musicien patriote et une dizaine de tracts dénoncent l’aryanisation et la vassalisation de la musique réalisées par l’occupant et l’État français. Dans le même mouvement sont affirmées les positions éthiques à prendre par la profession et la défense du patrimoine musical français et celle des œuvres des compositeurs étrangers, notamment allemands, mis à l’index.
S’il doit, comme ses compagnons, consacrer une large part de son temps à des travaux alimentaires (notamment à des commandes de l’Etat français dont Forces sur le stade), tous font preuve d’une grande activité créatrice et de recherche. De nombreuses œuvres sont créées, notamment sur un répertoire de poésie clandestine, des travaux de musicologie sont entrepris. Ces créations ou des œuvres de contrebande sont jouées dans des concerts autorisés ou clandestins. Henri Dutilleux et ses camarades organisent et développent la solidarité envers leurs collègues juifs exclus (chefs de chant, danseurs, musiciens, électriciens, etc.) ou en exil (en premier lieu Madeleine et Darius Milhaud) : collectes ; planques des biens et des personnes ; fausses déclarations pour la perception des droits d’auteur (ceux de Jean Wiener par exemple), etc. Déjà en 1941, Henri Dutilleux s’était distingué en renvoyant, vierge avec pour seule inscription manuscrite « la honte ! » , à Alfred Cortot président du comité d’organisation professionnelle de la musique, le questionnaire officiel de l’Etat français pour « l’aryanisation » du monde musical.
Avec d’autres résistants, particulièrement Marie-Louise Böllmann-Gigout, militante de Défense de la France, s’organise la résistance au STO, l’aide aux réfractaires. En liaison avec Jean Rieussec, chef tapissier de l’Opéra de Paris et Camille Dézormes, dirigeants de groupes « Front national » à l’Opéra (orchestre et personnels) et dans les théâtres lyriques nationaux, le front économique et social n’est pas délaissé. Se mettent en place l’organisation des luttes contre le Comité d’organisation des entreprises du spectacle, la défense des conditions de travail et des salaires, l’indépendance des Arts du spectacle remis en cause par les accords passés entre la firme allemande « Continental » et la « Metro Goldwin Meyer », etc.
Le 18 août 1944, Henri Dutilleux et ses camarades se joignent à l’appel à la grève insurrectionnelle lancé par la Fédération clandestine des syndicats du spectacle. Un groupe de plus de cent FTP composé d’artistes et de techniciens de l’Opéra et des théâtres lyriques nationaux participe aux combats de la libération de Paris.
Dans le même temps, autour de Pierre Schaeffer, dans le studio d’essai clandestin de la radio, les compositeurs, et les musiciens du « Front national des musiciens », Henri Dutilleux, Manuel Rosenthal et Henry Barraud en tête, participent à la reconstruction et à la renaissance de la radio de la Libération : une radio de service public assurant l’enseignement et la diffusion de la culture.
Temps étrange où l’ignorance et l’oubli blanchissent sans murmure ceux qui se sont compromis au premier rang desquels Alfred Cortot et salissent ceux qui résistèrent.
Henri Dutilleux et Geneviève Joy de leur vivant auraient mérités la médaille de la Résistance et la reconnaissance de Justes parmi les nations, à titre posthume il revient à Paris et aux Parisiens d’exprimer leur reconnaissance d’avoir eu de tels artistes et de tels citoyens ».
Le 22 mars 2015, Jack Lang, président de l'IMA (Institut du monde arabe) et ancien ministre de la Culture sous la présidence de François Mitterrand, a déclaré : "« On est abasourdi par ce mélange d’incompétence et de veulerie. Comment peut-on ignorer qu’Henri Dutilleux, grand maître mondialement admiré et reconnu de la musique française, fut un des plus fervents et fidèles soutiens de François Mitterrand ? Bien avant 1981, il était à nos côtés pour imaginer notre future politique de changement culturel ».

Karen Taieb, « journaliste Santé  » sur RCJ, radio du FSJU (Fonds social Juif unifié), n’a rien publié sur son blog sur cette polémique. Son texte le plus récent loue l’ouverture du jardin de l’Hôtel de Ville… Il est curieux que cette élue n'ait pas eu le réflexe journalistique de s'informer sur cet artiste. Ce qui aurait pu vraisemblablement contribuer à épargner cette polémique en informant le maire de l'arrondissement.

