vendredi 6 janvier 2017

Proust’s Muse, The Countess Greffulhe


Le musée à FIT (Fashion Institute of Technology) présente l'exposition Proust’s Muse, The Countess Greffulhe. L’évocation de la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952). Nièce du poète et dandy Robert de Montesquiou, cette aristocrate républicaine, philanthrope et mécène, élégante et curieuse, dreyfusarde a inspiré à Marcel Proust le personnage de la duchesse de Guermantes dans À la recherche du temps perdu. Cette femme aux goûts éclectiques, spirituelle et singulière, narcissique et altruiste, a exercé une influence sur le Tout-Paris, artistique, scientifique ou politique dans le cadre d’une « stratégie du prestige ».

La « divine comtesse vécut la fin du Second Empire, deux Républiques, deux guerres mondiales, connut la Belle Époque, les Années folles, et régna sur le gotha durant un demi-siècle. Son influence se déploie après son mariage avec le très fortuné comte Henry Greffulhe. La plus belle femme de Paris – tant d’allure que d’esprit – tient salon dans son hôtel particulier de la rue d’Astorg, reçoit au château de Bois-Boudran ou dans sa villa de Dieppe », écrit Olivier Saillard, directeur du Palais Galliera et commissaire de l’exposition.

« Admirée pour sa grande beauté, sa silhouette élancée et son élégance excentrique, cette femme d’esprit à l’allure incomparable met en scène ses apparitions, sachant se faire rare, fascinante dans ses envolées de tulle, de gaze, de mousseline et de plumes. »

Un personnage au centre de l’exposition La Mode retrouvée. Les robes trésors de la comtesse Greffulhe au Palais Galliera, et sous le titre Proust’s Muse, The Countess Greffulhe au musée à FIT (Fashion Institute of Technology) à New York.

Singularité

Nièce du poète et dandy Robert de Montesquiou (1855-1921), passée à la postérité sous la plume de Marcel Proust dans À la recherche du temps perdu, la comtesse Greffulhe a prêté ses traits et son aura à la duchesse de Guermantes : « Aucun élément n’entre en elle qu’on ait pu voir chez aucune autre ni même nulle part ailleurs, écrit-il à Montesquiou. Mais tout le mystère de sa beauté est dans l’éclat, dans l’énigme surtout de ses yeux. Je n’ai jamais vu une femme aussi belle. » En 1891, Le Figaro brosse son portrait : elle est « belle et jolie ; très élégante. […] A mis à la mode les coiffures hautes, « les petits Greffulhe », comme on dit dans un certain monde. A le sourire le plus étincelant de Paris ».

Mécène passionnée, épouse d’un riche héritier, mais égocentrique, colérique, jaloux et infidèle, la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952), s’avère une redoutable femme d’affaires. Prisant les avant-gardes artistiques, cette « arbitre des élégances » à la chevelure auburn, aux yeux noirs, au port altier s’avère précurseur dans son soutien à l’art, en recourant à des formes modernes de communication : « Avant l’heure, elle invente le fundraising : elle fonde la Société des grandes auditions musicales et va transformer les bonnes œuvres en relations publiques ; pragmatique, elle lève des fonds, fait de la production de spectacles, de la promotion – Tristan et Isolde, Le Crépuscule des dieux de Wagner, les Ballets russes de Diaghilev, Isadora Duncan... Parmi tant d’autres de ses combats, la comtesse, qui a son brevet d’institutrice, soutient le capitaine Dreyfus , Léon Blum, le Front populaire, la République ; se passionne pour les sciences – Marie Curie et l’Institut du radium, Édouard Branly et ses recherches », explique Olivier Saillard.

Comment a-t-elle permis à Marie Curie de trouver le financement de l’Institut du radium ? « L’Institut Pasteur était l’exécuteur testamentaire du financier et mécène Daniel Iffla, dit Osiris. Celui-ci, qui avait racheté la Malmaison et l’avait offerte à l’État, souhaitait que l’on attribue 400 000 francs aux Beaux-arts, afin d’y créer un musée abritant ses collections. Amie de Pierre et Marie Curie, la comtesse Greffulhe suggère de réorienter plus utilement cette somme en l’affectant à la création de l’Institut du radium. Proposée par l’entremise de son ami Denys Cochin, député de Paris, son idée sera retenue : le 15 décembre 1909, le conseil de l’Institut Pasteur décide de construire, à frais communs avec l’Université de Paris, l’Institut du radium, qui donnera naissance, en 1920, à la Fondation Curie puis, un demi-siècle plus tard, à l’Institut Curie. De la même façon, sans elle, Édouard Branly aurait-il pu mener jusqu’au bout ses recherches sur la radioconduction, la télémécanique et la téléphonie sans fil ? Elle lui fait obtenir la moitié du prix Osiris, qu’il partage avec Pierre Curie, organise une démonstration publique de ses travaux au Trocadéro devant cinq mille personnes, puis une expérience de radiotransmission à Bois-Boudran, et obtient de ses amis ministres qu’il puisse conserver son laboratoire à l’Institut catholique, dont le bail devait être résilié après la loi de séparation de l’Église et de l’État ». 

