Citations

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« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

mardi 22 mai 2018

« Le fils de Saul » par László Nemes


Arte diffusera le 23 mai 2018 à 20 h 55 « Le fils de Saul » (Son of Saul, Saul fia) par László Nemes. « À Auschwitz, un déporté juif se bat pour offrir une sépulture à un enfant... Au plus près de son personnage, donnant une vision parcellaire et parfois floue de ce qui l'entoure, « Le fils de Saul » suggère ou montre de manière éprouvante, inédite, l'univers de bruits, de chocs, de cadences, de terreur, de mensonges,  de déshumanisation infligé aux Juifs dans ce camp nazi d'Auschwitz-Birkenau lors de la Shoah. Le Grand Prix à Cannes et l'Oscar du Meilleur film étranger ont été remis à un réalisateur de 38 ans pour son premier long métrage.
          

Né en Hongrie en 1977 dans une famille hostile au communisme – ses parents sont metteur en scène et professeur -, László Nemes a grandi de 12 à 26 ans en France, où il a étudié les Relations internationales à Sciences-Po et l’écriture de scénarios à l’université Paris III.

Il a complété sa formation artistique à Budapest.

« Je ne suis pas un cinéphile boulimique, confie-t-il. Je ne consomme pas les films. Ce sont eux qui viennent à moi. Ils restent avec moi, en moi, très longtemps. Tarkovski, à 20 ans, ce fut la révélation du cinéma de la contemplation et de la participation active de l’imagination du spectateur. Après, Antonioni et Kubrick m’ont permis de comprendre comment le film est un voyage, et comment l’espace possède, intrinsèquement, une puissance d’évocation. Bresson aussi, avec la sophistication cachée derrière le dépouillement apparent, et cette notion d’un cinéma à la fois métaphysique et pourtant très physique… »

Assistant du réalisateur Béla Tarr sur Prologue, commande de Arte sur le thème de Visions of Europe (2004), et L’homme de Londres (A londoni férfi, The Man from London, 2007), il a retenu du travail de cinéaste certains aspects essentiels : « Se concentrer sur les détails, comprendre l’importance de la scène, que tout est un processus cohérent et rigoureux, depuis le choix des gens jusqu’au tournage ».

Après avoir étudié la réalisation de films dans une université new-yorkaise, László Nemes a réalisé des courts métrages : Türelem (With a Little Patience), sélectionné à la Mostra de Venise en 2007 et pour les European Film Awards en 2008, The Counterpart (2008) et The Gentleman Takes His Leave (2010). Présentés dans plus de cent festivals internationaux, ces œuvres y ont reçu de nombreux Prix.

Humanité
L’idée du Fils de Saul est venue à László Nemes pendant « le tournage de L’Homme de Londres, à Bastia. Lors d’une interruption d’une semaine, j’ai trouvé dans une librairie un livre de témoignages publié par le Mémorial de la Shoah, Des voix sous la cendre, connu également sous le nom des « rouleaux d’Auschwitz ». Il s’agit de textes écrits par des membres des Sonderkommandos du camp d’extermination, enterrés et cachés avant la rébellion d’octobre 1944, puis retrouvés des années plus tard. Ils y décrivent leurs tâches quotidiennes, l’organisation du travail, les règles de fonctionnement du camp et de l’extermination des Juifs, mais aussi la mise en place d’une forme de résistance », a confié László Nemes à Antoine de Baecque.

Renommé pour ses courts métrages, il a développé son idée à la Résidence de la Cinéfondation du Festival de Cannes en 2011.

