lundi 19 septembre 2016

« L’histoire d’Irène » par Damian Pettigrew




Arte a rediffusé « L’histoire d’Irène » (The Irene Hilda Story) par Damian Pettigrew (2009). Nourrie des cultures américaine et française, de jazz et de swing, Irène Hilda Levitt  débute sa carrière de chanteuse au music-hall en France. Après s’être courageusement engagée dans l’US Army, elle retrouve en France son frère résistant, le chef d’orchestre Bernard Hilda. A la Libération, elle se produit sur les scènes françaises, avec des échappées aux Etats-Unis et au Canada, crée des opérettes, produit des documentaires télévisuels sur des jazz men, joue au cinéma et à la télévision. Une famille courageuse et attachante. Une relation affectueuse touchante entre frère et sœur. Le 19 septembre 2016 à 19 h 30, le FARBAND accueillera Limore Yagil, Professeur à l'université de Tel-Aviv et Chercheur associé à l'université de Paris-Sorbonne, pour évoquer son livre « Au nom de l'art, 1933-1945 ». 


C’est à « l'invraisemblable parcours d'une famille ballottée par l'Histoire » que s’est intéressé Damian Pettigrew, réalisateur canadien dans ce film présenté au FIPA en 2010 et bénéficiant des témoignages d’Irène Hilda, d’Henri Salvador et de Micheline Presle ainsi que des archives filmées familiales.

Dans le milieu artistique, la chanteuse Irène Hilda et son frère Bernard, chef d’orchestre, « ont vécu une guerre hors du commun, mêlant musique et Résistance, passion, solidarité, courage, humour et drames. Séparés par l'exode et la fuite durant quatre ans, se retrouveront après de nombreuses péripéties à travers l'Europe et l'Amérique du Nord ».

Entre les Etats-Unis et la France
En octobre 1905, survivant du pogrom de Kiev, Saul Israël Levitsy, âgé de 14 ans,  prend le train pour Saint-Pétersbourg. Le 29 décembre 1905, il arrive à la gare du Nord (Paris). Là, il se marie en 1913 avec Fanny, jeune serveuse du Roi de Sicile, bistrot du Marais, où il est engagé.

En 1914, éclate la Première Guerre mondiale. En décembre 1914, naît Bernard Levitt.

Après avoir entendu des rumeurs accusant les Juifs d'avoir causé ce conflit, les Hilda émigrent le 6 décembre 1915, aux Etats-Unis. Ils débarquent à Ellis Island ; leur nom est américanisé en Levitt.

Les Levitt s'installent à Richmond (Virginie) "dans ces ghettos réservés aux Juifs et aux Noirs". Ils y ouvrent une boutique d'instruments de musique. Naît le 8 décembre 1920 leur fille, Irène Hilda Levitt.

Cette famille américaine Juive s’installe à Paris en 1926 pour que Bernard puisse étudier le violon au Conservatoire de musique.

Admiratrice de Louis Armstrong, Django Reinhardt et Stéphane Grapelli, Irène Hilda débute à dix ans au Palm Beach de Cannes. Sous la direction du chef d'orchestre Raymond Legrand, elle est surnommée « l’enfant jazz ».

A partir de 1932, la « jeune fantaisiste franco-américaine » parait sur les scènes de grandes salles parisiennes de music-hall - l’Alhambra, Bobino - et fait une tournée en Belgique et en Suisse avec Maurice Chevalier qui lui prodigue des conseils.

En 1933, elle est recrutée par l’orchestre des Cadets de Roland Dorsey qui l’emmène dans une tournée en Egypte, puis dans celui de Raymond Legrand. Aux Folies-Bergère, elle incarne l’actrice et meneuse de revues Mae West.

En 1938, Goebbels interdit toute musique "négro-juive". "L'oeil ne se voit jamais, sauf dans un miroir", écrit Irène Hilda dans un poème.

En 1939, Irène Hilda enregistre son premier disque. La Seconde Guerre mondiale bouleverse sa vie.

En juin 1940, la famille Hilda fuit Paris avec la famille Stern ; Emile Stern est fiancé avec Irène Hilda. A Cannes, Irène Hilda chante au Grand Hôtel - parmi les spectateurs : Marc Allégret, Jacques Prévert, Michel Auclair, Louis Jourdan, Danielle Darrieux, Micheline Presle -, et à Nice au Maxim’s.


Vers la mi-mars 1941, démobilisé à Biarritz après la débâcle, Bernard Hilda retrouve sa famille. Il reprend un cabaret cannois, le Relai. Il recrute  André et Henri Salvador, musiciens de l’orchestre. "C'est une rencontre merveilleuse avec Bernard Hilda. Il a été excessivement généreux... On était pour ainsi dire obligé de faire du spectacle, parce que les gens n'avaient pas le droit de danser. On faisait des trucs à double langage pour qu'ils ne s'en aperçoivent pas, mais on tapait sur les Allemands et ça marchait très fort", témoigne Henri Salvador. "On faisait un succès phénoménal", se souvient Irène Hilda. "Il y avait une insouciance volontaire, d'instinct", déclare Micheline Presle.

Un policier convoque Bernard et Irène Hilda à la police : "Il y a deux Nègres et deux Juifs ! Cela ne va pas". Bernard Hilda conseille aux frères Salvador de quitter la Côte d'Azur, et invite Henri Salvador à suivre Ray Ventura et son orchestre.

Irène Hilda accepte un engagement à Lyon. Aux Ambassadeurs à Lyon, c’est la nationalité américaine d’Irène Hilda qui irrite certains. A son retour à Nice, Irène Hilda apprend l'arrestation de son père par les Allemands.

Avant d'être déporté dans un camp de concentration, le père d’Irène Hilda est libéré du camp de Marseille grâce à l’intervention de l’ambassadeur des Etats-Unis au Portugal, puis expulsé de France.


Irène et ses parents rejoignent vers la mi-1941 les Etats-Unis via le Portugal. Muni de faux papiers, Bernard Hilda arrive avec son orchestre, clandestinement en Espagne, via Perpignan, le 11 novembre 1942. Il anime des soirées avec ses musiciens à Barcelone.

Irène Hilda se constitue un répertoire de chansons américaines, poursuit sa carrière entre le Canada (Montréal, Québec) et les Etats-Unis (New-York) où elle apparaît dans une comédie musicale à Broadway The Time, the Place and the Girl. Dans la Big Apple, elle rencontre Sylvain Chabert, co-fondateur avec le peintre Kisling et Geneviève Tabouis du journal L'Association de la France libre, son futur mari. Elle y renoue avec le succès et retrouve aussi des artistes français réfugiés, dont Jean Gabin, compagnon de Marlene Dietrich.


Par un journal espagnol, la famille Hilda apprend l'assassinat de Bernard à la sortie de son hôtel. Pour avoir plus d’informations, Irène s’engage en août 1944 dans les USO Camp Shows, organisation de l’armée américaine produisant des spectacles pour les troupes. « Cap’tain Hilda » est intégrée dans la 310e unité.

Destination : la Normandie via le Groenland, où Irène Hilda rencontre Jean Nohain et Paul-Emile Victor. Puis, c’est Londres sous les bombardements, la Normandie… Après une brève hospitalisation pour une pneumonie, elle arrive à Paris, où elle rencontre les acteurs résistants Claude Dauphin et Jean-Pierre Aumont.


Elle se trouve bloquée avec les troupes américaines lors de la dernière contre-offensive allemande à Bastogne, dans les Ardennes belges (Noël 1944).

Début 1945, lors d’une permission à New York, elle retrouve ses parents et Sylvain Chabert qui ont été informés de la fausse mort de Bernard Hilda annoncée pour lui permettre de poursuivre clandestinement ses actions de résistance, menées dès 1942, pour la France libre afin d'amener en Espagne des Français et d'utiliser son cabaret comme couverture. Irène Hilda retrouve son frère à Hendaye, près de la frontière franco-espagnole.

Démobilisée en mars 1945, Irène Hilda se réengage en juin 1945 avec les USO Camp Shows. Pour les soldats américains, elle chante dans le sud de la France et, dans une Allemagne vaincue, en ruines.

Elle assiste à des audiences du procès de Nuremberg où sont jugés des dirigeants nazis. "J'ai découvert les choses les plus atroces qu'on puisse imaginer", déplore-t-elle, bouleversée.


Malheureusement, le film, dédié à Linda et Margaux Chabert, s'achève en 1945, au moment où Irène Hilda décide de poursuivre sa carrière.

Définitivement démobilisée fin 1945, Irène Hilda épouse Sylvain Chabert. Le couple retourne en France.

C’est une artiste fantaisiste populaire, une entertainer qui se produit en France, au Canada, en Grande-Bretagne (Can-Can, à Londres, en 1954).