Et Olivier Saillard de poursuivre : « Élégance faite femme, exubérante dans ses toilettes, la comtesse Greffulhe met en scène ses apparitions, sait se faire rare, fugitive et incomparablement fascinante dans ses envolées de tulle, de gaze, de mousseline et de plumes, ses vestes kimono, ses manteaux de velours, ses motifs orientaux, ses tonalités d’or, d’argent, de rose et de vert... Elle choisit ses tenues pour souligner sa taille fine et mettre en valeur sa silhouette élancée ».

Refusant l’uniformisation ou les créations de maisons de haute couture, la comtesse Greffulhe participe à la conception des vêtements qui mettent en valeur sa prestance, se distingue par sa manière de porter un long rang de perles comme un ruban, son goût pour un vert intense et les nuances rosemauve, au moins des années 1880 aux premières années du XXe siècle, quand sa fille Elaine fait ses débuts dans le monde où se côtoient aristocrates et bourgeois d’affaires, artistes et politiciens, son attachement au voile, sa rupture par rapport au diktat de la mode : vers 1900, la comtesse refuse des robes « princesse » non coupées à la taille. Styliste, cette narcissique façonne son image publique, se fait désirer en raréfiant et abrégeant ses apparitions dans les soirées.

Dans sa villa La Case à Dieppe, la comtesse reçoit Gabriel Fauré, alors organiste à la Madeleine, le prince Edmond de Polignac, Robert de Montesquiou, le futur Président Paul Deschanel, Charles Ephrussi, grand collectionneur et propriétaire de la Gazette des beaux-arts… Elle peint des aquarelles avec les peintres Jacques-Émile Blanche, Paul-César Helleu, Walter Sickert, Eugène Lami.

Sortant de son domicile, elle fonde la Société des grandes auditions musicales de France, dont la mission consiste à « faire jouer dans leur intégralité les œuvres oubliées des compositeurs anciens, et de patronner les jeunes artistes contemporains. Les premières souscriptions sont lancées en avril 1890, relayées avec enthousiasme par Le Figaro, où la comtesse possède un appui dévoué en la personne de Gaston Calmette. Elle embarque dans l’aventure ses amis les plus chers – Polignac, Hottinguer – et les plus en vue, comme le prince de Sagan. Stratège et organisatrice de talent, elle met en place une structure très professionnelle, qui assure le sérieux de la direction artistique, de l’administration et du financement. Pendant plus de vingt ans, la présidente de la Société des grandes auditions jouera un rôle clé dans la vie musicale française. En association avec Gabriel Astruc, elle donnera les Saisons italiennes, fera venir Mahler  pour diriger en personne la Deuxième symphonie et Richard Strauss pour Salomé » (Alexandra Bosc).
Elle « organisera une série de festivals : Gounod, Berlioz, Beethoven, Mozart, Grieg… Elle fera découvrir au public français Schönberg, Edward Elgar ; elle participera aux chorégies d’Orange ; elle créera un concours international de musique pour promouvoir les jeunes compositeurs. Elle exhumera l’Anacréon de Rameau, patronnera Fauré, Saint-Saëns, le Quatuor Capet, Caruso, Chaliapine, Arthur Rubinstein, Isadora Duncan, et bien d’autres, parmi lesquels le jeune compositeur italien Roffredo Caetani, qui sera dix années durant son grand amour secret et – semble-t-il – platonique. Avec Raoul Gunsbourg, elle organisera des fêtes musicales auxquelles se pressera le Tout-Paris, dans les jardins de Versailles et de Bagatelle ». (Alexandra Bosc)

