dimanche 31 juillet 2016

« Jésus et l’islam » de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur


Arte a diffusé « Jésus et l’islam » (Jesus und der Islam), série documentaire en sept volets de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (2015). Une œuvre télévisuelle ennuyeuse, non didactique, « islamiquement correcte » en ce qu’elle allègue une continuité entre la Bible et le Coran, biaisée par la reprise du stéréotype erroné de « trois religions abrahamiques » et décevante par une terminologie peu rigoureuse et source de confusions. Le "Conseil français du culte musulman (CFCM) a invité" ce dimanche 31 juillet 2016 "responsables de mosquées, imams et fidèles à se rendre à la messe pour exprimer leur « solidarité et compassion » après l'attentat terroriste islamiste commis au nom de l'Etat islamique (ISIL) à l'église Saint-Étienne-de-Rouvray près de Rouen.

« Plusieurs fois par jour, un musulman pieux récite la fatiha, première sourate du Coran, qui est considérée comme la matrice de toutes les autres. Or dans cette invocation à Allah, il est fait mention de « ceux qui encourent sa colère », c’est à dire les Juifs, et de « ceux qui se sont égarés », c’est à dire les chrétiens !  » , a rappelé l'abbé Alain Arbez.

Différences
Accompagnée d’une version littéraire Jésus selon Mahomet, la série documentaire télévisuelle en sept épisodes « Jésus et l’islam » de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur parait ambitieuse, mais confuse, voire ambiguë en raison de son manque de rigueur terminologique.

En effet, les mots n’ont pas le même sens en islam et dans les religions bibliques - judaïsme et christianisme -, et les personnages, bien que souvent quasi-homophones, leurs identité et rôles, s’avèrent profondément distincts : l’« Ibrâhim » du Coran est un prophète d’Allah alors que l’Abraham biblique est un patriarche, l’« Îsâ » du Coran, livre incréé, n’est pas le « Jésus » ou Yehoshua (Yahvé sauve, en hébreu), de la Bible, etc.

« Le Coran présente Abraham comme un prophète musulman. D’autres personnages de la Bible sont aussi islamisés et ressemblent peu aux originaux, d’où les conflits de Mahomet avec les Juifs de Médine qui étaient des lettrés connaissant bien la Bible. Conflits qui se terminèrent par l’expropriation, l’esclavage, les massacres et finalement l’expulsion des Juifs d’Arabie. Ces personnages aux noms bibliques sont respectés uniquement dans leur version coranique qui diverge de celle de la Bible. Celle-ci, considérée comme une falsification de la vérité coranique, n’est nullement respectée », a déclaré l’essayiste Bat Ye’or.

« Les chrétiens qui se réjouissent un peu vite de retrouver Jésus et Marie dans la religion islamique devraient y regarder à deux fois. Car cette Myriam, même si elle est vierge, est la sœur de Moïse qui a vécu 1350 ans auparavant ! Et ce Jésus appelé Issa n’est pas celui de la foi néo-testamentaire issue de la Bible : Issa ibn Myriam est un bon musulman, un prophète de l’islam dont les hadiths nous disent qu’il viendra à la fin des temps pour « briser les croix, tuer les porcs et instaurer la seule vraie religion, celle d’Allah » (Abou Dawoud). Il éliminera les Juifs et les chrétiens – ainsi que toutes les autres catégories d’infidèles – pour purifier le monde de tout obstacle impur au règne d’Allah », a écrit l’abbé Alain Arbez.

Pour minorer les liens entre judaïsme et christianisme, pour « raccrocher artificiellement l’islam à la tradition biblique » (abbé Alain Arbez), par ignorance ou cynisme, dirigeants politiques, intellectuels, journalistes et autorités religieuses occidentaux préfèrent l’image rassurante, mais fausse des « trois religions abrahamiques », et soutiennent les initiatives aux slogans trompeurs : « Ce qui nous rapproche est plus important que ce qui nous sépare » ou « On se ressemble plus qu’il ne semble » (AJMF, Amitié judéo-musulmane de France).

Il en résulte une « défaite de la pensée », une confusion mentale, une duperie des Béotiens ou naïfs, une incapacité à comprendre et analyser des événements tragiques mondiaux et la spécificité de l’islam. Car si Jésus était un personnage du Coran, pourquoi la fête de Noël suscite-t-elle une telle hostilité auprès de familles musulmanes ?

