mardi 28 novembre 2017

« Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe », par Blanche Finger et William Karel

« Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe » est une série documentaire en huit volets réalisée par William Karel et Blanche Finger. Des documents, photos, films et témoignages souvent inédits, des images des lieux de mémoire tournées aujourd’hui pour une série aux objectifs ambitieux non atteints, et dont les deux numéros vus sont « arabiquement et islamiquement corrects ». Dans le cadre de la 18e édition du Mois du Film documentaire, le Cercil - Musée Mémorial des enfants du Vel d'Hiv proposera l'épisode 5 de ce film (Zadig production, France, 2014, 54 minutes, VF). "En 1942, la déportation s'intensifie. Les ghettos de Lódz et de Lublin sont liquidés. Les Juifs que les SS jugent incapables de voyager sont tués sur place, les autres embarqués vers les gares et entassés dans des wagons à bestiaux comme de vulgaires animaux. Tous les biens laissés derrière eux sont récupérés par les nazis. L’argent est versé sur le compte d’une banque qui sert à financer les opérations de déportation et d’assassinat et à payer les chemins de fer allemands. En juillet 1942, la police française arrête des milliers de Juifs dont la plupart sont conduits au Vel d’Hiv, avant d’être envoyés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande puis déportés vers Auschwitz".


« Avec une unique question: comment, et non pourquoi, la « Shoah » a-t-elle pu être pensée, mise en place et exécutée, en Allemagne, mais aussi dans tous les pays occupés par le Reich et collaborationnistes ? Et un parti pris : recadrer le questionnement relatif à la Shoah dans une période où l’on voit simultanément les historiens approfondir leurs investigations et le discours public banaliser l’extermination des Juifs. En raison de sa nature et de son ampleur, le génocide perpétré par le régime nazi contre les Juifs de 1933 à 1945 a profondément marqué l’histoire contemporaine. Notre film va raconter comment la « Solution finale » est née de la volonté qu'eurent des hommes de détruire jusqu'aux cadavres, à la langue et à la mémoire d'autres hommes. Ce génocide - unique dans l’histoire par son caractère systématique - fut l’œuvre de toute une société moderne et industrielle, mobilisant l’ensemble des secteurs du régime et notamment les élites conservatrices, dont l’appui fut capital pour l’installation de la dictature nazie et l’accomplissement de ses forfaits », écrit ZED, un des deux producteurs de la série documentaire.

Rémy Pfimlin, alors président-général du groupe des chaines publiques France Télévisions, surenchérit :
« À l’heure où, ici même, l’on voit reparaître sans vergogne les bras levés, les croix gammées, où l’on crie de nouveau la haine dans les rues, où certains « révisent » l’Histoire, à l’heure où certains voudraient nous faire prendre le racisme et l’antisémitisme pour des opinions comme les autres, démonter de façon rigoureuse les mécanismes qui mènent de l’exclusion des populations juives à leur assassinat méthodique dans les charniers du front de l’Est, puis dans les chambres à gaz des camps d’extermination, est une entreprise à laquelle s’est attelée depuis toujours la télévision publique et que France 2 reprend avec une ambition inégalée. La portée de ces films est essentielle, l’histoire de la Shoah concerne la communauté entière, toutes les femmes et tous les hommes quels qu’ils soient, d’où qu’ils viennent. Son récit – minutieux, scientifique, irrécusable – ici porté par les plus grands historiens actuels devait être fait pour le grand public. Plus de dix autres chaînes dans le monde nous ont rejoints dans cette entreprise tant ce moment est d’importance ».
On comprend mal pourquoi France 2 a diffusé les deux premiers numéros de cette série-événement le 26 janvier 2015 à partir de 23 h 10, heure très tardive. Les deux numéros suivants ont été programmés en prime time sur France 2 et sur diverses chaînes européennes (ZDF, RTBF, TSR) pour le 70e anniversaire de la libération des camps d’extermination nazis. 

