mardi 5 avril 2016

La Ruche, une cité d’artistes à Montparnasse


Nichée au cœur du quartier de Montparnasse, la Ruche  ressemble à un village calme d’artistes. Cité d’artistes fondée par le peintre et sculpteur, dont le style a évolué de l’académisme à l’art nouveau via une influence néoflorentine, Alfred Boucher (1850-1934). Un lieu de vie et de création magique pour Chagall, Modigliani, Kikoïne, Chapiro, Kisling, Krémègne, Soutine, Zadkine, Cendrars, Epstein, Dobrinsky, Delaunay, Lipchitz, Laurencin, Brancusi, Léger... Le 7 avril 2016 à 15 h, la Maison de la culture yiddish - Bibliothèque Medem proposera la visite de la Ruche  avec Fanny Barbaray-Edelman. 


Né dans une famille modeste près de Nogent-sur-Seine, le talentueux et généreux sculpteur Alfred Boucher, premier professeur de Camille Claudel, et soutien de Rodin incompris de la critique, se souvient de ceux qui l’ont aidé par leurs conseils, notamment le sculpteur Marius Ramus (1805-1889) qui le présente à Paul Dubois (1829-1905), ou par deux bourses : la première pour entrer à l’Ecole des Beaux-arts, la seconde pour un deuxième séjour en Italie (1883-1884). Le Salon le distingue en 1881 avec la Piété filiale, un marbre.

En 1895, cet artiste reconnu, dont la clientèle compte souverains, présidents (Casimir-Périer) et écrivains (Maupassant) - achète un terrain (5 000 m²), passage de Dantzig, dans le quartier Saint-Lambert (75015, Paris), dans la plaine de Vaugirard, et près de son atelier sis rue Montauban. 

Là, ce mécène récupère des éléments de l’Exposition universelle de 1900, pour laquelle il a réalisé le groupe « L’Inspiration ou la Peinture » ornant la façade principale du Grand Palais édifié -, dont le Pavillon des vins de Gironde, en forme de rotonde octogonale et à la structure métallique conçue par Gustave Eiffel, la grille d’entrée du Pavillon des femmes et les cariatides du Pavillon des Indes britanniques.

En 1902, sont inaugurés le musée nogentais  Dubois-Boucher, qui réunit les statues, classiques et réalistes de Boucher, et à Paris la Ruche des Arts par le ministre de l’Instruction publique. La Ruche réunit une cité d’artistes dans un espace de verdure avec cent ateliers – une soixantaine actuellement en raison du regroupement d’ateliers -, à laquelle sont joints en 1907 une salle d’exposition et un théâtre de trois cents places où Louis Jouvet fit ses débuts.

Tolérant à l’égard des recherches artistiques de ses jeunes locataires désargentés, altruiste en fixant un montant bas de loyers, pas toujours payés, Alfred Boucher accueille ceux qui forment l’Ecole de Paris. En 1923, il est élevé Grand Officier de la Légion d’Honneur.

Dans ce « phalanstère d’artistes » - les artistes bénéficient des mêmes modèles -, éclot cette Ecole de Paris : Michel Kikoïne, Ossip Zadkine, etc. Chagall y vit de 1910 à 1914. La Ruche a été peinte par ses locataires : Pinkus Krémègne ou Léon Indenbaum. Modigliani y dessina sa série « Tête de Cariatide ». Elle est le pendant, sur la rive gauche de la Seine du Bateau-Lavoir de Montmartre, sur les hauteurs de la rive droite, lieu fréquenté par Gauguin, Van Dongen et Picasso.

Après-guerre, de nouvelles « abeilles » arrivent : Jacques Yankel, fils de Kikoïne, Hannah Ben Dov et bien d’autres.

Dans les années 1960, la Ruche  est menacée de démolition. 

Aidé notamment par Chagall et Malraux, un Comité parvient à obtenir son classement à l’inventaire des Monuments historiques

Rénovée dans les années 1970, la Ruche  abrite une soixantaine d’artistes, dont Ruth Barabash, peintre israélienne qui propose des stages d'initiation aux arts plastiques et à l'hébreu à l'été 2015.

