jeudi 8 février 2018

1886 - 1945, dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe – Collection privée Arthur Langerman


Le Mémorial de Caen  présente l’exposition 1886 - 1945, dessins assassins ou la corrosion antisémite en Europe – Collection privée Arthur Langerman. Un survol de l’histoire de l’antisémitisme en Europe de 1880 à 1945 par l'iconographie. Une exposition à l’approche restrictive un peu décevante. Le 12 février 2018, à 23 h 45, France 3 diffusera "Le collectionneur", documentaire réalisé par Pierre Maillard sur Arthur Langerman (France - Belgique, 52 mn).


C’est curieux quand même pour un Juif de collectionner des objets et documents antisémites. Peut-être le moyen d’éviter qu’ils ne circulent dans des milieux judéophobes...

« Entre 1886 - publication de La France juive de Drumont - et 1945 - victoire contre le nazisme - textes et pratiques scandent l’effondrement de la pensée qui a précipité et accompagné la Shoah. L’exposition s’appuie sur un fonds documentaire exceptionnel réuni par M. Arthur Langerman, résidant à Bruxelles. M. Arthur Langerman, né en août 1942 à Anvers, a pu échapper à la déportation. Sa famille, comme 25 000 juifs belges, a été déportée à Auschwitz Birkenau. Seule sa mère survivra. Il prendra conscience de la singularité de ce mal radical avec le procès Eichmann en 1961. C’est à partir de ce moment qu’il va rassembler les preuves de cet antisémitisme européen d’avant-guerre et naturellement de la guerre. Ce fonds comprend plus de 7 000 documents et objets. Pour cette exposition, nous avons retenu 120 documents et objets : affiches françaises, allemandes, russes, ukrainiennes, hongroises ; cartes postales ; objets antisémites ; Unes de presse ; livres pour adultes ou enfants ; journaux, tracts. Ils sont comme autant de traces indélébiles de la crise de civilisation au cœur du 20e siècle », ont écrit Stéphane Grimaldi, Directeur général du Mémorial de Caen, et Denis Peschanski, Président du conseil scientifique du Mémorial de Caen.

Tous deux sont membres du Comité scientifique, composé aussi de Guillaume Doizy, Pierre-Jérôme Biscarat, Boris Czerny, François Rouquet, Dr. Laurence Schram et Ariel Sion. Avec Guillaume Doizy et Pierre-Jérôme Biscarat, ils ont rédigé les textes de cette exposition.

« Qu’est-ce l’antisémitisme sinon cette croyance absurde, mais éminemment efficace, qui pose les Juifs en responsables des malheurs du monde. Cette croyance ne date pas de la Belle Époque mais remonte aux confins des 12e et 13e siècles. Déjà stigmatisés en tant qu’assassins présumés du Christ (déicide), les Juifs incarnent désormais le mal absolu aux yeux des chrétiens qui les soupçonnent des pires crimes et vilenies, tels que catastrophes naturelles, épidémies (peste), infanticides (crime rituel). L’antisémitisme, véritable instrument de pouvoir, permet aux Princes de détourner la colère populaire sur une communauté incapable de se défendre. Du Moyen Âge aux temps modernes, les Juifs sont tantôt violentés, tantôt obligés de se convertir ou de s’exiler. Il s’en fallut de peu pour que ce petit peuple ne disparaisse totalement d’Europe occidentale. Cette période d’exil, d’oppression et d’insécurité ne prend fin qu’au 18e siècle avec le processus d’émancipation. En transformant les Juifs (peuple/nation) en juifs ou israélites (religion), la modernité fait de ces citoyens de second rang des citoyens à part entière. Ou presque. Car si les discriminations ont disparu, il n’en va pas de même des représentations négatives qui leur collent à la peau depuis l’époque médiévale. Même s’ils sont devenus ici Français, là Belges ou Allemands, ils restent toujours pour nombre de leurs concitoyens cet Autre, religieux puis, progressivement, racial, qui suscite la peur et bientôt la jalousie sociale. Spécialisés, du fait des interdits de l’Église, dans des métiers qu’ils n’ont pas véritablement choisis (commerce, finance, professions libérales), les Juifs excellent, en effet, dans la modernité. Il n’en faudra pas plus pour que leur intégration exemplaire n’en vienne à susciter les pires soupçons politiques. Et si, précisément, la modernité dont ils sont apparemment les heureux bénéficiaires n’était en réalité qu’un complot des Juifs, destiné à saper, avec leurs alliés francs-maçons, les fondements de la Cité chrétienne ? Cette croyance dans le pouvoir occulte des Juifs se propage alors comme une traînée de poudre. Tandis que les réactionnaires et conservateurs les tiennent pour des opposants à l’ordre établi, que l’Église continue à leur dénier le droit de s’affranchir des chaînes héritées de l’antijudaïsme, de nombreux penseurs socialistes ou anarchistes, de Fourier à Proudhon, leur sont également hostiles, les dénonçant comme agents du capitalisme, du marché, de la spéculation et de l’exploitation. Ce nouvel antisémitisme dit économique, basé sur la dénonciation du système bancaire ou marchand, prend corps dans les années 1830-1845. Juif, trafiquant, usurier et capitaliste sont alors synonymes. Le Juif Rothschild hante les esprits. Dans Les Juifs rois de l’époque, le socialiste utopique Alphonse Toussenel développe le stéréotype du Juif rapace et exclusivement préoccupé par l’argent. Cet ouvrage, publié en 1847, annonce l’antisémitisme, largement illustré, de la Belle Époque », analyse Joël Kotec, Professeur à l’Université libre de Bruxelles, Enseignant à Sciences Po à Paris. 