« La série s’intéresse également à ce qui a suivi l’ouverture des camps et à ce qu’a produit la destruction des Juifs d’Europe, depuis soixante-dix ans, à travers le monde », indique le dossier de presse  de cette série documentaire. Quid de l’inaction de l’Union européenne (UE) face à la résurgence sur son sol d’un antisémitisme assassin, unissant les extrêmes gauches et droites et la « rue musulmane » (Richard Landes) ? Quid de la « guerre politique » menée par l’Union européenne afin d’éradiquer l’Etat Juif si clairement analysée par l'essayiste Bat Ye’or ? Et qui se conjugue avec la « politique arabe » de la France.

Avant-première à l’UNESCO
Le 21 janvier 2015, la prestigieuse salle I du siège parisien de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’Education, la Science et la Culture) a accueilli la soirée de projection en avant-première de deux des huit volets de la série documentaire « Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe » de William Karel et Blanche Finger.

L’assistance ? Composée de juifs et de chrétiens.

Dans leurs discours, Irina Bokova, directrice générale de l’UNESCO, et Rémy Pfimlin ont évoqué la résurgence d’un antisémitisme meurtrier en évoquant les attentats contre l’épicerie cacher le 9 janvier 2015 et à l’école Ozar HaTorah à Toulouse le 19 mars 2012. Mais aucun des deux n’a désigné ce terrorisme comme islamiste.

Plus gênant : Rémy Pfimlin a occulté les vecteurs de cet antisémitisme, notamment le groupe médiatique qu’il présidait alors. Car c’est le JT de France 2 qui a diffusé le 30 septembre 2000 le blood libel iconique de l’Intifada II : le reportage controversé sur les "al-Dura" commenté par Charles Enderlin, alors correspondant de France 2 à Jérusalem, sur des images signées par le cameraman gazaoui Talal Abu Rahma.

Rarement, un documentaire sur la Shoah a été projeté dans un tel silence attentif et ému, perceptible aussi dans la minute séparant la fin du premier épisode du début du dernier volet.

« Les Juifs n’aimaient pas la Russie : ils l’ont fuie. Les Juifs n’aimaient pas la Pologne qui les persécutaient : ils l’ont quittée. Mais les Juifs allemands aimaient l’Allemagne », déclarait un historien.

A voir ces images inédites de la vie familiale de Juifs allemands heureux avant l’avènement du nazisme ou de l’exil de Juifs autrichiens, à entendre la voix off décrire le départ contraint des Juifs germanophones de leur terre natale, on ne pouvait pas ne pas dresser un parallèle avec la situation actuelle de Français Juifs envisageant leur futur exode. Et on avait le cœur serré.

A constater la rapidité vorace et la cruauté humiliante avec lesquelles les Nazis ont institué la spoliation des Juifs d’Allemagne, puis d’Autriche, on se disait que ce processus est déjà en place avec l’affaire du Dr Lionel Krief.

Les réalisateurs soulignaient les assassinats de masse contre les Juifs antérieurs à la conférence de Wannsee (20 janvier 1942).

Histoire tronquée
« Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe ». Les deux parties du titre de cette série documentaire se contredisent profondément. Pour les Nazis et leurs alliés et collaborateurs, notamment le grand mufti de Jérusalem al-Husseini, « Jusqu’au dernier » signifie « Jusqu’au dernier Juif, où qu’il réside : Europe, Afrique, Asie, etc. Le documentaire « La destruction des Juifs d’Europe » exclut donc une partie de ce projet génocidaire planétaire.

« La seconde moitié du XXe siècle a été d’une violence absolue avec les génocides au Rwanda, au Cambodge, etc. Les jeunes générations se demandent alors : « Qu’est-ce qui fait la spécificité de la Shoah ? Pourquoi est-ce plus grave ? Est-ce une question de nombre ? » La différence, c’est que la destruction des Juifs d’Europe implique une organisation systématique à l’échelle de tout un continent. Cette destruction ne s’adressait même pas à une profession ou à des gens engagés politiquement, mais concernait les Juifs ou « le Juif » », explique Blanche Finger, coréalisatrice avec William Karel de « Jusqu’au dernier. La destruction des Juifs d’Europe ». La différence, c’est que les génocidaires au Rwanda ne voulaient pas tuer les Tutshis vivant en France ou en Belgique, les Khmers rouges n’auraient pas déclaré une guerre à la France pour tuer les Cambodgiens qui y résidaient… Le but génocidaire des Nazis et de ses alliés musulmans était de tuer le peuple Juif, tous les Juifs où qu’ils soient : Europe, Afrique, Moyen-Orient…

Pendant quatre années, ces deux réalisateurs et leurs producteurs, Pawel Rozenberg et Céline Nusse, ont poursuivi un projet ambitieux dans l’espace : l’extermination des Juifs non pas européens ou en Europe, mais des Juifs d’Europe. Une distinction majeure qui induit l’écriture d’une Histoire différente, car englobant d’autres continents.