Dans son célèbre salon, la comtesse Greffulhe mêle « la fine fleur de l’aristocratie et les ministres ou députés radicaux et socialistes. Médiatrice dans l’âme, dreyfusarde, appelant de ses vœux le progrès social et l’égalité des droits pour les femmes, elle rêve de réconcilier les points de vue entre les grandes fractures qui divisent la France – catholicisme et laïcité, patriotisme et pacifisme, instauration de l’impôt sur le revenu… Ses salons sont un terrain neutre, discret et informel où l’on peut discuter sans s’affronter. Non sans résultat, si l’on en croit les souvenirs d’un contemporain » : « La comtesse Greffulhe me montra, attenant à son salon, le petit cabinet où elle enferma le prince de Galles, futur Édouard VII, avec Delcassé et d’où sortit l’Entente cordiale. »

Du « grand-duc Wladimir, frère préféré du tsar Alexandre III de Russie, jusqu’à Joseph Caillaux, Clemenceau ou Léon Blum, ses amitiés et admirations ne connaîtront ni frontières, ni étiquettes. Son salon lui vaudra la haine de Léon Daudet, qui l’attaquera avec virulence dans la presse pour son dreyfusisme et ses amitiés avec les artistes juifs ».

Avec la Première Guerre mondiale, s’effondre la société « dont la comtesse Greffulhe était la figure emblématique. Infatigable, elle organise concerts et cérémonies pour lever des fonds. » 

Durant les années folles, elle « est toujours fêtée, toujours recherchée, mais elle n’en est plus l’étoile. De plus en plus souvent recluse à la campagne, elle reconvertit son besoin d’action dans l’élevage de barzoïs, et introduit en France les courses de lévriers. Elle se replie sur les arts plastiques – le pastel, les miniatures et le vitrail ».

Son « salon, supplanté par celui des Beaumont, n’est plus le « premier ». Mais il est toujours une sorte d’académie internationale et éclectique du bon goût, de l’art et de l’intelligence, où, à côté de la « vieille garde », les étoiles montantes de la littérature et des arts, les pionniers des sciences et de l’industrie côtoient diplomates et souverains exotiques ».

En 1947, la comtesse Greffulhe « est l’invitée d’honneur d’une exposition consacrée par la Bibliothèque nationale à Marcel Proust. Les admirateurs de la Recherche et les premiers biographes de l’auteur lui rendent visite avec curiosité et déférence, cherchant à recueillir ses souvenirs ».

Elle s’éteint en août 1952, à quatre-vingt-douze ans.

C’est une première. Le Palais Galliera a réuni « la garde-robe d’exception de la comtesse Greffulhe, née Élisabeth de Caraman-Chimay (1860-1952) dans une famille mélomane, « prestigieuse et désargentée » unissant une lignée d’aristocrates bâtisseurs et guerriers remontant au Saint-Empire, au XIe siècle, et les Montesquiou dont les ancêtres vécurent sous les Mérovingiens. Dans « une scénographie en trompe-l’œil », le visiteur peut admirer une « cinquantaine de robes-trésors mises en abîme » dans une scénographie signée Béatrice Abonyi, modèles griffés Worth, Fortuny, Babani, Lanvin... manteaux, tenues d’intérieur, robes de jour et du soir, accompagnés d’accessoires, de portraits, de photographies et de films... « Autant d’invitations à la mode retrouvée, à la rencontre de cette grande dame du Tout-Paris dont l’image est inséparable de ses atours », la garde-robe intimement liée à la personnalité de cette « maréchale de la mode » prisée par la « bonne société parisienne ». 

Ces parures exceptionnelles, spectaculaires, aux célèbres griffes et signant le rang social, ont été donnés dès 1964 par les héritiers et descendants de la comtesse Greffulhe au Palais Galliera dont ils constituent « un des plus importants fonds historiques ». 

Cette exposition itinérante sera montrée au Museum du FIT (Fashion Institute of Technology) de New York en septembre 2016.

Salon d’honneur
« Maîtrisant avec une exquise nonchalance ses apparitions et ses disparitions aussi soudaines qu’entretenues, la comtesse Greffulhe fut le sujet des chroniqueurs et des auteurs. Marcel Proust emprunta sa garde-robe, ses manières, son allure pour imaginer la duchesse de Guermantes. Ses voiles, ses gazes, ses lys et ses orchidées brodées devinrent les motifs de papier avec lesquels l’écrivain édifia son œuvre. Son image devint un phrasé ».

