dimanche 5 mars 2017

Le Premier génocide du XXe siècle. Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand, 1904-1908


Le Mémorial de la Shoah présente l’exposition-dossier inédit(e) Le premier génocide du XXe siècle. Herero et Nama dans le sud ouest africain allemand, 1904-1908. Dans l’actuelle Namibie, 80% du peuple Herero et 50% du peuple Nama ont été exterminés par l’Allemagne impériale de Guillaume II. Un génocide méconnu.

« Hôtel Rwanda » de Terry George
Le Premier génocide du XXe siècle. Herero et Nama dans le Sud-Ouest africain allemand, 1904-1908 

Vocable forgé par le juriste, philosophe et linguiste américain Raphaël Lemkin dès 1943, « génocide » désigne la destruction physique, intentionnelle, systématique et planifiée d’un groupe ou d’une partie d’un groupe ethnique, national, religieux ou racial ». Pourquoi le Mémorial de la Shoah ne dit-il pas qu’il était juif ?


Le massacre des Héréros et des Namas s'est produit dans le Sud-Ouest africain allemand (Deutsch-Südwestafrika, actuelle Namibie) dès 1904. Ordonné par le général Lothar von Trotha, ce génocide s’est déroulé sur plusieurs années, dans le cadre de la  conquête d'un territoire africain par les troupes coloniales allemandes (1884-1911). 

En 1904, « en réaction aux règles imposées par l’administration coloniale allemande ainsi qu’aux abus et maltraitances des colons, une révolte éclate dans le Sud-Ouest africain allemand, aujourd’hui la Namibie ». 

Les « forces du Deuxième Reich la répriment avec brutalité et mettent en défaite les Herero ».

Un « ordre d’extermination – émis par le général Lothar von Trotha le 2 octobre 1904 - enjoint les troupes du Kaiser à tuer sans distinction, condamnant ainsi hommes, femmes et enfants ». 

Les « Nama prennent à leur tour les armes contre les Allemands et subissent le même sort que les Herero ». 

Dans « les camps de concentration ouverts en 1905, comme ceux de Windhoek, Swakopmund et Shark Island, les prisonniers Nama et Herero sont éliminés par le travail et succombent à la maladie, aux mauvais traitements et à la malnutrition ». Ces Héréro étaient tatoués « GH » (Gefangener Herero, prisonnier Héréro). Une partie a été victime d’expériences prétendument médicales. Des « crânes de victimes sont alors envoyés en Allemagne à des fins de recherches scientifiques raciales ».  

De 1904 à 1908, « environ 80% du peuple Herero et 50% du peuple Nama vivant sur le territoire de l’actuelle Namibie ont été exterminés, soit environ 65 000 Herero et 10 000 Nama ». 

En voie « d’être reconnu publiquement par la république Fédérale d’Allemagne comme génocide, ce crime de l’histoire coloniale africaine est aujourd’hui considéré comme le premier génocide du XXe siècle ».

Grâce à des documents d’archives, divers objets, et des photographies, le Mémorial de la Shoah « propose pour la première fois en France d’aborder cet événement encore très largement méconnu du grand public, et devenu un sujet de recherche depuis le milieu des années 1990 ». 

Le Commissariat scientifique est assuré par Leonor Faber-Jonker, Université de Leiden, Pays-Bas, le Commissariat général et coordination par Sophie Nagiscarde, responsable des activités culturelles au Mémorial de la Shoah, assistées d’Emilie Jumes, stagiaire.


« Le Mémorial tient l’enseignement de l’histoire de la Shoah et plus généralement celui des autres génocides comme le vecteur le plus puissant de la défense et de la transmission des valeurs démocratiques. Depuis quelques années, il consacre d’ailleurs une partie de sa programmation à l’enseignement, à la prévention et à la comparaison des génocides aussi bien dans ses activités grand public, que pour celles consacrées au monde enseignant et au monde de la recherche, au travers de nombreuses formations, colloques, projections et rencontres. Après avoir consacré deux expositions-dossiers au génocide des Arméniens de l’Empire Ottoman et au génocide des Tutsi au Rwanda, en accord avec notre conseil scientifique, nous désirions parler de cet autre génocide du XXe siècle, peu connu en Europe. Nous l’avions brièvement abordé dans notre exposition Les génocides du XXe siècle et lors de manifestations à l’auditorium, mais le format de cette exposition permet une approche plus complète de la complexité de cet événement », Sophie Nagiscarde, commissaire générale. 

Curieusement, alors que l’exposition sur le génocide commis au Rwanda à l’égard des Tutsis et des Hutus modérés (avril et juillet 1994) rechignait à désigner la responsabilité de la France, en présentant les éléments des controverses, cette exposition sur ce premier génocide du XXe siècle ne se pare pas de ces atermoiements.

On demeure perplexe devant la responsabilité de l’Allemagne impériale de Guillaume II dans les génocides commis contre les Herero et les Nama, puis les Arméniens dans ces deux premières décennies du XXe siècle. D’autant que le IIIe Reich a ensuite commis la Shoah.

En outre, l’exposition évoque trop peu le contexte historique mondial - politique d’expansion coloniale du Deuxième Reich, rôle de Bismarck, partage du continent africain entre les puissances européennes -, qui est en partie évoqué lors du colloque (26-27 février 2017) organisé par le Mémorial de la Shoah et l’Institut historique allemand (IHA) : « Au début des années 2000 et plus encore pour la commémoration du centenaire du génocide des Herero et des Nama, l’Allemagne retrouve la mémoire de cet événement jusque-là largement méconnu. En Namibie, les descendants de victimes Herero et Nama insistent à faire valoir leur demande pour la reconnaissance du génocide et l’obtention de réparations ». 

Un livret et un mini-site accompagnent l’exposition signalée sur Twitter par le hashtag #GenocideHereroNama.

Prémices 
Au milieu du XIXe siècle, les peuples vivant « dans la région qui correspond aujourd’hui au centre de la Namibie sont les Herero, Nama, Basters, Damara, Khoisan et Ovambo ». 

Vers 1840, « alors que les premiers missionnaires rhénans débarquent dans la colonie, la majeure partie du centre de la Namibie est passée sous le contrôle du capitaine Oorlam Jonker Afrikaner et ses vassaux herero, Kahitjene et Tjamuaha. Certains chefs herero s’allient avec les missionnaires afin d’obtenir protection et biens matériels ; les missions deviennent alors d’importants centres d’échanges commerciaux et diplomatiques ». 

« À la disparition d’Afrikaner et de Tjamuaha en 1861, l’hégémonie des Oorlam s’effondre et c’est le fils de Tjamuaha, Kamaharero, qui s’impose alors comme le plus puissant de la génération des chefs herero indépendants ». 

Dans les années 1880, « d’incessantes disputes autour des pâturages dégénèrent en un conflit prolongé avec Hendrik Witbooi, un leader instruit et charismatique qui a réussi à rassembler les clans nama et oorlam dans le Sud ». 

Le protectorat du Sud-Ouest africain allemand « est proclamé le 7 août 1884 ». 

Lors de la décennie suivante, la « colonisation peine à se mettre en place : les gains financiers sont dérisoires et bien que premier gouverneur, le haut-commissaire du Reich, Heinrich Ernst Göring, nommé en 1885, réussisse à entériner un « traité de protection » avec Kamaharero, les Allemands ne peuvent en réalité lui offrir aucune assistance contre Witbooi ». 

Lorsque Göring « commet l’impardonnable erreur de toucher à un ancestral lieu de sépulture herero, Kamaharero, furieux, annule leur accord ». 

En 1888, « inquiet pour sa sécurité, Göring n’a d’autre alternative que de quitter précipitamment le protectorat ». 

Violence et perte de territoire 
Les « premières troupes allemandes débarquent dans la colonie au milieu de l’année 1889, menées par Curt von François ». 

Samuel Maharero, fils de Kamaharero « de plus en plus déçu par l’attitude des Allemands et Hendrik Witbooi, qui comprend l’ampleur de la menace coloniale s’unissent ». 

« Face à ce front unifié, von François lance, dans la nuit du 12 avril 1893, une attaque surprise sur le camp de Witbooi, les troupes allemandes massacrent pas moins de 75 femmes et enfants ». 

« En dépit de ce bain de sang, von François ne parvient pas à soumettre Witbooi ». 

En 1894, il « est remplacé par Theodor Leutwein, qui reprend le contrôle en imposant l’application des ‘traités de protection’.

Samuel Maharero « se rapproche de Leutwein pour étendre son pouvoir ». 

« Défait après une féroce bataille de treize jours, Witbooi doit se résoudre à signer un traité de collaboration avec les Allemands ». 

En 1896, les « deux chefs combattent aux côtés de Leutwein contre les Mbanderu et les Khauas Khoi : c’est la première des nombreuses campagnes conduites contre les « tribus rebelles » dans le double but d’étendre l'influence de Maharero et de libérer des terres, du bétail et de la main d’oeuvre pour les colons allemands ». 

Les « survivants des combats sont systématiquement envoyés aux travaux forcés tandis que les terres et le bétail des Herero passent aux mains des Allemands ». 

Quand « la peste bovine frappe les territoires surpeuplés laissés aux Herero, les conséquences économiques et sociales sont catastrophiques ». 

« À la fin de la décennie, les Herero ont perdu leur indépendance ». 

La fièvre guerrière 
Malgré les « efforts déployés par le chef herero Samuel Maharero pour consolider son alliance avec les Allemands, les abus se multiplient. Les officiers allemands se livrent au viol, aux passages à tabac et au meurtre d’Africains en toute impunité ». 

À Okahandja, le lieutenant Ralph Zürn « n’hésite pas à contrefaire les signatures des chefs herero pour s’approprier des terres et même à exhumer des crânes comme source de revenus supplémentaires ». 

Le 12 janvier 1904, « alors que les troupes allemandes sont occupées à tenter de mater la « rébellion » des Nama Bondelswartz dans le Sud, des Herero d’Okahandja, exaspérés par les injustices commises par Zürn et la perte continue de territoire, s’en prennent aux fermes allemandes, aux commerces et à l’infrastructure coloniale. Ces attaques entraînent une brutale répression de la part des soldats et des colons qui se livrent à des actes de lynchage et de représailles aveugles ». 

En Allemagne, à la suite des « descriptions exagérées de ces agressions, une véritable fièvre guerrière se développe ». 

« Alors que la violence se propage, le soulèvement local se transforme en conflit majeur, forçant Maharero à se ranger du côté des « rebelles ». Au grand dam des politiciens de Berlin, ses hommes réussissent dans un premier temps à résister aux troupes de Leutwein en utilisant des techniques de guérilla. Leutwein est relevé de son commandement et remplacé par l’impitoyable général Lothar von Trotha qui débarque dans la colonie en juin 1904 avec des milliers d’hommes. À l’inverse de son prédécesseur, qui avait espéré mettre un terme au conflit par la diplomatie, von Trotha est déterminé à en finir avec les Herero. Du point de vue de Von Trotha, la guerre avec les Herero est inévitable et permettra l’accomplissement de la domination des blancs dans la colonie ». 

L’ordre de destruction 
Quand le général Lothar von Trotha arrive « dans la colonie, la majorité des Herero, soit près de 50 000 hommes, femmes et enfant accompagnés de leurs troupeaux, se sont rassemblés sous le commandement de Samuel Maharero sur le plateau du Waterberg. Anticipant des négociations, ils ont cessé leurs attaques ». 

Von Trotha « n’a cependant aucune intention de négocier. Ses troupes encerclent le campement du Waterberg et à l’aube du 11 août 1904, elles passent à l’attaque ayant pour ordre de ne pas faire de prisonniers ». 

Cependant, les Herero parviennent « à briser l'encerclement et des dizaines de milliers d'entre eux s'enfuient dans le désert. Von Trotha ordonne qu’on les poursuive, tout en bouclant le territoire et en coupant l’accès aux points d’eau. Pendant des semaines, repoussés de plus en plus loin dans le désert, d’innombrables Herero meurent de déshydratation ». 

Le 3 octobre 1904, le « général émet un ordre de destruction, le Vernichtungsbefehl, qui déclare que tout Herero présent sur le « territoire allemand » sera abattu. Les soldats allemands, épuisés, malades et dont la haine raciale a été alimentée par les rumeurs de la cruauté des Herero, massacrent des civils, y compris des Herero qui n’ont pas pris part à la guerre ». 

Quand « l’ordre est levé suite à l’intervention des missionnaires, le génocide entre dans une nouvelle phase : les survivants Herero sont incarcérés dans des camps de concentration et contraints aux travaux forcés ». 

« Quelques combattants herero parviennent à rejoindre les Nama par le Sud ». 

Hendrik Witbooi « qui a amené des troupes pour venir en renfort des Allemands au Waterberg, finit deux mois plus tard par se retourner contre ses alliés. Conscients du désir qui anime les colons de désarmer et de contrôler tous les Africains, les Witbooi et leurs alliés nama ouvrent les hostilités en s’attaquant aux fermes des Européens ainsi qu’à leurs convois, tuant les hommes et s’emparant de tout ce qui a de la valeur. S’en suit une pénible guérilla qui va durer quatre ans. Les Nama mettent à profit leur connaissance du terrain pour prendre en embuscade les forces allemandes qui continuent à perpétuer leurs atrocités ». 

Le 23 avril 1905, von Trotha « fait une déclaration qui menace les Nama du même sort que les Herero, mais il ne parvient pas à les assujettir avant son départ le 19 novembre 1905 ». 

« Après le décès de Witbooi suite à une blessure reçue sur le champ de bataille près de Vaalgras le 29 octobre 1905, d’autres capitaines, parmi lesquels Cornelius Fredericks de Béthanie, Simon Kopper des Nama Franzmann et Jakob Morenga, un chef charismatique de descendance mixte, herero et nama, poursuivent le combat. Ce dernier est finalement abattu par la police du Cap ». 

« Cernés, Fredericks et ses hommes sont contraints de se rendre en mars 1906. Ils sont tous internés dans le camp de concentration à la sinistre renommée : Shark Island - l’île aux requins ». 

Les camps de concentration 
A la suite de « la brutale campagne du général von Trotha, la colonie est confrontée à un manque sévère de main-d’oeuvre. Les prisonniers herero - hommes, femmes et enfants- sont alors internés dans des camps de concentration (Konzentrationslager), et utilisés comme travailleurs forcés, notamment dans la construction du nouveau chemin de fer ». 

Friedrich von Lindequist, gouverneur de la colonie de novembre 1905 à août 1907, enjoint « tous les Herero à se rendre et à rejoindre les camps de rassemblement d’Omburo ou de Otjihaena, d’où ils sont convoyés vers les centres de travaux ferroviaires, ou dans les camps de concentration tels que ceux de Windhoek, Swakopmund ou Lüderitzbucht ». 

Les « conditions de vie dans ces camps sont terribles. Les prisonniers ne disposent que d’abris improvisés, dépourvus d’installations sanitaires. Les jeunes filles sont régulièrement violées. Ils sont plusieurs milliers à périr de maltraitance, de malnutrition et de maladies. La diminution du nombre de prisonniers apparaît de manière flagrante dans les rapports mensuels tenus par les autorités du district, qui enregistrent soigneusement les prisonniers aptes au travail (arbeitsfähig) et inaptes (unfähig) ». 

La « guerre s’achève officiellement le 31 mars 1907; les camps ne seront pas fermés avant le 27 janvier 1908 ». 

Quand les Nama « déposent les armes, ils sont à leur tour internés dans des camps de concentration. En septembre 1906, von Lindequist décide de transférer 1 700 prisonniers nama dans le camp installé sur l’île de Shark Island, proche de la ville portuaire de Lüderitz, où le taux de mortalité est exceptionnellement élevé. Quelques 2 000 Herero y sont déjà internés, souffrant du froid, du manque de nourriture et de maltraitance. Lorsque les Nama arrivent, déjà affaiblis par le travail forcé auquel ils ont été soumis dans le Nord, leur état de santé se détériore rapidement ». 

Malgré les « protestations des missionnaires, les hommes, les femmes et les enfants les plus âgés sont systématiquement enrôlés dans la construction d’un quai dans le port de Lüderitz jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mi-février 1907, l’important taux de mortalité des Nama (70 %), entraine l'abandon des travaux ; parmi ceux qui sont encore en vie, un tiers est si malade qu’il est probable qu’il disparaisse très prochainement ». 

Quand « les camps sont fermés en 1908, les autorités coloniales, redoutant toujours le potentiel guérillero des Nama, décident de pas les relâcher. En 1910, des années après que la fin du conflit, un groupe de 93 Nama Witbooi et de Nama, parmi lesquels des femmes et des enfants, est déporté vers une autre colonie allemande, le Cameroun, où la plupart va disparaître, emportée par les travaux forcés et les maladies tropicales ». 

L’inégalité raciale 
La « majorité des colons qui s’emparent des terres et du bétail des Herero traitent les Africains avec une absence totale de respect. Le viol est fréquent, exacerbé par la pénurie de femmes allemandes. Les craintes de dégénération raciale du peuple allemand (Volk) vont finalement mener à l’interdiction des mariages mixtes le 23 septembre 1905 ». 

Les « notions de différence raciale sont fondées sur l’anthropologie allemande de la fin du XIXe siècle qui établissait une distinction entre les peuples dits « civilisés » et les autres considérés comme « primitifs ». On espérait comprendre le genre humain à travers l’observation objective des peuples dits « primitifs » tels que ceux exhibés dans les zoos humains, très populaires en Europe à l’époque ». 

« L’une des plus spectaculaires de ces manifestations est sans conteste l’Exposition Coloniale qui se déroule à Berlin : plus de cent personnes issues des colonies allemandes y sont exhibées dans le parc de Treptower durant l’été 1896. Samuel Maharero, considérant qu’il s’agit d’une opportunité diplomatique unique, dépêche cinq notables, parmi lesquels figure son propre fils, Friedrich Maharero, afin qu’ils puissent rencontrer le Kaiser Guillaume II et consolider leur alliance avec les Allemands. La recherche de données objectives dans le but d’établir les caractéristiques de chaque type entraîna une véritable frénésie collective qui allait drainer dans son sillage un commerce macabre de restes humains ». 