"Nous ne sommes pas prêts au vrai dialogue, ni l'islam très figé depuis de nombreux siècles et manquant fondamentalement de liberté, ni le christianisme dans son retard de compréhension doctrinale de l'islam par rapport au christianisme et dans son complexe d'ancien colonisateur. L'ignorance mutuelle est grande, même si on croit savoir: tous les mots ont un autre sens dans leur cohérence religieuse spécifique. L'islamologie est en déclin dans l'Université et dans les Eglises chrétiennes. Le laïcisme français (excès de laïcité) est handicapé pour comprendre les religions. Alors on se contente d'expédients géopolitiques (histoire et sociologie de l'islam), et affectifs (empathie sympathique, diplomatie, langage politiquement correct). Il y a une sorte de maladie psychologique dans laquelle nous sommes installés depuis environ 1980, après les indépendances et le Concile de Vatican II qui avaient ouvert une attitude vraiment nouvelle sur une géopolitique défavorable depuis les débuts de l'islam avec les conquêtes arabe et turque, la course barbaresque séculaire en mer méditerranée, les croisades et la colonisation", a constaté l'islamologue François Jourdan (Le Figaro, 22 janvier 2016).

Et de poursuivre : "On ne dit pas les choses... Les mots ont tous un autre sens pour l'autre. Par exemple le mot prophète (nabî en hébreu biblique et en arabe coranique) ; or le prophétisme biblique actif n'est pas du tout de même nature que le coranique passif devant Dieu. Les erreurs comme sur Abraham qui serait le premier monothéiste et donc le père d'un prétendu abrahamisme commun au judaïsme, au christianisme et à l'islam ; alors que, pour les musulmans, le premier monothéiste de l'histoire est Adam. Mais chut ! Il ne faut pas le dire! Pourtant l'islam est foncièrement adamique, «la religion de toujours», et non pas abrahamique puisque l'islam ignore totalement l'Alliance biblique faite avec Abraham et qui est la trame de l'histoire du Salut pour les juifs et les chrétiens où Dieu est Sauveur. En islam Dieu n'est pas sauveur. L'islam n'est pas une religion biblique. Et on se doit de le respecter comme tel, comme il se veut être… et en tenir compte pour la compréhension mutuelle que l'on prétend aujourd'hui afficher haut et fort pour se flatter d'être ouvert... Les conquérants musulmans sont arrivés sur des terres de vieilles et hautes civilisations (égyptienne, mésopotamienne, grecque antique, byzantine, latine). Avec le temps, ils s'y sont mis et ont poursuivis les efforts précédents notamment par la diffusion due à leurs empires arabe et turc ; mais souvent cela n'a pas été très fécond par manque de liberté fondamentale. Les grands Avicenne et Averroès sont morts en disgrâce. L'école rationalisant des Mu'tazilites (IXe siècle) a été rejetée. Cela s'est grippé notamment au XIe siècle et consacré par la «fermeture des portes de l'ijtihâd», c'est-à-dire de la réinterprétation. S'il y a eu une période relativement tolérante sous ‘Abd al Rahmân III en Andalousie, on oublie les persécutions contre les chrétiens avant, et après par les dynasties berbères almoravides et almohades, y compris contre les juifs et les musulmans eux-mêmes. Là encore les dés sont pipés: on exagère à dessein un certain passé culturel qu'on a besoin d'idéaliser aujourd'hui pour faire bonne figure. L'ignorance dont je parlais, masquée, fait qu'on se laisse berner par les apparences constamment trompeuses avec l'islam qui est un syncrétisme d'éléments païens (les djinns, la Ka‘ba), manichéens (prophétisme gnostique refaçonné hors de l'histoire réelle, avec Manî le ‘sceau des prophètes'), juifs (Noé, Abraham, Moïse, David, Jésus… mais devenus musulmans avant la lettre et ne fonctionnant pas du tout pareil: Salomon est prophète et parle avec les fourmis…), et chrétiens (Jésus a un autre nom ‘Îsâ, n'est ni mort ni ressuscité, mais parle au berceau et donne vie aux oiseaux d'argile…). La phonétique des noms fait croire qu'il s'agit de la même chose. Sans parler des axes profonds de la vision coranique de Dieu et du monde: Dieu pesant qui surplombe et gère tout, sans laisser de place réelle et autonome à ce qui n'est pas Lui (problème fondamental de manque d'altérité dû à l'hyper-transcendance divine sans l'Alliance biblique). Alors si nous avons ‘le même Dieu' chacun le voit à sa façon et, pour se rassurer, croit que l'autre le voit pareil… C'est l'incompréhension totale et la récupération permanente dans les relations mutuelles (sans le dire bien sûr: il faudrait oser décoder). Si l'on reconnaît parfois quelques différences pour paraître lucide, on est la plupart du temps (et sans le dire) sur une tout autre planète mais on se rassure mutuellement qu'on fait du ‘dialogue' et qu'on peut donc dormir tranquilles".

