Citations

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« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 8 août 2016

Madame Grès, la couture à l’œuvre


Après la programmation du musée Galliera, musée de la mode de la Ville de Paris, hors les murs au musée Bourdelle de cette « première rétrospective parisienne » dédiée à Madame Grès (1903-1993), le musée de la mode (MoMu) d'Anvers présente l'exposition Madame Grès, mode sculpturale. Plus de 80 pièces – robes, jupes, tailleurs, capes et manteaux –, une centaine d’esquisses griffonnées de la main de Madame Grès et de croquis de modèles originaux ainsi qu’une soixantaine de photographies sur 55 ans de carrière soulignent le talent de cette grande dame de la haute couture experte en drapés à l’antique, robes sculpturales à la ligne épurée, souvent en jersey et avec un nombre réduit de coutures. Le musée des Arts décoratifs présente l'exposition Fashion Forward. Trois siècles de mode (1715-2016).

Fashion Forward, 3 siècles de Mode (1715-2016)
Anatomie d’une collection

« Je voulais être sculpteur. Pour moi, c’est la même chose de travailler le tissu ou la pierre », déclarait Madame Grès, « maître de la couture vu par ses pairs comme le génie tutélaire de la profession » avec Cristóbal Balenciaga.

Transformés en musée, les anciens ateliers du sculpteur Antoine Bourdelle (1861-1929) offrent aux robes de Madame Grès un écrin idoine favorisant des résonnances avec les sculptures de cet artiste.

De Germaine Krebs à Madame Grès
Née Germaine Krebs, Madame Grès a préservé le mystère sur ses origines – petite bourgeoisie parisienne - pour mieux forger sa légende.

Elle aurait appris en trois mois les bases de la couture auprès d’une première d’atelier d’une grande maison de couture de la capitale.

Entrée vers 1924 comme aide modéliste, elle devient deuxième modéliste, puis première modéliste à la maison Prémet, place Vendôme.

Vers 1930, elle « vend ses toiles, prototypes de modèles, aux plus grands acheteurs des maisons de commissions travaillant pour l’Europe et les Etats-Unis d’Amérique ».

En 1933, Germaine Krebs, surnommée dans le métier « Mademoiselle Alix », ouvre avec Julie Barton la maison « Alix Barton » rue de Miromesnil, à Paris. Dès la collection de l’été 1933, elle présente sa « grammaire stylistique » consistant à « draper à plat la silhouette avec le moins de coutures possibles » et en utilisant tout le lé de « tissus de la nouveauté » : jersey, jersey de soie artificielle, mohair, satin ciré, crin de nylon... Des créations fluides qui confèrent souplesse au vêtement et soulignent le naturel des mouvements de la femme.

En 1934, grâce à l’appui de financiers, Germain Krebs ouvre la maison « Alix » au 83 rue du faubourg Saint-Honoré. Un lieu admirablement bien situé : à l’angle de l’avenue Matignon, au-dessus de la galerie Bernheim-jeune. Les créations de mademoiselle Alix, puis de Madame Grès, séduisent une clientèle composée d’actrices et de femmes du monde, dans le monde entier : Greta Garbo, Marlene Dietrich, Arletty, la Begum, les princesses de Bourbon-Parme, la duchesse de Windsor, Edith Piaf, Jackie Kennedy, la princesse Grace de Monaco, Barbra Streisand, Delphine Seyrig...

Louis Jouvet fait appel à Alix pour créer les costumes de La guerre de Troie n’aura pas lieu, pièce de théâtre de Jean Giraudoux créée à l’Athénée en 1935. Le style de mademoiselle Alix est salué par Vogue Paris.

Consécrations : au Pavillon de l’élégance de l’exposition internationale de Paris en 1937, Mademoiselle Alix conçoit le drapé habillant une statue ; au Pavillon français de l’exposition internationale de New York en 1939, elle montre une œuvre en plâtre représentant un corps drapé d’une robe.

En 1937, elle épouse Serge Anatolievitch Czerefkow, peintre connu sous le nom de Grès. Le couple a une fille, Anne, en 1939. Madame Grès adopte le turban en jersey.


« L’extrême complexité du savoir-faire »
En juin 1940, elle fuit Paris vers la Haute-Garonne, lieu des ateliers de la maison Alix, avec sa fille ; son mari se trouve à Tahiti.

Cette couturière revient à Paris avec le soutien de Lucien Lelong, président de la Chambre syndicale de la couture parisienne. Elle vend ses parts dans la maison Alix et fonde en 1942 sa griffe qu’elle dénomme « Grès », pseudonyme d’artiste de son époux, anagramme du prénom de celui-ci et roche sédimentaire à base de sable dont elle prise la couleur. Elle installe ses salons blancs, ses ateliers et ses bureaux au 1, rue de la Paix. A chaque défilé, elle ferme à double tour sa maison. Un moyen de favoriser le recueillement de l’assistance huppée.

Sous l’Occupation, Madame Grès est dénoncée comme Juive, alors qu’elle est catholique.

En janvier 1944, à la demande des autorités allemandes d’occupation, la maison Grès est fermée « à titre d’exemple ». Elle rouvre en mars 1944 à la « condition d’abandonner le drapé, trop coûteux en tissu » en une période de pénuries.

En 1945, Madame Grès « habille des figurines du Théâtre de la mode – vitrine des métiers d’art français – qui fera le tour du monde ».

