mardi 12 avril 2016

La collection Jonas Netter. Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse



La Pinacothèque de Paris a présenté l’exposition éponyme : une centaine de tableaux, dont des œuvres inédites de Modigliani et de Soutine. Un hommage à Jonas Netter (1868-1946), français Juif, collectionneur dès 1915 par passion pour l’art, mécène déterminant au XXe siècle, acquéreur inspiré et méconnu en raison de sa discrétion. Prisant les impressionnistes, un temps associé au marchand d’art Léopold Zborowski, cet amateur éclairé acquiert des toiles de peintres talentueux et alors inconnus, souvent de l’Ecole de Paris : Modigliani, Soutine, Utrillo, Kisling, Kikoïne, Antcher, Valadon... Des "Panama Papers" révèlent que le tableau Homme assis (appuyé sur une canne), peint en 1918 par Modigliani, est détenu par la société panaméenne IAC, dont l'actionnaire est David Nahmad, collectionneur d'art et membre d'une famille juive originaire du Liban. 

« Certains reprochent parfois aux collectionneurs, à ceux qui prennent les peintres à leur début, de se former une collection à bon compte. Mais n’est-ce pas justement leur mérite ? », confie Jonas Netter à la revue L’Art Vivant, en 1929.

Un des collectionneurs les plus marquants du XXe siècle, et découvreur de talents, Jonas Netter demeure méconnu, voire ignoré du grand public tant il fut discret, tant lui faisaient défauts le souci de publicité et le besoin de notoriété.

« Sans lui, Modigliani n’aurait sans doute jamais existé, ni Soutine, ni Utrillo », observe Marc Restellini, directeur de la Pinacothèque de Paris et petit-fils d’Isaac Antcher (1899-1992).

Ce musée privé « réalise le souhait premier de Jonas Netter, amateur éclairé rigoureux, faire en sorte que le grand public découvre ces merveilles » : elle « présente pour la première fois un ensemble d’œuvres jamais exposé d’Amedeo Modigliani, qui reconstitue, avec d’autres œuvres qui ont pu être retrouvées, la collection de Jonas Netter, telle qu’elle fut en son temps ».

Un « drôle de démon que la peinture » (Jonas Netter)
Né en 1868, Jonas Netter était Alsacien. Alors qu’il a six ans, sa famille Juive – père industriel strasbourgeois aisé - emménage à Paris.

Représentant en marques dans la capitale, « mélomane brillant », Jonas Netter est un « remarquable pianiste ». Il est fasciné par l’art, en particulier par la peinture.

Ses goûts le portent vers l’impressionnisme, mais ses faibles revenus lui interdisent d’acquérir des œuvres impressionnistes, dont la cote est élevée, et qu’il admire dans des musées et galeries.

Il « s’intéresse à des artistes qui sont à sa portée financièrement ». Il doit donc découvrir des artistes talentueux et inconnus à son époque.


En 1915, il observe une huile de Maurice Utrillo (1883-1955) décorant le bureau du préfet de police Zamaron. Celui-ci le présente à Léopold Zborowski (1889-1932), sur l’entremise duquel il a acquis ce tableau, et avec lequel Jonas Netter va s’associer.

Une rencontre capitale. C’est Léopold Zborowski, un « personnage très original du monde de l’art, un poète polonais ou du moins qui se prétend l’être, qui lui présente des œuvres d’artistes alors totalement inconnus mais qu’il peut se permettre d’acheter », écrit Marc Restellini. Zborowski fait la connaissance d’artistes auxquels il « prodigue soutien et aide – grâce, cependant aux deniers de Netter ».

Jonas Netter, Léopold Zborowski. Deux êtres aux tempéraments opposés : l’un réservé, pondéré, probe et scrupuleux, l’autre « volubile », « malhonnête, hâbleur, flambeur ». Jonas Netter a toute confiance en Zborowski jusqu’à la fin des années 1910. Il ne renouvelle pas son contrat avec ce marchand d’art en décembre 1930.

En 1915, Jonas Netter « découvre une toile de Modigliani (1884-1920), peintre né dans une famille Juive livournaise et qui avait un atelier à La Ruche, et se décide à l’acquérir. Il sera l’un des premiers à acheter des œuvres de cet artiste, prenant la suite du Dr Paul Alexandre qui avait soutenu Modigliani jusque-là, avant la Première Guerre mondiale. Collectionneur dans l’âme, Netter commence à acheter toutes les œuvres de Modigliani qu’il voit chez le marchand d'art Léopold Zborowski.