Il a co-écrit le scénario du film avec Clara Royer, ancienne élève de l’École normale supérieure (ENS), est titulaire d'un doctorat en histoire et en littératures hongroise et slave. Spécialiste des écrivains juifs d’Europe centrale, tel Imre Kertész, elle a vécu à Budapest de 2007 à 2010, Londres, Bratislava et Varsovie. « Maître de conférences à l’Université Paris-Sorbonne où elle enseignait l’histoire et la littérature d’Europe centrale jusqu’en 2014, elle dirige le Centre français de recherche en sciences sociales à Prague. » Clara Royer a expliqué  à Metronews (5 novembre 2015) : « On a parlé avec des historiens spécialistes des Sonderkommando en France comme Philippe Ménard, et en Israël comme Gideon Grief qui a rencontré des survivants pour un livre de témoignages très factuel intitulé We wept without tears. Cinq survivants y expliquent combien d’heures par jour ils travaillaient, à quelle heure ils mangeaient, etc. »

« Je crois qu’un film doit être préparé soigneusement. J’ai mis des années à bien ancrer le film dans la réalité historique, et ce, jusque dans les plus petits détails. Je ne voulais pas prendre de libertés par rapport à la réalité de la vie dans le camp », a dit László Nemes en 2015.

Selon Le Canard Enchaîné (6 novembre 2015), lors d’une avant-première de son film Le Fils de Saul, László Nemes a révélé que son film « avait été refusé de toute part par les financeurs français du cinéma hexagonal. Il avait écrit, en 2011, en français, une première esquisse du scénario avec un personnage français. Il a alors essuyé les refus de la chaîne franco-allemande Arte, du CNC – niet à l’aide à l’écriture : la commission du CNC prédit qu’il ne parviendra pas à ficeler le montage financier du film. Distributeur du film en France, Ad Vitam a expliqué au Canard Enchaîné : « László  a vraiment souffert de ne pas arriver à monter son film en France. C’est visiblement compliqué de tourner un film sur Auschwitz dans notre pays ». László Nemes se tourne vers la Hongrie et obtient le soutien du Hungarian National Film Fund, « financé par l’Etat » hongrois dont le gouvernement est dirigé depuis mai 2010 par le Premier ministre Viktor Orban, stigmatisé comme populiste, antisémite, anti-migrants par des médias occidentaux.

« On a tourné dans la banlieue de Budapest. Avec notre chef décorateur, on a recréé la logique d’un four crématoire. Peut-être que telle ou telle pièce n’était pas disposée comme dans le film. Mais on a tout fait pour être fidèle à l’organisation, la hiérarchie, le rôle des uns et des autres. On a fait extrêmement attention avec l’aide de conseillers historiques très solides pour savoir quelles libertés on pouvait prendre ou pas », a déclaré  László Nemes à Metronews (5 novembre 2015). Et d’ajouter : « Le dogmatisme vis-à-vis de la Shoah voudrait qu’on l’enferme dans les pages des livres d’histoire, que ce soit un mythe, un tabou, pour justement ne pas en parler. Empêcher que les gens puissent ressentir dans leur chair quelque chose de l’expérience concentrationnaire. C’est un mécanisme de défense compréhensible. Et mon but c’était justement de créer des fissures. L’autre forme de dogmatisme que je voulais combattre, c’est celui qu’on retrouve dans une certaine manière de faire des films sur la Shoah, tous ces drames historiques qui canalisent les sentiments, les questions morales pour rassurer le spectateur… Mon film c’est l'inverse de La liste Schindler. Parce que Schindler est un film de survie. D'exception. Or, c’est un mensonge. La vérité, la règle des camps, c’était la mort. C’est ça que l’Europe post-holocauste n’a jamais accepté. »

L’ambition de László Nemes : « Tout faire passer à travers son personnage principal, Saul, et laisser au spectateur la tâche de reconstituer ce qui se passe autour ».

« Automne 1944, dans le camp d'extermination d'Auschwitz-Birkenau. Juif hongrois, Saul Ausländer fait partie d'un Sonderkommando, l'unité spéciale composée de déportés juifs mise en place par les SS pour faire fonctionner les chambres à gaz. Retrouvé inconscient mais encore vivant, un jeune garçon gazé est examiné par un médecin. Lorsque son décès est constaté, Saul se porte volontaire pour le transporter jusqu'à l'infirmerie, où il doit être autopsié. Se prenant à croire que la petite victime était son fils, Saul se met en tête de trouver un rabbin qui dira pour lui le kaddish. Et alors qu'un groupe de prisonniers prépare une insurrection, bravant l'implacable loi du camp, il se met en devoir de donner une sépulture à l'enfant ».

