mercredi 2 septembre 2015

Interview de Daniel Gauthier sur son livre « Retour à Auschwitz »


Daniel Gauthier est professeur agrégé d’économie et gestion. Diplômé d’HEC, il a été longtemps consultant en marketing pour de grandes entreprises françaises et étrangères. Passionné de rugby, d’économie et de littérature, Daniel Gauthier consacre désormais son temps libre à l’écriture de romans policiers. Il est l’auteur de Cauchemar rouge, un thriller publié par les éditions Cheminements dans leur collection Chemin noir et L'énarque. Il répond à nos questions sur son livre « Retour à Auschwitz ». Un polar respectueux de l'histoire (Shoah, Holocaust), bien construit et sans baisse de rythme. Le 2 septembre 2015, dans le cadre de Des racines et des ailes, France 3 a rediffusé l'émission intitulée Passion patrimoine : le goût du Limousin. La rencontre Mémoires Juives en Limousin se déroulera du 4 au 6 septembre 2015.


Après Cauchemar rouge qui évoquait le terrorisme en France dans les années 80, vous avez choisi une trame historique tragique…

Il y a trois ans, un de mes amis, historien amateur, me raconte qu’il menait une enquête sur la spoliation des Juifs de Bordeaux pendant l’Occupation.

Un jour, il reçoit un coup de téléphone menaçant de s’en prendre à ses enfants s’il continue… Il a abandonné.

Comme j’avais toujours été passionné par la « question juive », j’ai décidé de mener l’enquête et j’ai écrit le livre dans la foulée…

Comment avez-vous travaillé sur ce livre « Retour à Auschwitz » ?

Google m’a donné les premières informations et indiqué les livres de références : ouvrages historiques, principalement.

Puis des recherches à la bibliothèque municipale de Bordeaux ainsi qu’au Limousin, à Saint-Victurnien, Oradour-sur-Glane…

Pourquoi ce choix du thriller ? Quel sont vos auteurs favoris ?

Mes parents lisaient des « Série Noire » et j’ai tout de suite accroché. Cette passion dure encore et j’ai tout naturellement choisi le thriller comme mode d’expression.

En polars, mes auteurs favoris sont les « fondateurs » du genre : Hammett, Chandler, Himes, Mac Coy, Cain, Thompson…

Parmi les classiques, Shakespeare, Balzac, Proust et Dostoïevski. J’apprécie aussi VS Naipaul et les écrivains indiens. Et, en philosophie, Nietzsche, Serres, Girard, Morin.

Pourquoi ce titre ?

Mon idée de départ était d’écrire un « road movie » : un grand-père qui retourne à Auschwitz, son petit-fils qui l’accompagne.

Le titre s’est imposé tout naturellement – même si mon idée de départ s’est transformée en l’écriture d’un polar « engagé », dans la tradition des Manchette, Fajardie, Jonquet...

Comment qualifiez-vous votre style ?

Je pense avoir une écriture minimaliste, la fameuse « écriture Remington » des fondateurs du genre (le « hard boiled »). J’ai en horreur la « sur écriture » de certains écrivains français - dont on sent qu’ils ont travaillé et retravaillé leur texte…

Votre livre est écrit à la première personne du singulier, par un jeune Américain, à qui son grand-père va confier ses secrets. Il évoque le silence entre les déportés et leurs enfants, et le dialogue qui s’établit entre les déportés et leurs petits-enfants, la deuxième génération…

J’ai passé un an dans un lycée américain à l’âge de 18 ans et je connais donc assez bien la mentalité d’un jeune Américain.

En faire le narrateur permet d’établir une complicité avec le lecteur, qui découvre l’histoire avec les yeux de ce jeune homme, mais également avec son propre recul.

Quant au grand-père, j’ai lu des confessions d’anciens déportés ; des amis m’ont parlé de l’attitude de leur père. Il y a eu toutes sortes de réactions. Celle du grand-père est typique, mais pas plus que nombre d’autres.

Parlez-nous de la résistance en Limousin…

Mon père, qui est toujours en vie, était commissaire politique dans un maquis FTP, celui de Saint-Victurnien.  Il m’a raconté sa visite à Oradour, l’épisode des onze fusillés par les miliciens - il a failli y laisser la vie -, d’autres encore…

Je me suis donc tout naturellement intéressé très jeune à la Résistance dans le Limousin, exemplaire à bien des égards, à Georges Guingouin (1913-2005), qui prit les armes très tôt, contre l’avis de son propre parti, le parti communiste.

Vous évoquez la résistance communiste, celle Juive

L’histoire des Juifs de Limoges, ville reliée par tramway à Oradour, est extraordinaire : la communauté juive exerçait ses activités au grand jour, il y avait deux synagogues, le Petit Séminaire Israélite

Quand commence la répression, en août 1942, deux figures héroïques émergent.

Celle de Robert Gamzon (1905-1961), fondateur des Eclaireurs et Eclaireuses Israélites de France, chef de la « Sixième » assurant des faux papiers et le sauvetage d’enfants juifs et du maquis « Marc Haguenau » qui libéra entre autres Mazamet et Castres, et créateur après guerre de l'école Gilbert Bloch d'Orsay.

Celle du rabbin Abraham Deutsch (1902-1992), rabbin de Bischeim devenu le chef spirituel de la communauté, plusieurs fois arrêté, torturé, qui s’évadera et sera repris, torturé à nouveau, jusqu’à sa libération par le maquis de Guingouin…

Votre intrigue se déroule aussi à Bordeaux…

Bordeaux, situé en zone occupée, possédait deux spécificités.

La communauté juive y était ancienne – dès le XVe siècle, des Marranes s’y étaient établis en grand nombre - et prospère.