« Elle, écrit Montesquiou, se faisait montrer, chez les couturiers en renom tout ce qui était en vogue ; puis quand elle devenait certaine que fut épuisé le nombre des élucubrations fraîchement vantées, elle levait la séance, en jetant aux faiseurs, persuadés de son édification et convaincus de leur maîtrise, cette déconcertante conclusion : “Faites-moi tout ce que vous voudrez… qui ne soit pas ça !” »

La comtesse Greffulhe est demeurée fidèle à certains couturiers : Worth, Fortuny, Babani, des Sœurs Callot ou Lanvin. « En façonné de soie et fond de satin, coupées dans le vert menaçant qu’elle affectionne, dans le noir tragique d’un crêpe ou d’une mousseline, ses parures sont des miroirs ». 

L’élégante « robe de jour, mêlant des couleurs éteintes qu’elle affectionnait – en particulier le vieux rose – témoigne de son goût pour la maison Soinard. Cet établissement, oublié de nos jours, avait été le fournisseur principal de son trousseau dont une facture, datée de novembre 1878, est conservée dans le fonds Greffulhe aux Archives nationales ». 

« Fasciné et intrigué par les choix esthétiques de sa nièce la comtesse Greffulhe, Robert de Montesquiou cite nombre de tenues extraordinaires, dont « une pièce de soie changeante, d’un vert, mélangé de violet, qui lui donne l’apparence d’une Loreley… » Cette description rappelle la pièce portant la griffe de la maison A. Félix, très célèbre au tournant du siècle, et chez qui la comtesse se fournissait depuis son mariage en 1878 ».

« Lors de sa visite en France en 1896, le tsar Nicolas II avait offert à la comtesse Greffulhe un riche manteau d’apparat, dit « khalat », provenant de Boukhara (actuel Ouzbékistan). La comtesse fit transformer ce fastueux présent diplomatique par son couturier, Jean-Philippe Worth, pour en faire une cape du soir. Elle la portera, hiératique et magnifique, dans un portrait photographique par Otto qui la fait ressembler à une madone. Huit ans plus tard, ayant fait modifier la pièce pour suivre la mode, elle fit sensation « avec son grand manteau russe, d’étoffe d’or, rapporté du Turkestan » peut-on lire dans le Figaro du 15 avril 1904, lors d’une soirée de gala organisée au théâtre Sarah-Bernhardt au bénéfice des blessés russes ».

« Robe de réception et tenue privée, une robe d’intérieur a été portée par la comtesse pour recevoir ses amis intimes, en fin d’après-midi – d’où le nom anglais de « tea-gown », ou robe pour prendre le thé, que l’on donne à ce type de pièce. La comtesse choisissait volontiers un vert intense pour ses tenues mettant en valeur l’auburn de sa chevelure. Spectaculaire par ses immenses motifs, cette robe est caractéristique des créations de Jean-Philippe Worth, qui avait succédé en 1895 à son père, Charles Frederick, l’inventeur de la haute couture. Le fils affectionnait les tissus historicisants dont ce velours ciselé imitant les velours de Gênes de la Renaissance est un exemple somptueux ».

« Vêtue de cette robe singulière, la comtesse Greffulhe attira tous les regards lors du mariage de sa fille Elaine, le 14 novembre 1904. La presse rendit compte avec précision de sa tenue : « […] fascinante jusqu’à l’éblouissement, dans une sensationnelle toilette d’impératrice byzantine : robe de brocart d’argent couverte d’artistiques broderies à reflets nacrés rehaussés d’or et de perles fines, ourlée d’une bande de zibeline. Splendide collier de chien et sautoir en perles fines. Immense chapeau en tulle argent bordé de zibeline, avec, de chaque côté, de volumineux Paradis, entre lesquels se dressait droit et fier, un énorme diamant brillant comme une grosse larme de joie irisée de soleil […] » (La Femme d’aujourd’hui, décembre 1904) La maison Vitaldi Babani, spécialisée dans la vente d’objets d’art, de soieries et de kimonos importés d’Orient, s’installa à Paris dès 1894. Elle contribua à diffuser les créations de Mariano Fortuny ainsi que les tissus de Liberty avant de proposer ses propres modèles à la griffe Babani, largement inspirés de ceux du maître Fortuny ».

Une « robe, dont les motifs végétaux peints au pochoir évoquent la céramique crétoise de Camarès, s’inspire ainsi du célèbre châle « Cnossos » en voile de soie blanc imprimé dès 1906 par Mariano Fortuny. Les frises d’animaux et de décors géométriques témoignent de l’influence de l’antiquité orientale ».