« Pousser les vivants vers la mort, ramasser leurs vêtements, évacuer leurs cadavres, récurer le sol, jeter par brouettes entières leurs cendres dans le fleuve… Derniers rouages de la machine d'extermination, eux-mêmes promis à la mort dont ils sont les exécutants, les Sonderkommandos se contraignent à faire vite, toujours plus vite, pour éviter les coups ou les balles ».

Au plus près de son personnage, donnant une vision parcellaire et parfois floue de ce qui l'entoure, « Le fils de Saul » suggère ou montre de manière éprouvante, inédite, l'univers de bruits, de chocs, de cadences, de terreur, de mensonges, de déshumanisation infligé aux Juifs dans ce camp nazi d'Auschwitz-Birkenau lors de la Shoah. Et la résistance de ceux qui veulent témoigner, quels que soient les risques encourus, notamment par des écrits pour l'Histoire, pour les autres, pour eux.

On s'interrogeait sur le temps nécessaire aux juifs, rescapés des camps nazis d'extermination, pour se réadapter à la vie, survivre sans leurs êtres chers, renouer des liens affectifs...

« Plongé dans un monde dantesque, pris dans un flot ininterrompu de cris, de coups, d'ordres hurlés et de corps suppliciés, Saul s'accroche avec l'énergie du désespoir à sa foi, à ce qui demeure encore en lui d'humanité intacte ». « Quand il n’y a plus d’espoir, au fin fond de l’enfer, une voix intérieure dit à Saul : il faut survivre pour accomplir un acte qui a du sens, un sens humain, archaïque, sacré, qui est à l’origine même de la communauté des hommes et des religions, respecter le corps mort », a explicité le réalisateur.

Saul Ausländer est interprété par Géza Röhrig, né à Budapest en 1967. Orphelin à quatre ans, placé pendant huit ans dans un orphelinat, cet enfant « est adopté par une famille juive hongroise. Renvoyé de l’école supérieure à l’âge de 16 ans en raison d’activités anticommunistes, il a fondé un groupe punk underground, Huckrebelly. En 1987, il a étudié la littérature polonaise à l’Université agiellonian, à Kraków (Cracovie). En 1989, il est entré à la Film Academy de Budapest et a joué le rôle principal dans deux films hongrois (Armelle, de András Sólyom en 1988 et Eszmélet de József Madaras en 1989). Au début des années 1990, il s’est installé à Jérusalem, puis a passé deux ans à étudier dans une Yeshiva hassidique à Brooklyn, à New York. Il a alors publié son premier recueil de poèmes. Depuis 2000, il vit à New York. Diplômé du Séminaire théologique juif de New York, il poursuit une carrière d’enseignant et d’auteur de plus de sept volumes de poésie.

« Au plus près de son héros, donnant une vision parcellaire et parfois floue de ce qui l'entoure, Le fils de Saul est un film choc sur l'organisation démentielle de la solution finale » conçue par les nazis et appliquée par ces derniers et leurs alliés ou complices.

« Avec ce premier film, le Hongrois László Nemes fait plus que frapper fort : par un torrent de perceptions sensorielles et d'images de cauchemar, il nous immerge au cœur même de l'enfer ».

« Le fils de Saul » est « tourné en format 1:35 et centré sur les sensations du protagoniste ». « Le format carré permettait de se concentrer sur l’individu tout en limitant l’information contextuelle. Ça participait de ce désir de parler du conditionnement infligé dans le camp. Ça oblige en outre le spectateur à utiliser son imagination pour reconstruire ce qui se passe autour. Et c’est là que ça devient une expérience personnelle », a expliqué László Nemes, favorable à la diffusion du 'Fils de Saul' dans les écoles.