Après s’être séparé du marchand d’art Paul Guillaume, Modigliani est le premier artiste à signer un contrat en 1915 avec Zborowski et Netter : un contrat d’exclusivité qui permet à Zborowski et à Netter d’acquérir la production de cet artiste contre notamment le versement d’un salaire.

Malgré les quolibets de tout son entourage qui le traite de fou et lui reproche d’acheter « des horreurs pareilles », Jonas Netter détient une quarantaine de peintures du jeune peintre italien Juif à la fin des années 1920. Dans sa collection, ce sont les Modigliani qui sont vraisemblablement les plus marquantes et les plus magnifiques. A noter une toile inédite : Jeanne Hébuterne au henné (1919) : Modigliani y peint son épouse enceinte. Le 24 janvier 1920, Modigliani décède d’une méningite tuberculeuse, et son épouse se suicide le 26 janvier 1920.


Puis, Jonas Netter découvre, avant Barnes, Chaïm Soutine qui le fascine.

« Juif alsacien bourgeois et discret », Jonas Netter se passionne pour tous les artistes de l’école de Paris qui vivent et travaillent dans le quartier Montparnasse.

La « période blanche [d'Utrillo] l’envoûte et il commence à acheter ses œuvres par centaines, toujours avec l’aide de Zborowski. Ce dernier se retrouve, grâce à lui, à la tête d’un véritable nouveau marché et d’une pléiade de jeunes artistes, propulsés par cette nouvelle génération de marchands et de collectionneurs ».

Un « monde nouveau du marché de l’art s’ouvre à cette période. Le milieu installé des grands marchands parisiens, enrichis grâce aux impressionnistes (Vollard, Durand-Ruel, Paul Rosenberg), va voir naître un nouveau milieu artistique avec un groupe de peintres novateurs parmi lesquels ces artistes de l’école de Paris. Zborowski en sera le principal diffuseur avec, autour de lui, d’autres marchands importants qui apparaissent à ce moment-là, notamment Paul Guillaume. Il s’agit également de collectionneurs nouveaux comme l’Américain Barnes, Dutilleul et celui qui jusqu’à ce jour avait pris le parti de rester dans l’ombre mais qui sans doute fut le plus important de tous, Jonas Netter ».

Valadon, Moïse Kisling, Krémègne, Kikoïne, Hayden, Ébiche, Fournier, Isaac Antcher (1899-1992)  - né en Bessarabie, il fréquente enfant l’école et l’école talmudique. Il étudie la peinture et la sculpture à Paris et à l’école des Beaux-arts Bezalel, spolié pendant l’Occupation -… Tous font partie de ces artistes d’avant-garde prisés par ces collectionneurs et marchands d’art.

En plus de ses toiles de Modigliani et de plus d’une centaine d’œuvres de Soutine, Jonas Netter élargit sa collection à Utrillo, à Suzanne Valadon, à Derain – Les Grandes Baigneuses (1908) - et à d’autres peintres de l’école de Paris défendus par Zborowski : Krémègne, Kikoïne, le Russe Antcher, le Polonais Kisling et Ébiche souvent arrivés à Paris à l’orée du XXe siècle.

Homme honnête et rigoureux, Jonas Netter développe avec les artistes des « relations profondes de confiance et d’amitié » et avec le monde de l’art des relations conflictuelles : il est contraint de se « débattre contre des intermédiaires peu scrupuleux dont l’unique préoccupation est de le « rouler » sur chaque transaction ou sur chaque contrat avec les artistes ».

Jonas Netter croit tant en ses artistes qu’il revend quelques unes de ses toiles, dès le début des années folles, « non pas pour faire des plus-values, mais pour faire connaître les artistes ». Ainsi, il vend sept Modigliani à un de ses correspondants en Argentine convaincu de l’importance de « faire connaître ce peintre sur un autre continent, en Amérique du Sud ».

Jonas Netter est aussi convaincu de la nécessité, de l’impératif, de démocratiser la culture.

« Célibataire et épicurien, il se marie sur le tard », et a deux enfants qui sont peu au fait de son activité d’amateur d’art éclairé.

Sous l’Occupation, Jonas Netter demeure à Paris, et survit quasi-clandestinement grâce à de « vrais faux papiers ».

Il décède en 1946.

Une branche de la famille Netter a créé une fondation pour aider l’enfance défavorisée.