La décision sur cette plaque – « Ici habita Henri Dutilleux (1916-2013). Compositeur de musique contemporaine. Grand prix de Rome 1938 » - sera soumise au vote en conseil d’arrondissement, puis au Conseil de Paris.

René Dommange
Dans le cadre de la Fête des Justes (17 avril-2 juin 2015), la ville d'Avon (Seine-et-Marne) va débaptiser ce 2 juin la rue Lola Dommange pour la dénommer rue des Justes. Ce qui a suscité une polémique.

Diplômé de Sciences Po, éditeur de musique, directeur des éditions Durand, René Dommange (1888-1977), époux de Lola Dommange, était musicologue et poète. Dans son manoir d'Avon, le couple Dommange recevait souvent Camille Saint-Saëns, Gabriel Fauré, Claude Debussy et Maurice Ravel.

Député indépendant et républicain de Paris, élu dès 1932, cet éditeur s'oppose à la proposition de loi de Jean Zay, ministre des Beaux-arts et de l'Education nationale sous le gouvernement du Front populaire, déposée le 13 août 1936. Défenseur du droit d'auteur, Jean Zay voulait renforcer le contrat d'édition en substituant au contrat de cession de droit un contrat temporaire de concession de droits, et instaurant un droit d'auteur inaliénable.

La Crise du 6 février 1934 transforme René Dommange en élu antiparlementaire. Estimant le "parlementarisme périmé", il songe à  une réforme profonde de l'Etat privilégiant le corporatisme.

Anti-franc-maçon, xénophobe, René Dommange vote les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940.

En janvier 1941, il est désigné membre du Comité de rassemblement de la Révolution nationale, organisme rival de la Légion française des combattants. Ce fidèle du régime de Vichy est décoré de la francisque. Xavier Vallat a suggéré que Dommange lui succède à la tête du Commissariat général aux questions juives, mais les autorités allemandes d'occupation lui préfèrent Louis Darquier de Pellepoix. En 1941, René Dommange préside le Comité d’organisation des industries et commerces de la musique, dépendant du ministère de la production industrielle, la commission "Art et création", entre au Conseil consultatif du dépôt légal et au Conseil municipal de Paris. Il préside une conférence en 1943 sur "les responsabilités de la judéo-maçonnerie dans la deuxième guerre mondiale".

Comme Florent Schmitt, il se rend dans l'Allemagne du IIIe Reich.Il fera également partie de ces groupes de musiciens qui, à l'instar de Florent Schmitt, comme lui aussi progressiste musicalement qu'il est réactionnaire politiquement, participent à des rencontres officielles avec des officiels nazis, et notamment à un voyage de musiciens français organisé par les services de Joseph Goebbels, à Vienne, en décembre 1941. Il se rend encore en Allemagne en 1943 et soutient Joseph Darnand.

À la Libération, il est déclaré inéligible. Puis il reprend la direction des éditions musicales Durand.

En février 1979, Lola Dommange avait donné à la ville d'Avon le manoir et le parc de Bel Ebat. En remerciement, Avon avait dénommé rue Lola Dommange, la nouvelle rue face à la Maison dans la Vallée.

Lors de sa fête des Justes au printemps 2015, Avon rend hommage à Rémy Dumoncel, maire d’Avon, Paul Mathéry, secrétaire de mairie, et au Père Jacques, directeur du Petit Collège des Carmes, car ils "ont mis leur vie en danger pour aider des enfants que l’occupant nazi, aidé par le gouvernement de Vichy, pourchassait jusqu’au dernier, en leur refusant le droit d’exister, parce qu’ils étaient juifs . Ils avaient entre 12 et 18 ans. Le Père Jacques les avait accueillis sous de fausses identités, dans son collège. Ils se nommaient Hans-Helmut Michel, Maurice Schlosser, Jacques Halpern, Simon Bas et Maurice Bas, mais avec la complicité protectrice du maire et du secrétaire de mairie, ils étaient devenus Jean Bonnet, Maurice Sabatier, Jacques Dupré, Lucien et Maurice Lefèvre. Hans-Helmut Michel, Maurice Schlosser et Jacques Halpern, arrêtés le 15 janvier 1944, ont été assassinés à Auschwitz. Simon et Maurice Bas ont échappé à l’arrestation et ont survécu. Le Père JacquesPaul MathéryRémy Dumoncel, arrêtés le 15 janvier et le 4 mai 1944, sont morts en déportation. Ils ont été reconnus Justes parmi les Nations par l’institution Yad Vashem en Israël et sont l’honneur de la ville d’Avon. Qu’ils soient à jamais remerciés et servent de guides aux nouvelles générations". L’arrestation du père Jacques et des trois enfants Juifs le 15 janvier 1944 a inspiré Au revoir les enfants, film de Louis Malle.

