dimanche 5 février 2017

Chagall, entre guerre et paix


Le musée du Luxembourg a présenté l’exposition Chagall, entre guerre et paix. Une centaine d’œuvres narratives soulignent « la singularité avec laquelle Chagall aborde les représentations de guerre et celles de paix ». Marc Chagall (1887-1985) a traversé près d’un siècle d'événements heureux – son enfance dans un milieu Juif à Vitebsk, ses mariages successifs, ses rencontres avec les peintres majeurs  du XXe siècle, le séjour en Eretz Israël, la refondation de l’Etat d’Israël -, dramatiques - exils -, parfois tragiques : révolution bolchevique, deux Guerres Mondiales, Shoah, mort de sa bien-aimée Bella, etc. Le 5 février 2017, à 10 h, le Centre Fleg de Marseille proposera le brunch-atelier sur Bella Rosenfeld-Chagallfemme de lettres, épouse, modèle et muse, animé par Martine Yana, directrice. « Comme sur la palette d’un peintre, il n’y a dans notre vie qu’une seule couleur qui donne un sens à la vie et à l’art, la couleur de l’amour », a déclaré Marc Chagall. 

Décédé presque centenaire, Marc Chagall a traversé un XXe siècle riche en révolutions et en conflits, vécu des exils, dialogué avec des artistes d’avant-garde, créé une œuvre nourrie intimement par son « expérience intime de l’Histoire, le souvenir de ses rencontres, de ses voyages et de sa patrie ». Des expériences qui ont renouvelé « son approche artistique, se conjuguant aux grands thèmes fondateurs qu’il revisite inlassablement : sa ville natale de Vitebsk, la tradition juive hassidique, la Bible, le couple, la famille et le cirque, les traditions juives de son enfance, les épisodes bibliques dont la Crucifixion ».

Une œuvre complexe, abordant un large spectre de genres, à « l’intense rayonnement », se prêtant à de multiples lectures et analyses, et au « vocabulaire pictural intégrant avec audace les événements et les émotions de l’artiste. Entre guerre et paix. Marc Chagall, dans ses peintures, porte souvent un regard bienveillant et tendre sur le monde. Entre paix et révolution, persécutions et retrouvailles, bonheur et exil, ses peintures se remplissent de douceur puis les couleurs s’assombrissent des douleurs passées… Son art témoigne et surtout dépasse les épreuves de sa vie : envolées lyriques (dans les figures aériennes), amour (dans les figures de couples) sont autant d’échappées et de fuites oniriques du monde réel ».

Alors que nombre d’artistes du XXe siècle ont en partie délaissé « l’allégorie et le narratif », Chagall est demeuré fidèle à un art figuratif, narratif et témoin de son époque, tout en sachant « s’affranchir des règles et des codes – voire des diktats – de la pensée moderniste et en s’en nourrissant ». Aux mouvements d’avant-garde (cubisme, suprématisme, surréalisme), Chagall emprunte « quelques-unes de leurs formes, semble parfois s’en rapprocher, mais demeure toujours indépendant ».

Débutant avec la déclaration de la Première Guerre mondiale, l’exposition s’articule autour de « quatre moments clés  de la vie et de l’œuvre de Chagall : la Russie en temps de guerre, l’entre-deux-guerres en France, l’exil aux Etats-Unis, l’après-guerre et le retour en France ». Elle présente des œuvres exposées lors de l’exposition Chagall et la Bible  au MAHJ  (Musée d’art et d’histoire du Judaïsme) en 2011.
La Russie en temps de guerre
Chagall séjourne trois années à La Ruche, dans le quartier Montparnasse à Paris (1911-1914). Là, il fréquente Soutine, Zadkine, Léger, etc., admire Véronèse, Manet et Delacroix au Louvre, et son originalité artistique s’affirme : Chagall « s’est nourri, sans y adhérer, des recherches d’avant-garde des artistes cubistes et futuristes, et s’est lié d’amitié avec Apollinaire, Cendrars, Canudo et Delaunay. Son identité artistique se construit par une articulation entre cette modernité et ses racines juives et russes ».

Des œuvres sur papier révèlent l’influence déterminante du séjour parisien dans l’œuvre de Chagall qui « s’affirme en tant que dessinateur et affine son regard. Caractérisées par une grande maîtrise du trait et par un contraste appuyé, ces œuvres sur papier révèlent le volume et le mouvement propres aux figures, et annoncent également l’intérêt de Chagall pour les techniques de gravure ».

En 1912 – année de Golgotha - et 1913, des œuvres de Chagall sont sélectionnées pour le Salon des Indépendants.

A l’été 1914, Chagall assiste au vernissage de sa première exposition à la galerie d’Herwarth Walden à Berlin, et retourne dans l’empire russe pour y rejoindre sa famille et sa fiancée, Bella Rosenfeld.

Vitebsk, « ce n’est que ma ville, la mienne, que j’ai retrouvée. J’y reviens avec émotion », écrit Chagall. C’est avec tendresse qu’il évoque ce monde Juif, notamment les rites, et ses racines qui irrigueront toute son œuvre. La « récurrence de ces motifs témoigne de son engagement en faveur de la revitalisation de la culture populaire judéo-russe et d’un art juif moderne. Il réalise en 1920 le décor pour le théâtre juif  de Moscou ainsi que de nombreuses esquisses pour la scène ».

Des « personnages que l'on peut identifier comme juifs apparaissent dans les œuvres de Chagall. Les mendiants de Vitebsk servent de modèles à bon nombre de portraits de rabbins. Dès 1914 apparaît également la figure du Juif errant  : un baluchon sur l’épaule, il peut être l’illustration littérale d’une expression yiddish, « Luftmensch » (l’homme de l’air), qui désignait l’homme pauvre, vagabondant de ville en ville. Il symbolise à la fois l’espoir et la conscience d'un monde menacé par le changement, que Chagall sera bientôt appelé à quitter ».

En 1915, Chagall épouse Bella, « sa muse et son modèle », à Vitebsk. Au printemps suivant, le couple a une fille prénommée Ida.