Un texte qui soulève bien des questions : pourquoi ne pas invoquer l'explication de l'historienne médiéviste Juliette Sibon sur l'expulsion des Juifs au Moyen-âge ? Quelle est la définition d'un "citoyen de second rang" ? Et comme dirait Bat Ye'or, combien de rangs et ces juifs étaient-ils vraiment des citoyens ? 

Ce qui gêne dans la présentation de cette exposition dans le dossier de presse s'avère ses oublis ou carences informatives.  Ainsi, la chronologie évoque les magasins juifs saccagés à Alger en 1898, mais non le pogrom à Constantine en 1934. L'antisémitisme et l'antijudaïsme islamiques sont occultés alors que la Tunisie et le Maroc constituaient des protectorats français vers la fin de la période retenue par les commissaires, que les Nazis diffusaient une propagande en direction du monde arabe séduit par l'antisémitisme du IIIe Reich. 

Enfin, le Mémorial de Caen a, à au moins deux reprises, et notamment durant cette exposition, accordé des prix de plaidoiries à des individus controversés, ayant diffusé un blood libel et défendu le terrorisme palestinien contre Israël.

« Présentée sur 2 niveaux pour une surface de 800 m², cette exposition est découpée en différentes sections par un cheminement contraint. Les documents - à l’exception des cartes postales - sont présentés sur des tables afin d’en marquer la banalité au moment de leur parution ».
Au rez-de-chaussée :
> Propos de M. Arthur Langerman : projection d’un film de 4 minutes relatant sa vie et les raisons de la constitution de cette collection ; 
> L’origine et l’histoire de l’antisémitisme présentées sous forme de chronologie de 1879 à 1945, rédigée par M. Pierre-Jérôme Biscarat, de la Fondation Yahad-In Unum ;
> La banalité du mal des vitrines présentent un ensemble de documents et d’objets antisémites extraits de la collection Langerman ;
> Espace de réflexion et de discussion des livres et documents sont à la disposition du public.
Au niveau 2 :
Cette partie présente trois grandes étapes dans la construction de l’image antisémite ; les documents sont présentés sur une trentaine de tables, le contexte historique apparaît, quant à lui, sur des frises photographiques grand format. Les textes et légendes sont rédigés par M. Guillaume Doizy, historien de la caricature.
> 1880–1920, L’IMAGE ANTISÉMITE EN GESTATION
Le milieu antisémite se renforce avec la parution en 1886 du livre La France juive, d’Édouard Drumont, et la résurgence d’iconographies antisémites.
L’affaire Dreyfus en 1894 marque une rupture violente et un clivage français sur la question de l’antisémitisme.
> 1920–1939, L’IMAGE ANTISÉMITE, DES PARTIS JUSQU’AU POUVOIR
En Allemagne, la victoire de Hitler en 1933 renforce l’antisémitisme à l’échelle européenne, voire mondiale.
Dans de nombreux pays, les exécutifs mènent des politiques hostiles aux juifs ou s’abstiennent de
venir en aide aux juifs allemands et de l’Est de l’Europe, frappés par la ségrégation, la spoliation, les emprisonnements massifs, les pogroms, l’émigration forcée, l’enfermement.
L’accès au pouvoir d’État accentue le potentiel propagandiste
des nazis, avec dorénavant la maîtrise de la radiodiffusion et de la Culture et des Arts.
> 1939–1945, L’IMAGE ANTISÉMITE, DE LA GUERRE AU GÉNOCIDE
Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie envahit la Pologne. Le 3, la France et le Royaume-Uni déclarent la guerre à l’Allemagne. L’entrée en guerre de nombreuses puissances, dont l’URSS en juin 1941 puis les États-Unis en décembre, donne une dimension planétaire au conflit. Selon Hitler et sa « prophétie » de janvier 1939, la responsabilité en incombe aux seuls juifs.
L’antisémitisme nazi a conduit à la Shoah, dont le bilan s’élève à près de 6 millions de victimes dont 1,4 million d’enfants ».