« Pour qu’une robe puisse survivre d’une époque à la suivante, il faut qu’elle soit empreinte d’une extrême pureté », observe cette perfectionniste qui affectionne les beiges et blancs ainsi que les « tonalités éteintes », et rarement des couleurs vives. Pour ses robes de cocktail ou du soir, elle a conscience que les lignes simples rehaussent la complexité de drapés intemporels, antiques sans historicisme, cachant, suggérant et dévoilant sensuellement des parties du corps (décolletés dans le dos ou asymétriques) et photographiés notamment par Richard Avedon.

Le « pli Grès » ? Une « succession de plis plats pris dans le droit fil tous les 3 cm. D’une profondeur constante de 1,5 cm, ces plis » sont patiemment épinglés sur le modèle par Madame Grès, « sont cousus à l’envers » par les « drapeuses » et dépassent de 2 mm à l’endroit ». Entre 13 et 21 mètres linéaires de jersey sont nécessaires pour le bas de robes drapées.

Les créations de Madame Grès sont portées par Maria Casarès dans Les dames du bois de Boulogne, film de Robert Bresson (1945) et Sylvana Mangano dans Ulysse de Mario Camerini avec Kirk Douglas.

Dans les années 1950, Madame Grès expérimente le prêt-à-porter sous la signature de Grès Boutique (1951), « Grès spécial » (1958-1962), etc. Dès l’automne-hiver 1958-1959, elle « produit des vêtements de ville griffés « Grès spécial » : une ligne née de son union avec d’autres couturiers de renom comme Lanvin ou Nina Ricci au sein de l’association Prêt-à-porter Création qui organise des actions de promotion jusqu’en 1962.

En 1959, peu après son voyage en Inde avec un « groupe d’études pour réorganiser la production locale », elle innove en lançant son parfum Cabochard au nom osé, composé d’essences d’avant-garde (chypré-vert) et décoré d’un nœud de velours gris. Un succès mondial.

Dans les années 1970, la vogue rétro – style années 1930 – refait découvrir Madame Grès guidée par le minimalisme. Elue en 1972 présidente de la Chambre syndicale de la couture parisienne, Madame Grès assume cette fonction jusqu’en 1989.

Célébrée par des rétrospectives et par ses pairs – Hubert de Givenchy, Yves Saint-Laurent, Alber Elbaz -, Madame Grès est distinguée comme officier de la Légion d’Honneur (1949) et commandeur des Arts et Lettres (1983), reçoit le premier Dé d’or de la couture (1976) créé par Cartier avec lequel elle lance une ligne de joaillerie en 1979, est honorée à New York, La Haye…

A 82 ans, The designer’s designer « atteint son but : une robe sans couture, réalisée dans un jersey de laine tubulaire en quatre coups de ciseaux : l’ourlet, l’encolure et les deux emmanchures ».

En 1984, Bernard Tapie rachète la maison Grès. Après des différends, une liquidation, il la vend à Jacques Estérel en 1987. La situation financière de la maison périclite (loyers impayés). En 1987, le contenu de tous les étages de la maison Grès est saccagé ou vidé. L’année suivante, la maison est rachetée par la société japonaise Yagi Tsusho Limited et, peu après, Madame Grès se retire définitivement du monde de la haute couture.

Elle décède en 1993, dans le dénuement. Son décès est rendu public en 1994.

Manquent à cette exposition qui n’est pas une vraie rétrospective les tenues de plage et de piscine – dès sa première collection été 1933 pour Alix Barton - et des robes en mousseline conçues par Madame Grès.


Jusqu'au 10 février 2013
Nationalestraat 28. 2000 Antwerpen 2000 Anvers
T +32 3 470 27 70 T +32 3 470 27 70
Du lundi au vendredi de 10 h à 12 h et de 14 h à 16 h
Jusqu’au 28 août 2011
18, rue Antoine Bourdelle, 75015 Paris
Tél. : 01 49 54 73 73
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h sauf jours fériés


Visuels de haut en bas :
Christian Bérard. Dessin pour Alix, octobre 1937.
Publié dans Vogue Paris.
© Christian Bérard / ADAGP, Paris 2011

Boris Lipnitzki, 1933. Essayage d’un modèle Alix Barton sur mannequin par Mademoiselle Alix.
© Boris Lipnitzki / Roger-Viollet

Archives Grès. Robe de jour Alix n°31 P/E 1938. Gouache et mine de plomb sur papier.
Collection Galliera. Photo D.R.

Boris Lipnitzki, 1935. Modèle Alix, novembre 1935.
© Boris Lipnitzki / Roger-Viollet

Eugène Rubin vers 1946. Madame Grès posant à côté de son modèle.
© Eugène Rubin / FNAC / Centre national des arts plastiques – ministère de la Culture et de la Communication, Paris

Henry Clarke, 1954. Grès, Robe du soir, 1954.
Jersey et faille de soie blancs.
Photo publiée dans Vogue France.
© Henry Clarke / Galliera / ADAGP, Paris 2011

Archives Grès. Robe de cocktail n°102 P/E 1956. Crayon et encre de chine sur calque.
Collection Galliera. Photo D.R.


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Cet article a été publié le 14 août 2011, puis les 6 février 2013 et 9 avril 2016.

1 commentaire:

  1. Pouvez vous ajouter une de ses toutes premieres clientes Renée Rachel Puissant fille unique d'Alfred Van Cleef le grand joaillier , directrice artistique de 1926 à 1938 et apres la mort de son père elle dirige la maison de 1938 a 1940 la maison est aryanisée. juive elle décèdera a Vichy le 12-12-1942

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