Le film a été distingué par le Grand Prix du jury au Festival de Cannes 2015. La Palme d’Or était attribuée au film français Dheepan de Jacques Audiard… »

Autres Prix ayant couronné le film : le Prix Vulcain de l'Artiste-Technicien, décerné par la C.S.T. (Commission supérieure technique de l'image et du son), 2015, le Golden Globe du Meilleur film étranger…

Lors de la 88e cérémonie des Oscar à Hollywood, « Son of Saul », qui concourait pour la Hongrie, a reçu le 28 février 2016 l’Oscar du Meilleur film en langue étrangère. László Nemes a remercié en soulignant la « voix intérieure qui, dans les plus sombres heures de l’Humanité, nous permet de demeurer humain » : « Wow, thanks to the Academy for this incredible honor. Thank you to Sony Pictures Classics, Tom Bernard and Michael Barker for supporting us. Thanks to Hungary for funding this film. I want to share this with Géza Röhrig, my main actor, and the incredible cast and crew that believe in this project when no one else did. You know, even in the darkest hours of mankind, when in the darkest hours of mankind, there might be a voice within us, that allows us to remain human. That’s the hope of this film », a déclaré  László Nemes en recevant cette célèbre distinction.

Une presse quasi-unanimement louangeuse.

La réaction de Claude Lanzmann, qui reprochait à Steven Spielberg de « trivialiser » l'Holocauste en l'utilisant comme « un décor » (Holocauste, la représentation impossible) ? « Le Fils de Saul m'intéresse d'abord parce qu'il s'agit d'un film hongrois. L'Holocauste pour les Hongrois a été quelque chose de très particulier. Cela a commencé tard, au printemps 1944, et les nazis ont liquidé 400 000 personnes en quelques mois. Dans Shoah, j'avais consacré de nombreuses scènes à la déportation des Juifs hongrois, notamment à travers les témoignages des évadés d'Auschwitz, Rudolf Vrba et Alfred Wetzler », a estimé  Claude Lanzmann, qui reprochait à Spielberg de « trivialiser » l'Holocauste en l'utilisant comme « un décor » (Holocauste, la représentation impossible, Le Monde, mars 1994), dans une interview à Télérama  (24 mai 2015).