La gestion et l’entretien de la Ruche sont assurés par la Fondation La Ruche-Seydoux, instituée en 1985 et reconnue d'utilité publique. En 2009, un partenariat entre cette Fondation, la Fondation Total, et la Fondation du Patrimoine, vise un programme de restauration des bâtiments. Des travaux de réhabilitation (424 000 euros) ont été financés en 2008-2010 majoritairement par le Conseil régional d’Ile-de-France et la Ville de Paris.

Au Japon, la réplique de la Ruche est lovée au sein de la Fondation Yoshii, au pied du Mont Fuji.

Un siècle de créations artistiques
En 2002, de nombreuses expositions ont célébré le centenaire de La Ruche. 

Pour « La Ruche, cité d’artistes au regard tendre 1902-2002 », le musée du Montparnasse a retenu des œuvres méconnues de ces « abeilles » actives à la Ruche entre 1902 et 1939 telles que Alexandre Altmann, Alexandre Archipenko, Blaise Cendrars, Marc Chagall, Joseph Csaky, Isaac Dobrinsky, Georges Dorignac, Henri Epstein, Tibor Gertler, Sam Granovsky, Léon Indenbaum, Michel Kikoïne, Moïse Kisling, Paul Krémègne, Henri Laurens, Fernand Léger, Jacques Lipchitz, Paul Maïk, Marevna, Amedeo Modigliani, Louis Morel, Chaïm Soutine, Marek Szwarc, Ramon Vives y Aimer, Lazare Volovick, André Warnod, Ossip Zadkine (et de certains de leurs célèbres visiteurs-amis, tels que Max Jacob, Marie Laurencin, Guillaume Apollinaire, André Salmon et T.L. Foujita). Leur succédaient les « abeilles » de l'immédiat après-guerre actives entre 1945 et 1955, telles que Hannah Ben Dov, François Bernet Rollande, Évariste Bocchi, Maurice de Bus, Jacques Chapiro, Paul Collomb, Marcel Damboise, Simone Dat, Raoul Domenjoz, Juan Fin, Michel de Gallard, François Jacquemin, France Leplat, Jacques Mauhin, Marcel Mouly, Jacques Yankel, Pierre Maunoir, Max Raedecker, Paul Reyberolle, Gérard Tisserand, Michel Thompson…

Chagall, qui y séjourne de 1910 à 1914, a peint les corps fondus de « Adam et Eve » (1911-1912). Sur la Ruche, on pouvait observer les regards de Jacques Chapiro (« La sculpture dans le jardin »), peintre influencé par le constructivisme et ami de Chagall, écrivain du premier ouvrage paru sur la Ruche chez Flammarion (1960), Pinkus Krémègne, introduisant le mouvement par un jeu sur les lignes des maisons et des arbres, et Léon Indenbaum, sensible à une lumière chaude. Paradoxalement, Michel Kikoïne a montré « Montmartre » (1916), alors qu’il s’installe en 1914 dans un atelier qu’il quitte en 1927 et où naît son fils, Jacques Yankel. Paul Maïk s’est intéressé à un couple en barque (« Ile de Billancourt »). La série « Tête de Cariatide » de Modigliani révélait ses essais sur les ovales, nez et yeux. Le Musée a reconstitué l’atelier du peintre Jacques Chapiro.

Par des acryliques aux « couleurs pétillantes » et à base d’images « tamponnées », Philippe Lagautrière, qui travaille dans l’atelier de Chagall, a retracé l’histoire de la Ruche et revisité allègrement des œuvres de ses aînés. 

A Nogent-sur-Seine, le musée municipal Paul Dubois-Alfred Boucher a présenté trois expositions mariant passé et présent. Cinquante photographies, trente-sept dessins et huiles d’artistes, notamment de l’Ecole de Paris, ont cerné ce lieu de création artistique et de vie. Note actuelle : au Pavillon Henri IV, les clichés de François Goudier, en noir et blanc et non recadrés, pris de 1994 à 2001 à la Ruche, nous faisaient découvrir ses ateliers, son jardin et son magnifique escalier en bois.