Et de fustiger le "dialogue de salon, faussement consensuel".  "On fait accréditer que l'islam est ‘abrahamique', que ‘nous avons la même foi', que nous sommes les religions ‘du Livre', et que nous avons le ‘même' Dieu, que l'on peut prier avec les ‘mêmes' mots, que le chrétien lui aussi doit reconnaître que Muhammad est «prophète» et au sens fort ‘comme les prophètes bibliques' et que le Coran est ‘révélé' pour lui au sens fort «comme la Bible» alors qu'il fait pourtant tomber 4/5e de la doctrine chrétienne… Et nous nous découvrons, par ce forcing déshonnête, que «nous avons beaucoup de points communs»! C'est indéfendable. Ces approximations sont des erreurs importantes. On entretient la confusion qui arrange tout le monde: les musulmans et les non-musulmans. C'est du pacifisme: on masque les réalités de nos différences qui sont bien plus conséquentes que ce qu'on n'ose en dire, et tout cela par peur de nos différences. On croit à bon compte que nous sommes proches et que donc on peut vivre en paix, alors qu'en fait on n'a pas besoin d'avoir des choses en commun pour être en dialogue. Ce forcing est l'expression inavouée d'une peur de l'inconnu de l'autre (et du retard inavoué de connaissance que nous avons de lui et de son chemin). Par exemple, la liberté religieuse, droit de l'homme fondamental, devra remettre en cause la charia (organisation islamique de la vie, notamment en société) . Il va bien falloir en parler un jour entre nous. On en a peur: ce n'est pas «politiquement correct». Donc ça risque de se résoudre par le rapport de force démographique… et la violence future dans la société française. Bien sûr on n'est plus dans cette période ancienne, mais la charia est coranique, et l'islam doit supplanter toutes les autres religions (Coran 48,28; 3,19.85; et 2,286 récité dans les jardins du Vatican devant le Pape François et Shimon Pérès en juin 2014). D'ailleurs Boumédienne, Kadhafi, et Erdogan l'ont déclaré sans ambages".

Et d'analyser : "L'islam, comme Dieu, doit être victorieux et gérer le monde dans toutes ses dimensions. L'islam est globalisant. Les musulmans de Chine ou du sud des Philippines veulent faire leur Etat islamique… Ce n'est pas une dérive, mais c'est la cohérence profonde du Coran. C'est incompatible avec la liberté religieuse réelle. On le voit bien avec les musulmans qui voudraient quitter l'islam pour une autre religion ou être sans religion: dans leur propre pays islamique, c'est redoutable. De même, trois versets du Coran (60,10; 2,221; 5,5) obligent l'homme non musulman à se convertir à l'islam pour épouser une femme musulmane, y compris en France, pour que ses enfants soient musulmans. Bien sûr tout le monde n'est pas forcément pratiquant, et donc c'est une question de négociation avec pressions, y compris en France où personne ne dit rien. On a peur. Or aujourd'hui, il faut dire clairement qu'on ne peut plus bâtir une société d'une seule religion, chrétienne, juive, islamique, bouddhiste… ou athée. Cette phase de l'histoire humaine est désormais dépassée par la liberté religieuse et les droits de l'Homme. La laïcité exige non pas l'interdiction mais la discrétion de toutes les religions dans l'espace public car les autres citoyens ont le droit d'avoir un autre chemin de vie. Ce n'est pas la tendance coranique où l'islam ne se considère pas comme les autres religions et doit dominer (2,193; 3,10.110.116; 9,29.33)" .