1880-1920 - L’image antisémite en gestation
« À la fin du 19e siècle, dans de nombreux pays d’Europe ressurgit la haine antisémite. Nourri de l’antijudaïsme chrétien traditionnel, l’antisémitisme moderne répond à une situation nouvelle : la généralisation du suffrage universel et du parlementarisme impose dorénavant de gagner les faveurs de l’opinion publique pour contester efficacement le pouvoir ».
« En cette période de crise économique, de montée des nationalismes et de remise en cause des valeurs traditionnelles, les juifs deviennent une cible idéale : présents dans tous les pays, à tous les échelons de la société, capables d’assimilation et de réussites brillantes mais, sans État pour les défendre, ils apparaissent comme faibles et forts à la fois, liés à l’étranger et donc antipatriotes ».
« L’antisémitisme, qui se diffuse principalement à droite et à l’extrême-droite de l’échiquier politique, prétend avec Drumont se doter d’une base scientifique, fondant le rejet des juifs sur une présumée différence raciale ».
« En France, l’auteur de La France Juive (1886), Édouard Drumont, s’impose comme le chef de cette nouvelle école, rencontrant un succès indéniable, comme d’autres en Europe centrale et orientale. Fondé sur l’écrit, l’antisémitisme moderne donne également naissance à un commerce d’images reproductibles ».
Le « flux demeure encore hétérogène, nourri d’initiatives individuelles (dessinateurs, éditeurs, journalistes), les leaders antisémites ne percevant pas encore le potentiel propagandiste des images ».
« L’iconographie reste marquée par les spécificités nationales (faible circulation des images d’un pays à l’autre), par la diversité des motifs et des stéréotypes. En France, l’imagerie antisémite éclot dans les années 1880 après des décennies d’absence. Les dessinateurs figurent le juif imaginaire en s’appuyant sur les descriptions qu’en donnent Drumont et ses épigones. Le juif du ghetto laisse place au juif « assimilé » qui maîtrise en sous-main la République par goût pour l’argent et par haine du catholicisme ».
« Journaux, chansons illustrées, feuilles volantes, vignettes et bientôt cartes postales diffusent des charges politiques stigmatisant le pouvoir corrupteur des juifs sur la société, mais également une iconographie visant à racialiser les juifs, à souligner la dimension héréditaire de la judéité, emprisonnant les juifs dans un carcan indépassable. Ainsi dépeints, les juifs imaginaires s’opposent aux « bons » Français, aux « vrais » Allemands, aux « seuls » Autrichiens, c’est-à-dire aux « Aryens ».
« Dans cette phase d’élaboration, l’image antisémite connaît une diffusion aussi spectaculaire qu’éphémère, au rythme des crises qui la nourrissent, comme l’Affaire Dreyfus en France, dont l’écho à l’étranger est considérable. Pour autant, ces images peinent à s’imposer : en Europe, la plupart des journaux antisémites illustrés connaissent des tirages limités et une existence plutôt courte. Le 15 octobre 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, polytechnicien, juif et Alsacien, est arrêté sur des soupçons de trahison. L’Armée l’accuse à tort d’avoir vendu des renseignements militaires à la Prusse, pays victorieux de la France à l’issue de la guerre de 1870. Bien qu’ayant toujours clamé son innocence, incarcéré et dégradé militairement, il est condamné dans l’indifférence générale à la déportation. Avec de grandes difficultés, ses proches tentent d’obtenir la révision d’un procès militaire qui a été faussé. C’est au début de l’année 1898 que « l’Affaire » éclate véritablement et ébranle la société française, lorsque certains des plus hauts responsables de l’État expriment enfin des doutes sur la culpabilité de Dreyfus. ».
« Nourrie de haine et de xénophobie, cette iconographie à destination d’un public radicalisé permet de donner corps au juif imaginaire décrit par la littérature : en portant l’idée d’une dégénérescence autant morale que physiologique, ces représentations des juifs dégradantes favorisent le rejet, dans ce qu’il peut avoir de plus primal et de plus avilissant ».
« Alors que, dans un élan progressiste, les images polémiques permettaient depuis le 16e siècle de défendre le faible contre le fort (institutions, États), l’image antisémite attaque dorénavant une minorité. Et si les images racistes fleurissent au 19e siècle, aucun autre groupe humain ne subit et ne subira à cette échelle une haine graphique aussi brutale, élaborée et durable ».

