mercredi 17 janvier 2018

« Les quatre sœurs » par Claude Lanzmann


La série documentaire « Les quatre sœurs » (Vier Schwestern ; The Four Sisters) est réalisée par Claude Lanzmann. « Au fil d’une tétralogie bouleversante », l’écrivain et cinéaste français juif « dévoile les récits de survie de quatre femmes » juives - la tchécoslovaque Ruth Elias, les polonaises Ada Lichtman et Paula Biren, la Hongroise Hanna Marton – « réchappées de la destruction nazie, qu’il avait longuement interviewées pour « Shoah ». Des témoignages en hébreu, en yiddish et en anglais écoutés par un Claude Lanzmann au regard épaté, tendre, ému. Dans le cadre de la Journée internationale de commémoration de l'Holocauste 2018, le premier volet intitulé Le serment d’Hippocrate – Ruth Elias a été projeté à l'UNESCO le 22 janvier 2018 en présence de Claude Lanzmann et a été suivi du discours d'Audrey Azoulay, directrice générale de l'UNESCO, et les quatre volets seront diffusés par Arte les 23 et 30 janvier 2018.  

« Comme Le dernier des injustes, Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001) ou Le rapport Karski (2010), Les quatre sœurs puisent leur origine dans l’enquête monumentale entreprise par Claude Lanzmann pour la réalisation de Shoah. Plus de trois décennies après la sortie de cette œuvre majeure, le cinéaste a exhumé les déchirants récits de survie de quatre rescapées » - la tchécoslovaque Ruth Elias, les polonaises Ada Lichtman et Paula Biren, la Hongroise Hanna Marton -, « auxquelles il consacre une magnifique tétralogie ». Les deux derniers témoignages sont inédits.

« Par-delà leurs singularités, qui éclairent des chapitres méconnus de l’extermination des Juifs, ces quatre femmes extraordinaires renaissent ici unies dans une relation sororale tissée d’intelligence tranchante, de courage inouï, de poignantes pudeur et dignité ». Après la Deuxième Guerre mondiale, toutes quatre ont fait leur aliyah.

« Au fil des mots et des silences, que Claude Lanzmann sait si bien provoquer et respecter, la caméra effleure délicatement leurs visages pour saisir une larme ou un éclair d’effroi ». 

« Le cinéma, dans son dénuement le plus pur, nous les rend alors si présentes que ces quatre sœurs à la vie à la mort continuent, longtemps après l’écran noir, à habiter nos mémoires et nos cœurs ».

« Paula Biren, Ruth Elias, Ada Lichtman, Hanna Marton, quatre noms et prénoms de femmes juives, témoins et survivantes de la plus folle et de la plus impitoyable barbarie, et qui, pour cette seule raison, mais beaucoup d’autres encore, méritent d’être inscrites à tout jamais dans la mémoire des hommes. Ce qu’elles ont en commun, outre l’horreur spécifique dont chacune a été l’objet, c’est l’intelligence, une intelligence tranchante, aiguë, charnelle, qui récuse tous les faux-semblants, les mauvaises raisons, en un mot l’idéalisme. Filmées par Claude Lanzmann pendant la préparation de ce qui deviendra Shoah, chacune de ces quatre femmes extraordinaires méritait un film en soi, prenant la mesure de leur trempe exceptionnelle, et révélant par leur récit saisissant quatre chapitres mal connus de l’extermination ».

Parmi le matériau filmé par Claude Lanzmann pendant douze années de tournage, on imagine les autres témoignages bouleversants que des survivants de la Shoah lui ont confiés.

Cette série documentaire de Claude Lanzmann a été présentée à la Viennale, festival international du film de Vienne (Autriche) en 2017 et au New York Film Festival (NYFF).