La "couverture du numéro spécial de Charlie Hebdo commémorant les attentats du 7 janvier, tiré à un million d'exemplaires représente un Dieu en sandales, la tête ornée de l'œil de la Providence, et armé d'une kalachnikov. Il est désigné comme «l'assassin [qui] court toujours» ? " Il y a là un tour de passe-passe inavoué. Ne pouvant plus braver la violence islamique, Charlie s'en prend à la référence chrétienne pour parler de Dieu en islam. Représenter Dieu serait, pour l'islam, un horrible blasphème qui enflammerait à nouveau le monde musulman. Ils ont donc choisi de montrer un Dieu chrétien complètement déformé (car en fait pour les chrétiens, le Père a envoyé le Fils en risquant historiquement le rejet et la mort blasphématoire en croix: le Dieu chrétien n'est pas assassin, bien au contraire). Mais il faudrait que les biblistes chrétiens et juifs montrent, plus qu'ils ne le font, que la violence de Dieu dans l'Ancien Testament n'est que celle des hommes mise sur le dos de Dieu pour exprimer, par anthropomorphismes et images, que Dieu est fort contre le mal. Les chrétiens savent que Dieu est amour (1Jn 4,8.16), qu'amour et tout amour. La manipulation est toujours facile, même au nom de la liberté... Toutes les civilisations ont légitimé la violence, de manières diverses. Donc personne n'a à faire le malin sur ce sujet ni à donner de leçon. Il demeure cependant que les cohérences doctrinales des religions sont variées. Chacune voit ‘l'Ultime' (comme dans le bouddhisme sans Dieu), le divin, le sacré, Dieu, donnant sens à tout le reste: vision du monde, des autres et de soi-même, et le traitement de la violence en fait partie. C'est leur chemin de référence. Muhammad, objectivement fondateur historique de l'islam, a été chef religieux, politique et militaire: le prophète armé, reconnu comme le «beau modèle» par Dieu (33,21) ; et Dieu «prescrit» la violence dans le Coran (2,216.246) et y incite (8,17; 9,5.14.29.73.111.123; 33,61; 47,35; 48,29; 61,4; 66,9…), le Coran fait par Dieu et descendu du ciel par dictée céleste, étant considéré par les musulmans comme la référence achevée de la révélation; les biographies islamiques du fondateur de l'islam témoignent de son usage de la violence, y compris de la décapitation de plus de 700 juifs en mars 627 à Médine. Et nos amis de l'islam le justifient. Et selon la règle ultra classique de l'abrogation (2,106), ce sont les versets les derniers qui abrogent ceux qui seraient contraires ; or les derniers sont les intolérants quand Muhammad est chef politique et militaire. Ce n'est pas une dérive. Quand, avec Saint Augustin, le christianisme a suivi le juriste et penseur romain païen Cicéron (mort en 43 avant Jésus-Christ) sur l'élaboration de la guerre juste («faire justement une guerre juste» disait-il), il n'a pas suivi l'esprit du Christ. Gandhi, lisant le Sermon sur la Montagne de Jésus (Mt 5-7), a très bien vu et compris, mieux que bien des chrétiens, que Dieu est non-violent et qu'il faut développer, désormais dans l'histoire, d'autres manières dignes de l'homme pour résoudre nos conflits. Car il s'agit bien de se défendre, mais la fin ne justifie pas les moyens, surtout ceux de demain qui seront toujours plus terriblement destructeurs. Mais les chrétiens qui ont l'Evangile dans les mains ne l'ont pas encore vraiment vu. Ces dérives viennent bien des hommes mais non de Dieu qui au contraire les pousse bien plus loin pour leur propre bonheur sur la terre. Pour en juger, il faut distinguer entre les dérives (il y en a partout), et les chemins de référence de chaque religion: leur vision de Dieu ou de l'Ultime. Au lieu de faire lâchement l'autruche, les non-musulmans devraient donc par la force de la vérité («satyagraha» de Gandhi), aider les musulmans, gravement bridés dans leur liberté (sans les juger car ils sont nés dans ce système contraignant), à voir ces choses qui sont cachées aujourd'hui par la majorité ‘pensante' cherchant la facilité et à garder sa place. Le déni de réalité ambiant dominant est du pacifisme qui masque les problèmes à résoudre, lesquels vont durcir, grossir et exploseront plus fort dans l'avenir devant nous. Il est là le vrai dialogue de paix et de salut contre la violence, l'aide que l'on se doit entre frères vivant ensemble", conclut François Jourdan.

« Il nous faut accepter ces différences avec compétence et le courage de se dire que nous ne sommes pas pareils, et que ce n’est pas une offense que de le reconnaître, mais au contraire le respect de nos identités réelles. Le dialogue est alors possible », a estimé François Jourdan, prêtre eudiste, islamologue, docteur en théologie, en histoire des religions et en anthropologie religieuse et premier délégué du diocèse de Paris pour les relations avec l’islam (1998-2008), dans Islam et Christianisme, comprendre les différences de fond" (Editions du Toucan, 2015).

En 2013, Arte avait diffusé « Juifs & musulmans - Si loin, si proches », série documentaire « islamiquement correcte » de Karim Miské.