« Espagnol, installé à Venise, Mariano Fortuny, peintre, scénographe et graveur se tourna vers le textile dès 1906. Ses créations intemporelles témoignent d’influences multiples. Un savant procédé d’impression, imitant les fils d’or et d’argent, génère de subtils jeux de lumière ».

Fortuny occupe une place importante dans l’œuvre de Marcel Proust. Elstir évoque en ces termes devant Albertine les fêtes vénitiennes peintes par Véronèse et Carpaccio : « Vous pourrez peut-être bientôt […] contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens […]. Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. » - Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs

Le manteau attribué à Vitaldi Babani « est fortement imprégné du style de Mariano Fortuny. C’est par l’impression et non par le tissage que ce dernier restitue l’éclat et la somptuosité des textiles anciens façonnés dont il conserve une importante collection ».

La « symétrie de la composition, les motifs végétaux et floraux sont influencés par la Renaissance. Le vert du velours de soie est ici rehaussé par le rouge de la doublure tandis qu’un bouton en verre de Murano introduit une discrète touche de fantaisie ».

Les « motifs végétaux soulignés de frises géométriques, inspirés de la céramique crétoise de Camarès, reprennent en broderie les motifs peints d’une robe d’intérieur de Vitaldi Babani datée vers 1912. Ils témoignent de la constante prédilection de la comtesse Greffulhe pour ce type de décor ».

Grande galerie
« Elle arrivait avec l’élégante vivacité, en même temps que la délicate majesté d’une gazelle, qui aurait rencontré une pièce de velours noir et qui la traînerait après soi, avec une grâce infinie ». – Robert de Montesquiou, La Divine comtesse.

« À la fin du XIXe siècle et jusqu’en 1914, les robes de cérémonie, de bal ou de soirée de la comtesse sont trempées dans le noir tragique. Les pièces d’archives du trousseau de 1878 mentionnent déjà des vêtements à la tonalité sombre. Le noir, couleur du deuil, dont l’usage est codifié dans les manuels de savoir-vivre du XIXe siècle. Dans les années 1920 et 1930, les modèles multiplient ce noir envahissant à une période où la comtesse est âgée de plus de soixante ans. Noir de ses prestigieuses robes du soir sculptant son irréprochable silhouette. Jusqu’à cet article paru dans la presse en 1943 rendant un bel hommage à son inaltérable élégance : « La comtesse Greffulhe gainée de satin noir, rallume les fastes de la duchesse de Guermantes […] elle est aussi flexible et fuselée que l’écriture de celui qui la prit pour modèle.» Carrefour, 23 juillet 1943 ».

La comtesse Greffulhe « conserve pour le jour et pour le soir le goût des modèles toujours singuliers. En témoignent cette robe du soir de Jeanne Lanvin aux manches ouvragées telle une vannerie de taffetas, comme cet ensemble du soir bicolore noir et ivoire de Nina Ricci. Un manteau de Jeanne Lanvin entièrement pavé d’un motif de briques de satin noir fait du vêtement de haute couture un manifeste surréaliste… »

Les « sœurs Callot, Redfern, Philippe et Gaston, Jenny, Louiseboulanger, Maggy Rouff, Caroline Reboux griffent d’autres éléments de la garde-robe de la comtesse, cliente exigeante et directive à une époque où règne l’industrie d’excellence de la haute couture ».

La « découverte de la tombe de Toutankhamon en 1922 vient relancer l’engouement pour l’Egypte ancienne. La géométrie et l’aspect graphique des hiéroglyphes détachés ici sur la dentelle métallique, s’inscrivent dans le vocabulaire Art déco ».

La « mode des années 20 voit triompher l’ethnographie et l’exotisme influençant aussi bien la création vestimentaire, les décors et les textiles, que la dénomination des modèles ». « L’inspiration chinoise est omniprésente. Les motifs traditionnels, végétaux, nuages et pagodes, parfois très stylisés, déploient leurs broderies jusqu’à faire d’un vêtement un paysage ».