Le serment d'Hippocrate, Ruth Elias
En 1939, Ruth Elias « a 17 ans lorsque les Allemands envahissent la Tchécoslovaquie. Réfugiée à la campagne sous une fausse identité, sa famille est dénoncée et déportée à Theresienstadt en avril 1942 ». Née dans une famille juive bourgeois de commerçants-industriels parlant tchèque, Ruth Elias avait fréquenté une école élémentaire juive dans sa ville natale célèbre pour le charbon. Dès l'invasion allemande, la famille de Ruth est spoliée de l'entreprise familiale, de son grand appartement.

Ruth « y retrouve son petit ami et s’y marie, tandis que ses proches reprennent un train vers les ténèbres ».  Elle "commence à avoir faim". Ce qu'elle n'avais pas ressenti dans "la vie douce" antérieure à la guerre. Son père avait la tuberculose, et respirait difficilement à Theresienstadt. Un rabbin récite la prière du mariage unissant Ruth et son petit ami. Une nouvelle qui bouleverse le père de Ruth : il pleure. C'est cette image qui se grave à jamais dans la mémoire de Ruth Elias. Au point d'effacer celle du bel homme, intelligent et malin qu'il fut. Un jour, un gendarme tchèque lui remet une carte postale de son père lui indiquant être arrivé à Auschwitz, l'assassinat de son épouse car elle ne voulait pas le quitter. Ruth Elias ne parvient pas à comprendre cette réalité tragique qu'il lui relatait.

"Tout d'abord, on perd sa personnalité, puis on se dit "Pourquoi je vis ?" Quand votre esprit meurt, vous êtes mort", résume Ruth Elias guidée alors par son instinct la guidant vers la nourriture "pour survivre, reprendre des forces". Son instinct vital lui sauve à plusieurs reprises la vie en lui inspirant des initiatives audacieuses. Un jour, un dénommé Schneider la désigne pour travailler dans la cuisine, pour porter de lourds chaudrons car il l'a entendue chanter et jouer de l'accordéon.

En 1943, Ruth Elias parvient à rencontrer plus souvent son mari, à vivre parfois avec lui de brefs moment dans une chambre. Elle ne peut pas se faire avorter car les Allemands nazis ont interdit aux médecins de pratiquer des avortements.

« Pendant l’hiver 1943, elle est à son tour transportée à Auschwitz, dans le camp des familles tchèques" où les déportés sont contraints de faire des tâches insensées. "Quelque temps plus tard, alors que ses compatriotes sont menés à la chambre à gaz, la jeune femme, enceinte de huit mois, est miraculeusement sélectionnée pour partir à Hambourg déblayer les gravats d’une raffinerie bombardée ». 

« Sa grossesse découverte, les nazis la renvoient à Auschwitz, où elle tombe dans les griffes du docteur Mengele. Ce dernier lui permet d’accoucher, mais lui interdit de nourrir son bébé. Une nuit, une kapo, médecin, lui procure une seringue de morphine pour endormir son enfant à jamais ».

La « parole limpide, le regard pénétré d’une lumineuse vivacité, Ruth Elias décrit, entre deux airs mélancoliques d’accordéon, l’instinct vital qui l’a habitée, de Theresienstadt à Auschwitz, jusqu’à la mort de son bébé affamé sur sa poitrine bandée ».

