lundi 3 août 2015

« Six amis en quête de liberté. Destins croisés de Budapest à Manhattan » par Thomas Ammann


Arte a diffusé « Six amis en quête de liberté. Destins croisés de Budapest à Manhattan » (Die Mission der Genies, Der Kampf um die Freiheit - 6 Freunde und ihre Mission, Sechs Freunde und ihre Mission, Six Geniuses from Budapest), documentaire de Thomas Ammann. L’itinéraire de six Hongrois Juifs exilés, brillant dans les sciences, la politique et l'art : Robert Capa, Michael Curtiz, John von Neumann, Leo Szilard, Edward Teller et Eugene Wigner. Arte diffuse sur son site Internet le numéro de Pictures for Peace sur la célèbre photographie de Robert Capa lors du débarquement allié en Normandie, le 6 juin 1944.

Maurice Cohen, peintre et mathématicien
« John von Neumann. Prophète du XXIe siècle », par Philippe Calderon
« Six amis en quête de liberté. Destins croisés de Budapest à Manhattan » par Thomas Ammann

Le point commun entre Robert Capa, Michael Curtiz, John von Neumann, Leo Szilard, Edward Teller et Eugene Wigner ? Ils ont « grandi dans le même quartier" de Budapest, "deuxième métropole du tolérant empire austro-hongrois après Vienne", fréquenté les cafés, espaces de dialogues et de rencontres, été marqués par la Première Guerre mondiale et la République des conseils du communiste Béla Kun, été victimes de l'antisémitisme ou de l'autoritarisme du régime autoritaire de l'amiral Horthy, puis fait des études à Berlin ou à Vienne, surtout la ville allemande dynamique et réputée pour ses instituts. Ils "ont voulu lutter contre le totalitarisme d’Horthy et celui d’Hitler, avant d’émigrer aux États-Unis via Paris ou Londres ».

Ce documentaire « revient sur le parcours de ces six amis qui, de par leur engagement, ont connu un destin hors du commun, ont dû fuir leur pays natal avant de marquer l’histoire du XXe siècle ». Amis ? peut-être pas. Mais tous ont excellé dans leurs domaines, et représentent ces Juifs cultivés, souvent germanophones, issus d’une Mitteleuropa disparue.

Né à Budapest, Mihaly Kertesz Kaminer (1886-1962) étudie à l’Académie royale de théâtre et d’art et débute comme acteur et réalisateur en 1912. Il sert dans l’Armée austro-hongroise lors de la Première Guerre mondiale, et reprend son activité de réalisateur en 19415. Il quitte la Hongrie en 1919 et s’installe à Vienne où il dirige notamment Sodom und Gomorrha (1922). Il se rend à Hollywood en 1926 et, devenu Michael Curtiz, réalise de nombreux films dont Captain Blood (1935), The Adventures of Robin Hood (1938), le célébrissime Casablanca (1942) qui évoque la résistance au nazisme et lui vaut l’Oscar du meilleur réalisateur, Yankee Doodle Dandy (1942) avec James Cagney, Mildred Pierce (1945) avec Joan Crawford, White Christmas (1954) avec Bing Crosby et Danny Kaye, King Creole (1958) dont la vedette est Elvis Presley... Il contribue à l’European Film Fund afin d’aider à l’insertion des réfugiés européens dans l’industrie cinématographique américaine. Une partie de sa famille est tuée dans le camp d'Auschwitz.

Endre Ernö Friedmann (1913-1954), militant de gauche, fuit la Hongrie de l’amiral Horthy pour Berlin.
Là, il débute comme photographe pour une agence de presse et étudie les sciences politiques.
A l’avènement du nazisme, il se réfugie à Paris où il rencontre de jeunes photographes talentueux : Henri Cartier-Bresson, David Seymon dit Chim, André Kertész, Gerda Taro...
Il devient célèbre en adoptant en 1935 le pseudonyme « Robert Capa ».
Il cofonde l’agence Alliance-Photo, puis en 1947, avec David Seymour, Henri Cartier-Bresson, William Vandivert et George Rodger, la coopérative photographique Magnum.
Le Front populaire, la Guerre d’Espagne, la guerre sino-japonaise, le Tour de France, la Seconde Guerre mondiale, l’Union soviétique, la recréation de l’Etat d’Israël en 1948, Hollywood, la mode, la guerre d’Indochine…  Capa a donné « ses lettres de noblesse au photoreportage de guerre » et a tout couvert, en noir et blanc ou en couleurs.
Le 6 juin 1944, Robert Capa est le seul photographe présent à Omaha Beach lors du débarquement allié qu’il couvre pour Life.  Il "débarque en Normandie aux côtés des forces alliées. Après une erreur de développement, seuls onze de ses clichés seront exploitables et entreront dans la légende". Ces clichés sont flous. Et pourtant, ils offrent une vision précise de cet événement historique.