Chagall « crée une série de peintures représentant son environnement proche et l’intimité » avec Bella : « C’est comme si elle me connaissait depuis longtemps, comme si elle savait tout de mon enfance, de mon présent, de mon avenir, comme si elle veillait sur moi ; je sentis que c’était elle ma femme […]. Je suis entré dans une maison nouvelle et j’en suis inséparable. »

La guerre est déclarée, et contraint Chagall à demeurer huit ans à Vitebsk, ville-garnison.

« Mobilisé au milieu de l’année 1915, il ne combat pas en travaillant dans un service d’intendance à Saint-Pétersbourg. L’engagement politique de Chagall » à lutter contre les « inégalités sociales et les différences de traitement entre les religions est sensible ».

Eloigné du front, Chagall « se rend compte d’une réalité brute : les mouvements de troupes et des populations chassées des lignes de front en 1914-1915, les populations juives chassées de leurs villages ».

En 1916, une exposition individuelle lui est dédiée.

Chagall « rend compte des ravages de la guerre et en livre une chronique vivante à travers notamment une série de dessins expressifs : des soldats blessés rencontrés dans les rues, d’autres qui partent à la guerre pleurés par les femmes, mais aussi des paysans et des vieillards fuyant, le baluchon sur le dos. Marqué par cette réalité brute », il écrit en 1922, dans son autobiographie Ma Vie : « Des militaires, moujiks en bonnets de laine, chaussés de laptis, passent devant moi. Ils mangent, ils puent. L’odeur du front, l’haleine forte du tabac, des puces. »

Prescience de la disparition de ce monde Juif pieux ? Chagall « représente l’environnement de son enfance » et, dans des tableaux, illustre « son intimité avec Bella ».

L’exposition évoque peu les relations entre Chagall et l’avant-garde artistique russe, notamment après l’avènement du communisme.

La révolution d’octobre 1917 accorde aux Juifs de Russie le citoyenneté. Chagall est désigné commissaire des Beaux-arts pour la région et directeur de l’école des Beaux-arts à Vitebsk. Une fonction qu’il exerce durant deux années. Puis, il collabore à la création de décors et de costumes, notamment pour le théâtre juif à Moscou.
L’entre-deux-guerres
En 1922, Chagall quitte définitivement la Russie.

Après un bref séjour à Berlin où il se familiarise avec la technique de la gravure, la famille Chagall s’installe à Paris où Chagall « doit à nouveau se forger une identité artistique ». En France, le « peintre souhaite pénétrer au cœur du pays et, à travers la découverte des paysages, saisir l’essentiel de son mystère ».

A la demande de l’éditeur Ambroise Vollard, il illustre divers livres : Les Âmes mortes de Gogol (1923), les Fables de La Fontaine (1927), puis la Bible. « Je ne voyais pas la Bible, je la rêvais », constate Chagall, tant sa familiarité avec ce Livre est profonde depuis son enfance.

En illustrant la Bible (1931-1956), Chagall s’inscrit « dans la très longue tradition des représentations bibliques, occidentale et orientale ».

Pour mieux réaliser ce projet, il éprouve le besoin de « comprendre la terre mythique de ses ancêtres » et se rend en Palestine sous mandat britannique en 1931. Ce séjour le bouleverse, spirituellement et plastiquement : « En Orient, j’ai trouvé la Bible et une part de moi-même », note Chagall .

Dans les « quarante gouaches sur la Bible, préparatoires aux eaux-fortes, le choix des sujets montre à la fois une parfaite connaissance du texte biblique et une grande liberté à l’égard de la tradition. Chagall puise dans ses souvenirs », ceux de Vitebsk et ceux de son récent voyage en Eretz Israël, « pour créer ses figures de prophètes et de patriarches à visage humain. Il condense chaque récit en une image réduite à ses protagonistes principaux, qui annonce néanmoins par sa puissance évocatrice la monumentalité des grandes compositions bibliques ultérieures ».

Parallèlement « aux œuvres consacrées aux paysages, aux portraits et aux scènes de cirque, il réalise des peintures où figurent des personnages hybrides mi-animaux, mi-humains –parfaites illustrations du bestiaire chagallien – ainsi que de nombreuses images du couple comme autant de représentations métaphoriques de son amour de la vie ».

Chez Chagall, « les images du rêve construisent un monde qui n’est ni une fiction, ni une imitation du monde réel, mais qui constitue plutôt l'expression de la subjectivité de l’artiste, son prolongement dans le tableau. Ce travail de condensation et de déplacement, caractéristique du rêve, confère aux œuvres oniriques de Chagall un caractère « surréaliste », sans pour autant laisser parler seuls l’imagination ou l’inconscient, comme chez les surréalistes : Chagall est un rêveur conscient ».

Dans « les rencontres d’apparence incongrue que l’artiste crée entre figures, animaux ou êtres hybrides, il crée une sensation d’apesanteur et joue sur les échelles entre personnages et arrière-plan. De la même façon que ses personnages peuvent revêtir de multiples significations, dans une sorte de polyphonie visuelle (une madone peut aussi être une mariée, un âne l’artiste lui-même), Chagall développe plusieurs registres symboliques. Son identification à l’animal prend tout son sens quand on sait que, dans la spiritualité hassidique, l’animal est une parcelle du divin ». Dans son monde onirique, Chagall crée un bestiaire composé d’animaux « hybrides- mi chèvre-mi poule, mi poisson-mi âne - qu’il mêle au monde traditionnel du Shtetl et à la tradition iconographique populaire russe ».

Ces « tableaux réorganisent le réel et créent un univers magique, pour reprendre le terme qu’André Breton emploie pour qualifier l’art de Chagall ».

L’exil aux Etats-Unis
En 1933, dans le Mannheim de l’Allemagne nazie, trois œuvres de Chagall sont brûlées dans un autodafé. En 1937, les dirigeants nazie confisquent les œuvres de Chagall dans les collections publiques allemandes et trois de ses toiles sont montrées dans l’exposition « Art dégénéré » à Munich. La même année, la famille Chagall acquiert la nationalité française.