Petite galerie est
La comtesse Greffulhe accordait aussi une grande attention aux accessoires : éventails, chapeaux, gants, chaussures (Hellstern)… Dans un feuillet intitulé « Voyage 1900 » classé dans ses archives manuscrites, la comtesse Greffulhe détaille une liste d’accessoires qu’elle juge indispensable : « Grand chapeau nécessaire – léger auréolesque – cheval de combat voiles d’été – les choisir avant départ – clairs – les trop opaques asphyxient quand ils sont en soie en avoir de 9 épaisseurs différentes clairs – un plus épais – épais on le met ainsi 4 centimètres piqués avec épingle anglaise d’un seul coup. On épingle d’abord le bas au cou, puis au milieu de la tête, puis sur le chapeau ; emporter 5 mètres de chaque roulés sur un rouleau (on les plie toujours c’est affreux) ; il faut 2 chapeaux noirs 1 bleu marine, 1 blanc crème, 1 fantaisie, 1 toque de voyage, elle ajoute plus loin sur une liste annexe : voyage ; blouse fermant devant, corset caoutchouc ceinture s’attachant avec boucle. Papier de soie, col étoffe avec agrafes, bottines lacées.» 

Des vêtements du vestiaire du comte, des robes de leur fille Elaine, et plusieurs livrées de domestiques figurent aussi dans la collection. 

Éventail offert à Élisabeth de Caraman-Chimay, lors de son mariage avec le vicomte Henry Greffulhe le 25 septembre 1878, par le comte et la comtesse de Montesquiou-Fezensac.

« Mme de Guermantes s’avança décidément vers la voiture […] et relevant sa jupe rouge elle posa son pied sur le marchepied. Elle allait entrer en voiture, quand, voyant ce pied, le duc s’écria d’une voix terrible : “Oriane, qu’est-ce que vous alliez faire, malheureuse. Vous avez gardé vos souliers noirs ! Avec une toilette rouge ! Remontez vite mettre vos souliers rouges, ou bien, dit-il au valet de pied, dîtes tout de suite à la femme de chambre de Mme la duchesse de descendre des souliers rouges.” » Marcel Proust, Le Côté de Guermantes.

Petite galerie ouest
Fils de Félix Nadar, Paul Nadar initie la comtesse à la photographie dès 1883. Les milieux aristocratiques de la fin du XIXe siècle pratiquent en amateurs, au  même titre que la musique ou le dessin, cet art récent. Le choix de Paul Nadar pour réaliser ses portraits s’explique par l’amitié et la clientèle artiste et bohème des années 1850 qui fréquentait l’atelier de Nadar père. Dans le studio Nadar, la comtesse Greffulhe y pose régulièrement de 1883 à 1901. Autre photographe retenu pour façonner et immortaliser l’image de la comtesse : Otto Wegener, « d’origine suédoise, qui ouvre son atelier place de la Madeleine en 1883 et attire une clientèle élégante issue de la haute société ».

Devant l’objectif de l’appareil photographique, la jeune femme charismatique opère sa mutation et fixe ses apparences dans les soirées mondaines. « Dans le contrôle de son apparence, elle met en valeur son port de tête, sa silhouette, sa taille extrêmement fine ».

La destination de ces portraits ? La comtesse les donne à quelques proches et « les suspend au mur de ses différentes demeures pour mieux célébrer le culte d’elle-même. Car plus que la peinture, la photographie cristallise son pouvoir de séduction et son narcissisme ».

« Miroir […] que mon regard soit tel qu’un rideau, que j’abaisserai sur ta glace, afin d’y enfermer à jamais les plus chers trésors de mon être, ainsi, devenue immortelle! », s’exclame la comtesse.

« Par sa couleur rose-mauve et son aspect vaporeux, cette robe est caractéristique du goût de la comtesse Greffulhe. Elle l’a portée le 30 mai 1894 lors d’une fête en plein air organisée par son oncle Robert de Montesquiou dans sa demeure versaillaise ».

Le « Tout-Paris mondain et littéraire s’y était pressé pour écouter Sarah Bernhardt, Julia Bartet et Suzanne Reichenberg réciter des poèmes de Chénier, Verlaine, Hérédia et, bien entendu, de Montesquiou. Quant à Marcel Proust, fasciné, il avait obtenu une invitation et a décrit la fête dans un article publié sous le pseudonyme de « Tout-Paris » dans Le Gaulois : « Mme la comtesse Greffulhe, délicieusement habillée : la robe est de soie lilas rosé, semée d’orchidées, et recouverte de mousseline de soie de même nuance, le chapeau fleuri d’orchidées et tout entouré de gaze lilas. »

Salle carrée
« Je suis trop malade pour vous écrire plus longuement mais je me permets de vous rappeler ma demande d’une photographie (fût-ce du portrait de Laszlo). Pour me la refuser jadis, vous aviez allégué une bien mauvaise raison, à savoir que la photographie immobilise et arrête la beauté de la femme. Mais n’est-il pas précisément beau d’immobiliser, c’est à dire d’éterniser un moment radieux. C’est l’effigie d’une éternelle jeunesse ; j’ajoute qu’une photographie vue jadis chez Robert de Montesquiou me paraît plus belle que celle du portrait de Laszlo », supplie Marcel Proust, dans une énième requête d’un portrait de cette incomparable qui le fascinait, peu avant sa mort.