La Gestapo y était particulièrement active et bien organisée : à la Libération, la Résistance avait été pratiquement décimée.

La spoliation des Juifs – le régime de Vichy disait « l’aryanisation des biens juifs » - a commencé très tôt et concerné de nombreux biens : immeubles, usines, commerces, villas… dont certains sont restés aux mains des bénéficiaires des spoliations !

Quels sont vos projets ?

Je prépare l'adaptation de « Retour à Auschwitz » pour le cinéma ou la télévision, et je songe  à son adaptation en bande dessinée. Mon nouveau roman, « L’énarque », vient d'être publié.

Addendum : Robert et Henriette Sandler, ainsi que Blanca Sandler, respectivement grands-parents et grande-tante de Jonathan Sandler assassiné avec ses deux fils Arieh, 5 ans, et Gabriel, 4 ans, devant l'école Ozar Hatorah (Toulouse) par Mohamad Merah, terroriste islamiste franco-algérien, le 19 mars 2012, tenaient un restaurant clandestin cacher à Limoges sous l'Occupation.

Daniel Gauthier, Retour à Auschwitz. Editions Amalthée, 2010. 324 pages. 22 €. ISBN : 978-2-310-00528-9


QUELQUES REPÈRES AU XXe SIÈCLE

1933, 30 janvier. Adolf Hitler, Führer du parti national-socialiste, devient chancelier d’Allemagne. Il va instituer le IIIe Reich.

1939, Septembre. Entrée en guerre de la France dans la Seconde Guerre mondiale.

1940, Juin. Le gouvernement dirigé par le maréchal Pétain signe la convention d’armistice avec le représentant du IIIe Reich. Appel du général de Gaulle à Londres afin de poursuivre le combat.
27 septembre. Ordonnance allemande sur le statut des Juifs en zone occupée. Recensement des Juifs.
3 octobre. Premier statut des Juifs édicté par le régime de Vichy ; le décret Crémieux est abrogé. Le 2e statut des Juifs est pris en 1941. Ces statuts s’appliquent aussi en Algérie et dans les protectorats du Maroc et de Tunisie.
7 octobre. En zone occupée, « aryanisation » des entreprises.

1941, La dépossession des Juifs relève du Commissariat général aux questions juives, créé le 29 mars 1941 et dirigé par Xavier Vallat, puis par Darquier de Pellepoix.
2 juin. Deuxième statut des Juifs : définition durcie du Juif, élargissement des interdictions professionnelles, numerus clausus à l'Université (3 %) et les professions libérales (2 %). Les Juifs sont obligés de se faire recenser en zone libre. Ce statut permet aux préfets l'internement administratif de Juifs français.

1942, Janvier. Lors de la conférence de Wannsee, les dirigeants Nazis décident de la « Solution finale », c'est-à-dire l'extermination des Juifs.
27 mars. De Compiègne, le premier convoi de Juifs déportés va vers un camp d'extermination.
16-17 juillet. Lors de la rafle du Vel' d'hiv à Paris et dans sa banlieue, 12 884 Juifs sont arrêtés : 3 031 hommes, 5 802 femmes et 4 051 enfants.

1942-1944. Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture de Gironde.

1944, Fondateur des Eclaireurs Eclaireuses Israélites de France (EEIF), Robert Gamzon dirige la 2e compagnie (dénommée Marc Haguenau) des maquis de Vabre dans le Tarn.
6 juin. Débarquement allié en Normandie.
24 août. Entrée à Paris de la 2e division blindée du général Leclerc.
Par une ordonnance fondamentale, les actes de spoliation opérés de 1940 à 1944 sur le fondement des législations antisémites édictées par l’occupant nazi ou les autorités de Vichy, sont annulés.

1945, 8 mai. Capitulation de l’Allemagne nazie. Découverte de l’ampleur de l’extermination des Juifs : six millions de Juifs tués pendant la Shoah.


1995, 16 juillet. Le Président Jacques Chirac reconnaît que le régime de Vichy a secondé le gouvernement allemand dans la politique nazie de la Solution Finale.

1997, Mars. Le Premier ministre Alain Juppé confie à Jean Mattéoli la direction d’une mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France de 1940 à 1944.

1998, 2 avril. Maurice Papon est condamné par la cour d'assises de la Gironde à une peine de dix ans de réclusion criminelle, d'interdiction des droits civiques, civils et de famille pour complicité de crimes contre l'humanité.

1999, Septembre. Mise en place de la Commission pour l'indemnisation des victimes de spoliations intervenues du fait des législations antisémites en vigueur pendant l’Occupation (CIVS).
Novembre. Création de la Fondation pour la mémoire des victimes de la Shoah (FMS).

2000, 17 avril. Jean Mattéoli présente au Premier ministre Lionel Jospin le rapport général de la mission d’étude, des rapports sectoriels et des recommandations.

Mémoires juives en Limousin ont eu lieu les 23 et 24 août à Chavanac (Corrèze) "sur le thème de la mémoire de la présence Juive en Limousin pendant la Deuxième Guerre mondiale : témoignages, conférences, présentation de films, exposition, concert" .



Cet article a été publié pour la première fois le 21 avril 2011, puis le 21 mars 2012 et le :
- alors que les Eclaireuses éclaireurs israélites de France (EEIF),  mouvement scout fondé par Robert Gamzon, célèbrent leur 90e anniversaire, notamment par des journées de rencontre en Gironde (21-22 juillet 2013) ;
- 22 mars 2014. France 3 diffusa à 22 h 40 Le Grand Georges, de François Marthouret. Un téléfilm qui évoque le Compagnon de la Libération communiste Georges Guingouin ;
- 7 août 2014.
Il a été modifié le 21 mars  2012.

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