Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

jeudi 20 août 2026

« Károly Ferenczy. Modernité hongroise »

Le Petit Palais présente la première rétrospective française « Károly Ferenczy. Modernité hongroise ». « Avec près de 140 œuvres, le parcours met en évidence les multiples facettes de la démarche − paysages, portraits, scènes familiales, sujets bibliques, nus ou caricatures − de Károly Ferenczy (1862-1917), artiste inclassable et polyglotte, et révèle son rôle fondamental dans l’émergence d’une école artistique proprement moderne en Hongrie.»

Le congrès de Vienne ou l’invention d’une nouvelle Europe
« Le fils de Saul » par László Nemes 

Károly Ferenczy (1862-1917) est né en 1862 à Vienne, alors dans l'Empire austro-hongrois, sous le nom de Carl Freund. Son père  est officier de construction ferroviaire autrichien, et sa mère Ida Graenzenstein. Anobli à Budapest, Karel Freund change son nom patronymique pour un nom hongrois, Ferenczy.

« Aussi célèbre en Hongrie qu’il est méconnu en France, Károly Ferenczy (1862-1917) est une figure majeure de la modernité en Europe centrale. Son oeuvre profondément singulier l’impose comme l’un des grands peintres du tournant des XIXe et XXe siècles. Par cette première rétrospective française, le Petit Palais entend mettre en lumière son originalité fondamentale. Ni naturaliste, ni symboliste, ni impressionniste, ni nabi, mais un peu tout cela à la fois, il incarne le cosmopolitisme de la fin-de-siècle dans toute l’étendue de sa culture. Membre fondateur d’une colonie d’artistes installée au coeur de la nature, Ferenczy fait de la peinture de plein air l’une de ses pratiques les plus emblématiques. Il prône le collectif comme idéal artistique et cherche dans la nature l’expression d’une spiritualité syncrétique. Sous son pinceau, le soleil apparaît souvent comme un protagoniste central dans des paysages d’une lumière sans équivalent. »

« Avec près de 140 œuvres, le parcours met en évidence les multiples facettes de sa démarche − paysages, portraits, scènes familiales, sujets bibliques, nus ou caricatures − et révèle son rôle fondamental dans l’émergence d’une école artistique proprement moderne en Hongrie.»

L’exposition a été conçue en collaboration avec le Musée des Beaux-Arts de Budapest et la Galerie nationale hongroise. »

« Conçue comme un parcours principalement chronologique ponctué de sections thématiques, l’exposition retrace l’évolution stylistique de Ferenczy, depuis ses oeuvres de jeunesse marquées par ses voyages en Italie et en France jusqu’à ses dernières années. »

« Le visiteur est accueilli par un autoportrait entouré de deux oeuvres présentant l’artiste dirigeant la pose de son modèle. Cette entrée en matière introduit d’emblée les deux pôles structurants de son travail qui irriguent l’ensemble de sa carrière : la peinture de plein air et le travail en atelier. Les premières salles présentent ensuite ses oeuvres de jeunesse, réalisées à l’issue de ses voyages de formation, notamment en Italie, ainsi que ses premières années passées à Szentendre, en Hongrie. Ces tableaux témoignent de la culture visuelle acquise au contact des grands maîtres européens et de l’influence durable de son séjour parisien à l’Académie Julian. »

« L’exposition se poursuit par un ensemble thématique consacré aux portraits de ses proches : son épouse, son père, ses enfants et révèle un regard intime et attentif. Cette dimension personnelle entre en résonance avec une période décisive de sa formation : son séjour à Munich. L’oeuvre de Ferenczy y évolue vers un langage plus symboliste, étroitement lié à la nature, où la forêt devient un motif central. Plusieurs tableaux majeurs comme Le Chant d’oiseau (1893) ou Orphée (1894) illustrent cette transformation, affirmant une nouvelle profondeur narrative et spirituelle. »

« L’installation de Ferenczy dans la colonie artistique de Nagybánya marque un tournant essentiel dans sa carrière. Il y atteint une maturité artistique pleine et durable. Des oeuvres emblématiques de cette période témoignent de son originalité : sujets religieux transposés dans des paysages contemporains, coexistence de temporalités multiples et inscription d’une spiritualité diffuse au coeur de la vie quotidienne. Les thèmes bibliques, abordés à plusieurs reprises au fil du parcours, y trouvent une expression singulière, mêlant iconographie sacrée, observation de la nature et références au monde moderne. »

« L’exposition met également en lumière le dialogue étroit entre peinture et littérature au sein du cercle de Nagybánya, notamment à travers les illustrations réalisées par Ferenczy pour les poèmes de József Kiss. Ce lien souligne le caractère profondément intellectuel de l’artiste, lecteur passionné et fin connaisseur de la littérature européenne. Son ouverture sur le monde se prolonge dans l'attention qu'il porte aux scènes de la vie quotidienne et aux figures observées dans les environs de Nagybánya : paysans, bûcherons, bohémiens, cavaliers et petits métiers. Présentées en regard d’oeuvres d’artistes hongrois contemporains, ces peintures mettent en évidence la singularité de son regard et son rôle moteur dans l’émergence d’une modernité hongroise. »

« Après 1900, la peinture de Ferenczy s’ouvre à une période de grande luminosité. Paysages, scènes de baignade, rivières et chaumières traduisent une sérénité nouvelle et une maîtrise accomplie de la couleur et de la composition. Dans le même temps, Ferenczy poursuit son travail de portraitiste, élargissant son attention au milieu intellectuel et artistique qu’il fréquente, tout en développant une pratique plus libre et satirique à travers des caricatures révélant une facette plus intime et humoristique de son oeuvre. Les dernières années de sa carrière sont marquées par une exploration renouvelée de la représentation du corps. Les nus féminins, traités dans une approche classique en atelier, dialoguent avec des figures masculines saisies dans des contextes dynamiques, telles que le cirque ou l’athlétisme, où la mise en scène du mouvement occupe une place centrale. Cette réflexion trouve un prolongement majeur dans le vaste projet de La Pietà, auquel Ferenczy se consacre longuement entre 1913 et 1916. Cette oeuvre située au croisement de la peinture religieuse et d’histoire apparaît comme l’ultime et insolite chef-d’oeuvre du peintre, qui meurt avant que ne s’achève la Première Guerre mondiale. »

« Le parcours s’achève sur une série de paysages tardifs d’une intensité chromatique exceptionnelle. Dans ces oeuvres, la nature devient vibrante et presque méditative, témoignant de la pleine maîtrise picturale de Ferenczy. L’exposition se conclut avec Le Mur rouge IV (1910), tableau emblématique tant par la force de sa couleur que par l’atmosphère contemplative qui s’en dégage, laissant au visiteur un souvenir durable de l’art d’un peintre majeur de la modernité en Europe centrale. »

L’exposition a été conçue en collaboration avec le musée des Beaux-Arts de Budapest et la Galerie nationale hongroise.

Le commissariat général est assuré par Annick Lemoine, présidente de l’établissement public des musées d’Orsay et de l’Orangerie, et le commissariat scientifique par Ferenc Gosztonyi, historien de l’art, chef de projet et muséologiste à l’Institut de recherche en histoire de l’art d’Europe centrale (KEMKI), Réka Krasznai, conservatrice en chef, directrice du département des peintures, Musée des BeauxArts de Budapest - Galerie nationale hongroise, Edit Plesznivy, conservatrice en chef, chargée des peintures hongroises des XIXe et XXe siècles, Musée des BeauxArts de Budapest – Galerie nationale hongroise, Baptiste Roelly, conservateur du patrimoine en charge des dessins, estampes, manuscrits et livres anciens au Petit Palais.

Catalogue de l’exposition
Károly Ferenczy. Modernité hongroise
« Károly Ferenczy (1862-1917), est peut-être moins connu en France que son contemporain et rival, le nabi József Rippl-Rónai. Son art n'en est pas moins remarquable. Cette première monographie en langue française révèle un artiste qui combine un naturalisme atypique avec un esthétisme « fin de siècle » et souligne l’importance et les singularités de sa peinture dans le contexte européen de son époque. Ferenczy est un artiste éminemment cultivé et profondément intellectuel.
C’est un lecteur passionné, doté d’une connaissance profonde de la littérature internationale. Il fréquente assidûment la bibliothèque spécialisée en histoire de l’art du Musée des Beaux-arts de Budapest, voyage beaucoup, visite les collections des grands musées européens. De 1887 à 1889, Ferenczy fait des études à l’Académie Julian à Paris. C’est à cette époque qu’il découvre la littérature contemporaine française. Il développe une aversion pour les romans trop «matérialistes» de Zola, mais s’enthousiasme pour Baudelaire et Huysmans.
Ce livre retrace la carrière de Ferenczy en mettant en lumière la diversité stylistique de son oeuvre et en montrant son rôle capital dans l’émergence d’une modernité hongroise.
Annick Lemoine, présidente de l'établissement public des Musées d'Orsay et de l'Orangerie Auteurs : Ferenc Gosztonyi, conservateur en chef, musée des Beaux-Arts de Budapest – Institut de recherche en histoire de l’art d’Europe centrale (Kemki) ; Réka Krasznai, conservatrice en chef, directrice du département des peintures, musée des Beaux-Arts – Galerie nationale hongroise, Budapest ; Edit Plesznivy, conservatrice en chef, chargée des peintures hongroises des XIXe et XXe siècles, musée des Beaux-Arts – Galerie nationale hongroise, Budapest ; Baptiste Roelly, conservateur du patrimoine en charge des dessins, estampes, manuscrits et livres anciens au Petit Palais – Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris. »
Format : 22 x 28 cm
Pagination : 240
Façonnage : Relié
Illustrations : 100 env.
39 €


Parcours de l’exposition

INTRODUCTION
« Aussi célèbre dans sa Hongrie d’origine qu’il est méconnu en France, Károly Ferenczy est un peintre parmi les plus singuliers du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Ni naturaliste, ni symboliste, ni nabi, ni impressionniste, mais un peu tout cela à la fois, il impose son originalité profonde à l’école hongroise et s’affirme comme une figure de proue de sa modernité. Issu d’une famille aisée, il voyage en Italie, en France, en Allemagne et se forge une solide culture européenne. Trop cosmopolite pour ne retenir que le folklore et le pittoresque hongrois dans ses oeuvres, Ferenczy est aussi trop indépendant pour n’être qu’un suiveur des courants modernes qui se développent dans les capitales de l’art. Tout en étant solitaire dans sa démarche artistique, il contribue de manière décisive à créer, à Nagybánya, une colonie d’artistes qui placent la nature au centre de leur philosophie et dont le quotidien est rythmé par des excursions pour peindre en plein air. L’Antiquité et les maîtres anciens que le peintre découvre en Italie demeurent des références essentielles tout au long de sa carrière, de même qu’il conserve toujours quelque chose du naturalisme auquel il s’est rompu à l’académie Julian à Paris et du symbolisme, caractéristique de l’Europe centrale, qu’il assimile à Munich. Si ses styles évoluent à mesure que son métier s’affine, certaines thématiques traversent sa carrière de part en part : la famille, le sacré, la nature… Sophistiqué et exigeant, Ferenczy sait aussi se concentrer sur les enjeux proprement picturaux de son métier et livre des morceaux de peinture parmi les plus éblouissants de son temps. »

FAIRE DE SON IMAGE UN MANIFESTE
« Réunies autour d’un autoportrait, deux oeuvres montrent Károly Ferenczy ajustant la pose de son modèle dans des environnements différents. Le peintre se met en scène dans un geste d’intimité créatrice et livre une part essentielle de sa démarche artistique. Les traits de l’artiste s’y révèlent par là entre deux de ses chefs-d’oeuvre, qui se répondent à la manière de pendants pour évoquer les deux principaux versants de son activité. Infatigable promeneur qui fait de la représentation du paysage en plein air l’une de ses pratiques d’élection, Ferenczy s’impose aussi comme un peintre de l’intimité familiale, des vues d’intérieur et du travail en atelier. Dans un cas comme dans l’autre, l’artiste étudie soigneusement ses cadrages et veille à ne laisser aucune pose au hasard. Le tableau représentant l’atelier de Ferenczy est à l’origine de l’un de ses plus grands succès internationaux : il lui a valu de recevoir une médaille d’or lors de la 6e Biennale de Venise en 1905. »

TEMPS 1
UN ARTISTE EN DEVENIR (1884-1896)

Des racines européennes
« Issu d’une famille originaire de Vienne et installée à Budapest, Károly Ferenczy baigne dès son plus jeune âge dans le cosmopolitisme caractéristique des élites de l’Europe centrale au XIXe siècle. Outre le hongrois, il lit aussi bien l’allemand, le français et l’anglais que l’italien. Entre Vienne et Rome, Naples et Paris, Munich et Budapest, les voyages qu’il entreprend pour se former dans les principales capitales de l’art lui permettent de développer un ancrage européen et une culture particulièrement large, sur les plans littéraire et visuel aussi bien que philosophique et historique. Ferenczy étudie les paysages, les vestiges antiques et les maîtres anciens en Italie, baigne dans le symbolisme à Munich, se laisse subjuguer par un naturalisme quasi photographique inspiré du peintre Jules Bastien-Lepage à Paris. Ces expériences et stimulis cumulés se décantent une première fois dans les oeuvres qu’il réalise à Szentendre, une ville située aux abords de Budapest, sur les rives du Danube, et dans laquelle il s’installe au terme de ses voyages. »

Visages familiers
« La cellule familiale joue un rôle essentiel dans la vie et dans l’oeuvre de Károly Ferenczy, qui dépeint les différents membres de sa famille tout au long de sa carrière. Son père, collectionneur de tableaux, fut l’un des membres fondateurs de la Société nationale hongroise des beaux-arts (OMKT). Son frère aîné, Ferenc s’illustre dans l’écriture de pièces de théâtre et son épouse, Olga Fialka, est elle-même artiste avant de renoncer à sa carrière pour élever leurs trois enfants et assurer le quotidien familial. Leur fils aîné, Valér, est destiné par son père à devenir peintre à son tour. Son autre fils, Béni, se forme à la sculpture et sa jumelle, Noémi, se tourne quant à elle vers les arts textiles. Tous trois bénéficieront d’une grande reconnaissance et seront considérés comme des artistes de premier rang. Les voyages, les visites de musées et les conversations esthétiques font partie de la vie familiale. »
« Les enfants effectuent leurs études à Munich, Paris, Vienne et Florence. En 1916, une exposition « familiale » est conjointement consacrée aux oeuvres du père et de ses trois enfants au musée Ernst de Budapest. »

Munich : l'éveil symboliste
« Károly Ferenczy quitte Szentendre en 1893 pour Munich, où il réside avec sa famille jusqu’en 1896. Ce séjour est un tournant dans l’oeuvre du peintre, qui s’ouvre aux inspirations bibliques et mythologiques. Il modifie sa technique et s’éloigne de la facture minutieuse des années précédentes. À la lumière unifiée des toiles naturalistes succèdent l’ombre et l’incertitude du crépuscule. Le paysage prend une place de plus en plus importante : Ferenczy fait de la forêt son nouveau terrain d'expérimentation. Plus grande que nature, la représentation d’Adam frappe par sa frontalité. Entouré d’animaux sauvages, le premier homme selon la tradition biblique s’éveille à la conscience et à la beauté de la Création. »
« Dans la monographie qu’il consacre à son père, Valér Ferenczy décrit cette oeuvre comme l’image du propre éveil du peintre à la nature. Cette communion avec le paysage est au coeur de son Autoportrait et du Chant d'oiseau. Mystérieuses et sensorielles, ces oeuvres convoquent l’ouïe, mais aussi la vue. Le nouveau regard que Ferenczy porte sur le monde est celui d’un symbolisme aussi envoûtant qu’énigmatique. »

TEMPS 2
UN ARTISTE ACCOMPLI (1896-1900)

Nagybánya, les premières années (1896-1900) : un atelier à ciel ouvert
« Dans les années 1890, de nombreux artistes d’Europe centrale rompent avec les circuits officiels des académies et salons pour s’installer à la campagne et pratiquer leur art plus librement. Pris dans cette tendance, Károly Ferenczy s’installe à Nagybánya avec ses amis Simon Hollósy, István Réti, Béla Iványi Grünwald ou János Thorma. Dans cette petite ville minière qui se trouve aujourd’hui en Roumanie, ils fondent une colonie d’artistes placée sous le signe du travail en plein air, de la vie collective et de la rupture avec la tradition. Le mouvement prend de l’ampleur, jusqu’à compter une cinquantaine de membres. Opérant un parallèle avec l’école française, un journal hongrois s’interroge en 1896 : « Et si Millet, Corot et Manet, peintres français mondialement connus, ont répandu grâce à leur art une lumière somptueuse sur toute la grande France depuis la petite ville de Barbizon, pourquoi une peinture belle, forte, saine et en tout point hongroise mais toujours de qualité européenne ne pourrait-elle pas se développer à Nagybánya ! »

Sacré
« Présente dans l’oeuvre de Ferenczy dès sa période munichoise, l’iconographie sacrée prend de l’importance après son installation à Nagybánya. Selon les témoignages de ses contemporains, Ferenczy n’était pas croyant. Son intérêt pour les sujets bibliques s’explique sans doute par son approche singulière de l’art, située à la jonction du naturalisme et du symbolisme. Le soleil ou le paysage se voient investis de connotations sacrées par les récits qu’ils accompagnent et la synthèse de ces différents registres n’est pas sans évoquer une conception panthéiste de la nature qui est largement répandue en Europe centrale à la fin-de-siècle. Le sacré serait ainsi partout dans la nature et il ne serait pas plus étonnant de voir les rois mages cheminer dans les forêts de Nagybánya que d’y assister au sermon de Jésus sur le flanc d’un vallon. L’intensité des drames humains qui se jouent dans la Bible semble avoir particulièrement intéressé Ferenczy. Dans plusieurs oeuvres, il traite des relations familiales, le plus souvent des relations père-fils ou de la complexité des liens fraternels. »

József Kiss, un poète à Nagybánya
« Aujourd’hui peu connu, József Kiss (1843-1921) est un poète hongrois dont l’oeuvre est parcourue par les thématiques de l’amour, du voyage, de l’histoire hongroise et de l’identité juive. En 1896, Kiss se rend à Nagybánya afin de proposer aux artistes qui s’y trouvent de participer à l’illustration d’une édition particulièrement luxueuse de ses poèmes. Károly Ferenczy, Simon Hollósy, Béla Iványi Grünwald, János Thorma et István Réti acceptent. Ferenczy retient douze poèmes, pour lesquels il réalise quatorze dessins et peintures. Dans ses illustrations, très graphiques par leur esthétique, l’expression naturaliste et tonale des scènes de la vie quotidienne se combine avec des accents décoratifs propres à l’Art nouveau (formes végétales, courbes, etc.). Iványi Grünwald réalise vingt-deux illustrations pour le recueil, Hollósy en livre cinq, Réti seize et Thorma quatre. La présentation de l’ouvrage en novembre 1897 est à l’origine de la première exposition publique du collectif de Nagybánya à Budapest. »

Le peuple de Nagybánya
« Károly Ferenczy réalise plusieurs toiles qui montrent les habitants de Nagybánya et leurs traditions populaires, sans pour autant tomber dans l’illustration anecdotique du folklore hongrois. Il inscrit dans le paysage des paysans, des bûcherons ou des tziganes saisis dans leurs activités quotidiennes. Ses confrères nagybaniens Béla Iványi Grünwald, Oszkár Glatz ou János Thorma font de même. Lorsqu’ils s’installent dans la ville, le travail dans les mines représente la principale source d’emploi pour les habitants. Ils font aussi bien poser ces derniers que les membres de leur propre famille pour réaliser leurs plus grandes compositions, mais se servent aussi mutuellement de modèles. Les artistes qui séjournent à Nagybánya et y prennent leurs habitudes, conservent leur résidence principale à Budapest et demeurent des citadins « étrangers » aux yeux de la population locale. »

Peindre au soleil
« A rebours du naturalisme ou des notes de symbolisme qui teintent sa première période, Károly Ferenczy évolue vers un chromatisme puissant et une touche simplifiée qui atteignent leur aboutissement dans son travail de plein-air à Nagybánya. Ce pan de sa carrière est appelé période « plein soleil ». Les tableaux que réalise alors l’artiste réservent un rôle clef à la lumière solaire. La meilleure manière de représenter l’effet du soleil sur un paysage devient la problématique centrale de son art, qui se concentre sur des sujets d’extérieurs tels des baigneurs, des paysages purs ou des loisirs de plein-air. Il expérimente beaucoup à cette fin, alternant les formats de ses toiles pour retenir des proportions de support qui lui semblent idéales et pratiquant tant la peinture à l’huile que la tempera pour envisager différents effets de matière. C’est en déclinant cette question de la lumière solaire que Ferenczy réalise certains de ses principaux chefs-d'œuvre, tels Au sommet de la colline (1901) et La Peintre (1903). »

TEMPS 3
ULTIMES EXPÉRIMENTATIONS (1906-1917)

Le corps en scène
« À partir de 1906, après avoir obtenu un poste de professeur à l’École supérieure des beaux-arts de Budapest, Ferenczy revient au travail en atelier pour réaliser des nus ou des sujets urbains, comme ses tableaux représentant le monde du cirque (acrobates, lutteurs…). Les séries des nus et du cirque s’articulent autour du même problème artistique séculaire qu’est la représentation des corps. Alors même que cette facette de son travail est souvent négligée au profit de ses seuls paysages, la beauté et le corps humain en tant que sujets de peinture ont joué un rôle important dans l’art de Ferenczy. À mesure qu’il avance en âge, il se concentre de plus en plus sur l’interprétation et le renouvellement de traditions picturales remontant à la Renaissance. Ses nus engagent ainsi un dialogue avec Titien, Vélasquez ou Courbet. En tant que familier du monde du théâtre, du cirque, du music-hall et du sport, Ferenczy étudie particulièrement les corps et mouvements des athlètes après 1910. »