1920-1939 - L’image antisémite, des partis jusqu’au pouvoir
« L’antisémitisme sort revigoré de la guerre, accompagnant après 1917 l’anticommunisme qui suit la vague révolutionnaire européenne. À côté de la production marchande émerge un nouveau type d’usage de l’image, instrumentalisée dorénavant par des partis structurés et puissants. Alors que jusque-là seuls les citoyens intéressés consommaient les images politiques, dorénavant, au travers de l’action militante, c’est la population dans son ensemble qui est visée ».
Dans Mein Kampf (1925), Hitler « accorde une place centrale à la propagande qui doit valoriser les mythes fondateurs et les valeurs constitutives du « peuple éternel », mais aussi diffuser la haine des adversaires (juifs, communistes, libéraux) ».
 « L’individu doit pouvoir s’identifier à ce peuple idéal ; la propagande « raciale » visant à souder la Nation, en masquant les différences sociales ».
« En Allemagne, la victoire de Hitler en 1933 renforce l’antisémitisme à l’échelle européenne, voire mondiale. Dans de nombreux pays, les exécutifs mènent des politiques hostiles aux juifs ou s’abstiennent de venir en aide aux juifs allemands et de l’Est de l’Europe, frappés par la ségrégation, la spoliation, les emprisonnements massifs, les pogroms, l’émigration forcée, l’enfermement ».
« L’accès au pouvoir d’État accentue le potentiel propagandiste des nazis, avec dorénavant la maîtrise de la radiodiffusion et de la Culture et des Arts ».
« Hitler attribue à Goebbels la direction de la propagande, avec la création d’un ministère dédié ; la presse est mise au pas, la propagande nazie envahit la sphère publique et le monde de l’entreprise. On donne la priorité au verbe (discours, presse, tracts), aux grandes manifestations publiques, sans oublier l’image fixe, dessinée ou photographique, le cinéma et le dessin animé. L’image acquiert un nouveau statut : elle n’est plus seulement objet de commerce, elle ne vise plus seulement aux mains des partis à gagner les faveurs de l’opinion, elle accompagne dorénavant une politique d’État dans toute sa puissance, dans toute sa capacité à détruire. C’est dotée de cette nouvelle légitimité qu’elle s’impose à la population ».
« L’imaginaire antisémite nazi actualise les thèmes d’avant-guerre : le souvenir du premier conflit mondial fait du juif un traître ; la lutte contre la social-démocratie fait du juif un révolutionnaire ; la crise économique favorise la diffusion du juif capitaliste et profiteur. Le juif imaginaire est si divers que les nazis peuvent l’adapter à tous les discours, à tous les usages, à tous les publics : assimilé et riche, il opprime le peuple ; pauvre et voleur, il affaiblit la nation ; international et sans attache, il mine la patrie ; immoral, et dégénéré, il corrompt la morale et le sang ».
La « photographie apporte une dimension nouvelle tant on lui accorde alors le pouvoir de montrer fidèlement la vérité : en multipliant les clichés de juifs difformes, malades, vieillissants, rieurs et grimaçants, la propagande creuse plus encore le fossé de répulsion, d’exécration ou même seulement d’indifférence ».
« Pour l’antisémite, au travers de ses spécificités corporelles et comportementales, les juifs deviennent l’antithèse de la norme ; on oppose dorénavant systématiquement le juif imaginaire à l’Aryen imaginaire. »

1939-1945 L’image antisémite, de la guerre au génocide
« Le 1er septembre 1939, l’Allemagne nazie envahit la Pologne ».
« Le 3, la France, le Royaume-Uni, l’Australie et la Nouvelle-Zélande déclarent la guerre à l’Allemagne ».
« L’entrée en guerre de nombreuses puissances, dont l’URSS en juin 1941 puis les États-Unis en décembre, donne une dimension planétaire au conflit, dont la responsabilité incombe aux seuls juifs selon Hitler et sa « prophétie ».
Les « nazis ne se contentent plus d’une politique violente de ségrégation, de spoliation et d’émigration forcée des juifs vers l’Est de l’Europe dans des ghettos surpeuplés et insalubres ; il s’agit dorénavant de les exterminer. À partir de juin 1941 et l’entrée en guerre contre l’URSS (opération Barbarossa), la propagande se focalise sur un juif « ploutocratique » (c’est-à-dire allié, capitaliste et occidental) et « bolchevique » (c’est-à-dire slave et soviétique) ».
« Si l’image antisémite, par sa violence, a permis jusque-là d’entretenir la haine contre un adversaire imaginaire pour galvaniser les foules et neutraliser toute empathie à l’égard des juifs, la propagande de guerre doit maintenir le moral des soldats et de l’arrière, faire admettre une militarisation encore plus poussée de la société, avec une accentuation du culte du chef et du principe d’autorité. Il faut rendre la mort des adversaires acceptable et même salvatrice, climat qui favorise la mise en place du génocide ».
« En présentant les juifs comme toujours plus forts, toujours plus dangereux et nombreux, l’image masque la réalité de la paupérisation des juifs, de leur ghettoïsation et de leur extermination... »
« La guerre entraîne un nouvel usage de l’image : pour favoriser son travail de terreur, l’Allemagne multiplie la diffusion d’imprimés antisémites dans les zones nouvellement conquises à l’Est de l’Europe, avec des affiches, des tracts et des imprimés de plus en plus centrés sur l’image, qui accompagnent des opérations de massacres. La haine des juifs et des communistes (d’autres cibles sont également visées) doit servir d’exutoire aux populations de l’Est de l’Europe nouvellement « libérées » de la tutelle soviétique, mais dorénavant soumises à l’occupation nazie ».
« À l’Ouest, les régimes de collaboration accentuent leur pression contre les juifs et favorisent la multiplication d’expositions, de films et d’images antisémites ».
« Dans le prolongement des années 1920-1930, on assiste dans quasiment tous les pays européens à un phénomène de spécialisation de certains organes de presse, mais aussi de dessinateurs, qui font des juifs une véritable obsession et mettent leur talent au service d’organisations militantes puis de l’État : Fips en Allemagne, Karel Relink en Tchécoslovaquie, Ralph Soupault en France, etc. »
« L’image antisémite doit être comprise comme un miroir : l’antisémite accuse en fait sa cible de ses propres ambitions, de sa propre barbarie : alors que les nazis veulent conquérir l’Europe sinon le monde, la propagande se focalise sur le juif « monde » ; alors que les nazis exterminent les juifs, ils sont décrits comme voulant détruire l’Allemagne ; alors que les nazis spolient et exproprient les juifs, le dessinateur leur prête une richesse et une puissance inégalées ; alors que les nazis tuent les juifs, l’image antisémite les montre on ne peut plus vivants.
En les montrant ainsi, les images antisémites ne parlent pas des juifs, mais de ce que sont les antisémites eux-mêmes et de leurs trois grandes obsessions : le pouvoir, l’argent et l’identité (la race). Dans cette période de guerre et de barbarie absolue, la focalisation sur le visage du juif imaginaire - le visage étant le siège de nos identités humaines par excellence - traduit cette radicalisation de l’antisémitisme vers la totale déshumanisation de l‘humanité, vers son absolue négation ».

"Le collectionneur"
Le 12 février 2018, à 23 h 45, France 3 diffusera "Le collectionneur", documentaire réalisé par Pierre Maillard (France - Belgique, 52 mn). "Arthur Langerman, diamantaire juif né en 1942, a fait fortune dans le commerce des diamants de couleur, devenant une référence internationale dans le domaine. Aujourd'hui, il veut rendre public ce qu'il estime être son trésor le plus précieux : une imposante collection d'images et d'objets antisémites, comptant plusieurs milliers de pièces, dont des dessins originaux du caricaturiste Fips. Tous les jours, Arthur Langerman est à sa collection. Tous les jours il cherche de nouvelles pièces et prépare leur exposition, collectionneur prisonnier d'une obsession secrète qui révèle son existence meurtrie. Un diamantaire juif prépare l'exposition de sa collection d'images et d'objets antisémites, qu'il considère comme son bien le plus précieux... Arthur Langerman est juif et diamantaire. Il s’est bâti une fortune considérable grâce au commerce des diamants de couleur. Aujourd’hui, à plus de soixante-dix ans, il veut rendre public ce qu’il estime être son trésor le plus précieux : son imposante collection d’images et d’objets antisémites… Provocation ? Devoir de mémoire ou obsession paranoïaque ? Ce film est le portrait d’un collectionneur ambigu prisonnier d’une obsession secrète".