Auteurs des séries documentaires Corpus Christi, L’origine du christianisme et L’Apocalypse, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, écrivains et cinéastes, se sont attelés à la série « Jésus et l’islam » non dénuée d'ambiguïtés terminologiques : les personnages appelés dans la série et dans ses communiqués « Abraham », « Marie » et « Jésus » sont-ils les personnages bibliques ou ceux coraniques dénommés « Ibrâhim », « Maryam », « Mariam », ou « Meryem », et « ʿĪsā » ou « Aïssa » ?

Diffusée à l’approche de Noël, cette série révèle les difficultés du dialogue inter-religieux avec l’islam, et de celui entre chrétiens et musulmans. Mais est-ce le même dialogue ?

Sept épisodes
Pourquoi et comment « Jésus, figure fondatrice du christianisme, occupe-t-il une place exceptionnelle dans le Coran ? À partir de cette question, Gérard Mordillat et Jérôme Prieur enquêtent sur les origines et la genèse de l’islam auprès de vingt-six des plus grands spécialistes mondiaux, y compris des chercheurs de tradition musulmane : des historiens des débuts de l’islam, des philologues, des épigraphistes, des historiens du christianisme oriental, des historiens du judaïsme rabbinique et des spécialistes de l’histoire du Coran ». Citons parmi ces chercheurs : Jacqueline Chabbi, Angelika Neuwirth, François Déroche, Christian Julien Robin, Claude Gilliot, Michael Marx, Holger Zellentin, Mehdi Azaiez, Hichem Djaït, Mohammad Ali Amir-Moezzi, Asma Hilali. Curieusement, un grand nombre de ces experts collaborent à des universités occidentales. Pourquoi n'avoir pas aussi interrogé des experts critiques, tel l'abbé Alain Arbez, le père François Jourdan ?

Les sept épisodes de « Jésus et l’islam » « prennent pour point de départ une lecture minutieuse de tous les termes de deux versets de la sourate IV du Coran, évoquant à leur manière la crucifixion de Jésus « en apparence », avant d’ouvrir peu à peu la discussion à toutes les questions que pose le texte, tant dans ses dimensions théologiques que littéraires et historiques. C’est au carrefour des trois formes du monothéisme, dans la continuité du judaïsme de Moïse et du judéo-christianisme de Jésus, que nous mène cette enquête qui cherche à reconstituer l’émergence de l’islam dans une région païenne, très marquée pourtant par les influences bibliques et la proximité des églises syriaques ».

Déjà, ce résumé laisse pantois. Religion adamique – « pacte entre Allah et Adam » -, l’islam ne s’inscrit pas dans la continuité biblique. Si dans le judaïsme ou l’islam, le monothéisme est unitaire, le christianisme est caractérisé par un monothéisme trinitaire – les chrétiens sont dénommés « associateurs » en islam. En outre, la péninsule arabique était peuplée de Juifs érudits, commerçants.

Cette série non didactique et ennuyeuse est diffusée dans un ordre peu compréhensible. La distinction entre sourates mecquoises et médinoises aurait gagné à être expliqué dès le premier épisode.

En outre, cette série révèle la difficulté de la critique du Coran : la plupart des experts interviewés se limitent à une paraphrase ou à une citation de sourates.

Elle débute par un point de désaccord majeur entre christianisme et islam. Celui-ci « n'admet pas que Jésus ait pu mourir en croix, mais préfère imaginer qu'il aurait été enlevé par Dieu (Coran, IV, 157-158) » (Rémy Brague).

Premier voletLa crucifixion selon le Coran  : « Dans la sourate IV, versets 157 et 158, le Coran, "texte sacré", relate la crucifixion de Jésus de manière très différente de la tradition chrétienne. Jésus y est crucifié « en apparence ». Ceux qui ont assisté à la scène auraient-ils été victimes d’une illusion ? Quelqu’un d’autre aurait-il été crucifié à sa place ? Jésus est-il vraiment mort sur la croix ? »

Précédés et suivis par des versets hostiles aux Juifs, ces deux versets sont post-hégire, c’est-à-dire postérieurs au départ de Mahomet, accompagnés de ses disciples, de La Mecque pour s’installer à Médine :
« 157. et à cause leur parole : « Nous avons vraiment tué le Christ, Jésus, fils de Marie, le Messager d'Allah »... Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié; mais ce n'était qu'un faux semblant ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l'ont certainement pas tué.
158. mais Allah l'a élevé vers Lui. Et Allah est Puissant et Sage  ».
Rappelons que les Juifs n’ont jamais revendiqué avoir tué Jésus, et que sa crucifixion a été une peine infligée par les Romains. Comment expliquer le récit de la crucifixion du Christ ? Sosie ou illusion collective ? Deux siècles après la mort de Mahomet, certains musulmans ont avancé, sans base textuelle, le nom d'autres individus ayant été crucifiés à la place de Jésus.