La collecte des restes humains 
« Jusqu’en 1904, la collecte de crânes humains pour le compte de la recherche anthropologique n'était pas organisée. À Berlin, les scientifiques ont peu de contrôle sur les spécimens qui arrivent dans leurs collections, souvent des « souvenirs » ou des trophées rapportés par les soldats qui reviennent des colonies ». 

La « politique concentrationnaire de Lindequist permet de systématiser la collecte. Les docteurs militaires en service dans les camps reçoivent des requêtes émanant de scientifiques berlinois qui leur demandent de conserver des crânes et des têtes entières de Nama et de Herero. Il est indubitable que le Dr. Bofinger ait participé à de telles activités à Shark Island ». 

Des « scientifiques entreprennent de prouver la différence hiérarchique entre Européens et Africains, parmi lesquels figurent les chercheurs de l’Institut Pathologique de Berlin qui reçoivent entre 1906 et 1907 un nombre indéterminé de têtes nama et herero en provenance de la colonie. La manipulation des résultats confirme les stéréotypes racistes répandus en Allemagne et justifient les lois raciales instaurées dans le Sud-Ouest africain allemand. Parmi les études publiées, celle d’Eugène Fischer, (1913), qui entend démontrer les conséquences négatives de la mixité raciale au sein des Basters de Rehoboth, demeure la plus influente ». 

Une colonie modèle 
« Tandis que les Herero et les Nama sont incarcérés dans les camps de concentration, leurs terres sont confisquées : depuis 1882, le gouvernement allemand s’est approprié près de 46 millions d’hectares ». 

En 1913, la colonie « compte près de 15 000 individus, dont de nombreux sont d’anciens soldats. Elle peut se prévaloir de posséder son propre champ de course et une salle de cinéma ainsi qu’un réseau ferré étendu construit par le travail forcé. Alors que l’économie locale prend de l’essor, surtout après la découverte de mines de diamants près de Lüderitz, l’État répond à la pénurie de main-d’oeuvre en resserrant son système de contrôle racial ». 

Dès 1907, « tous les Africains de plus de sept ans doivent porter des passes numérotés (des jetons de cuivre) qui leurs attribuent une région spécifique de travail tandis que les Herero sont répartis de force comme ouvriers parmi les colons. Le système n’est cependant pas sans faille, le territoire étant trop étendu pour permettre le strict contrôle espéré. Les travailleurs africains sont battus régulièrement et souvent renvoyés ».

La « prospérité précaire de la colonie » s’avère brève : en février 1915, pendant la Première Guerre mondiale, les « forces sud-africaines envahissent le territoire. Le 21 octobre 1915, le Sud-Ouest africain allemand passe sous mandat britannique ».

Le Blue Book 
« Afin de s’assurer que l’ancienne colonie allemande soit définitivement confisquée, le Cabinet de guerre impérial britannique décide de rassembler et de publier les preuves des atrocités commises par les Allemands dans le Sud-Ouest africain ». 
Dès septembre 1917, le major Thomas O’Reilly « réalise une compilation comportant des traductions de documents allemands, auxquelles s’ajoutent les déclarations assermentées de témoins (africains) et de survivants, accompagnées de photographies; cette compilation est publiée dans un « Blue Book », c’est-à-dire un rapport du gouvernement britannique ». 
« Bien que le document serve clairement les intérêts de la Couronne, il a été réalisé avec précision et demeure à ce jour une source fiable qui comporte des récits inestimables de Herero et de Nama sur le génocide perpétré par les Allemands ». 

Un passé présent à tout jamais 
« Dans le contexte d’une politique de « réserves », les Nama et les Herero récupèrent quelques terres et une certaine autonomie. Entre temps, ils s’emploient à reconstituer leur identité communautaire autour d’évènements commémoratifs ». 

Les « funérailles de Samuel Herero, mort en exil et inhumé à Okahandja le 26 août 1923, constituent un événement spectaculaire. L’événement est depuis lors commémoré chaque année sous le nom de la journée du Drapeau Rouge ou journée des Herero ». 

« Du côté des Nama, l’inauguration dans les années trente de la pierre commémorative dédiée à Hendrik Witbooi marque la première Journée des Witbooi, une commémoration annuelle rythmée de reconstitutions de batailles et de discours politiques ». 

En 1960, le mouvement de libération nationale du peuple du Sud-Ouest africain (SWAPO - Organisation du Peuple du Sud-Ouest africain) nait et « la lutte pour l’indépendance s’intensifie ».