Le 2 juin 2015, Avon va renommer cette "rue Lola Dommange" en "rue des Justes". Ce qui a suscité une controverse.

« On ne peut pas à la fois honorer les Justes et laisser dans le paysage d’Avon le personnage de René Dommange. Plus on fait de recherches historiques sur ce personnage, plus on découvre que la ville n’a pas à être associée à son nom. René Dommange était député de Paris. Il était l’ami de Xavier Vallat, nommé commissaire aux questions juives par le gouvernement de Vichy. Il a lui même soutenu cette politique. Il a aussi participé à des voyages de propagande culturelle organisés par Goebbels. On veut renverser le symbole », a expliqué Olivier Plancke, conseiller municipal à la Mémoire et à la Citoyenneté.  « L’idée a germé après les attentats de Charlie Hebdo. Nous voulions rendre hommage à nos Justes », a justifié Marie-Charlotte Nouhaud, maire d'Avon.

Béatrice Rucheton, conseillère départementale, et l’opposition de gauche ont exprimé leur hostilité à ce changement : « Nous sommes très en colère. Nous soutenons tout à fait la rue des Justes, mais Lola Dommange n’est pas responsable de ce qu’a fait son mari. Il est scandaleux de débaptiser cette rue, quand d’autres endroits à Avon auraient parfaitement fait l’affaire, comme la place Carnot !  », a avancé Guillaume Goy, conseiller municipal socialiste. Et d'ajouter : « Ce n’est pas très cohérent. On a accepté le legs à la ville, les Avonnais profitent chaque jour du manoir et du parc, et d’un autre côté on déshonore Lola Dommange. Elle fait partie de l’histoire avonnaise, et ne pas faire de distinction avec son mari, c’est très gênant ». Les riverains sont mécontents car ils vont devoir signifier ce changement d'adresses à divers organismes.

                       
 Yannick Simon, Composer sous Vichy. Editions Symétrie, 2009. 424 pages, 40 euros. ISBN 978-2-914373-57-9

Visuel :
Le visuel d'Animaux modèles provient de https://www.schubertiademusic.com/search.php?query=eschig

A lire sur ce blog :
Articles in English

Cet article a été commandé, mais ni publié ni payé par L'Arche. Il a été publié sur ce  blog le 16 août 2013, puis le :
- 2 mars 2014. France 5 a diffusé le 2 mars 2014, à 17 h, Un air de résistance à l'Opéra, d'Emmanuel Roblin ;
- 1er décembre 2014. France 3 a diffusé le 1er décembre 2014, à 20 h 45, dans le cadre de L'ombre d'un douteLes artistes sous l'Occupation ;
- 22 mars et 2 juin 2015

2 commentaires:

  1. Bonjour,
    Un autre ouvrage devrait paraître prochainement :
    Karine Le Bail
    La musique au pas - Être musicien, en France, sous l'Occupation
    CNRS Éditions, Paris
    ISBN : 978-2-27106-995-5
    Date de parution : Printemps 2015

    Merci pour cet article remarquable
    Claude Torres

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  2. Bonjour, Un autre ouvrage consacré aux artistes: musiciens, compositeurs, peintres, chanteurs, cinéastes, acteurs, notamment à Alfred Cortot et aux directeurs de conservatoires de musiques à Paris, et à Bordeaux, etc. Pour la première fois l'auteur fait découvrir les solidarités entre artistes avant 1939 et surtout sous l'Occupation. Nombreux sont les artistes juifs qui ont eu la vie sauve grâce à l'intervention de s artistes non juifs: Cocteau, Cortot, Lifar, Chevalier, Sacha Guitry, Matisse et tant d'autres. Plus de 400 artistes sont étudiés en France - zone libre et occupée, en Suisse et aux Etats-Unis.
    Un ouvrage à lire avec beaucoup d'attention, basé sur une riche documentation.
    Limore Yagil, Au nom de l'art 1933-1945: exils, solidarités et engagements Fayard, 2015.
    Merci pour votre attention
    L.Y

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