Et d'expliquer : "László Nemes a inventé quelque chose. Et a été assez habile pour ne pas essayer de représenter l'Holocauste. Il savait qu'il ne le pouvait ni ne le devait. Ce n'est pas un film sur l'Holocauste mais sur ce qu'était la vie dans les Sonderkommandos. Une vie relativement très courte. Il s'agit de Sonderkommandos hongrois, arrivant avec les convois de juifs hongrois. Ils vivaient des expériences épouvantables. Tous étaient condamnés à terme, les nazis les liquidaient régulièrement, et les membres du Sonderkommando le savaient parfaitement. Ce que j'ai toujours voulu dire quand j'ai dit qu'il n'y avait pas de représentation possible de la Shoah, c'est qu'il n'est pas concevable de représenter la mort dans les chambres à gaz. Ici, ce n'est pas le cas. Le réalisateur s'intéresse à ces commandos spéciaux chargés de la tâche atroce de forcer d'autres Juifs à se dévêtir, à laisser leurs vêtements puis à entrer dans les chambres à gaz. A Auschwitz, dans les chambres à gaz des crématoires 2 et 3, on faisait rentrer plus de 3 000 personnes à la fois, hommes, femmes, enfants. On les comprimait à coup de matraques jusqu'à ce qu'il n'y ait plus un mètre de libre entre eux. On fermait les portes avant de jeter par les ouvertures des cristaux de Zyklon B. Soudain, tous commençaient à étouffer. Le gaz montait de bas en haut. Plus il était au ras du sol, plus il était efficace. C'est pourquoi, cherchant à échapper à cette horreur, les déportés se montaient les uns sur les autres pour essayer de respirer. Vous comprenez ? Les pères écrasaient leurs enfants sans même savoir qu'ils leur marchaient dessus. Tout cela est parfaitement décrit dans Shoah par Filip Müller, l'un des membres du Sonderkommando d'Auschwitz. Les gens étaient nus. Mouraient dans le noir, sans avoir la connaissance de leur propre mort. Ils ignoraient même où ils étaient parce qu'on les tuait deux heures après leur arrivée. Auschwitz, ils n'en avaient jamais entendus parler. Tel était le véritable enfer des chambres à gaz. Comment pourrait-il être reconstitué ? J'aime beaucoup Steven Spielberg et ses films mais quand il a réalisé La Liste de Schindler il n'a pas suffisamment réfléchi à ce qu'était le cinéma et la Shoah, et comment les combiner. Le Fils de Saul est l'anti-Liste de Schindler. Il ne montre pas la mort, mais la vie de ceux qui ont été obligés de conduire les leurs à la mort. De ceux qui devaient tuer 400 000 personnes en trois ou quatre mois. C'était tellement énorme que les fours crématoires n'y suffisaient pas. Ils se bloquaient et se retrouvaient inaptes à remplir leur fonction. Les nazis avaient alors décidé de s'en passer et de creuser, autour des fours, des fosses, dans la terre même. Les nouveaux convois qui arrivaient étaient directement conduits dans les fosses. Le film de László Nemes montre cela, à plusieurs reprises : des corps nus tirés et entassés dont on peut deviner ce qu'ils sont, à la condition de connaître l'Histoire… Voix sous la cendre est un livre connu depuis très longtemps, écrit par les membres des Sonderkommandos hongrois d'Auschwitz alors qu'ils préparaient leur révolte. Ils ont voulu laisser une trace. La nuit, ils glissaient leurs manuscrits écrits en yiddish dans des bouteilles et les enterraient très profondément dans la glaise autour des crématoires. Certains ont été retrouvés plusieurs années après la libération du camp, et d'autres encore beaucoup plus tard. Contrairement à celle de Sobibor, dont j'ai fait un film, la révolte d'Auschwitz a tragiquement échoué. Tous les révoltés ou presque ont été tués ou se sont noyés en fuyant. László Nemes a bien fait de s'inspirer de ce livre".