Issa est le "dernier envoyé d'Allah avant Mahomet". L'islam allègue que "les Juifs ont trahi le pacte irrévocable".

« Ce Issa n’est pas le Jésus des Évangiles. Il n’est pas mort sur la croix, nous dit le Coran. Il n’est en tout cas pas un Fils de Dieu, puisque Allah n’est pas père, et comme il n’y a pas de péché, il n’y a pas de rédemption ni de salut… Au jour de la résurrection, Issa en personne portera un témoignage d’accusation contre les juifs et les chrétiens qui ont cru à sa mort en croix (4.159). Issa « brisera la croix » - ce qui veut dire abolira le christianisme -, « tuera les porcs » - dans la culture islamique, les porcs sont associés aux chrétiens, et les singes aux Juifs. Tuer les porcs est donc une manière d’annoncer leur anéantissement - et abolira la taxe imposée aux infidèles soumis, ce qui signifie que le jihad a repris contre les juifs et les chrétiens vivant sous l’islam, et que ceux-ci devraient se convertir sous peine de mort ou d’esclavage. Telle est donc la tâche finale d’assainissement que le musulman Issa devra accomplir, lorsqu’il reviendra dans les derniers jours ! Allah détruira alors toutes les religions, à l’exception de l’islam... On peut constater à quel point l’islam est diamétralement opposé au cœur du message chrétien et des références bibliques qui le sous-tendent. Pas d’alliance, pas d’amour, pas de péché, pas de rédemption, pas de salut, mais avant tout : une loi, la charia, c’est-à-dire des règles à observer pour ne pas fâcher le souverain céleste », a précisé l’abbé Alain Arbez.

Deuxième voletLes gens du Livre : « D’après la sourate IV du Coran, « les gens du Livre » – en l’occurrence, dans le contexte, les juifs – revendiquent la mort de Jésus. Contrairement à l’Histoire, ils affirment qu’ils l’auraient crucifié. Pourquoi cette invraisemblance ? Pourquoi cette auto-accusation ? Et pourquoi le Coran polémique-t-il autant avec les juifs d’Arabie, alors qu’il se montre fidèle à la tradition biblique ? »

Cette revendication est un élément, d'origine chrétienne et vivace en Arabie au VIIe siècle, de la polémique entre Mahomet et les Juifs de son temps. Le "Coran désigne Jésus par Aissa, ibn Mariam (fils de Marie), et al-Massi, celui qui a reçu l'onction en arabe. Jésus n'est pas conçu comme le messie attendu par les Juifs."

Le "thème des Juifs assassins des prophètes est un topos courant dans la littérature chrétienne syriaque". En "se voulant le successeur de Jésus, Mahomet peut espérer rallier les chrétiens à sa cause". Le "Coran reprend la littérature anti-juive, et polémique avec les chrétiens, contre l'idée de faire de Jésus le fils de Dieu". A l'époque du Prophète, la communauté chrétienne devait être la plus importante au Moyen-Orient. Jésus est aussi un rival pour Mahomet, il est un personnage ambivalent". Le "Coran tient à condamner les Juifs. Il y a vraiment une invective contre les Juifs. Il y a une tentative de convaincre les chrétiens de rejeter leur enseignement sur le Christ".

Holger Zellentin considère le Coran comme "anti-rabbins" de son temps, et non comme antijuif. Le Coran "dénonce le mauvais enseignement qu'ils professent, le trop grand nombre de lois".

Le Coran contient des "références au Talmud et à la tradition midrashique". Un expert évoque les rapports parfois tendus entre Dieu et le peuple Juif dans la Bible pour déduire l'existence d'un "antijudaïsme biblique" dans le Coran !?

Troisième voletFils de Marie : « Le Coran accorde une place éminente à Marie, la seule femme dont il cite le nom. Pourquoi Jésus est-il toujours présenté comme « fils de Marie » ? Quelles sont les implications de cette expression, qui semble relayer « la terrible calomnie » dont Marie aurait été l’objet ? Pourquoi passe-t-elle pour être la sœur d’Aaron et de Moïse, alors qu’un millénaire les sépare ? »

L'expression "fils de Marie" véhicule l'accusation calomnieuse de fornication, d'adultère ou de prostitution portée contre elle. Il "n'y a pas de Joseph dans ce récit" coranique, alors que les Évangiles de Matthieu et de Luc mettent en scène Joseph. La naissance miraculeuse de Issa survient selon le Coran non dans "une étable, mais sous un palmier, près d'une source". La "place de Marie dans les Apocryphes, c'est le terreau du Coran". "A cette époque, en Arabie, il y avait un culte marial considérant la Vierge comme une espèce de déesse".