CHRONOLOGIE DE L’ANTISÉMITISME EN EUROPE

« 1879 Apparition du mot Antisemitismus
1881-1884
Le 13 mars 1881, le tsar Alexandre II est assassiné par un groupe anarchiste. Cet événement déclenche des pogroms (du russe po « entièrement » et gromit « détruire ») en Russie, puis en Pologne.
L’intensité des violences entraîne une importante vague d’immigration en Europe de l’Ouest, aux États-Unis, en Amérique du Sud, en "Palestine" » - la "Palestine" n'existait pas, il s'agissait d'un territoire de l'Empire ottoman - « et en Afrique du Sud.
13 février 1883
Décès à Venise du compositeur Richard Wagner. Dans ses écrits théologiques, il dénonçait l’État capitaliste et le mélange des races. Il célébrait la pureté des Germains face aux juifs considérés comme « le démon plastique de la déchéance de l’humanité ». Ses thèmes furent largement exploités par le nazisme.
1886
« La main moelleuse et fondante de l’hypocrite et du traître », le « nez recourbé », les « oreilles saillantes ». C’est ainsi qu’Édouard Drumont, journaliste et homme politique, cherche à définir la « race juive » dans son pamphlet La France juive (Flammarion). Inspiré des principaux doctrinaires racistes français du 19e siècle, l’ouvrage connaît un succès considérable en France. Dans sa lancée, Drumont fonde le journal La Libre parole en 1892.
15 octobre 1894
En France, le capitaine Alfred Dreyfus est arrêté. Il est accusé d’avoir livré à l’Allemagne des secrets d’armement. Il nie ces accusations, mais il est dégradé et condamné pour trahison à la déportation à vie sur l’île du Diable, au large de la Guyane.
13 janvier 1898
En France, L’Aurore publie J’accuse… d’Émile Zola. Des manifestations éclatent à Paris et en province aux cris de « À bas les juifs ! ». En Algérie, des magasins juifs sont saccagés. La presse catholique et quelques journaux anarchistes et socialistes se déchaînent contre les juifs et les dreyfusards.
Avril 1899
Une jeune fille est retrouvée assassinée dans une forêt du village de Polna en Bohème (actuelle République tchèque). Un jeune vagabond juif, Leopold Hilsner, est accusé d’avoir pratiqué un crime rituel. Des violences antisémites éclatent dans plusieurs régions.
Juillet 1899
En pleine affaire Dreyfus, sortie en France du premier numéro de la Revue d’Action française. Porté par l’écrivain et journaliste Charles Maurras, le mouvement « L’Action française » prône un « nationalisme intégral » désignant 4 ennemis principaux : les juifs, les métèques, les francs-maçons et les protestants.
1900
La police secrète du tsar fabrique un faux intitulé Le Protocole des Sages de Sion, dans lequel il est question d’une conjuration des juifs pour dominer le monde.
L’ouvrage sort en Russie en 1903. Traduit dans toutes les langues européennes, il sert de référence à tous les milieux antisémites d’Europe et des États-Unis.
14-16 juin 1906
Près de 100 juifs sont assassinés à Bialystok, une ville située aujourd’hui en Pologne. Ce massacre se rattache aux pogroms des années 1903-1906 dans l’Empire russe, notamment en Ukraine (Odessa, Kiev) et en Moldavie (Kichinev). Ces violences sont soutenues par le tsar pour contrer l’agitation révolutionnaire.
De 1917 à 1922, 100 000 à 150 000 juifs sont assassinés en Biélorussie, en Russie, en Ukraine et dans une partie de l’actuelle Pologne.
Ces pogroms s’inscrivent dans le cadre d’une lutte de différents pouvoirs pour contrôler cette partie de l’Europe. Le retour de combattants armés de la Première Guerre mondiale accentue les violences.
1er mars 1920
L’Assemblée nationale de Hongrie élit comme régent l’amiral Miklos Horthy von Nagybanya.
La restauration de la monarchie s’accompagne d’une brutale répression contre les communistes, les sociaux-démocrates et les juifs et un renforcement des lois antisémites.
1926
En Suisse, l’avocat Marcel Regamey fonde « Ordre et Tradition » qui devient « La Ligue vaudoise » en 1933.
Regroupant des intellectuels et des petits agriculteurs, proche des idées de Charles Maurras, le mouvement revendique un antisémitisme dans sa revue La Nation.
7 janvier 1929
Ante Pavélitch, chef de file des nationalistes de Croatie, fonde « l’Oustacha ».
Placé à la tête d’un nouvel État croate en 1941, obsédé par la pureté de la race, il entraîne les oustachis dans une répression sanglante contre les Serbes et aide les Allemands à pourchasser les juifs.
1er octobre 1932
Sir Oswald Mosley fonde le seul véritable parti fasciste de Grande-Bretagne : la « British Union of Fascists ». Inspirée du fascisme italien, elle parvient à attirer plus de 100 000 sympathisants. Mais le mouvement décline rapidement, victime de son alignement sur le nazisme et ses violentes attaques antisémites.
Septembre 1934
La Pologne suspend sa coopération avec la Société des Nations concernant les minorités.
Il en résulte une réglementation visant les 3,5 millions de juifs polonais : loi limitant l’abattage rituel, numerus clausus au sein du Barreau et de l’université.
Des agitations antijuives éclatent dans tout le pays à partir de 1935.
15 septembre 1935
En Allemagne, sous l’autorité du chancelier Adolf Hitler, les lois raciales de Nuremberg sont proclamées : interdiction des mariages et des relations sexuelles entre juifs et nonjuifs.
Entre 1933 et 1945, près de 2000 lois, décrets et ordonnances ont contribué à l’exclusion des juifs dans le Reich nazi.
1936-1938
Dans l’Italie fasciste de Mussolini, une partie de la presse profite de la politique raciste instituée dans ses colonies africaines pour préparer l’opinion publique à un antisémitisme institutionnalisé.
Journaux et périodiques se déchaînent contre les juifs : La Vita Italiana, Giornale d’Italia, La Difesa della razza.
12 mars 1938
L’Allemagne annexe l’Autriche. Près de 185 000 juifs autrichiens se retrouvent soumis aux lois antijuives du Reich nazi.
Le SS Adolf Eichmann organise en six mois le départ du quart des juifs d’Autriche avec « l’Agence centrale pour l’émigration juive ».
Septembre-novembre 1938
Les 50 000 juifs d’Italie sont frappés par des lois antijuives : exclusion de l’armée, de la fonction publique et du Parti national fasciste. Les juifs arrivés en Italie depuis le 31 décembre 1918 doivent quitter le pays et ceux ayant obtenu la nationalité italienne depuis cette date sont déchus de leurs droits.
9-10 novembre 1938
Joseph Goebbels, ministre de la Propagande, organise un vaste pogrom en Allemagne, en Autriche et dans la région des Sudètes située en Tchécoslovaquie (annexée en septembre 1938).
Lors de cette « Nuit de Cristal », des synagogues, des commerces et des cimetières juifs sont incendiés ou saccagés par milliers.
5 septembre 1940
En Roumanie, le roi Carol II nomme le général Ion Antonescu président du Conseil des ministres. Il met en place un État dominé par la « Garde de Fer » puis choisit de s’allier avec l’Allemagne nazie en 1941.
Durant la guerre, près de 350 000 juifs de Roumanie et d’Ukraine seront assassinés par le régime d’Antonescu.
3, 4 et 7 octobre 1940
En France, Vichy promulgue le premier Statut des juifs sans réelles pressions de l’occupant allemand. Ce statut exclut de la société 330 000 juifs français et étrangers en métropole, ainsi que 370 000 juifs d’Afrique du Nord : interdictions professionnelles, internements pour les juifs étrangers…
1941-1945
Aidée par des États collaborateurs ou par des locaux, l’Allemagne nazie a planifié l’extermination systématique d’hommes, de femmes et d’enfants juifs en les affamant dans les ghettos, en les fusillant massivement à l’Est de l’Europe, en les déportant dans des centres de mise à mort. Le bilan de la Shoah s’élève à près de 6 millions de victimes, soit les deux tiers des juifs d’Europe ».