Contexte historique

« Dans le système d’extermination nazi, les Sonderkommandos formaient un rouage essentiel, sans doute le plus problématique, de la machine de mort. Leur travail consistait à accompagner les victimes jusqu’aux chambres à gaz en les encadrant et les rassurant, les faire se déshabiller, les faire entrer dans les chambres de mort, puis à récupérer les cheveux, les bijoux et dents en or, débarrasser les cadavres, les entasser, les brûler tout en nettoyant les lieux. Le tout rapidement car d’autres convois de déportés attendaient.
Les membres des Sonderkommandos étaient eux-mêmes des déportés, juifs pour la plupart, sélectionnés par les SS à la descente des trains arrivant dans les camps d’extermination. Ils étaient choisis sur des critères physiques (jeunes et en bonne santé) et en fonction des besoins. Ils vivaient séparés des autres prisonniers. À Auschwitz, ils furent d’abord regroupés au block 11 (la prison du camp), puis dans un block séparé, entouré de murs et surveillé (le block 13 du camp de Birkenau), et à la fin ils vivaient directement au crématorium, dans ce complexe de mort comprenant la salle de déshabillage, les chambres à gaz, la salle des fours et les fosses de crémation.
Auschwitz-Birkenau, le principal des camps d’extermination nazis, fonctionne comme une usine à produire des cadavres, puis à les éliminer. Lors de l’été 1944, elle tourne à plein régime : les historiens estiment que 10 à 12 000 juifs y sont assassinés chaque jour. Pour les Sonderkommandos, la tâche est épuisante, et ils sont éliminés régulièrement par les SS, tous les trois ou quatre mois, à la fois parce que leur rendement faiblit et parce qu’il ne doit rester aucune trace de l’extermination. En tout, plus de deux mille personnes ont fait partie des Sonderkommandos d’Auschwitz, dont quelques dizaines seulement ont survécu en s’échappant.
C’est avec le développement du camp, à la fin de l’année 1942, que les Sonderkommandos se structurent, notamment en novembre 1942 afin de brûler les cent mille corps de prisonniers juifs, polonais ou soviétiques entassés dans les fosses communes. Immédiatement éliminés, les membres de ce premier Sonderkommando sont remplacés, en mars 1943, par deux cents juifs des ghettos polonais et une centaine provenant du camp de Drancy.
La résistance et des tentatives d’évasion s’organisent régulièrement. En février 1944, une première tentative échoue. La répression réduit alors le nombre des Sonderkommandos. Mais la déportation massive des juifs de Hongrie contraint les SS à regonfler les effectifs. En août 1944, les chambres à gaz fonctionnent à un rythme infernal : deux équipes de Sonderkommandos regroupent près de neuf cents prisonniers, se relayant pour travailler 24h sur 24. Le 7 octobre 1944, la principale révolte des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau est réprimée dans le sang, les SS exécutant quatre cents membres en quelques heures, tandis que le crématorium IV est incendié et mis hors d’usage.
À la fin de l’année 1944, quand les chambres à gaz cessent peu à peu leur activité à Auschwitz, les membres survivants des Sonderkommandos sont affectés au démontage des installations, afin d’effacer les traces de l’extermination, avant d’être, pour la plupart, éliminés une dernière fois. Le 18 janvier 1945, lors de la libération et de l’évacuation du camp par l’armée soviétique, il ne reste qu’une dizaine de membres des Sonderkommandos encore vivants. »