La célèbre brasserie parisienne Coupole du boulevard du Montparnasse (75014) a clos en 2003 ces célébrations par l’exposition « Regards de dessinateurs de presse », œuvres contemporaines de près de 20 artistes sur la cité d’artistes centenaire. Locataire de la Ruche (passage de Dantzig, 75015), le dessinateur Philippe Lagautrière a demandé à des artistes non liés à la Ruche d’évoquer le quartier de Montparnasse où est située cet endroit et ce lieu mythique où ont vécu et travaillé notamment des artistes Juifs de l'Ecole de Paris, Chagall, Kikoïne, Soutine, Chapiro parmi d’autres. Un lieu de rencontre notamment pour Modigliani, Zadkine, Lipchitz et Salmon. Le choix est ouvert : par les styles et les œuvres sur papier – dessins à la mine de plomb ou par ordinateur, gouaches, aquarelles, acryliques, techniques mixtes - dont le lien est plus ou moins direct. Ces regards extérieurs ont été présentés au côté des portraits des artistes par le photographe Benoît Grimalt. Parmi les artistes : des illustrateurs de presse (Sophie Dutertre, Nicolas Vial), de livres pour la jeunesse et de bandes dessinées (Luc Weissmüller), d’affichistes (Lionel Koëchlin), un « franc sculpteur » (Claude Delafosse) et la graveur Sabine Krawczyk. Prix de la Casa Vélasquez (1975), celle-ci s’inspire de l’air du temps, nuançant d’humour des gravures colorées, réalistes et poétiques.

Deux films et les photographies de François Goudier présentaient la Ruche, qui a accueilli près de 400 artistes...

Le 2 avril 2015, la Maison de la culture yiddish - Bibliothèque Medem proposa la visite de la Ruche  avec Fanny Barbaray-Edelman.

La Ruche, témoignages, impressions et citations
(réunis par le musée du Montparnasse)

« L’union fait la force, dit la sagesse des nations. Pourquoi ne créerait-on pas une manière d’association, de syndicat artistique ? Pourquoi un certain nombre de jeunes artistes ne mettraient-ils pas en commun leurs rêves, leurs ambitions, leurs efforts et surtout leurs besoins ?
Les “abeilles” offrent à l’homme le plus bel exemple d’union qui soit, dans un travail, dans l’effort... Et voilà pourquoi nous avons fait La Ruche ».
Alfred Boucher, in La Ruche, Jeanine Warnod

« À Paris, un ami de Vitebsk, Miestchaninoff, me reçoit cité Falguière. Peu de temps après, je trouve à la Ruche, au deuxième étage de la rotonde, un atelier libre. Nous le partageons avec le sculpteur Tchaikov et moi. Chagall, à côté, en guise de carte de visite, avait peint une fleur rouge sur sa fenêtre. Mais il était très méfiant. Il fermait sa porte avec une ficelle et l’ouvrait rarement, il avait peur des “tapeurs”. On n’osait pas le déranger, il vivait renfermé, en marge de la communauté ».
Léon Indenbaum, (propos recueillis à Grasse chez le sculpteur par Jeanine Warnod)

« À la Ruche, on y crevait ou l’on en sortait célèbre… »
Marc Chagall, in La Ruche, Jacques Chapiro

« J’occupais un atelier dans la rotonde, là où se retrouvaient les prolétaires, les plus pauvres. Les bâtiments en pierre étaient habités par les plus aisés, et les riches allaient à Montparnasse »
Marc Chagall, in La Ruche, Jeanine Warnod

« Deux, trois heures du matin. Le ciel est bleu. L’aube se lève. Là-bas, plus loin, on égorgeait le bétail, les vaches mugissaient et je les peignais… j’entends encore les cris dans la nuit quand on leur coupait la tête et l’image de la Russie me venait en mémoire, celle de la boucherie de mon grand-père ».
Marc Chagall (extrait de Ma Vie, 1922), souvenir des bruits venant des abattoirs de Vaugirard, proches de la Ruche

« L’atelier-morceau de brie qu’on m’avait loué était absolument vide. Avec peine et effroi, je dus dépenser mes derniers francs pour l’achat d’un lit. Couché sur mon modeste rabat pour passer ma première nuit à la Ruche, je me sentis assez heureux malgré tout. Heureux d’avoir coupé la pauvre ficelle ombilicale qui me reliait encore à une institution. Je me sentais nu et nul encore mais prêt à commencer une nouvelle vie ».
Ossip Zadkine, in La Ruche, Jeanine Warnod
              
Articles sur ce blog concernant :
Articles in English 
Cet article a été publié en une version concise par Actualité juive et sur ce blog le 31 mars 2015.

1 commentaire: