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mardi 8 décembre 2020

« Le collectionneur, le marchand d’armes et les nazis » de Bernd D. Meiners et André Schäfer

Arte diffusera le 8 décembre 2020 « Le collectionneur, le marchand d’armes et les nazis » (Der Fall Max Emden. Kaufhauskönig, Kunstraub und der lange Arm der Nazis) de Bernd D. Meiners et André Schäfer. « Enquête sur la difficile restitution des œuvres d’art spoliées par les nazis à travers le cas de Max Emden, collectionneur juif allemand injustement oublié ».

Rose Valland (1898-1980) 
Des galeries d’art sous l’Occupation, une histoire de l’histoire de l’art 
« Le marché de l’art sous l’Occupation 1940-1944 »

« Célèbre de son vivant, Max Emden est aujourd’hui presque inconnu des Allemands ». Et des Français.

Fils de Jakob et Mathilde Emden, Max Emden (1874-1940) était un chimiste, grossiste, collectionneur d’art allemand juif converti au christianisme, mécène et dès 1927, propriétaire des deux îles de Brissago  - San Pancrazio et Isolino ou Isola di Sant’Apollinare -, situées sur le lac Majeur, près de Locarno (Suisse).

« Dans les années 1920, cet homme d’affaires juif [allemand, Ndlr] issu de la grande bourgeoisie de Hambourg dirige un empire commercial de grands magasins, dont fait partie le fameux KaDeWe [abréviation de Kaufhaus des Westens, grands magasins de l'ouest] berlinois » - Adolf Jandorf était associé aux Emden. C’est curieux cet oubli d’Arte sur la nationalité de Max Emden. 

Originaire de Francfort-sur-le-Main, la famille Emden vivait à Hambourg  depuis le XVIIIe siècle, et compte un rabbin réformé parmi ses aïeuls.

A Heidelberg, Genève, Zurich et Leipzig, Max Emden a étudié la chimie et la minéralogie. Des études couronnées par un doctorat.

Max Emden a effectué son service militaire à Dantzig.

Il a épousé Concordia Gertrud Helene, née Sternberg. Le couple a eu un fils, Hans Erich Emden, et a divorcé en restant en bons termes. Quinquagénaire, Max Emden aura pour compagne une jeune fille espiègle surnommée "Petite saucisse".

A partir de 1904, Max Emden a été associé, puis seul propriétaire de la société de négoce textile M. J. Emden Söhne, créée à Hambourg en 1823. En quelques années, cet excellent homme d'affaires transforma la société commerciale nationale en un groupe de grands magasins, des "temples du luxe",  de dimension internationale en acquérant des terrains dans les centres de grandes villes en et hors d’Allemagne : Berlin, Hambourg (grand magasin Poetsch), Potsdam, Chemnitz, Plauen, Stockholm (grand magasin Allas), Munich (grand magasin Oberpollinger), Wandsbek (grand magasin Petersen) et Budapest (grand magasin Corvin). Il a inventé la franchise et était l'un des principaux propriétaires fonciers de Berlin. Il a beaucoup donné à la ville hanséatique dans les domaines artistiques et scientifiques.

En 1906, Max Emden a commandé à l’architecte hambourgeois Wilhelm Fränkel une résidence secondaire à Klein Flottbeck.

En 1927-1928, il a acquis avec le violoniste Bronislaw Huberman , qui cédera ses parts, les deux îles de Brissago, sur le lac Majeur, vendues par la baronne de Saint-Léger. Il y a édifié une villa au style néoclassique conçue par l’architecte berlinois Alfred Breslauer, agrémentée d’un bain romain, d’une orangerie ainsi que d’une darse, et lovée dans un jardin botanique.

En 1931, Max Emden a vendu une partie de ses collections de maîtres allemands et français du XIXe siècle, des meubles, tapis, bronzes et de l’argenterie.

Joueur de golf et de polo, « également mécène et collectionneur d’art, proche des avant-gardes culturelles, il quitte une Allemagne gangrenée par l’antisémitisme pour une île du lac Majeur, où il mène une existence hédoniste, entouré de chefs-d’œuvre de Van Gogh, Canaletto ou Monet ». Il y a reçu notamment l’Aga Khan, le roi de Siam et l’écrivain Erich Maria Remarque.

« Mais l’arrivée au pouvoir des nazis va précipiter sa ruine », notamment par l’« aryanisation » de ses biens.

« Sa fortune et ses biens immobiliers sont saisis, et il est contraint de vendre sa collection peu avant sa mort, en 1940 ». 

« Quand les Nazis sont arrivés au pouvoir, Max Emden a décidé de demeurer en Suisse, mais n’y a jamais ouvert de magasins ni transféré ses sociétés. Ses affaires se trouvaient à Hambourg. Les Nazis l’ont financièrement ruiné, le contraignant à vendre ses magasins et autres biens immobiliers. En 1937, à court d’argent, il a commencé à vendre sa collection artistique », a déclaré  Juan Carlos Emden, fils de Hans Erich Emden, lors d’une visio-conférence en décembre 2013. 

Parmi ces œuvres d’art dont son grand-père s’est séparé lors de ventes forcées : deux tableaux du peintre vénitien Bernardo Bellotto (1721-1780), qui se faisait appeler Canaletto comme son oncle, Giovanni Antonio Canal (1697-1768), peintre vénitien célèbre pour ses panoramas (vedute) de Venise. Ces deux œuvres ont été bradées en 1937-1938 à un prix inférieur à leur valeur via la marchande d’art et galeriste juive originaire de Breslau, Anna Caspari (1900–1941) qui les lui avait vendues en 1928-1929. Après 1933, Anna Caspari avait du réduire son activité et accepter l’offre du marchand d’art Karl Haberstock de l’aider à acheter des œuvres à des Juifs quasi-démunis afin d’orner le projet muséal d’Hitler à Linz. En novembre 1941, elle a été déportée en Lituanie sous joug nazi, et assassinée à Kaunas.

La mère de Juan Carlos Emden est morte en avril 2013, à l’âge de 99 ans, avant que le ministre allemand des Finances ne décide après neuf ans ce qu’il ferait des deux tableaux. « Nous avions espéré que la procédure fût achevée à temps pour elle », a soupiré Me Mel Urbach, avocat et fils d’un rescapé de la Shoah.

A la mort prématurée de Max Emden, son fils unique, Hans Erich Emden, hérita de la propriété de son défunt père. En 1941, il parvint à se réfugier au Chili.

Après la Deuxième Guerre mondiale, de retour dans ces îles, il a découvert la disparition de meubles et d’œuvres d’art dans sa résidence en Suisse.

En 1949, il a vendu les deux îles au canton du Tessin et aux communes avoisinantes, dont Ascona. En 1950, ces îles ont été rendues accessibles au public ; le chancelier Konrad Adenaueur y a apprécié son séjour.

« Plus d’un demi-siècle plus tard, le petit-fils de Max Emden a lancé une bataille juridique pour la restitution des biens de son aïeul ».

« Il est parvenu à retracer le parcours des œuvres : certaines ont été acquises à vil prix par le collectionneur Emil Bührle, qui avait fait fortune en vendant des armes à l’Allemagne nazie ». 

« D’autres se sont retrouvées chez Hitler avant de rejoindre les fonds de musées nationaux ou municipaux ».

« Mais ce combat est loin d’être gagné, en raison d’ambiguïtés juridiques et de l’immobilisme des autorités ». 

En 2014, un chemin longeant le jardin botanique de Hambourg-Klein Flottbeck a été baptisé du nom de Max Emden. C'est tardif, et insuffisant. A quand une rue ? 

« Auch Leben ist eine Kunst - Der Fall Max Emden » (« Also Life Is An Art – the case Max Emden »), documentaire franco-germano-suisse réalisé par Eva Gerberding et André Schäfer, et produit par Marianne Schäfer (2018, 90 minutes) a relaté l’histoire de Max Emden, propriétaire de grands magasins tels KaDeWe à Berlin et Oberpollinger à Munich, ainsi que le combat judiciaire de ses héritiers pour obtenir la restitution des œuvres de Max Emden détenues par des collectionneurs d’art privés et diverses autorités. Le documentaire a été présenté dans divers festivals, notamment celui de Jérusalem.


En mars 2019, un comité consultatif sur les oeuvres d'art spoliées par les Nazis a recommandé au gouvernement allemand que les deux œuvres litigieuses de Bellotto soient rendues à la famille Emden. Ce qui fut fait. L’heureuse issue d’un combat douloureux, difficile, de quinze ans, face à l'indifférence, voire l'hostilité notamment de musées.

Les 28 et 29 juillet 2020, ces deux tableaux ont été vendus par la maison Sotheby’s. "Vienne, une vue de la Karlskirche" de Bernardo Bellotto et son atelier a été estimée à 150 000 - 250 000 GBP (livre sterling), et vendue 300 000 £. Cette huile sur toile était devenue propriété de la République fédérale allemande (RFA) en 1966. "Dresde, une vue de la douve du Zwinger" de Bernardo Bellotto a été estimée à 3 000 000 - 4 000 000 GBP et vendue à 5 437 400 GBP. Ce tableau se trouvait au musée d'histoire militaire de Dresde (à gauche sur le visuel ci-contre).

En juillet 2020, Le Palais Ducal (1908) de Claude Monet, évalué à plus de 30 millions de dollars, "a été retiré d'une vente aux enchères selon les avocats de la succession de ses derniers propriétaires Herbert et Adele Klapper, en raison de doutes sur sa vente à l'époque nazie ; les héritiers du magnat des grands magasins et collectionneur d'art juif allemand Max Emden (1874-1940)". La succession Klapper a demandé au tribunal de district de New York de reconnaitre la légalité de son titre de propriété. Les héritiers Emden estiment que le tableau avait été vendu sous la contrainte durant la guerre.

Combien d'autres objets de la collection ou biens de Max Emden n'ont toujours pas été restitués à la famille de ce collectionneur ? Après la Deuxième Guerre mondiale, une des oeuvres récupérées par les Alliés et représentant le marché de Pirna, a été par erreur remise aux Pays-Bas et sa trace a été perdue.

Pourquoi diffuser ce documentaire une seule fois et en pleine nuit ?


« Le collectionneur, le marchand d’armes et les nazis » de Bernd D. Meiners et André Schäfer 
Allemagne, 2017
Sur Arte le 8 décembre 2020 à 23 h 35
Disponible du 08/12/2020 au 14/12/2020
Visuels : © Florianfilm et © Bernd Meiners  

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