Extraits de l’interview de László Nemes par Antoine de Baecque

« C’étaient des déportés choisis par les SS pour accompagner les convois jusqu’aux chambres à gaz, les faire se déshabiller, les rassurer, les faire entrer dans les chambres à gaz, puis extraire les cadavres et les brûler tout en nettoyant les lieux. Le tout rapidement car d’autres convois de déportés allaient arriver. Auschwitz-Birkenau fonctionne comme une usine à produire des cadavres, puis à les éliminer.
Lors de l’été 1944, elle fonctionne à plein régime : les historiens estiment que plusieurs milliers de Juifs y sont assassinés chaque jour. Les membres du Sonderkommando bénéficient, le temps de leur mission, d’un relatif traitement de faveur : nourriture prise aux convois, relative liberté de mouvement dans leur périmètre… Mais pour eux, la tâche est épuisante, et ils sont éliminés régulièrement par les SS, tous les trois ou quatre mois, car il ne doit rester aucune trace de l’extermination ».
« Une partie de ma famille a été assassinée à Auschwitz. C‘était un sujet de conversation quotidien. « Le mal était fait », avais-je l’impression quand j’étais petit. Cela ressemblait à un trou noir, creusé au milieu de nous ; quelque chose s’était brisé et me maintenait à l’écart. Longtemps, je n’ai pas compris. À un moment, il s’est agi pour moi de rétablir un lien avec cette histoire. »
« J’ai toujours été frustré par les films sur les camps. Ils tentaient de construire des histoires de survie, d’héroïsme, mais ils reconstituaient surtout, selon moi, une histoire mythique du passé. Au contraire, les témoignages des Sonderkommandos sont concrets, présents, matériels ; ils décrivent précisément, dans l’ici et maintenant, le fonctionnement « normal » d’une usine de mort, avec son organisation, ses règles, ses cadences, ses équipes, ses dangers, sa productivité maximale. D’ailleurs, les SS utilisaient le mot « Stück » (« pièces ») pour désigner les corps. Là, on produisait des cadavres. À travers ces témoignages, je pouvais pénétrer chez les damnés du camp d’extermination ».
« Je ne voulais pas héroïser qui que ce soit, pas choisir le point de vue du survivant, mais pas non plus tout montrer, trop montrer de cette usine de mort. Je voulais trouver un angle précis, réduit, et déterminer une histoire aussi simple et archaïque que possible. J’ai choisi un regard, celui d’un homme, Saul Ausländer, Juif hongrois, membre du Sonderkommando, et je m’en tiens rigoureusement à son point de vue : ce qu’il voit je le montre, ni plus ni moins. Mais ce n’est pas un « regard subjectif », car on le voit comme personnage et je ne voulais pas réduire le film à un motif purement cinématographique. Cela aurait été artificiel.
« Il fallait surtout fuir tout esthétisme, tout exercice de style, toute virtuosité. De plus, de cet homme naît une histoire, unique, obsessionnelle, primitive : il croit reconnaître soudain son fils parmi les victimes et veut dès lors préserver son corps, trouver un rabbin qui dira le kaddish et l’enterrer. Toute son action est déterminée par cette mission qui semble dérisoire dans l’enfer d’un camp. Le film se concentre sur un unique point de vue et une seule action, ce qui lui permet de croiser d’autres regards et d’autres actions, mais le camp est perçu à travers le prisme du trajet de Saul ».
« Avec ma co-scénariste, Clara Royer, nous avons appris ensemble. Nous avons lu d’autres témoignages, ceux de Shlomo Venezia et Filip Müller, mais aussi celui de Miklós Nyiszli, un médecin juif hongrois affecté aux crématoriums. Bien sûr, « SHOAH » de Claude Lanzmann, notamment les séquences des Sonderkommandos, avec le récit d’Abraham Bomba, reste une référence. Enfin, nous nous sommes également appuyés sur l’aide d’historiens comme Gideon Greif, Philippe Mesnard et Zoltán Vági ».
« Je ne voulais pas montrer l’horreur de face, ne surtout pas reconstituer l’épouvante en entrant dans une chambre à gaz tandis que les gens y meurent. Le film suit strictement les déplacements de Saul, donc s’arrête devant la chambre à gaz, puis y entre après l’extermination pour débarrasser les corps, laver, effacer les traces. Ces images manquantes sont des images de mort, on ne peut pas toucher cela, le reconstituer, le manipuler. Parce que je m’en tiens au point de vue de Saul, je ne montre que ce qu’il regarde, ce à quoi il fait attention. Cela fait quatre mois qu’il travaille dans un crématorium : par un mécanisme de protection, il ne fait plus attention à l’horreur, donc je laisse l’horreur floue ou hors-champ. Saul ne regarde que l’objet de sa quête, c’est ce qui rythme visuellement notre film ».