De retour en Tchécoslovaquie, Ruth Elias se retrouve seule. Toute sa famille a été décimée. Les "13 frères et sœurs de son père sont morts, et tous leurs enfants aussi. Seule une tante vivait en Palestine" mandataire. Ruth Elias fait une dépression et est amenée dans un sanatorium, sans volonté de vivre. En 1949, elle fait son aliyah. Elle considère comme sa mère, le médecin qui lui a insufflé la volonté de survivre dans le camp nazi et lui a donné la dose de morphine pour mettre un terme aux souffrances de sa fille bébé : la Dr Maza Blaiah a fui la Tchécoslovaquie en 1968 pour Israël. Ruth Elias a eu deux garçons nés en Israël. Quand elle a accouché de son premier fils, une infirmière a pris l'enfant pour lui prodiguer divers soins. Ruth Elias a alors crié et pleuré : "N'emmenez-pas mon enfant ! Vous allez le tuer !" Elle raconte son histoire à un médecin qui ordonne que son bébé lui soit rendu. "On s'est enfermé dans notre silence. Personne ne pouvait nous comprendre. Je suis très heureuse ici, en Israël. C'est ma maison. Je suis une Israélienne fière de son pays. Je l'adore. Je ne me sens en sécurité qu'en Israël. C'est mon pays. Personne ne nous a aidés : six millions de personnes ont disparu. Mais aujourd'hui, on a notre pays. On se battra", conclut Ruth Elias, avec force, confiance et assurance. 

La Puce joyeuse, Ada Lichtman
Ada Lichtman « est happée dans un tourbillon d’atrocités au premier jour de l’invasion de la Pologne, lorsque tous les hommes juifs de Wieliczka, une petite ville proche de Cracovie, dont son père, sont rassemblés et abattus dans une forêt voisine par les Allemands.  Les corps encore couverts de sang furent alors disposés en demi-cercle, pieds joints et têtes vers l’extérieur comme une représentation artistique de la part des bourreaux ». Des paysans volent les objets précieux des morts. Ceux-ci sont enterrés dans une fosse commune. Ada observe la période de deuil, dénommée Shiv'ah ou Chiva, puis se rend à Cracovie.

La « jeune femme est déplacée à Mielec avec son mari, qui est bientôt expédié au travail forcé et exécuté ». Son mariage a duré environ un an et demi. Le Judenrat s'est emparé des avoirs précieux et de la nourriture des Juifs pour la donner aux Nazis contre la promesse de laisser vivre ses coreligionnaires. Certains Polonais chrétiens frappaient des Juifs, les volaient...

« Après avoir assisté à l’incendie volontaire de l’église de la ville, dans laquelle les nazis ont enfermé des centaines de Juifs, Ada est emmenée à Sobibor, où elle fait partie des trois seules survivantes de son convoi ». 

Au camp d’extermination de Sobibor, dernière étape de son voyage, où plus de 250.000 Juifs furent exterminés dans les chambres à gaz, « affectée au nettoyage de « La Puce joyeuse », la ferme des officiers directeurs du camp, la jeune femme y confectionne des vêtements pour les poupées, pillées, des enfants juifs, que les nazis rapportent en permission. Jusqu’à la révolte du 14 octobre 1943. Elle fait partie des 50 personnes qui ont survécu ».

« Assise au côté de son mari – dont la souffrance, si elle avait un visage humain, serait le sien –, la Polonaise Ada Lichtman détaille, sans ciller et en cajolant des poupées, la litanie d’horreurs qui l’a conduite à Sobibor, pourchassée par cette terrifiante pensée : non pas « Vais-je survivre ? » mais « Comment allais-je mourir ? » Arrivé en mai 1942 au camp de Sobibor, son mari était cordonnier à Sobibor. Sa famille a été décimée.

Baluty, Paula Biren
« Il existe encore nombre d’archives, de journaux intimes et même quelques photos du ghetto de Łódź, mais très peu de témoignages de survivants. Celui de Paula Biren est d’autant plus exceptionnel qu’elle fit partie de la force de police féminine du ghetto à l’époque. Son œil acéré et son intelligence affûtée donnent encore plus d’intensité à son récit ».

« Des centaines de ghettos qui parsèment la campagne polonaise, celui de Lodz fut le plus pérenne. Alors âgée de 17 ans, Paula Biren assiste à la transformation d’un bidonville de Lodz, Baluty, en ghetto administré d’ une main de fer par par l'homme d'affaires juif polonais Chaim Mordechai Rumkowski,  appelé le « Roi Chaim » ». 