En 1939, le déclenchement de la guerre contraint Chagall à se rendre à Gordes, en zone libre, puis, avec l’aide du journaliste américain Varian Fry et grâce à l’invitation du directeur du Museum of Modern Art à New York, à fuir la France qui a instauré le Statut des Juifs en 1940, pour un nouvel exil aux Etats-Unis en 1941.

A New York, Marc Chagall et sa famille renouent avec des artistes et poètes - Léger, Masson, Mondrian, Bernanos, Maritain, Breton -, dont un grand nombre sont des juifs exilés. Il y fait la connaissance du galeriste Pierre Matisse qui l’exposera de 1941 à sa mort.

Chagall est informé des actes barbares en Europe et dans son pays natal, et cette conscience assombrit sa gamme chromatique.

En 1942, à la demande du chorégraphe Léonide Massine, Chagall réalise les décors et les costumes d’Aleko, un ballet d’après les Tziganes de Pouchkine, orchestré par Tchaïkovski. Chagall y exalter sa patrie occupée et ravagée par les Nazis.

« Guerre, persécutions, exode, villages en flammes hantent alors ses tableaux : désormais, une tonalité sombre envahit sa peinture. Le thème de la crucifixion, symbole de la souffrance humaine, devient récurrent chez Chagall qui avait peint, dès 1938, Crucifixion blanche. Il mêle à ce thème classique de l’iconographie chrétienne des objets rituels du judaïsme tels le tallit (châle de prière) autour de la taille du Christ et le chandelier à sept branches, associant ainsi les vocabulaires du judaïsme  et du christianisme. Son œuvre, particulièrement créative durant cette période, reflète encore le besoin de revenir à ses racines » évoquées dans des scènes nocturnes.

« L’autoportrait, le tableau dans le tableau, sont des motifs qui reviennent de façon récurrente dans ces œuvres : l’artiste témoigne de son temps en y inscrivant son histoire personnelle ».

En 1944, alors qu’il espère ardemment la libération prochaine de Paris pour pouvoir y revenir, Chagall est anéanti par la mort subite de Bella : « Tout est devenu ténèbres ».

Suivent deux années de deuil et de reconstruction au cours desquelles le peintre rend hommage à son épouse défunte, notamment en illustrant ses Mémoires.

En 1945, Chagall recrute Virginia Haggard comme gouvernante. Celle-ci quitte son mari pour devenir la compagne de cet artiste. Le couple a un fils, David, né en 1946.

L’après-guerre et le retour en France
En 1948, Chagall représente la France à la Biennale de Venise.

En 1949, Chagall revient s’installer définitivement en France, à Orgeval, puis à Vence. En Provence, il a pour voisin Matisse et Picasso.

1951 marque sa séparation d’avec Virginia Haggard. L’année suivante, Chagall rencontre Valentina Brodsky, d’origine russe, qu’il épouse.

Il établit une distance avec le passé, parvient progressivement « à une plus grande sérénité et emprunte aux paysages de la Méditerranée leur lumière sublime. Cette dernière période voit l’épanouissement des thèmes solaires, maritimes ou mythologiques ».

Chagall travaille sur « de grands cycles constitués de peintures ou d’esquisses qui traduisent le travail en série autour d’un thème : la série de Paris et ses monuments ou le cycle du Message biblique. Il explore d’autres techniques » qui influent sur sa peinture : « vitrail, sculpture, céramique, mosaïque, art monumental, techniques diverses de gravure... Son usage de la couleur se modifie sensiblement et donne naissance à des tableaux où se mêlent à la fois des tonalités expressives et une étonnante luminosité ; les contours s’affirment. D’une intense luminosité, son œuvre est un hymne à la liberté et à la vie ».

Le MAHJ a rendu hommage à Chagall le 15 juin 2014.

Le  16 avril 2015 à 20 h, dans le cadre du cycle de conférences "Enfance et fantaisie", en partenariat avec la Médiathèque du Grand Troyes, l'Institut universitaire européen Rachi-Centre européen d'études et de recherches hébraïques de Troyes propose la conférence de Nathalie Hazan, conservatrice chargée de l'art moderne et contemporain au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ), sur "Le petit monde de Chagall". «  L’enfance d’un petit juif ne se déroule pas dans ce monde et en cette vie, mais il construit ses rêves d’enfant dans les prairies où ses aïeux menaient paître leurs brebis et creusaient des puits… Les oiseaux et les animaux de la Bible dont les seuls avec lesquels il soit en contact. Et la vraie tempête n’est pas celle qui rugit aujourd’hui sur la plaine, mais celle qui s’élève lorsque Dieu conclut l’alliance avec Abraham ». (Shalom Asch, Le Juif aux psaumes) Chagall "a traversé le XXe siècle sur fond de guerres, de révolutions, de départs. Il ne cessera, dans une procédure vitale, de revenir à la ville natale, au texte biblique. C’est ce recours, selon les séquences de sa vie, à un monde de l’enfance transfiguré, que nous tenterons d’analyser".

Le Jewish Museum de New York a présenté l'exposition Chagall: Love, War, and Exile.

Dans le cadre du 12e Festival des cultures juives, la galerie Saphir Maris présentera l'exposition Les pionniers de l'avant-garde (14-28 juin 2016). Parmi les artistes dont les œuvres seront exposées : Chagall, Sonia DelaunayMichel Kikoïne...


Le 16 juillet 2016, le ministère de la Culture a twitté un message en hommage aux victimes de l'attentat  terroriste islamiste commis le 14 juillet 2016 au soir, sur la Promenade des Anglais à Nice, et revendiqué par ISIL (Etat islamique). Cet hommage était illustré par un tableau de Chagall.