János Neumann Margittai (1903-1957), ou John von Neumann, est né à Budapest. Cet ancien enfant prodige est major de promotion de l’université de Budapest dont il est docteur en mathématiques, et de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich dont il est diplômé en génie chimique. A Göttingen, il collabore avec Robert Oppenheimer sous la direction de David Hilbert. Dès 1930, il enseigne à Princeton, puis les mathématiques dès 1933 à la faculté de l'Institute for Advanced Study. Il devient un génial mathématicien - il invente les principes de base de l’ordinateur – et physicien et a contribué à la mécanique quantique, l’analyse fonctionnelle, la théorie des ensembles, l’informatique – architecture de l’ordinateur -, les sciences économiques, etc. Il participe aussi aux programmes militaires américains. Il travaille sur le projet Manhattan – il assiste à des essais sur la bombe A dans l’océan Pacifique -, et au développement de la bombe H. Anticommuniste, il est consultant pour la CIA et la Rand Corporation, et contribue à élaborer la guerre froide et la destruction mutuelle assurée (Mutually Assured Destruction, MAD). Arte diffusera le 4 août 2015 John von Neumann, prophète du XXIe siècle, de Philippe Calderon.

Leó Szilárd (1898-1964) est un physicien nucléaire né à Budapest. Distingué en 1916 par le Eötvös Prize, prix de mathématiques, il sert dans l’armée austro-hongroise lors de la Première Guerre mondiale, mais, atteint de la grippe espagnole, il doit être hospitalisé. Il poursuit ses études d’ingénieur en Hongrie, puis à l’Institut de technologique de Berlin-Charlottenburg où il suit des cours de physiques d’Einstein et Planck. Docteur en physique de l’université Humboldt de Berlin, il enseigne, travaille sur des inventions techniques et dépose un brevet pour un cyclotron. Il se rend à Londres en 1933 et conçoit l’idée de la réaction nucléaire en chaine sur laquelle il dépose un brevet. En 1938, il poursuit ses recherches à l’université Columbia à New York. Il écrit un projet de lettre au président Franklin Roosevelt pour alerter sur les recherches menées par l’Allemagne nazie sur les armes nucléaires et inciter les Etats-Unis à développer un programme visant à leur production. En août 1939, il demande à son ami Albert Einstein de signer cette lettre qui aboutit à la création du Projet Manhattan. Szilárd continue à travailler sur ce projet à l’université de Chicago où, avec Fermi, il participe à la construction du premier “réacteur neutronique”, une “pile atomique” à l’uranium et au graphite. Naturalisé américain en 1943, il est convaincu que la seule menace de l’arme nucléaire contraindrait le IIIe Reich et le Japon impérial à se rendre, et est écarté du projet Manhattan par son supérieur, le général Leslie Groves. Après les bombardements atomiques à Hiroshima et Nagazaki, il fonde en 1946 avec Einstein le Comité d’urgence des scientifiques atomistes. En 1947, Szilárd s’intéresse à la biologie moléculaire, travaille avec Aaron Novick. En 1962, il cofonde le Council for a Livable World qui prône le désarmement nucléaire.


Edward Teller (1908-2003), en hongrois Ede Teller. Marqué par l’effervescence politique en Hongrie après le premier conflit mondial, et afin d’éviter le numerus clausus antisémite à l’université, il étudie la physique à l’université de Karlsruhe et Leipzig. Grâce à l’International Rescue Committee, ce diplômé en ingénierie chimique se réfugie en Angleterre, puis au Danemark, puis il émigre aux Etats-Unis en 1935 où il est professeur de physique à l’université George Washington. Citoyen américain en 1941, il participe au sein du Laboratoire national à Los Alamos à la construction de la bombe A, puis de la bombe H (à hydrogène). Il a témoigné contre Julius Robert Oppenheimer (1904-1967), ancien directeur scientifique du Projet Manhattan à Los Alamos. Ce qui conduit à son ostracisation par une grande partie des scientifiques. Teller a conseillé l’Etat d’Israël sur les questions nucléaires pendant plusieurs décennies et a enseigné à l’université de Tel-Aviv. Partisan de l'arme nucléaire et anticommuniste, il soutient dans les années 1980 le projet du président Ronald Reagan, l’Initiative de défense stratégique (IDS).

Eugene Wigner  (1902-1995), alias Jenö Pal Wigner, étudie à l’université technique de Berlin, et enseigne à Princeton en 1930. Naturalisé américain en 1937, il est l’un des cinq scientifiques à informer en 1939 le président Rooservel sur l’usage militaire possible de l’énergie atomique. Lors de la Seconde Guerre mondiale, il participe à la conception des réacteurs au plutonium. Il reçoit en 1963 le Prix Nobel de physique pour ses travaux sur la théorie de la mécanique quantique. Avec Maria Goeppert-Mayer et Hans Daniel Jensen, il est distingué par le Prix Noble de physique  en 1963 pour leurs travaux sur « la théorie du noyau atomique et des particules élémentaires, particulièrement grâce à la découverte et à l'application de principes fondamentaux de symétrie ».

« Six amis en quête de liberté. Destins croisés de Budapest à Manhattan » par Thomas Ammann
Allemagne, 2013, 1 h 30 mn
Sur Arte le 18 décembre 2013 à 0 h 25

Visuels : © MDR/Prounen Film
Robert Capa
1944, Omaha Beach, le soldat
© Arte

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Cet article a été publié le 15 décembre 2013.

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