 « À la tête d’une parodie d’État juif, le président du Conseil des anciens est pourtant convaincu qu’il peut sauver une partie de la communauté en l’érigeant en main-d’œuvre pour les Allemands ». 

Paula Biren « sort diplômée de l’école qu’il a mise sur pied, où elle a travaillé à l’installation d’une ferme. Employée dans une usine de confection d’imperméables allemands, la jeune femme rejoint ensuite les rangs de la police féminine – depuis un bureau ». 

« À l’heure terrible de la liquidation du ghetto, elle refuse de se mêler au transport réservé aux étudiants de Rumkowski. Tandis que ce dernier prend la direction de Theresienstadt, Paula suit sa famille à Auschwitz ».

« Toute d’élégance et de résistance, cramponnée à la résolution de ne parler qu’en son nom, Paula Biren raconte sa trajectoire de « privilégiée » dans le ghetto de Lodz et la honte qui l’a longtemps muselée ».

L'arche de Noé, Hanna Marton
Hanna Marton « a étudié à Cluj, ville de Transylvanie rebaptisée Kolozsvar lorsque les Hongrois l’ont reprise en 1940. En juin 1942, son mari fait partie des 60 000 Juifs envoyés comme chair à canon sur le front de l’Est.  « Notre destin, maintenant, est scellé par les Allemands », lui affirme-t-il à son retour ».

« Quelques mois plus tard, en mars 1944, la Wehrmacht prend Kolozsvar et emprisonne, en un temps éclair, la population juive dans un ghetto ».


« En 1944, quand les nazis commencèrent à déporter les Juifs de Hongrie, Rudolf Kastner, qui présidait le comité de sauvetage, commença à négocier avec Eichmann une somme de deux mille dollars par Juif, montant les prix jusqu’à ce que Eichmann préfère l’argent à la mort. Il fut conclu qu’un transport spécial quitterait Budapest pour Bergen-Belsen, puis de Bergen-Belsen vers la Suisse ». 

« Alors que les premiers trains sont affrétés dans la foulée, Hanna apprend par son mari qu’ils ont été inscrits sur la liste d’un transport spécial. Ce convoi de 1 684 Juifs devait échapper à une mort certaine grâce aux tractations financières menées depuis Budapest par le président du Comité de sauvetage, Rudolf Kastner, avec l’Obersturmbannführer Adolf Eichmann. Hanna Marton fit partie de ce transport. Arrivés par cette « arche de Noé » au camp de Bergen-Belsen le 9 juillet 1944, Hanna, son mari et leurs compatriotes franchissent la frontière suisse en décembre de la même année ».

« Au même moment 450 000 Juifs hongrois mouraient dans les chambres à gaz de Birkenau ou brûlaient vifs à l’air libre pour satisfaire la cadence imposée par les nazis ».

La « douce Hanna Marton, veuve depuis peu, qui se réfugie dans le journal d’époque de son mari comme pour retrouver ses bras aimés, confie l’inapaisable culpabilité d’avoir été sauvée par la vénalité d’Eichmann ».

Unesco
Dans le cadre de la Journée internationale de commémoration de l'Holocauste 2018, le premier volet intitulé Le serment d’Hippocrate – Ruth Elias a été projeté à l'UNESCO le 22 janvier 2018 en présence de Claude Lanzmann et a été suivi du discours d'Audrey Azoulay, directrice générale de l'UNESCO, et les quatre volets seront diffusés par Arte les 23 et 30 janvier 2018. 