« Dans l’image tant convoitée, la comtesse Greffulhe est vêtue d’une exceptionnelle robe du soir de Worth en velours noir et applications en forme de lys. Le lys est devenu l’emblème d’Élisabeth depuis le poème à elle dédié » par Robert de Montesquiou : « Comme un beau lys d’argent aux yeux de pistils noirs. Ainsi vous fleurissez profonde et liliale […]».

« Réalisée par son couturier attitré Worth, cette robe est avant tout une « création » de la comtesse Greffulhe. Elle présente une coupe « princesse », sans couture à la taille, inhabituelle pour l’époque, mettant en valeur la minceur de celle qui la portait. »

La « berthe, sorte de col, qui pouvait se replier en ailes de chauve-souris constitue une allusion à l’animal tutélaire de son oncle Robert de Montesquiou, tandis que le motif de fleurs de lys fait référence au poème que ce dernier avait composé en l’honneur de la comtesse ».


Lettre de Proust à Robert de Montesquiou, datée du dimanche 2 juillet 1893

« J’ai enfin vu (hier chez Mme de Wagram) la comtesse Greffulhe. Et un même sentiment, qui me décida à vous dire mon émotion à la lecture des Chauves-souris, vous impose comme confident de mon émotion d’hier soir. Elle portait une coiffure d’une grâce polynésienne, et des orchidées mauves descendaient jusqu’à sa nuque, comme les « chapeaux de fleurs » dont parle M. Renan. Elle est difficile à juger, sans doute parce que juger c’est comparer, et qu’aucun élément n’entre en elle qu’on ait pu voir chez aucune autre ni même nulle part ailleurs. Mais tout le mystère de sa beauté est dans l’éclat, dans l’énigme surtout de ses yeux. Je n’ai jamais vu une femme aussi belle. Je ne me suis pas fait présenter à elle, et je ne demanderai cela pas même à vous, car en dehors de l’indiscrétion qu’il pourrait y avoir à cela, il me semble que j’éprouverais plutôt à lui parler un trouble douloureux. Mais je voudrais bien qu’elle sache la grande impression qu’elle m’a donnée et si, comme je crois, vous la voyez très souvent, voulez-vous la lui dire ? J’espère vous déplaire moins en admirant celle que vous admirez par-dessus toutes choses et je l’admirerai dorénavant d’après vous, selon vous, et comme disait Malebranche “en vous”.
Votre respectueux admirateur,
Marcel Proust. »