"Le collectionneur", par Pierre Maillard
France, Belgique, Sancho & Compagnie, Antoine Martin (Sancho &Cie – France), Joseph Rouschop et Valérie Bournonville (Tarantula Belgique) et France 3 Paris Ile-de-France, 2017, 52 min

Du 20 mars au 15 décembre 2017, prolongée jusqu'au 25 février 2018
Au Mémorial de Caen 
Esplanade Général Eisenhower, 14050 Caen
33 (0) 2 31 06 06 44
Tous les jours de 9 h à 18 h

Visuels :
Trahison et na1onalisme
Si peu de pays échappent à la vague antisémite à la fin du 19e siècle, l’Affaire Dreyfus donne un caractère particulier à la haine des juifs en France : bien que l’argent soit considéré comme le mobile de l’affaire, l’idée de trahison et donc d’antipatriotisme demeure centrale. Les juifs  préféreraient intrinsèquement l’Allemagne à la France. L’accusation de trahison découle d’une caractéristique de l’époque : la montée en puissance des nationalismes.
© Collection Arthur Langerman

Une culture antisémite commune
Depuis la première mondialisation de la fin du 19e siècle, la culture visuelle s’est unifiée au niveau européen. Images et stéréotypes circulent d’un pays à l’autre grâce à la presse et aux déplacements des dessinateurs eux-mêmes. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis déclinent les motifs les plus généraux avec une traduction adaptée à destination des civils et des soldats. L’affiche de propagande est ainsi exportée dans les pays amis ou les territoires occupés, pendant que les juifs sont déportés et tués en masse. L’image, ici conçue par le dessinateur allemand Bruno Hanish, est d’abord parue en allemand. On dénombre également trois versions différentes francophones, une version serbe, une autre polonaise, sans oublier des déclinaisons propagandistes sous forme de brochures et de tracts. L’image vise à dénoncer la coalition des trois pays à laquelle l’Allemagne en guerre se confronte : l’Angleterre, les États-Unis et l’Union soviétique. Derrière ces drapeaux disposés comme un rideau de scène, on peut entrevoir « le juif », celui qui profite de la guerre. La propagande nazie dénonce alors le « complot » juif mondial, motif popularisé dans les années 1920 par la brochure Le Protocole des sages de Sion, un texte fabriqué par la police tsariste avant la Grande Guerre.
© Collection Arthur Langerman

Des affiches pour les ligues
Pendant la guerre, les ligues collaborationnistes n’hésitent pas à recourir aux affiches pour se faire connaître, recruter et populariser leur presse. Il s’agit ici du Réveil du peuple, fondé en 1936 par le collaborationniste Jean Boissel, qui a lancé au milieu des années 1930 une Légion frontiste « antimaçonnique, antiparlementaire et antijudéométèque ». L’image est datée de 1941. Elle oppose le « Franc », version française de l’homme aryen cher aux nazis, au juif démasqué et effrayé par la lumière diffusée par la torche aux couleurs du mouvement. L’un a la peau claire, l’autre sombre, l’un est avenant, jeune et musclé, l’autre repoussant et grassouillet, associé aux symboles maçonniques, à l’étoile de David, à la Livre Sterling anglaise et au sang. Les nazis ont tellement popularisé cette figure idéalisée de l’aryen qu’elle apparaît alors comme culturellement difficilement transposable. Les organisations amies hors d’Allemagne peinent à la reprendre à leur compte, malgré l’efficacité du jeu d’opposition entre le « eux » juif et le « nous » français, qui doit permettre au lecteur de s’identifier plus facilement au « nous ».


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Les citations sont extraites du dossier de presse.

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