Propos recueillis par Serge Toubiana

« Entre le moment où j’ai interrogé ces femmes et la réalisation des Quatre Sœurs, plus de trente-cinq ans se sont écoulés. C’est après l’inauguration d’une librairie française à Amsterdam, il y a quelques années, que j’ai pris conscience, grâce aux questions qui m’ont été posées, que je ne cherchais pas à faire un film en collectant la matière qui constituerait Shoah : je tournais encore et encore parce qu’il me fallait accumuler des trésors. Pour ce qui deviendrait Le Dernier des injustes, par exemple, j’ai filmé Benjamin Murmelstein, le dernier président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt, pendant une semaine entière, matin, après-midi et soir. Il fallait être fou, personne ne pouvait produire un tel documentaire ! J’ai mis longtemps à réaliser que j’étais tellement fasciné par ce que je découvrais, ce que j’apprenais, et que c’était ce qui comptait : accumuler des témoignages. Ce que je ferais plus tard de ces trésors s’avérait complètement secondaire.
S’ils ne figurent pas dans Shoah, c’est parce qu’ils exigeaient un film à part entière. Il n’y avait pas d’autre solution. Quand je me suis replongé dans les récits de ces femmes, tout est redevenu immédiatement très vivant, présent. »
Savoir et mémoire
« Lorsque Ruth Elias parle de la première déportation des Juifs tchèques de sa ville natale, Moraska Ostrava, je mentionne Nisko, leur destination. ‘Vous êtes très bien renseigné’, me dit-elle alors. Personne ne connaissait Nisko, sauf moi, et cela a beaucoup aidé. Il fallait que j’en sache le plus possible pour être à la hauteur de leur destin, de leur propre savoir, et pour être capable de les interroger, de les amener à parler. Quand elles ont vu que je connaissais bien l’histoire de l’extermination du peuple Juif, cela a rendu les choses plus importantes, plus faciles, plus intimes. Une fraternité très forte se dégageait de nos rapports.
Elles m’ont appris énormément. Ruth a répondu aux questions que je ne cessais de me poser sur le sort du deuxième convoi des Juifs du camp des familles tchèques d’Auschwitz. De son côté, Hanna Marton m’a renseigné sur l’histoire du convoi de Juifs de Hongrie épargné en échange d’argent, au terme d’une négociation entre Rudolf Kastner, le président du Comité de sauvetage, et l’Obersturmbannführer Adolf Eichmann. »
Résurrection
« Je pleure chaque fois que je regarde ces films. Hanna me bouleverse particulièrement, et j’éprouve une adoration pour Ruth et son accordéon. Ada Lichtman, qui fabrique des poupées, est également très émouvante, avec, à ses côtés, son mari, également rescapé, au visage d’homme intérieurement massacré. Quant à Paula Biren, je l’ai rencontrée lors d’un colloque à New York. Elle m’a beaucoup plu parce qu’elle était extrêmement intelligente. Une profonde unité réunit ces femmes, sans liens de parenté. D’où ce titre en référence aux Trois sœurs de Tchekhov. Quand j’ai interrogé chacune d’elles, ce n’était pas une exploration, mais une véritable incarnation. Tout redevenait vrai et personnifié. Ces femmes portent en elles leur histoire et celle de l’extermination du peuple Juif.
Le cinéma peut tout. Avec peu de choses, il parvient à ressusciter complètement ce qu’il s’est passé. Je suis très fier de cette série, que je considère comme centrale dans tout ce que j’ai réalisé sur la Shoah .»

D'Arnaud Desplechin à Claude Lanzmann (Extraits)
« Après le visionnage des Quatre Sœurs, le cinéaste a écrit à son aîné une longue lettre pour lui exprimer son admiration et son émotion. Extrait de cette missive, à retrouver en intégralité dans le livret du coffret DVD ».