Myriam/Marie ? Confusion entre deux personnages bibliques ou mise en place d'"une filiation mythique" ?

Quatrième voletL’exil du Prophète : « Pourquoi l’exil de Mahomet de La Mecque à Médine (l’hégire) fonde-t-il l’ère musulmane ? Permet-il d’opérer la distinction entre les sourates mecquoises et les sourates médinoises ? Peut-on reconstituer la chronologie du Coran ? Que sait-on historiquement de Mahomet ? Ses appels au monothéisme, ses annonces de la fin des temps et du jugement divin expliquent-ils son exil de La Mecque à Médine ? »

L'Hégire marque l'avènement du Mahomet, chef politique et chef de guerre, dont la date de naissance demeure inconnu. "La Mecque était païenne... La religiosité de Mahomet et de sa tribu ? L'alliance à une divinité. La révélation se fait à La Mecque. Cette tribu rejette cette révélation, et Mahomet se réfugie à Médine", selon une chercheuse. L'exil se produit en 622. "Médine était une ville-oasis divisée en deux tribus. Ce prophète-étranger est devenu un arbitre de leurs différends qu'il a résolus par sa religion. Il a consulté l'oumma, la communauté des croyants". Un accueil si favorable ? "C'est contraire à la vraisemblance". Un chercheur perçoit l'influence de Byzance. "Mohammed appartient à une ville victorieuse contre l'Ethiopie. Il devait avoir un rayonnement personnel". L'Hégire a "peut-être été un épisode humiliant, Mohammed ayant quitté de nuit La Mecque".

L'exégèse islamique accorde une grande importance à cette distinction entre sourates mecquoises et médinoises, celles-ci étant "longues et aux thématiques de management de la communauté (juridiques, règles de vie). Avec l'émergence d'un premier Etat musulman à Médine, apparaissent les pourparlers avec les tribus Arabes et juives, la politique. Comment lire le Coran ? Les" premières sourates sont des dialogues entre Mahomet et son Dieu, les gens de La Mecque ne sont pas présents. Plus tard viennent les polémiques, les menaces". Ajoutons le classement stylistique". Le "Coran est un texte sacré, mais pas une source historique", estime une chercheuse.

Il convient de rappeler le principe islamique de l'abrogation : en cas de contradiction entre deux versets, le verset le plus récent (médinois) abroge celui qui lui est antérieur (mecquois). Et les versets plus récents sont problématiques notamment par leur appel à la violence et à la haine des Juifs.

Cinquième voletMahomet et la Bible : « Le Coran fait de nombreuses références à la Bible hébraïque et aux textes chrétiens, notamment les évangiles apocryphes. D’où Mahomet tirait-il ce savoir ? Avait-il un ou plusieurs informateurs, comme le suggère le Coran ? Alors que la Tradition musulmane insiste sur le contexte païen des débuts de l’islam, la présence de Jésus dans le Coran est-elle la trace d’influences judéo-chrétiennes ? »

Les "114 sourates du Coran ont été assemblées selon une chronologie et une logique qui nous échappent". Nous "n'avons pas de textes antérieurs au Coran en provenance d'Arabie. Il nous manque les textes religieux sur cet environnement. Nous avons des tas de sources pour la Palestine, mais rien sur la péninsule arabique". Notre "handicap est l'ignorance du contexte" du Coran, "parole révélée par Dieu en arabe pur". Le mot "Coran" n'est pas typiquement arabe, mais d'origines araméenne et syriaque.

A Médine, ville située sur un grand axe de communication, sur "l'ancienne route de l'encens", "vivaient trois tribus juives et deux tribus" polythéistes. Le Coran désigne les chrétiens sous le vocable de "Nazaréens". L'origine de ce mot ? Dans le Nouveau Testament, un passage se réfère aux disciples de Jésus comme "Nazaréens". Les "judéo-chrétiens" ont du essaimer, notamment en Syrie. Un "christianisme arabophone a existé tôt". Le "syriaque est à l'origine un dialecte araméen. Il a joué un rôle essentiel".