Le 21 mars 1990, la « Namibie devient indépendante et le gouvernement SWAPO, sous la présidence de Sam Nujoma, commence à revoir la politique du souvenir dans le cadre d’une réconciliation nationale. Un nouveau monument national inauguré en 2002, le Heroes Acre, est conçu pour symboliser la naissance d’un Etat moderne, fruit de la lutte armée contre le colonialisme. Toutefois, il faut attendre 2013 pour que le Reiterdenkmal, le plus grand symbole du pouvoir colonial allemand, soit retiré ». 

« Tandis que le gouvernement se concentre sur la construction de la nation, les Nama et les Herero exigent des excuses et demandent réparation au gouvernement allemand pour les atrocités commises et les injustices incessantes : la majorité des fermes rentables est toujours aux mains des fermiers blancs ».

En 2001, des Herero dirigés par le grand chef Kuaima Riruako « déposent une plainte contre le gouvernement allemand » aux Etats-Unis. « Bien que cette plainte ait été rejetée, la demande compensatoire est alimentée par des excuses partielles présentées en 2004 et par le rapatriement des restes des Nama et des Herero victimes du génocide ». 

« Finalement, en juillet 2016, le gouvernement allemand annonce que des excuses officielles sont sur le point d’être présentées – une étape importante dans le long processus d’acceptation du passé douloureux des Nama et des Herero, de la Namibie et de l’Allemagne ». 

Restes Humains 
Les « premiers rapatriements de crânes, squelettes et autres restes humains appartenant à des collections européennes et américaines, constituées dans un contexte de violence coloniale, ont lieu dans les années 1990 ». 

En 2011, « vingt crânes namibiens sont restitués à la Namibie par l’Hôpital universitaire de la Charité à Berlin qui avait hérité de la collection de l’Institut de Pathologie. La résolution de la question de leur provenance est l’un des objectifs du Charité Human Remains Project (2008-2013), un projet de recherche initié par l’Hôpital en réponse aux demandes de rapatriement des gouvernements namibiens et australiens. L’équipe de recherche parvient à démontrer que ces crânes ont tous appartenu à des victimes du génocide (neuf herero et onze nama). Dix-huit de ces crânes provenaient de têtes conservées dans du formol expédiées depuis Shark Island ». 

« Après avoir été remis officiellement à une importante délégation namibienne le 30 septembre 2011, ces restes sont accueillis quelques jours plus tard par une foule énorme à l’aéroport de Windhoek. La Namibie rend un hommage national aux personnes auxquelles ces crânes ont appartenu, toutes ethnies confondues pleurant leurs ancêtres communs, et au cours d’une cérémonie officielle devant le Heroes Acre, leur décerne le titre de « héros de la Nation tombés lors des combats pour la libération du pays ». 

« Depuis lors, de nouveaux rapatriements de restes humains ont eu lieu et d’autres devraient suivre, suite aux efforts déployés par les institutions allemandes et européennes pour faire face à ce sombre chapitre de leur passé ». 

Historiographie
Ce génocide a souvent été occulté, voire ignoré. Ainsi, l’exposition Arménie 1915. Centenaire du génocide présentée à l’Hôtel de Ville de Paris alléguait que ce génocide inaugurait le « siècle des génocides ».

« Le Blue Book, un rapport officiel du gouvernement britannique faisant état des atrocités commises dans le Sud-Ouest africain allemand, réalisé peu de temps après la reconquête de la colonie pendant la Première Guerre mondiale, est banni en 1926 dans l’intérêt de l’unité blanche. Par la suite, la vision allemande faisant du génocide une guerre coloniale héroïque domine le paysage mémoriel au sens propre : l'ancienne colonie est envahie de monuments et de noms de rues commémorant l'effort de guerre allemand. Après 1945, le passé colonial est tout sauf oublié en Allemagne. Dans le Sud-Ouest africain, la suppression du régime d'apartheid étouffa tout débat public sur le génocide. Ce fut aux descendants des victimes qu’il incomba de garder vivante la mémoire du génocide aussi bien dans des commémorations que par la transmission orale », a expliqué Leonor Faber-Jonker, commissaire scientifique de l’exposition.

Et d’ajouter : « Après l’indépendance de la Namibie en 1990, les groupes de victimes purent enfin se manifester auprès des nouvelles autorités et de l'état allemand, bien que dans l'histoire officielle le chapitre sombre du génocide ait été éclipsé par la lutte plus récente pour l'indépendance. Le gouvernement namibien est resté silencieux sur la question jusqu'au rapatriement de 20 crânes de Herero et de Nama en 2011. La couverture médiatique énorme de cet événement a propulsé la question sur la scène internationale, forçant la Namibie et l'Allemagne à se pencher à nouveau sur leur héritage douloureux ». 