Histoire a  diffusé, les 30 juillet et 5 août 2013, le numéro de la série Les heures  chaudes de Montparnasse de Jean-Marie Drot consacré à La voix des poètes. "Tentant de retrouver la voix des poètes par l'intermédiaire de témoins et d'interprètes, cet épisode est une anthologie des poètes "des heures chaudes de Montparnasse" ainsi qu'un témoignage sur cette époque où Montparnasse, selon la formule d'Aragon, "n'était qu'un point de rencontre", mais pas n'importe lequel ! S'y retrouvait une pléiade d'artistes dont les survivants évoquent le souvenir. André Salmon, Cocteau, Kessel, Aragon et Elsa Triolet racontent leurs amitiés avec Radiguet, Modigliani ou Maïakovski".

Histoire diffusa les 8, 14, 20 et 26 avril 2015 le numéro de la série documentaire Les heures chaudes de Montparnasse de Jean-Marie Drot intitulé Enquête sur la vie, l'oeuvre et le destin de Modigliani. "Au début des années 1960, Jean-Marie Drot avait mené une enquête sur la vie, l'oeuvre et le destin d'Amedeo Modigliani en recueillant les témoignages de nombreuses personnalités et de sa fille, Jeanne Modigliani. En 1981, profitant de l'exposition "Modigliani" au musée d'Art moderne, il réactualise ce portrait en filmant en couleur les toiles et les sculptures de l'artiste, tout en conservant les interviews d'époque en noir et blanc".


Homme assis
Des "Panama Papers" révèlent que le tableau Homme assis (appuyé sur une canne), peint en 1918 par Modigliani, est détenu par la société panaméenne IAC, dont l'actionnaire est David Nahmad, collectionneur d'art et membre d'une famille juive originaire du Liban. "Devant les tribunaux américains, Philippe Maestracci, 71 ans, exploitant agricole de Dordogne et petit-fils d’un antiquaire juif britannique propriétaire de cette oeuvre picturale, accuse la famille Nahmad, une des plus célèbres du marché de l’art mondial, de détenir ce tableau, vendu illégalement selon lui en 1944 par l’administrateur provisoire de la galerie de son grand-père. A l’inverse, le clan Nahmad conteste la réalité de cette spoliation et affirme ne pas détenir la toile".
  


Marc Restellini, La collection Jonas Netter. Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse. Pinacothèque de Paris/Gourcuff Gradenigo, 2012. 288 pages. 49 €. ISBN : 978-2-358670-296


Jusqu’au 9 septembre 2012
28, place de la Madeleine. 75008 Paris
Tél. : 01 42 68 02 01
Tous les jours de 10 h 30 à 18 h 30. Nocturne tous les mercredis et vendredis jusqu’à 21 h.

Visuels :
Amedeo Modigliani
Elvire au col blanc (Elvire à la collerette)
1917 ou 1918
Huile sur toile, 92 x 65 cm
Collection privée.
© Photo : Pinacothèque de Paris
Maurice Utrillo
Porte Saint-Martin
c. 1908
Huile sur carton parqueté, 64 x 92 cm
Collection privée
© Adagp, Paris 2012
© Jean Fabris, 2012
© Photo : Pinacothèque de Paris

Chaïm Soutine
Autoportrait au rideau
c. 1917
Huile sur toile, 72,5 x 53,5 cm
Collection privée
© Adagp, Paris 2012
© Photo : Pinacothèque de Paris/Fabrice Gousset
Les citations proviennent du dossier de presse et du catalogue.
  
Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 26 août 2013, puis le :
- 9 août 2013. qu'Histoire diffusera, les 11 et 14 août 2013, le numéro de la série Les heures  chaudes de Montparnasse de Jean-Marie Drot consacré à Modigliani ;
- 29 juillet 2014 et 7 avril 2015. 

1 commentaire:

  1. Bonjour,

    Je me permets de vous contacter pour vous informer de la publication d'un DVD sur le peintre Chaïm Soutine.

    Après trois ans de recherches à travers toute l'Europe, auprès de personnes l'ayant connu et de collectionneurs .... j'ai produit un film documentaire qui relate son parcours et son oeuvre.
    Il s'agit du seul film à l'heure actuelle traitant de cet artiste fascinant.
    Pour plus d'informations, visitez notre site internet
    Vous y trouverez un bon de commande à télécharger si vous souhaitez acheter ce DVD.

    http://www.lesproductionsdugolem.com/soutine_golem.html


    Si vous avez des questions n'hésitez pas à me contacter.
    Merci et à bientôt

    Murielle Levy
    murielle.levy@lesproductionsdugolem.com

    RépondreSupprimer