« Avec le chef opérateur, Mátyás Erdély, le décorateur, László Rajk, on s’était donné un code avant le tournage, une sorte de dogme : « le film ne peut pas être beau », « le film ne peut pas être séduisant », « ne pas faire un film d’horreur », « rester avec Saul, ne pas dépasser ses capacités de vision, d’écoute, de présence », « la caméra est sa compagne, elle reste avec lui à travers l’enfer »… Nous avons aussi voulu utiliser la pellicule argentique 35 mm et un processus photochimique à toutes les étapes du film. C’était le seul moyen de préserver une instabilité dans les images et donc de filmer de façon organique ce monde. L’enjeu était de toucher les émotions du spectateur – ce que le numérique ne permet pas. Tout cela impliquait une lumière aussi simple que possible, diffuse, industrielle, nécessitait de filmer avec le même objectif, le 40 mm, un format restreint, et non le scope qui écarte le regard, et toujours à hauteur du personnage, autour de lui ».
Saul a une veste sur le dos de laquelle figure une grande croix rouge car « c’est une cible. Les SS utilisaient cela pour mieux éliminer ces hommes s’ils fuyaient, et pour nous ce fut comme un viseur pour la caméra ».
« Requiem pour un massacre d’Elem Klimov (1985) a été une source d’inspiration. Le film suit un garçon sur le front de l’Est en 1943 et reste avec lui à travers l’enfer de ses aventures d’une manière organique. Mais Klimov s’autorise des choses beaucoup plus baroques que nous ».
Au premier plan du film, surgit progressivement le visage de Saul qui « sort du néant. Mon premier court métrage, « With A Little Patience », débute comme cela également. Le spectateur, qui le voit surgir, comprend tout de suite qu’il va le suivre tout au long du film. On a beaucoup travaillé les gestes avec les acteurs. Les règles du camp, et la nécessité de la survie, imposent une gestuelle très précise : toujours regarder vers le bas, ne jamais croiser le regard d’un SS, marcher à pas réguliers, petits, rapides, baisser la tête, retirer son bonnet pour saluer, ne pas parler ou répondre clairement, en allemand ».
« Plusieurs attitudes existent au sein de l’horreur, du renoncement à la résistance. Et il existe plusieurs façons de résister. Dans le film, nous voyons la tentative de rébellion qui a effectivement eu lieu en 1944, la seule révolte armée dans l’histoire du camp d’Auschwitz. Saul, lui, choisit une autre forme de révolte, qui semble dérisoire. En poursuivant sa quête personnelle, Saul est conduit à naviguer entre ces différentes attitudes : récupérer le corps du garçon le conduit dans les salles d’autopsie, chez les médecins et anatomistes ; trouver un rabbin le rapproche d’autres groupes de Sonderkommandos ou de convois de juifs en route vers la mort, circuler dans le camp lui fait emprunter le chemin des résistants… Il voit tout cela par bribes, et le spectateur doit lui aussi comprendre par fragments. Personne n’a tout, chacun a des éclats et tente de construire une vision avec ça ».
Photographier le processus d’extermination « est strictement interdit par les SS. A Birkenau, la résistance polonaise a introduit un ou plusieurs appareils photo chez les Sonderkommandos, pour témoigner de l’extermination. Au prix de risques inouïs, ils ont réussi à photographier, juste avant la fermeture et juste après l’ouverture d’une chambre à gaz, les femmes qui s’approchent nues, puis les cadavres entassés, sortis dehors, qu’on brûle à même le sol. »
Ils ont pris quatre photographies. « Ces quatre photos m’ont énormément marqué. Elles témoignent de l’extermination, comme des preuves, et posent des questions essentielles. Qu’est-ce que faire une image ? Qu’est-ce que l’on peut représenter ? Quel regard construire devant la mort et face à la barbarie ? Nous avons intégré ce moment au cœur du film, car cela correspond à un bout du trajet de Saul à travers le camp ; il participe soudain, un temps, à la construction du regard sur l’extermination. Mais aussi parce que, comme mis en abyme, le statut de la représentation est interrogé là, et seulement là ».
« Avec l’ingénieur du son, Tamás Zányi, qui a participé à tous mes films, nous avons décidé de travailler sur un son à la fois très simple, brut, et aussi complexe, multiple. Il faut rendre compte de l’atmosphère sonore de cette usine des enfers, avec de multiples tâches, des ordres, des cris, et tant de langues qui se croisent, entre l’allemand des SS, les langues multiples des prisonniers, dont le yiddish, et celles des victimes qui viennent de toute l’Europe.
Le son peut se superposer à l’image, parfois aussi prendre sa place, puisque certaines manquent et doivent manquer. Je comparerais cela à des couches sonores diverses, contradictoires. Mais il faut garder toute cette matière sonore brute, surtout ne pas la refabriquer en la polissant trop ».


« Le fils de Saul » par László Nemes
Hongrie, 2015, 107 min
Image : Matyas Erdely
Montage : Matthieu Taponier
Musique : László  Melis
Production : Laokoon Filmgroup, Magyar Nemzeti Filmalap
Producteur/-trice : Gabor Sipos, Gabor Rajna
Scénario : László  Nemes, Clara Royer
Acteurs : Géza Röhrig, Levente Molnar, Urs Rechn, Todd Charmont, Sandor Zsoter, Jerzy Walczak, Uwe Lauer
Sur Arte le 23 mai 2018 à 20 h 55 

Visuels
Géza Röhrig
Credit : © Lakoon Filmgroup - Magyar Ne

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Les citations proviennent du dossier de presse.

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