Emissions radiophoniques, récitals, opérettes (Ignace avec Fernandel en 1948 au théâtre de l’Etoile, Les Pieds Nickelés de Marc Lanjean et Bruno Coquatrix, mise en scène de Yves Robert, avec Jacques Pills, Armand Mestral et les Frères Jacques, à Bobino en 1949, Le vagabond tzigane de Francis Lopez au théâtre de la Renaissance en 1982 avec Youri), tours de chants avec Robert Lamoureux, les Frères Jacques et Guy Bedos, pièces de théâtre (Louloute de Jean Barbier au théâtre des Nouveautés avec Yvonne Clech, Jean-Marie Proslier et Pasquali en 1985)… Irène Hilda enchaîne les spectacles, et est distinguée par le Grand prix du concours de la chanson à Deauville. Et prête son visage pour une campagne publicitaire du savon de toilette Lux.


Au cinéma, elle tourne dans Voyage à deux, de Stanley Donen avec Audrey Hepburn, Albert Finney, Claude Dauphin et Georges Descrières, Le sang des autres de Claude Chabrol (1984), avec Jodie Foster, Lambert Wilson et Stéphane Audran, La vie dissolue de Gérard Floque de Georges Lautner (1986), avec Roland Giraud, Marie-Anne Chazel, Jacqueline Maillant et Clémentine Célarié .

Pour la télévision française, elle produit des émissions de variétés sur Irving Berlin (1969) et Cole Porter (1972), tandis que Bernard Hilda dirige l’orchestre de La Piste aux étoiles, célèbre et populaire émission télévisuelle de Gilles Margaritis présentant des numéros de cirque. Et joue dans des téléfilms - Les enfants de Lascaux, de Maurice Bunio, avec Benoît Magimel, A la vitesse d'un cheval au galop de Fabien Oteniente, avec Renée Faure -, et apparaît dans des séries à la fin des années 1990 : PJ, Les Cordier, etc.


Elle anime aussi une émission de Radio Montmartre pendant trois ans.

Dès 1974, elle se consacre à l'association ACOTEL, en « produisant des divertissements, enregistrés sur cassette vidéo qui sont distribuées dans les maisons de retraite ».

Avec Eliane Robin, Irène Hilda a rédigé le récit de sa vie pendant la Seconde Guerre mondiale. Un récit publié par les éditions Demeter en 2008.

France 2 a consacré à Henri Salvador, qui a travaillé avec Bernard et Irène Hilda, l'émission Un jour, un destin, le 21 septembre 2014, à 23 h 20.  


Le 19 septembre 2016 à 19 h 30, le FARBAND accueillera Limore Yagil, Professeur à l'université de Tel-Aviv et Chercheur associé à l'université de Paris-Sorbonne, pour évoquer son livre « Au nom de l'art, 1933-1945 ».  La "fascination exercée par Paris dans toute l’Europe depuis le début du XXe siècle se traduit, dès avant le premier conflit mondial, par l’établissement d’un grand nombre d’artistes dans ce lieu de liberté d’esprit et de création. Grâce à un enseignement de qualité, les Académies de peinture ou de musique, notamment, attirent des Russes, Polonais, Hongrois, Tchèques ou Allemands, futurs fleurons de l’École de Paris, éminents interprètes de l’Opéra et du Conservatoire.   Avec les différentes vagues de migration, dont les artistes juifs fuyant les persécutions, se sont constitués dans la Ville lumière des réseaux d’amitié avec des artistes français, filières qui s’actionnent sous l’Occupation et Vichy pour protéger et mettre à l’abri les victimes du régime. Si l’on connaît l’intervention de Sacha Guitry et d’Arletty en faveur de Tristan Bernard, il y en eut beaucoup d’autres, révélées par Limore Yagil.   À la croisée de l’histoire culturelle et de l’histoire politique, l’auteur remonte aux origines de ces réseaux de solidarité, retraçant toute une géographie de l’entre-aide, et interroge la signification qu’il convient de donner à ces différents actes de désobéissance civile".

    
« L’histoire d’Irène » de Damian Pettigrew
France, 2009, 35 minutes
Arte F, Portrait & Cie, Objectif Images, Avel productio
Avec la voix d'Evelyne Grandjean
Diffusions les 25 août 2012 à 5 h 55 et 4 septembre 2012 à 14 h 10.

Visuels : © DR


 Cet article a été publié le 24 août 2012, puis le 21 septembre 2014.

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