QUELQUES NOTICES D’ŒUVRES

Vue de la fenêtre à Zaolchie, près de Vitebsk, 1915
gouache, huile sur carton collé sur toile, 102,5 x 120,7 cm
Moscou, Galerie nationale Tretiakov
« Je peignais à ma fenêtre, jamais je ne me promenais dans la rue avec ma boîte de couleurs », écrit Chagall dans Ma vie. Comme l’a montré une exposition en 2003 au musée national Marc Chagall de Nice, Marc Chagall a été « un peintre à la fenêtre ». Ce « motif, principe organisateur de la surface de la toile depuis Alberti, jalonne toute la carrière de l’artiste ». Par le souvenir ou par la fenêtre ouverte, il observe la nature.
« Le retour en Russie en 1914 entraîne chez Chagall un renouveau du classicisme de la forme, perceptible dans ce tableau. Il n’est cependant pas incompatible avec des effets marqués par le contact parisien avec la modernité. On y retrouve, de fait, le même souci de précision et de réalisme dans le traitement de la nature morte devant la fenêtre et du paysage que dans la représentation des personnages, en particulier dans l’autoportrait de l’artiste, avec sa chemise à rayures et sa cravate soigneusement dessinées. La stricte limitation des bords de la fenêtre à ceux du tableau inscrit également l’œuvre dans une tradition réaliste de la représentation. Mais la superposition peu naturelle des deux portraits introduit un élément d’incohérence dont la signification métaphorique pourrait être : « Je n’ai qu’elle en tête. »
Par ailleurs, les deux protagonistes ont les yeux tournés vers le haut, le rideau semble relayer toute la lumière qui tombe du ciel pâle par la fenêtre et pénètre à l’intérieur de la maison : cette lumière comporte indiscutablement une dimension sacrée. On ne peut s’empêcher d’évoquer ici La fenêtre de l’atelier de Friedrich (1805-1806, Albertina, Vienne) et le caractère sacré attribué à la croisée des montants. Dans le tableau de Chagall, les montants horizontaux sont doubles, mais la croisée supérieure, drapée dans le rideau rendu transparent par la lumière, renforce le sentiment d’intimité, de sérénité dans l’intérieur sombre, et peut symboliser la limitation de l’existence terrestre qui ne peut recevoir la lumière que du ciel ». (Elisabeth Pacoud-Rème)

La Thora sur le dos, 1933
encre, gouache, aquarelle sur papier vergé filigrané, 28,3 x 21 cm
Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d'Art moderne / Centre de création industrielle, dation en 1988
« Un petit homme fluet, vêtu de noir, à la manière des juifs pieux, un scribe peut-être, puisqu’il est doté d’une plume, absorbé dans sa tâche, semble porter sur son dos, le plus naturellement du monde, un rouleau de Torah démesuré : la Torah l’accompagne dans son cheminement, elle est tout à la fois une source spirituelle, un soutien et une charge. Dans son manteau (me’il), marqué d’une étoile de David, elle apparaît comme un monument, une sorte de tour, allégorie du nom de Dieu, rappelant ce verset des Proverbes (18.10) : « Le nom d’Adonaï est une tour forte : le juste y accourt et y est hors d’atteinte. » (Nathalie Hazan-Brunet)

Homme-coq au-dessus de Vitebsk, 1925
huile sur carton, 49 x 64,5 cm
Collection privée
Chagall « reprend une fois encore dans ce tableau le paysage des œuvres de la période russe intitulées Au-dessus de Vitebsk. Il est cependant traité de manière moins descriptive. La mémoire a modifié les proportions et la gamme colorée est plus restreinte, confrontant le gris et le blanc. On retrouve cependant l'opposition entre le caractère réaliste du paysage et la dimension fantastique du personnage volant, devenu ici une figure hybride.
L'hybridation de l’homme et de l’animal, courante dans l’histoire de l’art, est très répandue dans l’œuvre de Chagall, particulièrement dans ses autoportraits. Elle s’applique alors à quelques animaux favoris, l’âne, le bouc, le coq, dans lesquels l’artiste se reconnaît le plus souvent. Le Coq de 1947 (musée national d'art moderne / Centre de Création Industrielle, Centre Georges Pompidou, dépôt au musée des Beaux-arts de Lyon) est ainsi un autoportrait du peintre tout à fait explicite.
Ces hybridations ont bien évidemment une signification symbolique et religieuse marquée.
Le coq, parce que son chant annonce le lever du jour, est depuis toujours le symbole du renouveau. Par son rôle dans la basse-cour, il est également lié à la création. Il est aussi le symbole de la repentance dans les usages religieux des communautés juives de la région de Vitebsk tels qu’ils sont rapportés par Bella, la première femme de Chagall, dans son livre, Lumières allumées, et en particulier, dans la pratique des Kaparoth : la veille du Grand Pardon, un coq pour les hommes ou une poule pour les femmes sont affectés à chaque membre de la famille. On récite une formule qui transfère la culpabilité de chacun sur le volatile qui est ensuite égorgé rituellement. Le sens de l’image de l’artiste en coq recouvrirait donc sa volonté d’une part, d’abolir la culpabilité d'être parti de chez lui, d’autre part, d'être celui qui, par la force de son art, fait passer un message : il vole et chante, pour remercier Dieu de la joie qu’il donne aux hommes. Cette hypothèse est confortée notamment par le vêtement qu'il porte, proche d'un costume de clown : il est aussi le saltimbanque, celui par qui arrivent la joie et la fête. De plus, il porte à la main une lampe à pétrole, celle qu'on utilisait dans la maison familiale, dont la flamme, située en haut et au milieu du tableau, rappelle que toute lumière vient de Dieu.
Le tableau offre ainsi un bel exemple des superpositions de sens caractéristiques des œuvres de Chagall et démontre, comme l'a souligné Jean-Michel Foray, qu'elles ne sont pas seulement des « images du rêve ». (Elisabeth Pacoud-Rème)