« Il y a un paradoxe vertigineux entre l’apparente simplicité, ou frontalité de ces quatre portraits, qui vient me désarmer, et les complexités au cœur desquelles tu nous plonges quatre fois...
Oui, nous nous tenons devant la vie, comme seul le cinéma le permet. Mais aussi devant des couches de temps, de mémoire.
Ces femmes furent filmées il y a quelques décennies, dans les années 70, le grain de la pellicule en témoigne. C’est une première couche de temps. Ta tendresse, ta droiture, l’acuité de ton écoute, ton savoir, la fraternité que tu sembles éprouver quatre fois, bref tout Claude Lanzmann fait de ce temps, le temps de la prise de vue, un temps qui console.
Chaque femme traverse une solitude extrême. Le titre les réunit et nous déchire le coeur.
Tu sais être, tu deviens chaque fois… un frère. Elles sont bien tes soeurs, nous les reconnaissons.
A ton invitation, chacune plonge dans les temps terribles de la destruction des Juifs d’Europe. C’est un deuxième temps qui vient nous brûler.
Et ces films sont mis en scène, agencés, montés (le montage est magnifique!!!), et projetés aujourd’hui. Et c’est un troisième temps inquiet.
Ruth, Paula, Ada et Hanna ne sont plus. Nous les regardons aujourd’hui ; hier elles nous parlaient d’un temps - hors temps, celui de la destruction. Saurons-nous, à ta suite, les reconnaître comme nos soeurs ? Que faire de leur souvenir ?
Nous ne cessons de les oublier, avec culpabilité, nous ne cessons de nous souvenir, avec douleur. Le cinéma nous permet de vivre avec elles, encore ».


« Les quatre sœurs » (The Four Sisters) par Claude Lanzmann
France, Synecdoche, Arte France, 2017
1er volet : Le serment d'Hippocrate, Ruth Elias (Der hippokratische Eid, Ruth Elias ; The Hippocratic Oath), sur Arte le 23 janvier 2018 à 20 h 50. 90 min
Visuels :
2e volet : La Puce joyeuse, Ada Lichtman  (Zum lustigen Floh, Ada Lichtman ; The Merry Flea) : sur Arte le 23 janvier 2018 à 22 h 25 ; 52 min
3e volet : Baluty , Paula Biren, sur Arte le 30 janvier 2018 à 20 h 50. 64 min
4e volet : L'arche de Noé, Hanna Marton  (Arche Noah, Hanna Marton ; Noah's Ark) sur Arte le 30 janvier 2018 à 22 h ; 68 min

Visuels :
Les quatre sœurs
Claude Lanzmann avec Paula Biren
Ruth Elias était à Auschwitz où elle a travaillé dans les cuisines. Ruth Elias aimait la vie jusqu’à la chanter derrière les barbelés. Jusqu’à ce que, enceinte de huit mois, elle croise le chemin de Joseph Mengele, le sinistre médecin bourreau tortionnaire d’Auschwitz.
Ada Lichtman, elle, est une survivante de Sobibor. Ada Lichtman, à l’image, pendant son entretien avec Claude Lanzmann, ne cesse de coudre, de coudre de toutes petites robes, de tous petits manteaux. C’est ainsi qu’elle a survécu à Sobibor, elle cousait de jolis vêtements de poupée.
Il existe encore nombre d’archives, de journaux intimes et même quelques photos du ghetto de Lodz, mais très peu de témoignages de survivants. Celui de Paula Biren est d’autant plus exceptionnel qu’elle fit partie de la force de police féminine du ghetto à l’époque. Son œil acéré et son intelligence affutée donnent encore plus d’intensité à son récit.
En 1944, quand les nazis commencèrent à déporter les Juifs de Hongrie, Rudolf Kastner, qui présidait le comité de sauvetage, commença à négocier avec Eichmann une somme de deux mille dollars par juif, montant les prix jusqu’à ce que Eichmann préfère l’argent à la mort. Il fut conclu qu’un transport spécial quitterait Budapest pour Bergen-Belsen, puis de Bergen-Belsen vers la Suisse. Hanna Marton fit partie de ce transport. Ce convoi constitué de 1684 Juifs échappa à une mort certaine tandis qu’au même moment 450.000 Juifs hongrois mouraient dans les chambres à gaz de Birkenau ou brûlaient vifs à l’air libre pour satisfaire la cadence imposée par les nazis.
Crédit : Synecdoche               

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