La recherche historique a été récemment réactivée. « Le début des négociations entre l'Allemagne et la Namibie pour des excuses officielles marque l’écriture d’un nouveau chapitre tant dans le discours public que pour la recherche sur le génocide. Depuis les années 1990, la recherche historique examine la nature et le contexte du génocide, scrutant la question des camps de concentration, et celle des ordres d'extermination. Durant la dernière décennie, ce génocide a été souvent comparé à d'autres crimes coloniaux et des théories le considérant comme précurseur de la Shoah ont vu le jour. La recherche actuelle examine les conséquences possibles de la reconnaissance officielle du génocide par le gouvernement allemand dans leur rapport à la culture du souvenir en Namibie et en Allemagne, et à la politique post-coloniale de réconciliation. La politique du souvenir et la restitution de restes humains et des artefacts sont particulièrement étudiées. Dans le même temps, la jeune génération d'historiens namibiens critique l'utilisation exclusive d'archives d'origine allemande pour comprendre le génocide : la plupart de la recherche publiée est faite par des historiens non-namibiens se servant de sources de langue allemande. Ceux-ci préféreraient de beaucoup l’utilisation de ressources matérielles et orales provenant directement des communautés touchées. Il reste encore beaucoup à faire et à dire sur le destin de communautés autres que les Herero et Nama, particulièrement les Damara, ayant également subi le génocide », a constaté Leonor Faber-Jonker. 

Anne Poiret a réalisé Namibie : le génocide du IIe Reich (France, documentaire, 52 mn, Bo Travail !, 2012), qui « soulève la question du lien entre la politique raciale de l’Allemagne coloniale des années 1900 et celle de l’Allemagne nazie ». 

Plus récent : « Hygiène raciale, des victimes oubliées du nazisme » de Guillaume Dreyfus (France, Allemagne, documentaire, Senso Films, Geppert Productions, Zed, 58 mn, 2016). « En 1905 est fondée à Berlin la Société pour l’hygiène raciale. La loi du 14 juillet 1933 dite « loi de prévention des maladies héréditaires » va conduire à la stérilisation forcée de 400 000 .personnes. Puis, à partir de 1940, l’élimination des « vies indignes d’être vécues » est mise en oeuvre. Dans le cadre de « l’opération T4 » et de ses multiples prolongements, 300 000 personnes seront assassinées. Le film évoque l'histoire de plusieurs de ces victimes oubliées. 

DOCUMENTS

Dans cette lettre à Hendrik Witbooi, Samuel Maherero l'enjoint à le rejoindre dans le soulèvement.
« Chaque jour les Allemands tirent sans aucune raison sur l'un d'entre nous, ils seront notre fin. Combattons ensemble telle l'Afrique contre les Allemands ». Malheureusement la missive, interceptée par des courriers Basters de Rehoboth et donnée aux Allemands, ne parviendra jamais à son destinataire. 
© Collection J.B. Gewald/Vedder/ Courtesy of National Archive of Namibia. 

« Moi, grand général des troupes allemandes, j’adresse cette lettre au peuple Herero. Les Herero ne sont désormais plus des sujets allemands. Ils ont tué et volé, ils ont coupé les oreilles, les nez et des membres du corps de soldats blessés, et maintenant sans lâcheté aucune, il n’y a plus de désir de combattre. Je dis au peuple : quiconque livre un capitaine recevra 1000 marks, et celui qui livrera Samuel recevra 5000 marks. Le peuple Herero doit toutefois quitter le territoire. Si la populace ne s’exécute pas je les y forcerais en utilisant le Groot Rohr (canon). À l’intérieur des frontières allemandes chaque Herero, sans ou avec une arme, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepterai plus désormais les femmes et les enfants, je les renverrai à leur peuple ou les laisserai être abattus. 
Voici ma déclaration au peuple Herero. 
Le grand général du puissant Kaiser allemand. » 


Du 25 novembre 2016 au 12 mars 2017
17, rue Geoffroy–l’Asnier. 75008 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72 
Tous les jours sauf le samedi de 10 h à 18 h et le jeudi jusqu’à 22 h.  Entrée libre

Visuels :
Affiche
Des femmes herero au travail forcé transportant des marchandises. La construction des infrastructures principales de la colonie fut accomplie avec l'emploi de travailleurs forcés.
© Coll. J-B Gewald

Lothar von Trotha et Theodor Leutwein à Windhoek. 1904. © Bundesarchiv Bild 146-2006-0135.