L'islam "a un succès considérable à ses débuts. Les gens le distinguent mal du christianisme dont il reprend des thèmes - aumône, charité -, Jésus. Ce qui explique son succès, avec la coercition".

Au début du VIIIe siècle, l'empire musulman s'étend sur de vastes territoires.

Sixième épisodeLa religion d’Abraham : « Mahomet a-t-il voulu créer une nouvelle religion ? Pourquoi l’islam se veut-il la religion d’Abraham ? Pourquoi Mahomet se situe-t-il dans la longue lignée des prophètes, juste après Jésus ? Est-ce pour cette raison que les noms de Mahomet et de Jésus apparaissent ensemble sur l’inscription du Dôme du Rocher à Jérusalem ? Pourquoi l’islam a-t-il été considéré comme une hérésie du christianisme ? »

Liée à l’ONU, l’Alliance des civilisations (ADC) « a établi un Plan de mise en œuvre (2007-2009), divisé en deux parties, Cadre Stratégique et organisationnel et un Programme d’action axé surtout sur quatre domaines : les jeunes, l’éducation, les médias, la migration… Un des projets de l’ADC intitulé Abraham’s Path (Le chemin d'Abraham) créé par l’université de Harvard consiste à élaborer « le concept d’une grande route permanente de tourisme et de pèlerinage qui suivrait les traces du prophète Abraham dans plusieurs pays du Moyen-Orient ». Cette formulation est exclusivement islamique car Abraham dans la conception judéo-chrétienne est un patriarche, il n’est pas un prophète musulman, et son itinéraire est différent de l’Abraham coranique », a indiqué l’essayiste Bat Ye’or.

Septième et dernier épisodeLe livre de l’islam: « Dans le Coran, Mahomet est présenté comme un illettré, un pur messager de la parole divine transmise par l’ange Gabriel. Mais comment le texte a-t-il pris forme ? Comment a-t-il été transmis oralement puis fixé par écrit ? Comment Mahomet peut-il être considéré comme l’auteur du Coran, ce premier monument de la littérature arabe ? »

Succès d'audience
ARTE s'est "réjoui de l’accueil réservé" à cette série dont le premier épisode diffusé en prime time a réalisé une excellente audience en réunissant 1 156 000 téléspectateurs soit 4.3 %" de part d'audience (pda) selon Mediamat/Mediametrie. "Il s’agit de la quatrième meilleure audience en nombre de téléspectateurs de l’année pour un prime time du mardi. La soirée entière composée des 3 premiers épisodes réalise également une très belle performance avec en moyenne 858 000 téléspectateurs et une pda de 3.9 %. Dans le détail, le deuxième épisode a réuni 795 000 téléspectateurs (3.3% de pda) et le troisième 616 000 (3.9 % de pda).  Le lancement de la série est également un beau succès en Allemagne avec environ 500 000 téléspectateurs en moyenne sur l’ensemble de la soirée. Les trois épisodes ont cumulé plus de 40 000 vidéos vues en France et en Allemagne".

"Par ailleurs, à 20h05, le magazine 28 minutes présenté par Elisabeth Quin a également réalisé un record d’audience avec 3 % de pda et 795 000 téléspectateurs. Il s’agit de la meilleure audience du magazine depuis son lancement. Gérard Mordillat et Jérôme Prieur en étaient les premiers invités. La seconde partie de l’émission était consacrée à la Lybie".

Un succès d'audience révélant la curiosité des téléspectateurs, vraisemblablement marqués par les attentats terroristes du 13 novembre 2015.

« Jésus et l’islam » de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur
ARTE FRANCE, ARCHIPEL 33, Denis Freyd, CNC, BnF, France, 2012-2014
La crucifixion selon le Coran  (Die Kreuzigung im Koran) : le 8 décembre 2015 à 20 h 55 (53 min)
Les gens du Livre  (Die Leute des Buches) : le 8 décembre à 21 h 50 (52 min)
Fils de Marie  (Der Sohn Marias) : le 8 décembre à 22 h 40 (52 min)
L’exil du Prophète  (Das Exil des Propheten) : le 9 décembre à 23 h (53 min)
Mahomet et la Bible  (Mohammed und die Bibel) : le 9 décembre à 23 h 55 (53 min)
La religion d’Abraham  (Die Religion Abrahams) : le 10 décembre à 22 h 25 (53 min)
Le livre de l’islam  (Das Buch des Islam) : le 10 décembre à 23 h 20 (52 min)  
        
Visuels : © Archipel 33/François Catonné

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sur la série sont d'Arte et des chercheurs interviewés. Cet article a été publié le 8 décembre 2015.

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