La Pietà, dernier tableau sacré
« Sa Pietà est le dernier tableau religieux de Károly Ferenczy. L’artiste le présente à la 11ème Biennale de Venise, en 1914, ainsi qu’à Budapest, au palais des Expositions, en 1915. Il la considère comme l’une de ses œuvres les plus importantes, avant de la découper pour une raison inconnue. Il n’en demeure que trois fragments, une photographie d’archive et des études préparatoires. Le naturalisme extrême du corps du Christ et le fond sombre et homogène, caractéristique de la dernière période de l’artiste, forment un contraste saisissant. En 1915-1916, Ferenczy lutte contre la maladie et projette une seconde Pietà, qui restera inachevée. Les dessins réalisés par l’artiste pour cet autre tableau montre qu’il se distinguait principalement de la première version par la présence d’un ange qui tient une palme. »

Ferenczy portraitiste
« Le portrait occupe une place prépondérante dans la production de Károly Ferenczy : il correspond à plus d’un cinquième de son oeuvre, qui compte environ quatre cents tableaux dans l’ensemble. Outre ses célèbres autoportraits, les portraits de Ferenczy les plus connus sont ceux des membres de sa famille ou de ses amis. Ces tableaux à l’atmosphère intime témoignent d’un intérêt profond pour les subtilités de la nature humaine. »
« Le cercle d’amis de l’artiste est notamment représenté ici par le double portrait du peintre de Nagybánya d’origine espagnole Cézár Herrer et son épouse. Il a aussi répondu à des commandes de nombreuses personnalités hongroises, écrivains, journalistes ou collectionneurs et c’est ainsi tout le milieu dans lequel il baigne qui ressort de cette galerie de portraits. Ses dessins et caricatures comptent également certains des portraits les plus virtuoses ou drôles qu’il ait réalisé. »

Derniers paysages
« Bien qu’installé principalement à Budapest à compter de 1906, Károly Ferenczy conserve sa maison et son atelier à Nagybánya, où il continue d’effectuer des séjours réguliers. Ferenczy, qui pratique plusieurs sports, partage son amour de l’équitation avec sa famille et peint, à plusieurs reprises, ses enfants à cheval. Si l’on se réfère à sa correspondance, le tir à l’arc fait partie de leurs activités sportives à partir de 1905. Les paysages qu’il réalise dans ce dernier temps de sa carrière se démarquent des précédents par une nouvelle palette et une atténuation de la lumière solaire.
Il continue à effectuer de longues excursions ou des chevauchées familiales et s’emploie dorénavant surtout à restituer les couleurs délicates des variations d’une atmosphère tantôt couverte, tantôt ensoleillée. Cette subtilité nouvelle, proche des recherches des peintres nabis, tranche avec ses œuvres précédentes et joue de vibrations chromatiques aux tonalités sourdes pour mieux apprivoiser les couleurs les plus vives. »


Du 14 avril au 6 septembre 2026
Musée des Beaux-arts de la Ville de Paris.
Avenue Winston-Churchill, 75008 Paris.
Tel : 01 53 43 40 00
Du mardi au dimanche de 10h à 18h.
Nocturnes les vendredis et samedis jusqu'à 20h.
Visuels 
Affiche
Károly Ferenczy, Au sommet de la colline, 1901. Huile sur toile, 110 x 141,5 cm.
Musée des Beaux-Arts – Galerie nationale hongroise. © Musée des Beaux-Arts –
Galerie nationale hongroise, 2026.
Photographie recadrée

Károly Ferenczy, Le Peintre et son modèle dans la forêt, 1904.
Huile sur toile, 120 × 135 cm.
© Collection Barbara Czapolai

Károly Ferenczy, Jeunes filles cultivant des fleurs,1889.
Huile sur toile, 110 × 110 cm.
Collection particulière. Photo Tibor Master.

Károly Ferenczy, La Femme peintre, 1903.
Huile sur toile, 136 × 129,6 cm.
Musée des Beaux-Arts de Budapest – Galerie nationale hongroise. © Galerie nationale hongroise - Musée des Beaux-Arts, Budapest, 2026


mercredi 19 août 2026

Sapir Berman

Né en 1994 en Israël, Sagi Berman a débuté comme arbitre en Ligat ha'Al, la première division du football israélien en 2019. Deux ans plus tard, il a fait son coming out et annoncé qu’il allait subir une opération chirurgicale de transition de genre. Soutenue par la Fédération israélienne de football et l'association nationale des arbitres, elle a choisi comme prénom Sapir et poursuit sa carrière sportive tout en donnant des conférences. Arte diffuse sur son site Internet, « Sapir, le combat d’une arbitre trans », documentaire de Liran Atzmor. 

Les chrétiens en "Palestine"
« Gaza, la vie » par Garry Keane 

Sagi Berman est né en 1994 à Kiryat Bialik, ville au nord-est de Haïfa. Il est l'aîné des fils d'un employé de bureau et d'une assistante médicale. 

Agée de 17 ans, ce passionné de football a rejoint l'Association israélienne des arbitres de football, où elle a débuté comme arbitre en deuxième division (National League), puis a été admise en Première League

Il a joué au football pour l'Hapoel Haïfa. Puis a effectué son service militaire. Il a suivi des études en éducation spécialisée.

Sagi Berman débutes comme arbitre en Ligat ha'Al, la première division du football israélien, au début de la saison 2019/2020.

Un an plus tard, il a annoncé qu’il allait subir une opération de transition de genre pour poursuivre sa transition. Il a aussi choisi son nouveau prénom, Sapir. La Fédération israélienne de football et l'association nationale des arbitres lui ont apporté leur soutien.

Début mai 2021, Sapir Berman est devenue la première arbitre transgenre à exercer cette fonction durant un match de football professionnel israélien, celui entre l'Hapoel Haïfa et le Beitar Jérusalem au stade Sammy Ofer. 