Samuel Maherero et ses conseillers, photographiés peu après le début du soulèvement. © Collection J.B. Gewald/ Courtesy of National Archive of Namibia

De gauche à droite: Theodor Leutwein, Johannes Maharero ou Michael Tjisiseta, Ludwig Kleinschmidt (interprête d’ascendance allemande et Nama), Manasse Tjisiseta, et Samuel Maharero. Omaruru, 1895. Coll. J. B. Gewald / Courtesy of National Archives of Namibia.

Soldats des troupes coloniales du Sud-Ouest africain allemand entourant des chefs herero prisonniers.
Namibie, ca 1904/1905. © Deutsches Historisches Museum, Berlin / I.Desnica.

Soldats de la force de protection posant pour une photo souvenir autour d'une pancarte "guerre contre les Herero et les Hottentots». 1904. © Bridgeman images.

“Femme herero en costume traditionnel” (titre original). Photographies et cartes postales réduisent les individus herero à des catégories génériques et des stéréotypes. Les images de femmes africaines à demi-nues comblent les fantasmes masculins coloniaux. Ca.1906/1914. © Bundesarchiv, Bild 105-DSWA0097.

Herero décharnés retrouvés dans le désert. © Collection J.B. Gewald/ Courtesy of Vereinigte Evangelische Mission Archiv, Wuppertal.DR.

Vernichtungsbefehl [ordre d'extermination], 3 octobre 1904. La seule copie existante de l'ordre d'extermination écrit en Otjiherero, signé de Lothar von Trotha. Le matin du 3 octobre 1904, un groupe d’environ trente prisonniers est forcé d’assister à la pendaison de membres de leurs familles, et se voit ensuite distribuer des exemplaires similaires de cet ordre. Les prisonniers porteurs du message sont ensuite relâchés dans le désert. © Collection J.B. Gewald / Courtesy of Botswana National Archives. DR. « Moi, grand général des troupes allemandes, j’adresse cette lettre au peuple Herero. Les Herero ne sont désormais plus des sujets allemands. Ils ont tué et volé, ils ont coupé les oreilles, les nez et des membres du corps de soldats blessés, et maintenant sans lâcheté aucune, il n’y a plus de désir de combattre. Je dis au peuple : quiconque livre un capitaine recevra 1000 marks, et celui qui livrera Samuel recevra 5000 marks. Le peuple Herero doit toutefois quitter le territoire. Si la populace ne s’exécute pas je les y forcerais en utilisant le Groot Rohr (canon). A l’intérieur des frontières allemandes chaque Herero, sans ou avec une arme, avec ou sans bétail, sera fusillé. Je n’accepterais plus désormais les femmes et les enfants, je les renverrais à leur peuple ou les laisserai être abattus. Voici ma déclaration au peuple Herero. Le grand général du puissant Kaiser allemand. »

Huttes de herero menés par le chef Tjetjo incendiées. 1904. © Collection J.B. Gewald/ Courtesy of National Archive of Namibia

Caricature publiée en 1906 dans le magazine satirique Der Wahre Jacob. Elle évoque la mort de plusieurs milliers de morts dans l'Omaheke fin 1904. DR. légende originale : "Ça n'a pas fait beaucoup de profit bien qu'il n'y ait pas de produits de meilleure qualité sur le marché, mais on peut au moins en faire une usine de broyage d'os."

Le camp de concentration de Windhoek, implanté au centre de la ville. À l’arrière-plan, l’ancien fort établi en 1890 par Curt von François. 1906. © Collection J.B. Gewald/ Courtesy of National Archive of Namibia

Femmes herero faisant la lessive dans le camp de concentration de Swakopmund. Vers 1906. © Collection J.B Gewald/ Courtesy of National Archive of Namibia

Inventaire national des prisonniers indiquant notamment le nombre de décès. 18 août 1906. On notera le nombre de femmes et d'enfants [Kinder] travaillant sur la construction du chemin de fer (Bahnau Lüderitzbucht et Otavibahnbau). © Collection J.B. Gewald/ Courtesy of National Archive of Namibia.

Reproduction d'une carte postale dessinée d'après une photographie de soldats allemands empaquetant des crânes. Ca. 1905. Légende au dos de la carte : "transport de crânes herero à destination des musées et universités allemandes." Cette carte était destinée au marché des soldats des colonies. DR.

En mars 2014 un second rapatriement a lieu, de moindre importance, de restes humains d’origine herero, ovambo, san, nama, et damara. Quatorze crânes provenant de l’Université de Fribourg puis vingt et un crânes et squelettes provenant de l’Hôpital universitaire de la Charité à Berlin. © Dr. Larissa Förster.

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Les citations sont extraites du dossier de presse.

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