Obsession, 1943
huile sur toile, 76 x 107,5 cm
Centre Georges Pompidou, Musée national d'Art moderne / Centre de Création Industrielle, dation en 1988, en dépôt au musée des Beaux-arts de Nantes
Ce tableau de 1943 est caractéristique de la production des années de guerre : le Christ en croix en est le personnage principal, cette fois renversé à la différence d'autres tableaux qui lui sont contemporains où il domine au centre de la toile. Il s'inscrit dans un cycle commencé en 1938 avec La Crucifixion blanche (Art Institute, Chicago) et achevé avec la partition du tableau Révolution qui devient après-guerre le triptyque Résistance-Résurrection-Libération. Chagall choisit de représenter dans ces tableaux un Christ  juif , ceint du châle de prière porté par les juifs dans la synagogue et non du périzonium traditionnel de la peinture chrétienne. Quand la croix est surmontée de l'acronyme INRI – Jésus de Nazareth, roi des juifs, avec le J écrit I en latin –, l'artiste surligne la judéité du personnage. Il est le symbole du malheur des juifs, du martyr, comme dans Le Martyr (1940).
La croix est renversée au milieu d'une vue de Vitebsk en flammes. Devant la maison familiale passe le charriot que l'on voyait déjà dans sa représentation de la gravure de Ma Vie, mais, au lieu de voler comme en 1923, il semble cette fois se déplacer lourdement. La direction vers la gauche, dans le sens de lecture de l'hébreu, est aussi celle du recul, de la fuite. Les Chagall ont appris en exil aux Etats-Unis la destruction de Vitebsk, leur ville natale, et de son importante communauté juive, puisque cette région était zone de résidence obligatoire des juifs dans l'empire russe. On sait que le travail des commandos de la mort, les Einsatzgruppen, au début de la guerre à l’arrière du front de l'Est, fut mené rapidement, faisant disparaître les communautés juives en un temps record.
La couleur contribue à l'intensité dramatique du tableau en opposant de manière brutale le rouge saturé des flammes au vert cru du corps du Christ que semble veiller le porteur de lumière dressé à l'extrême gauche, message d'espoir et seul rempart contre la barbarie.
Les scènes de guerre de Chagall sont désormais toujours mises en images dans Vitebsk, devenue le lieu de mémoire de l'artiste et le symbole de la destruction des juifs de toute l'Europe de l'Est. (Elisabeth Pacoud-Rème)

Le Cheval rouge, 1938-1944
huile sur toile, 114 x 103 cm
Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d'Art moderne/Centre de création industrielle, dation en 1988, en dépôt au musée des Beaux-Arts de Nantes
« Le Cheval rouge, comme Résistance, Résurrection, Libération, fut exécuté en deux temps. Chagall, en effet, reprend avec de nouvelles interprétations un certain nombre de tableaux anciens dont la signification se modifie en fonction des événements et des épreuves qui affecteront l’artiste durant son séjour aux États-Unis.
La première version de l’œuvre date de 1938 et s’inspire d’un cycle consacré au cirque . La version définitive semble résonner comme un écho à la guerre. Dans un paysage de ténèbres où se reconnaissent les rues et les maisons de Vitebsk, une étrange noce se célèbre. Le village enneigé est désert. Le marié bleu enlace la jeune et blanche mariée d’une étreinte tendre tandis que leurs deux visages se touchent. De ce couple intimement uni se dégage une impression de solitude extrême. Autour d’eux, des formes fantomatiques les entourent, esprits rieurs ou espiègles, blancheurs légères traversant la nuit. Un clown roux joue du violon, la tête d’un coq sourit. Rêvé ou vécu en un autre temps, un jeune garçon tient un bouquet. Au-dessus des mariés un cheval s’envole. Le rouge lumineux de sa robe rappelle celui de la houppa, ce dais traditionnel du mariage juif. Il tient une bougie allumée qui semble éclairer leur futur chemin. Sur son dos, une jeune écuyère exécute une cabriole. Magicienne ou devineresse, une énigmatique jeune femme, livre ouvert à la main, saute d’un toit en une ruade. S’apprête-t-elle à lire, à chanter l’hymne des épousailles ? Ou au contraire à chasser de son pied tendu le cheval rouge au doux regard ?
L’œuvre nous interroge. Malgré un désordre apparent, l’irradiation poétique de la toile repose sur une composition subtile entre le décor du fond et la distribution des figures. La partie basse s’ouvre sur une perspective renversée qui place au premier plan le couple d’amoureux, acteurs solitaires, sur l’axe duquel Chagall organise l’ensemble. Au-dessus du couple, le maelström des personnages semble avoir été lancé dans l’espace d’un coup du hasard, mais s’ordonne en rapports chromatiques rares : note rouge de la crête du coq sur les plumes blanches de son cou, rappel lumineux de la robe et du voile de la mariée comme du croissant de lune proche, variations des jaunes en flammes plus ou moins intenses – du bougeoir aux chevelures – et jeu des transparences du blanc et du noir accordé au bleu de la figure du marié. Comme si l’artiste écrivait ici la partition d’un opéra funèbre, saluant avec dérision les forces invisibles du destin ». (Sylvie Forestier)

La Nuit verte, 1952
huile sur toile, 72 x 60 cm
Collection privée
« Le peintre met en scène une fois de plus Vitebsk, sa ville natale, ici sous la neige mais toujours reconnaissable à ses maisons serrées autour du sanctuaire surmonté d'un dôme vert. Le paysage nocturne est éclairé d'une lune jaune, sous un ciel noir que traverse une énorme tête de chèvre, évocatrice du foyer juif en terre russe et figure tutélaire à l'oeil presqu’humain. La présence de cette tête fantomatique aux dimensions formidables se retrouve dans de nombreuses peintures à partir de cette époque (La Bastille, 1953, collection privée ; Paris entre deux rives, 1953-1956, collection privée ; Les Pâques, 1968, musée national d'art moderne / Centre de Création Industrielle, Centre Georges Pompidou, dépôt au musée national Marc Chagall, Nice).
Le paradis perdu de l'artiste, devenu après-guerre la métaphore de ses exils comme celle du malheur des juifs, exprime par sa seule représentation toutes les pertes, y compris celle de Bella, morte en 1944, qui tient ici le peintre embrassé comme si elle devait encore le protéger dans son travail. Au moment où il vient d'être quitté par Virginia Haggard, sa compagne de l'immédiat après-guerre, et avant d'avoir épousé Valentina Brodsky, Chagall fait passer dans ce tableau toute la mélancolie qui l'étreint quand il se retourne sur son passé ». (Elisabeth Pacoud-Rème)