En avril 2024, le documentaire de Liran Atzmor, « Sapir », a été projeté au festival de cinéma Docaviv 2024. Cette sportive a été décrite comme « la première arbitre de football transgenre au monde dans une ligue professionnelle » de haut niveau.

« Mon rêve professionnel est d’arbitrer en Ligue des Champions et en Coupe du Monde. Ce serait un accomplissement énorme pour moi », avait confié Sapir Berman à Eurosport en 2024. 

En juin 2026, trois mois après sa sélection par la FIFA comme arbitre internationale, Sapir Berman "est devenue la première personne transgenre à arbitrer une rencontre internationale : le match entre l’Irlande du Nord et le Monténégro comptant pour les qualifications du Championnat d’Europe des moins de 17 ans. « Parfois, les rêves deviennent réalité, puis on réalise que ce n’est que le début. Après 14 ans sur les terrains, j’ai l’honneur de devenir arbitre internationale. C’est un immense privilège, une émotion indescriptible, mais surtout l’opportunité de continuer à faire ce que j’aime », avait déclaré Sapir Berman après avoir reçu son badge international. Elle est soutenue pleinement par la commission des arbitres, elle est devenue la première arbitre transgenre à officier dans l’élite israélienne".

Sapir Berman est intarissable pour parler d'elle, de ses problèmes d'identité. Lassant. Triste.

Jamais, elle ne présente sa conception et sa pratique du métier d'arbitre, hormis pour se féliciter d'avoir pris "la bonne décision". Dommage.

« Sapir, le combat d’une arbitre trans »
En partenariat Brut et Libération, Arte diffuse « La vie en face, le documentaire de société ». Les documentaires de "La vie en face" racontent les mutations profondes en jeu dans nos sociétés contemporaines. Une ode à l'intime où les existences les plus ordinaires dévoilent un visage hors du commun. »

Dans ce cadre, Arte diffuse sur son site Internet, « Sapir, le combat d’une arbitre trans », documentaire de Liran Atzmor.

« En 2021, Sapir Berman, arbitre de foot en Israël, entamait une transition de genre. Comment concilier ce parcours avec les exigences du sport de haut niveau ? Ce beau portrait fait la chronique d’une trajectoire semée d’embûches autant que porteuse d’espoir. »

« D’aussi longtemps que remontent ses souvenirs, Sapir Berman a toujours rêvé en secret d’être une fille ».

« C’est en tant que jeune homme, pourtant peu à l’aise dans son corps, qu’elle s’engage dans une carrière de footballeur, puis d’arbitre en Israël. »

« Après son coming-out, en 2021 – une décision mûrie à la faveur du confinement –, elle entame une transition de genre, sociale, puis médicale. Indispensable à sa "deuxième naissance", le protocole de soins menace pourtant de saborder sa carrière montante dans le sport de haut niveau : les bloqueurs de testostérone qu’elle prend pendant un an, dans l’attente des opérations qu’elle s’apprête à subir, transforment son corps et réduisent considérablement ses performances physiques… »

« Malgré les déconvenues, Sapir n’entend pas, pourtant, renoncer à son rêve. »

« De jeune arbitre anonyme, Sapir Berman est devenue une icône en Israël, et dans la communauté LGBTQIA+ internationale, en s’imposant à 26 ans comme la première femme trans au monde à arbitrer un match de football professionnel. »

« Au plus près de son sujet, ce beau portrait retrace un itinéraire semé des embûches inhérentes à tout parcours de transition, encore complexifié par les enjeux d’un métier où prévalent de stricts critères de performance et des codes de virilité persistants. »

« Le documentaire de Liran Atzmor montre ce processus sous un angle résolument optimiste, porteur d’espoir : s’affranchissant des quolibets qu’elle peut toujours essuyer, Sapir bénéficie du soutien sans faille d’une famille aimante et d’un entourage professionnel ouvert aux évolutions. »

« Et si sa notoriété nouvelle fait d’elle un modèle, une source d’inspiration pour la communauté qu’elle représente, c’est presque malgré elle : ce qui compte avant tout pour Sapir, c’est de s’épanouir dans son corps et dans son métier. »


(L'Equipe22 avril 2025)

« Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours voulu être une femme. Mais parce que j'avais peur de paraître étrange et d'être mise à l'écart, je me suis longtemps tue. À 5 ans, déjà, je me posais tout un tas de questions : pourquoi les femmes portaient-elles des talons et pas les hommes ? Pourquoi les papas avaient-ils les cheveux courts et les mamans les cheveux longs ? Ado, j'attendais de me retrouver seule chez moi pour sortir mes talons hauts, enfiler une perruque, me maquiller. À la maison, j'étais une femme, mais c'était mon secret.
Il y avait la Sapir que tout le monde connaissait, un garçon bien élevé, doué au foot et sérieux à l'école, à l'aise avec les filles. Et puis la Sapir dont tout le monde, sauf moi, ignorait l'existence. J'étais seule avec mon rêve, tiraillée entre le besoin de me confier et la crainte d'être rejetée. Je voyais bien comment on traitait les femmes trans dans la société. Comment on les traite encore aujourd'hui. Faire ce pas en avant, entamer cette transition, c'était au-dessus de mes forces. Je pensais que je mourrais avec mon secret. En tant qu'homme. Jusqu'à l'arrivée du Covid-19.