Repères biographiques

"1860 : Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay naît le 11 juillet. Sa mère, Marie de Montesquiou, et son père, Prince Joseph de Chimay, diplomate à la légation de Belgique puis gouverneur du Hainaut, offrent à leurs six enfants une solide éducation musicale et littéraire avant-gardiste pour l’époque.
1878 : le riche mariage d’Élisabeth avec le vicomte Henri Greffulhe est célébré le 25 septembre. Le jeune couple vit dans les deux résidences principales appartenant aux Greffulhe : le château de Bois-Boudran en Seine-et-Marne et la rue d’Astorg à Paris. C’est dans cet hôtel qu’elle ouvrira un salon au cours des années 1890 où se côtoieront politiciens de tous bords mais aussi artistes et écrivains.
1882 : naissance le 19 mars d’Elaine, leur fille unique.
1884 : Marie de Montesquiou décède le 26 décembre.
1886 : par l’intermédiaire de son jeune oncle Robert de Montesquiou Élisabeth rencontre Gabriel Fauré qui lui dédiera sa pavane en 1888.
1889 : elle organise en juin son premier grand concert public au Trocadéro. Le Messie de Haendel permet de lever des fonds conséquents reversés à la Société Philanthropique.
1890 : elle fonde la Société des grandes auditions musicales
de France destinée à promouvoir les oeuvres peu connues des musiciens français. L’oeuvre de Berlioz, Bérénice et Bénédicte, est jouée à l’Odéon l’année suivante.
1891 : le peintre Paul-César Helleu exécute une centaine d’esquisses de la comtesse.
1892 : le Prince de Chimay décède en avril.
1894 : elle rencontre Marcel Proust à une fête organisée par Robert de Montesquiou le 30 mai.
1896 : Paul Nadar photographie Élisabeth portant la robe aux Lys.
1899 : la comtesse Greffulhe prône l’innocence du capitaine Dreyfus et devient la cible des virulentes critiques des anti-dreyfusards et de la presse antisémite.
Elle promeut la création de Tristan et Iseult au Nouveau Théâtre avec les concerts Lamoureux. L’ opéra de Wagner est un triomphe auprès du public parisien.
1902 : la comtesse attire un public mondain à la première du Crépuscule des dieux au théâtre du Château-d’Eau. 
Elle rencontre Roffredo Caetani, jeune compositeur italien, dont elle fait jouer les œuvres, et avec lequel elle entretient une correspondance tout au long de sa vie.
1903 : protectrice des sciences, elle aide le savant Albert Branly, à maintenir ses recherches sur la radio-conduction et la télémécanique.
Elle rencontre Pierre et Marie Curie dont elle soutient les travaux sur la radioactivité et joue un rôle clé dans la création de l’Institut du Radium en 1909 (actuel Institut Curie).
1904 : le mariage d’Elaine Greffulhe avec le duc de Guiche est célébré à La Madeleine le 14 novembre ; la comtesse porte l’emblématique robe byzantine.
1906 : Élisabeth organise avec Robert de Montesquiou la première rétrospective du peintre Gustave Moreau. Cette même année, elle rencontre Serge Diaghilev au salon d’automne.
1907 : portrait d’Élisabeth par Philip Alexius de Lazlo.
1908 : présidente de la Société des grandes auditions musicales, elle est l’instigatrice d’une soirée mémorable dans le parc du Château de Versailles.
1909 : Diaghilev lance les ballets russes avec le soutien de la comtesse.
1914 : ambassadrice de l’art français, elle se rend à l’exposition de Londres, en compagnie d’Auguste Rodin.
1919 : initiée aux sciences occultes depuis son plus jeune âge, et d’une nature profondément mystique, la comtesse Greffulhe est à l’initiative de la fondation de l’Institut métapsychique. Elle s’intéressera quelques années plus tard aux médecines parallèles et aux méthodes de développement personnel.
1932 : Henri Greffulhe décède le 31 mars.
1947 : le 18 novembre, l’exposition Marcel Proust est inaugurée à la Bibliothèque Nationale, en présence de la comtesse.
1952 : la comtesse Greffulhe s’éteint le 21 août au bord du lac Léman".

Laure Hillerin, La comtesse Greffulhe : L'ombre des Guermantes. Flammarion, 2014. 400 pages. ISBN : 978-2081290549

Du 23 septembre 2016 au 7 janvier 2017
Au Museum at FIT
Seventh Avenue at 27 Street. New York City 10001-5992
Tel. : 212 217.4558
Du mardi au vendredi de midi à 20 h. Samedi de 10 h à 17 h

Jusqu’au 20 mars 2016
Au Palais Galliera 
Musée de la Mode de la Ville de Paris
10, avenue Pierre-Ier-de-Serbie, 75116 Paris
Tél. 01 56 52 86 00
Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne les jeudis jusqu’à 21h

Visuels 
Maison Worth, tea gown, vers 1897
Velours ciselé bleu foncé sur fond de satin vert, dentelle de Valenciennes
© Stéphane Piera / Galliera / Roger-Viollet

Maison Worth, robe byzantine portée par la Comtesse Greffulhe pour le mariage de sa fille, 1904
Taffetas lamé, soie et filé or, tulle de soie, application de paillettes
© L. Degrâces et Ph. Joffre / Galliera / Roger-Viollet

Nina Ricci, ensemble du soir (robe et boléro), vers 1937
Sergé et mousseline de soie crème et noire, plumes d’autruche
© Julien Vidal / Galliera / Roger-Viollet

Photographie de Otto, la comtesse Greffulhe dans une robe de bal, vers 1887
© Otto / Galliera / Roger-Viollet

Photographie de Paul Nadar, la comtesse Greffulhe portant la « Robe aux lys » créée par Worth, 1896
© Nadar / Galliera / Roger-Viollet

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Les citations proviennent du dossier de presse et de livre de Laure Hillerin. Cet article a été publié le 17 mars 2016.

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