La Danse, 1950-1952
huile sur toile de lin, 238 x 176 cm
Paris, Centre Pompidou, Musée national d'Art moderne / Centre de création industrielle, dation en 1988, en dépôt au musée national Marc Chagall, Nice
« En 1948, Chagall reçoit commande de deux grandes compositions destinées au foyer du Watergate Theatre à Londres. Quoique le projet soit finalement abandonné par le commanditaire, l’artiste conçoit deux oeuvres monumentales auxquelles il travaille de 1950 à 1952, Le Cirque et La Danse.
La danse – comme le cirque – est un thème familier à Chagall. La culture hassidique et biblique dont il est imprégné l’assimile à une prière ou à une action de grâce. Mettre en mouvement toutes les ressources physiques du corps pour que le geste soit analogue à la fumée sacrificielle s’élevant vers le ciel, telle est la finalité de la danse. Ainsi du chant et de la danse de Myriam à la sortie d’Égypte, dont on peut reconnaître le tambourin au premier plan du tableau. L’évocation ici s’actualise en une ronde paysanne, sur le village de Vence reconnaissable à la circularité de son enceinte et à son clocher. Le paysage est méditerranéen ; sur la mer, proche, une voile se profile. Sur le fond d’un jaune éclatant paré des ors du soleil, parfois rehaussé de rouge qui structure les formes, Chagall organise la chorégraphie de ses personnages. N’est-il pas lui-même en scène dansant devant son tableau, palette à la main et prêt à s’envoler ? Peintre à la tête renversée, il est, du miroir de sa toile, l’ordonnateur de la fête picturale qui nous est offerte. La couleur modulant la lumière et les entrelacs de la ligne se conjuguent pour animer l’espace. Un mouvement tournoyant emporte les personnages. Au centre de la composition, un être hybride, danseur et musicien, mène la danse. Son collant d’un rouge intense, le bond aérien qui le soulève, n’est pas sans évoquer Nijinsky que Chagall avait vu à Paris en 1912 dans Le Spectre de la rose. Mais l’hybridité même de cet être fabuleux à tête d’animal rend métaphoriquement présente la force créatrice au sein de la peinture elle-même, à la fois mouvement et sonorité. Comme engendrés par un astre solaire, une corbeille de fruits et un poisson évoquent la luxuriance de la vie. La couleur fondamentale, le jaune, permet la musicalité de notes graves ou aiguës, telles que le vert, le bleu ou le violet. La toile résonne d’une partition qui est aussi chorégraphie. Le bouquet de pourpre et de nuit que tend au musicien danseur la jeune femme en vert à la longue chevelure bleue est l’hommage somptueux que rend le peintre à la musique et à la danse ainsi que l’hymne qu’il dédie à la liberté et à la vie ». (Sylvie Forestier)