À l'époque, j'étais en couple avec une femme, mais parce qu'on était confinés, je n'avais plus l'opportunité d'être moi, d'exprimer cette féminité que je cachais au monde. J'avais l'impression de devenir folle, de me mentir à moi-même, et c'est là que j'ai décidé que je voulais que les choses changent. J'en ai parlé à cette ex, et ç'a été terrible pour elle. Comme si le ciel lui tombait sur la tête. Elle n'a pas accepté la nouvelle et j'ai eu du mal à encaisser sa réaction. Mais je voulais vivre ma vie comme je l'entendais et j'avais besoin de soutien. Si elle n'était pas prête à faire ce chemin avec moi, c'était son droit.
Après ça, je me suis confiée à ma mère. Elle m'a serrée fort dans ses bras et apporté tout le réconfort dont j'avais besoin. Elle a posé beaucoup de questions, aussi, et c'est très important de le faire dans un moment comme celui-là. Sans cette conversation avec elle, je ne sais pas si... disons qu'elle m'a montré le chemin. Qu'elle m'a donné le courage de m'assumer. Pour mon père, c'était plus difficile. Comme s'il n'arrivait pas à réaliser ce que je lui disais. J'étais un "homme", son fils, je lui avouais me sentir femme et c'était très embarrassant (rires).
Il lui a fallu quelques mois pour digérer, mais il a fini par m'appeler et me dire qu'il m'acceptait telle que j'étais et qu'il me soutiendrait quoi qu'il arrive. Qu'il voulait revenir dans ma vie. Aujourd'hui, je peux dire que j'ai un père incroyable. Hier encore (première partie de l'entretien enregistrée le 13 janvier), il avait fait le déplacement à Ashdod, où j'arbitrais un match de Championnat. À un moment, après que j'ai pris une décision importante, j'ai cherché son regard dans la tribune, et il a levé son pouce en signe d'approbation. J'étais tellement fière. Rien que d'en parler, j'en ai des frissons. Il vient à tous les matches avec ma femme, Bar. Elle ne pouvait pas être présente hier, mais mon frère était là pour me soutenir aussi. J'ai une famille incroyable.

Le foot a très tôt pris beaucoup de place dans ma vie : quand ta mère supporte le Real Madrid et ton père le Barça, c'est comme si ton destin était tracé (rires). J'ai dû commencer à jouer à 6 ans, dans un petit club au nord d'Israël, à côté d'Haïfa. Défense centrale. Rapidement, l'évidence est devenue une passion, et j'étais très douée. Au point de rejoindre un plus grand club, l'Hapoël Haïfa, et de commencer à penser que je jouerais un jour en Première Division. Passer pro, c'était mon rêve, mais j'y ai mis fin au bout de onze ans.
J'avais l'impression de ne pas être au niveau, mon entraîneur me le faisait sentir aussi, et j'ai passé six mois, peut-être huit, loin de tout sport. C'était horrible. Et puis la frustration est passée et j'ai pris cette belle décision de devenir arbitre. C'était une façon d'entretenir ce rêve, et c'était très important pour moi d'être sur le terrain. Je ne dis pas que ça ne me démange pas de jouer, parfois, mais en arbitrant en Première Division (elle a dirigé son premier match dans l'élite en mai 2018, trois ans avant sa transition), je suis là où j'ai toujours rêvé d'être. Je fais ce qui m'anime.

Six mois après avoir fait mon coming out auprès de ma famille, j'ai décidé qu'il était temps de parler au responsable des arbitres israéliens. On a eu une longue conversation, où j'ai pu exprimer ce que j'avais sur le coeur, et je pensais honnêtement qu'il allait me virer. Dans ma tête, c'était : merde, qu'est-ce que je viens de faire ? Mais quand j'ai eu fini de parler, il m'a assuré de son soutien et m'a dit qu'on m'apporterait toute l'aide dont j'avais besoin. Que j'étais une bonne arbitre, professionnelle, et que c'était tout ce qui comptait. J'étais sous le choc.
Après ça, il a suggéré d'organiser une conférence de presse, et c'est ce qu'on a fait (le 27 avril 2021). C'était un moment très important pour moi, parce que je montrais enfin aux yeux du monde qui j'étais vraiment. Je suis Sapir Berman, vous me connaissez comme arbitre, mais je suis aussi un être humain avec des émotions et des rêves. Et mon plus grand rêve est d'être une femme et il n'y a pas de mal à cela. Ça n'a rien de bizarre, je ne viens pas d'une autre planète. À partir de là, les choses sont devenues plus simples. Et je veux remercier l'Association des arbitres israéliens de m'avoir donné cette opportunité. Sans cette conférence de presse, je ne sais pas où j'en serais aujourd'hui.

Je n'oublierai jamais mon premier match après mon coming out. Ce jour-là, le 3 mai 2021, j'avais l'impression de voler. Arbitrer en Première Division et pouvoir le faire en tant que femme, c'étaient mes deux plus grands rêves qui se concrétisaient ensemble. Je savais que les regards seraient braqués sur moi, qu'il y aurait beaucoup de photographes, que des équipes de télé du monde entier avaient fait le déplacement spécialement pour l'occasion. Et forcément, les émotions se bousculaient dans le vestiaire. Mais sur le terrain, j'étais dans ma bulle. Ma mission, c'était de faire en sorte de prendre les bonnes décisions. Ce qu'il y avait autour, j'en avais conscience, mais ça n'avait pas d'importance. Professionnelle avant tout.
Le lendemain, quand je suis descendue dans la rue, j'avais l'impression d'être un ange tombé du ciel. Tout le monde voulait me toucher, prendre une photo avec moi, me poser des questions. C'est beau, et ma transidentité n'a jamais posé le moindre problème aux joueurs que j'arbitre non plus, mais je sais que mon histoire n'est pas commune, que ma communauté souffre. Et je veux pouvoir contribuer à faire avancer les choses. Comprendre comment le monde du foot israélien a pu accepter si facilement une arbitre trans, et même voir en elle une source d'inspiration, quand tant d'autres personnes sont encore stigmatisées dans notre société.
Je n'avais pas réalisé l'influence que je pouvais avoir à l'époque, mais ce que j'ai fait il y a quatre ans, je ne l'ai pas seulement fait pour moi. C'était un grand pas pour la communauté LGBT et j'en suis fière. Quand je me réveille auprès de ma femme, que je me fais couler un café et que je sors promener mon chien, je suis juste Sapir. Mais quand j'arbitre un match à la télévision et que tout le monde peut voir une femme trans sur le terrain, une femme qui prend des décisions dans des stades pleins, qui dirige des hommes dans un univers très macho, si on prend un peu de recul et qu'on y réfléchit, merde, c'est fou. Il y a une semaine, un collègue arbitre m'a confié qu'un de ses voisins s'assumait désormais comme un homme trans. Il lui a dit : "Je suis comme Sapir Berman", et ses mots m'ont marquée. Que quelqu'un puisse s'identifier à moi... Waouh.