En effet, des pays européens étaient des puissances coloniales ou/et détenaient des mandats de la SDN (Société des Nations).

Ce documentaire devait donc englober non seulement l’Europe continentale, mais aussi les possessions de ces Etats européens plus ou moins éloignés de la métropole : par exemples, l’Afrique du Nord – départements français d’Algérie, protectorats de la France au Maroc et en Tunisie, le Congo belge, la Libye et l’Erythrée dominés par l’Italie fasciste, la Palestine sous mandat britannique, les Indes orientales néerlandaises (Nederlands-Indië en néerlandais, Hindia Belanda en indonésien) en Asie du Sud-Est et plus généralement la sphère de co-prospérité japonaise ou sphère de coprospérité de la Grande Asie orientale, etc.

En juillet 2013, âgée de 78 ans, Anne-Ruth Wertheim, néerlandaise Juive née à Batavia (actuelle Jakarta), a témoigné sur son enfance en Indonésie, alors dénommée Indes orientales néerlandaises. Lors de la Seconde Guerre mondiale, pendant l’occupation de cet archipel par le Japon (mars 1942-août 1945), l’internement de Juifs avait débuté en 1943 : le Japon avait interné des Juifs de pays autres que ceux des Alliés - Etats-Unis, Grande-Bretagne, etc. -, par exemple du Moyen-Orient, dont l’Egypte. Le père Juif d’Anne-Ruth Wertheim avait été interné dans un camp pour Juifs néerlandais et autres civils. En janvier 1944, son épouse non-Juive et leurs enfants avaient été internés dans un camp spécifique à Jakarta. En septembre 1944, un officier japonais a intimé aux internés du camp: “Si une seule goutte de sang Juif coule dans vos veines, dîtes-le moi”. Les Juifs y avaient été battus, sous-alimentés… Ce qui a interrompu les règles et la croissance des enfants.

Cette histoire a été évoquée par le musée Juif historique d’Amsterdam dans l’exposition Selamat Shabbat. The Unknown History of Jews in the Dutch East Indies  (L’histoire inconnue des Juifs des Indes orientales néerlandaises).

Quid des Juifs en Afrique du Nord et au Moyen-Orient  ? Quid des Juifs en Afrique subsaharienne, dans les républiques d’Asie centrale ?

Sur la Turquie, l’historienne Corry Guttstadt a rédigé l'ouvrage incontournable Turkey, the Jews, and the Holocaust  (Cambridge University Press, 2013).

Las ! Le titre est contredit par le traitement tel qu’il apparaît dans ces deux volets visionnés qui relatent l’Histoire classiquement relatée, donc partielle.

Ainsi, ils n’envisagent la Palestine mandataire que comme terre de refuge des Juifs allemands. Et ils s’achèvent en alléguant que le 8 mai 1945 marque la fin de la Seconde Guerre mondiale. Ce qui est vrai pour l’Europe avec la capitulation du IIIe Reich. Mais c’est la capitulation du Japon, annoncée par l’empereur nippon Hirohito le 15 août 1945 et signée le 2 septembre 1945, qui a mis un terme définitif à la guerre lancée par les forces de l’Axe.

Cette vision restrictive des documentaristes empêche d’évoquer le Tribunal militaire international pour l'Extrême-Orient (TMIEO), désigné aussi Tribunal de Tokyo, Tribunal militaire de Tokyo ou Procès de Tokyo, et institué le 19 janvier 1946 pour juger les grands criminels de guerre japonais de la Seconde Guerre mondiale. Elle prévient tout parallèle intéressant entre le tribunal de Nuremberg et le TMIEO.