EXTRAITS DU CATALOGUE

 « J’ai fait de nombreux voyages. J’ai vu beaucoup de pays. J’ai pris diverses routes du monde à la recherche des couleurs et de la lumière. Je me suis élancé vers une certaine observation des idées, des rêves. Mais sur ce chemin, je me suis cogné. J’ai trouvé des guerres, des révolutions, et tout ce qui les accompagne… Mais aussi, j’ai rencontré des personnes rares ; leurs créations, leur charme, leur contact m’ont souvent tranquillisé et m’ont persuadé de persévérer. Plus clairement, plus nettement, avec l’âge je sens la justesse relative de nos chemins et le ridicule de tout ce qui n’est pas obtenu avec son propre sens, sa propre âme, qui n’est pas imprégné par l’amour. » ( Marc Chagall, in : Lecture of Marc Chagall for the Committee of Social Thoughts, Chicago, mars 1958, © Archives Marc et Ida Chagall, Paris.)
L’exposition Chagall – Entre guerre et paix s’attache à montrer la complexité d’une oeuvre qui ne se réduit pas à un genre donné, mais varie en fonction des événements historiques, des situations et des émotions de l’artiste, et demeure intrinsèquement liée à la conscience que celui-ci a de son identité. Le travail de Marc Chagall accentue le paradoxe que l’on retrouve chez nombre d’artistes qui ont connu l’exil, à savoir le besoin de trouver de nouveaux repères et, parallèlement, de réaffirmer leurs origines propres. C’est grâce à cette double attention portée à ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, à ce qui lui appartient culturellement et ce que lui apporte l’autre, que Chagall a pu exister comme peintre, dans la posture profondément singulière qui a été la sienne. Au cours d’une longue vie marquée de ruptures et de doutes, l’artiste a toujours gardé des liens avec sa terre-patrie, la culture russe et la tradition juive. En même temps, laissant son pays derrière lui, que ce soit de façon choisie ou subie, il s’est largement ouvert à des idées et à des influences nouvelles. (Julia Garimorth-Foray)
Identité de l’artiste
La question de l’identité, de son identité d’homme d’abord, d’artiste surtout, ne cesse de traverser l’oeuvre de Chagall. Les références nombreuses au monde juif dans les tableaux des années russes, l’illustration de la Bible plus tard, le voyage en Palestine en 1931, le projet du Message Biblique dans les années de Vence, en 1950, témoignent du rapport étroit que Chagall entendait maintenir avec le judaïsme, et dans son art et dans sa vie personnelle (on pourrait notamment évoquer sa pratique constante du yiddish). Très tôt, dès ses débuts, son rapport avec le judaïsme est intense : il est en effet soucieux de participer au mouvement de revitalisation de la culture populaire judéo-russe et de recherche d’un art juif authentiquement moderne tel qu’il se constitue en Russie dans les années 1915 à 1920 (son engagement dans les activités de la Société pour l’encouragement de l’art juif de Saint-Pétersbourg, comme la réalisation du décor pour le théâtre juif de Moscou, atteste de cet effort). Mais il est désireux de s’intégrer au monde de l’art et d’y être reçu non comme artiste juif mais comme artiste (et son expérience parisienne visait bien ce dernier objectif).
Par deux fois, quand il s’installe en France, provisoirement en 1911, puis définitivement en 1923, il se trouve dans la situation d’un artiste pris entre deux cultures, immergé dans une culture autre que la sienne. S’il ne veut pas perdre totalement son identité, il n’a d’autre solution que d’établir une relation en chiasme avec la culture dominante, de prendre à celle-ci de quoi s’y faire reconnaître, d’utiliser et de subvertir ses codes pour permettre aux siens d’exister. C’est très exactement ce que fait Chagall avec le cubisme : il prend à ce mouvement artistique, qu’il découvre lors de son premier séjour à Paris, des éléments formels qui peuvent faire passer certains de ses tableaux pour des tableaux cubistes (morcellement des formes en plans, déconstruction des figures, etc.), mais il choisit des sujets (une crucifixion avec Golgotha, un thème biblique avec Adam et Ève) qui sont très éloignés des préoccupations des cubistes parisiens de 1912. Cette relation contradictoire avec le cubisme, qui lui permet de s’imposer comme artiste original en ce qu’il articule la modernité et les figures d’une culture autre (les isbas, la neige, les coupoles de Vitebsk…), modèle l’ensemble des relations que Chagall aura, dans le futur, avec l’art de son temps.
(…)
Un art de l’expérience
Pour Chagall l’art est un prolongement de la parole, une forme de discours. Sans doute se défend-t-il à de nombreuses reprises de pratiquer un art « littéraire ». Mais il n’empêche, ses tableaux sont très souvent, notamment les grandes compositions comme le triptyque Résistance, Résurrection, Libération de 1937-1948, des tableaux que l’on peut raconter. Les images de la peinture sont alors pour lui comme les icônes des écrans d’ordinateur : un raccourci qui, précisément, évite du discours. Mais elles sont aussi, littéralement, un moyen d’expression : elles synthétisent un récit. C’est ainsi que ses premiers grands tableaux sont d’emblée narratifs, comme Au-dessus de la ville (Moscou, galerie Tretiakov), qui réunit l’espace du réel, Vitebsk, et l’espace immatériel du songe. Leur réunion produit un court-circuit entre ce qui est de l’ordre de la représentation picturale et ce qui relève du langage. Et c’est le même type de rencontre entre deux ordres de représentation (et pour le modernisme ce genre de rencontre est parfaitement impur) que l’on retrouve plus tardivement dans les illustrations pour la Bible, qui procèdent de la conviction que ce que le langage ne peut dire, l’image peut le montrer.
L’œuvre de Chagall peut donc être vue et comprise comme une vaste autobiographie, composée sans visée d’ensemble préalable. Au jour le jour, Chagall évoque son activité, ses émotions, ses voyages, ses lectures. Les tableaux sont alternativement des fragments de journaux de voyage, en Palestine, en Lituanie, des souvenirs de vacances, à Peïra-Cava, à Mourillon, en Grèce. Ils peuvent être aussi, comme le Songe d’une nuit d’été des réminiscences de lecture, réinterprétées ou transformées. Ils peuvent être enfin, à la façon d’une scène de théâtre, une sorte de lieu de rendez-vous où viennent se rencontrer plusieurs histoires, où les souvenirs de l’enfance viennent retrouver les objets du présent : ainsi de certains tableaux à caractère « surréaliste ».
Au sein de l’art moderne, toute l’œuvre de Chagall apparaît ainsi atypique en ce qu’elle raconte son auteur, en un siècle qui s’est efforcé de marginaliser l’auteur en tant que tel. Elle s’est tenue à l’écart des grands mouvements artistiques du XXe siècle, inventeurs d’un style, les a frôlés, mais ne s’y est pas attachée. Elle a su cependant inventer son « écriture » propre : chaque tableau semble être un condensé vécu, un fragment de l’existence du peintre. En un temps où le virtuel empiète si fort sur le réel, où la perte d’expérience nous rabat vers les simulacres, le grand talent de Chagall, son intuition de génie, est d’avoir su, en s’interrogeant sur son identité, inscrire l’artiste (la personne de l’artiste, ce qu’il pense, ce qu’il éprouve au centre d’une œuvre qui réclame, pour être pleinement appréciée, qu’on fasse son expérience, (l’expérience de sa couleur, de sa complexité narrative), au rebours du mouvement dominant de l’art de son temps. D’avoir été l’un des rares artistes du XXe siècle à n’avoir refoulé ni le rôle de l’artiste, ni la nécessité de l’expérience le place à part, après les modernes en tous cas. (Jean-Michel Foray (1942 - 2012). Foray J-M., « Identità dell`artista », in Crump A., Foray J-M., Meyer M., Marc Chagall : un maestro d'900, GAM Galleria d`Arte, Turin, 24 mars- 4 juillet 2004, Florence, Artificio Skira, 2004 (repris in Bruk, Marc Chagall: "Bonjour, la patrie!", La Galerie Nationale Tretiakov, Moscou, Scanrus, 2005, pp. 124-134), pp. 23-33 (en russe et en anglais).