Si mon coming out a changé l'arbitre que je suis ? C'est une bonne question. Quand j'étais un "homme", tout le monde attendait de moi que je me comporte comme quelqu'un que je ne suis pas. Que je sois viril, que je bombe le torse devant les joueurs. Aujourd'hui, j'ai l'impression d'apporter quelque chose de différent, davantage de tolérance, de dialogue. Un côté "maman" (elle sourit) qui me ressemble. Et les joueurs aiment ça. Je suis une femme et je suis quelqu'un d'accessible ; s'ils en ont besoin, les joueurs peuvent venir me parler pendant le match. Ils ont aussi le droit de montrer leurs émotions, à condition de ne pas franchir la ligne rouge.
Ce qui est certain, c'est que je suis beaucoup plus à l'aise sur le terrain aujourd'hui avec mes cheveux longs, mes ongles vernis, mon maquillage. Je me sens à ma place et l'Association (des arbitres) me le fait sentir aussi. Quand on se réunit, ma voix compte autant que n'importe lequel de mes collègues. Tout le monde respecte mon opinion, on joue au foot ensemble avant l'entraînement, on me complimente sur mes qualités balle au pied et je me sens bien au milieu de tous ces hommes.
Pourtant, mon désir d'être une femme ne collait pas forcément avec mon ambition de rester une athlète de haut niveau. Un ou deux mois après avoir fait mon coming out devant mes parents, j'ai commencé à prendre des hormones féminisantes et à bloquer les hormones masculines. Ma condition physique en a pris un coup et les responsables des arbitres israéliens ont décidé de me reléguer en Deuxième Division (pour la saison 2022-2023), un coup terrible.
 
J'étais au plus bas. J'avais nourri l'illusion que tout irait mieux après mon coming out, mais il me fallait affronter la réalité. Je suis rentrée chez moi, ma femme m'a demandé ce qu'il s'était passé puis m'a posé la question qui s'imposait : "Et maintenant ?". Je n'ai d'abord pas su quoi lui répondre. Et puis je me suis ressaisie. "Je veux me battre. Je veux être sur le terrain. Je veux arbitrer en Première Division. Je suis une athlète professionnelle, j'ai la force mentale pour surmonter cette épreuve. Je peux le faire." Et je l'ai fait. En 2023-2024, j'étais de retour en Première Division (10 matches). Cette saison, j'y arbitre à plein temps. En pleine possession de mes moyens et à ma place. J'ai trouvé mon équilibre. J'ai l'impression que mon corps a compris ce que je lui ai fait subir depuis quatre ans, qu'il l'a digéré. Enfin, je souffle.
Aujourd'hui, ce que je vois quand je me regarde dans le miroir n'a plus rien à voir avec ce reflet qui me tourmentait il y a dix ans, ce corps et ces muscles qui me mettaient mal à l'aise. Ce que je vois, c'est une belle femme aux cheveux longs, intelligente et sûre d'elle, fière de ce qu'elle est et de ce qu'elle dégage. C'est cliché mais j'aime la personne que je suis devenue. Tout ce dont je rêvais, c'était de m'épanouir en tant que femme et en tant qu'arbitre, et c'est le cas désormais.
Le 17 mars, à Belfast, j'ai dirigé mon premier match international (un duel entre l'Irlande du Nord et le Monténégro comptant pour les qualifications à l'Euro féminin des moins de 17 ans). Un grand moment pour moi. J'ai travaillé très dur pour obtenir ce badge d'arbitre internationale (en février), et y parvenir m'a emplie de fierté, d'émotion. Ce jour-là, pour autant, je n'ai pas pensé au fait que j'allais devenir la première femme trans à arbitrer un match à ce niveau. Tout ce que j'avais en tête, comme toujours, c'était de bien faire mon boulot, de prendre les bonnes décisions sur le terrain.
Ce n'est qu'après le coup de sifflet final que j'ai réalisé. Réalisé que rien n'est impossible quand tu t'en donnes la peine et que tu crois en toi. Maintenant, j'attends avec impatience les prochains défis qui s'offriront à moi. De continuer à gravir les échelons. Mon rêve, ce serait d'arbitrer un grand match ici, en Israël, comme une finale de Coupe, ou un match pour le titre. Et pourquoi pas, mais ça c'est le grand, grand rêve, être un jour au sifflet en Coupe du monde, en Ligue des champions, dans un Euro. D'arbitrer un France-Espagne, par exemple (elle sourit). Ce serait incroyable. »

Israël, 2024, 59 min
Production : Kol Miney Productions, Keshet, en association avec ARTE/SWR
Sur arte.tv du 12/06/2026 au 19/09/2026
Visuels : © SWR/Uriel Sinai, DR