Et elle ne permet pas de comprendre pourquoi le grand mufti de Jérusalem Mohammed al-Husseini  était poursuivi par la Grande-Bretagne pour fait de collaboration et par la Yougoslavie comme criminel de guerre. Ni pourquoi la France, qui l’avait interpellé en Allemagne, avait facilité sa fuite au Caire (Egypte). Ni le révisionnisme  de l’Autorité palestinienne, notamment celui de Mahmoud Abbas (Abou Mazen)

On n’est donc que plus surpris, voire déçu pour ces raisons d’avoir visionné deux volets « arabiquement et islamiquement corrects ». D’autant que ces documentaristes se sont entourés d’une cinquantaine historiens européens, américains et israéliens réputés, dont des survivants de la Shoah.

Retracer l’Histoire dans toutes ses dimensions est-il possible sur le service public audiovisuel ? Ce ne l’est pas dans les manuels scolaires français. Ni dans les discours des dirigeants politiques. Ni par les dirigeants communautaires, avec la notable exception du 15 janvier 2015, dans l’émission C’est dans l’air sur France 5, quand le grand rabbin de France Haim Korsia a évoqué brièvement, mais maladroitement et hors-sujet, la légion Waffen-SS Handschar (Handžar, en bosnien) dans laquelle les soldats musulmans s’étaient enrôlés à l’appel notamment du grand mufti de Jérusalem Mohammed al-Husseini.

Une question déjà posée lors de la diffusion du documentaire « Les faussaires de l'histoire » de Michaël Prazan.

Ce sont des pans entiers de l’Histoire des Juifs sous la Seconde Guerre mondiale qui restent à écrire, par des historiens maîtrisant de nombreuses langues, dont notamment le Japonais, l’arabe, le persan, le russe et le turc, afin de consulter les archives de cette époque tragique au cours de laquelle six millions de Juifs ont été assassinés.

Dans le cadre de la 18e édition du Mois du Film documentaire, le Cercil - Musée Mémorial des enfants du Vel d'Hiv proposera le 28 novembre 2017 à 18 h, l'épisode 5 de ce film (Zadig production, France, 2014, 54 minutes, VF). "En 1942, la déportation s'intensifie. Les ghettos de Lódz et de Lublin sont liquidés. Les Juifs que les SS jugent incapables de voyager sont tués sur place, les autres embarqués vers les gares et entassés dans des wagons à bestiaux comme de vulgaires animaux. Tous les biens laissés derrière eux sont récupérés par les nazis. L’argent est versé sur le compte d’une banque qui sert à financer les opérations de déportation et d’assassinat et à payer les chemins de fer allemands. En juillet 1942, la police française arrête des milliers de Juifs dont la plupart sont conduits au Vel d’Hiv, avant d’être envoyés dans les camps de Pithiviers et Beaune-la-Rolande puis déportés vers Auschwitz".
       
       
Série documentaire en huit volets réalisée par William Karel et Blanche Finger
Zadig Productions et Looks Film, avec la participation de France Télévisions / Toute l’histoire / TV5Monde / UKTV / ZDFinfo, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, ZED , 2014, 8 x 52 minutes 
Unité documentaires France 2 : Fabrice Puchault et Barbara Hurel
Textes lus par Yvan Attal et Lambert Wilson
À partir du vendredi 9 janvier 2015 sur la RTBF
À partir du dimanche 18 janvier sur la RTS
À partir du lundi 26 janvier sur TV5 Canada
Diffusion sur France 2 :
Lundi 26 janvier 2015 à partir de 22 h 20 - Épisodes 1 et 2
Mardi 27 janvier à partir de 20 h 50 - Épisodes 3, 4, 5 et 6
Épisodes 7 et 8 le 3 février 2015
Sur Toute l'Histoire à partir de la soirée du 8 septembre 2015
Au Cercil - Musée Mémorial des enfants du Vel d'Hiv le 28 novembre 2017

45 rue du Bourdon Blanc
Tél. : 02 38 42 03 91

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Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 26 janvier 2015, puis le 8 septembre 2015.

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