BIOGRAPHIE DE MARC CHAGALL

« 1887-1910 : Le choix de la peinture
Marc Chagall naît le 7 juillet 1887 à Vitebsk, en Russie, dans une famille juive. Il part en 1907 étudier à Saint-Pétersbourg où il suivra le cours de Léon Bakst. En 1909, il rencontre Bella Rosenfeld, originaire comme lui de Vitebsk. Maxime Vinaver devient son mécène et lui accorde en 1910 une bourse pour séjourner à Paris.
1911-1914 : Paris, les rencontres décisives
Chagall fréquente le quartier Montparnasse et trouve en 1911 un atelier à la Ruche. Il rencontre Robert et Sonia Delaunay, André Salmon, Chaïm Soutine et se lie avec Blaise Cendrars et Guillaume Apollinaire. Il expose au Salon des Indépendants. En 1913, Herwarth Walden l’invite à montrer son travail à Berlin.
1914 : première exposition personnelle à la galerie Der Sturm à Berlin
1914-1922 : La Russie sur fond de guerre et de révolution
De Berlin, Chagall entreprend en juin 1914 un voyage à Vitebsk. Surpris par la guerre, il est contraint de rester en Russie. Il épouse Bella en 1915 et leur fille Ida naît en 1916. Lorsque la révolution éclate, Chagall s’enthousiasme pour les idées nouvelles. Il est nommé commissaire aux Beaux-arts pour la région et directeur de l’école des Beaux-arts de Vitebsk. Brouillé bientôt avec Malevitch, il démissionne en 1919 et quitte Vitebsk pour Moscou où il fréquente les milieux littéraires.
1920-1921 : peintures murales pour le Théâtre juif Kamerny à Moscou
1922-1923 : Berlin et l’initiation à la gravure
En 1922, Chagall quitte la Russie pour Berlin. Il rencontre Paul Cassirer qui lui propose de traduire Ma Vie, l’autobiographie dont il vient d’achever l’écriture, et d’illustrer ce texte par des gravures. Le portfolio paraît en 1923.
1923-1941 : L’entre-deux-guerres en France
En 1923, Chagall revient à Paris et retrouve les Delaunay, parmi d’autres. Ambroise Vollard lui commande plusieurs séries d’illustrations. Il voyage à travers la France, mais aussi en Hollande, en Italie, en Angleterre, en Espagne et en Pologne. Un séjour en Palestine en 1931 le plonge aux sources du judaïsme. Après plusieurs tentatives et grâce au soutien de Jean Paulhan, Chagall acquiert la nationalité française en 1937. Pendant la guerre, il se réfugie à Saint-Dyé-sur-Loire, puis à Gordes, avant de s’exiler aux Etats-Unis en 1941.
1923-1925 : illustration des Ames Mortes de Gogol
1926-1929 : illustration des Fables de La Fontaine ; Première exposition à New York
1930 : premières illustrations pour la Bible. Chagall, entre guerre et paix
1933 : grande rétrospective à la Kunsthalle de Bâle
1937 : exposition de quelques-unes de ses oeuvres à Munich dans l’exposition « Art dégénéré », organisée par les nazis
1941-1948 : L’exil aux Etats-Unis
A New York, il retrouve d’autres réfugiés : Léger, Bernanos, Masson, Maritain, Mondrian et Breton. Il travaille avec le Ballet Theatre de New York et séjourne en 1942 à Mexico où il réalise les décors et costumes du ballet de Tchaïkovski, Aleko. Après le décès soudain de Bella en 1944, Chagall cesse de peindre pendant près d’un an. En 1946, il s’installe à High Falls, dans l’Etat de New York, avec Virginia McNeil qui lui donne un fils, David, la même année.
1945 : décors et costumes de l’Oiseau de feu de Stravinsky
1946 : premières lithographies en couleur pour Les Mille et Une Nuits, qui seront publiées à New York en 1948
1947 : exposition au musée national d’Art moderne à Paris
1948-1985 : L’après-guerre et le retour en France
Chagall s’installe définitivement en France en 1948, d’abord à Orgeval près de Paris, puis à Vence en 1949. Il se lie d’amitié avec l’éditeur Tériade qui lui propose d’illustrer la pastorale Daphnis et Chloé. Il épouse Valentina Brodsky le 12 juillet 1952. Une nouvelle et fructueuse période de création s’ouvre : l’artiste se consacre désormais à de grands cycles comme la série des monuments de Paris et aborde des techniques nouvelles, vitrail, mosaïque, céramique, sculpture, tapisserie. Son œuvre lithographique devient de plus en plus importante. En 1973, Chagall retourne en Russie, cinquante ans après l’avoir quittée, pour une exposition à la galerie Tretiakov de Moscou, où il signe les panneaux du Théâtre d’Art Juif. La reconnaissance de son œuvre se poursuit à travers de nombreuses expositions à partir de 1969, par l’ouverture à Nice d’un musée en 1973 et la remise de Grand-croix de la Légion d’Honneur en 1978.
1950 : début de la série des peintures murales du Message Biblique qui sera achevée en 1966 et donnée à l'Etat Français
1964 : plafond de l’Opéra de Paris ; vitraux pour l’ONU à New York
1966 : peintures murales pour le Metropolitan Opera de New York
1969 : exposition « Hommage à Chagall » au Grand Palais à Paris
1973 : inauguration, en présence d’André Malraux, du musée national Message Biblique Marc Chagall à Nice, avec les dix-sept grands tableaux donnés à l’Etat en 1967 par Marc et Valentina Chagall
1974 : inauguration des vitraux de la cathédrale de Reims
1979 : inauguration des vitraux de l’Art Institute de Chicago
1984 : trois grandes expositions célèbrent le quatre-vingt-dix-septième anniversaire de l’artiste, au Centre Georges Pompidou à Paris, à la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, au Musée National Message Biblique Marc Chagall à Nice.
Marc Chagall s’éteint le 28 mars 1985 ».

Du 15 septembre 2013 au 2 février 2014
Au Jewish Museum
1109 5th Ave at 92nd St. New York NY 10128
Tel. : 212.423.3200
Du vendredi au mardi de 11 h à 17 h 45. Le jeudi de 11 h à 20 h

Jusqu’au 21 juillet 2013
Au Musée du Luxembourg 

19 rue de Vaugirard, 75006 Paris
Tél. : 01 40 13 62 00
Tous les jours de 10 h à 19 h 30, le dimanche de 9 h à 20 nocturnes lundi et vendredi jusqu’à 22 h

Visuels de Chagall :
Couple de paysans, départ pour la guerre
1914
18,5 cm x 22 cm
crayon, encre, gouache blanche sur papier beige
Paris, Centre Georges Pompidou, Musée national d’Art moderne / Centre de création industrielle, dation en 1988

Le Chandelier et les Roses blanches
1929
100 x 81 cm
huile sur toile
collection privée

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Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié les 20 juillet et 3 novembre  2013, 1er février et 15 juin 2014, 15 avril 2015 et 18 juillet 2016.

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