mercredi 6 mai 2015

Interview de Shmuel Trigano, philosophe

  

Ancien animateur du Collège des Etudes juives de l’Alliance israélite universelle (AIU) à Paris, Shmuel Trigano est professeur de sociologie de la politique et de la religion à l’Université Paris X,  directeur de la revue européenne d’études et de culture juives Pardès et de L'Université populaire du Judaïsme. Il est à l’origine de la création fin 2001 de l’Observatoire du monde juif, bulletin trimestriel qui a présenté la première liste des agressions antijuives en France depuis septembre 2000, puis de Controverses. Deux revues savantes dont les numéros sont consultables sur Internet. De nombreux ouvrages de Shmuel Trigano sont consacrés à la philosophie politique et au judaïsme. L’Ebranlement d’Israël étudie le tournant historique marqué par l’Intifada II et l’« étrangeté » juive. Le 6 mai 2015 à 20 h 30, le Beth Halimoud de Bordeaux présente la conférence exceptionnelle de Shmuel Trigano, Docteur en sociologie politique et professeur à l’université de Paris, sur le thème Juifs de France. Que faire ? Il signera son livre « Quinze ans de solitude : Juifs de France : 2000-2015 " (Berg International)



Comment est né l’Observatoire du monde juif, revue savante ?

Shmuel Trigano : J’ai eu l’idée de créer un centre de recherches qui fournirait une information sans mythologie sur le monde Juif et Israël. J’avais constaté que depuis quelques années, ces sujets n’étaient quasiment plus étudiés à l’Université, ce qui permettait aux idées les plus folles de germer.

L’objectif est d’aller au-delà de la lutte contre l’antisémitisme. Il s’agit de produire et diffuser une information fondée sur des documents, des faits, des statistiques, etc.

L’Observatoire du monde juif est né aussi en réaction au sentiment de scandale éprouvé devant le black-out devant les agressions anti-Juives en France depuis le début de l’Intifada II.

Ce black-out a été général : parmi tous les médias, chez les pouvoirs publics et dans la communauté Juive française jusqu’au dîner du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) fin 2001. Même les déclarations de certains responsables amoindrissaient la gravité des faits.

Quand nous tentions d’en parler, la chose n’était pas reçue. On nous accusait de falsification, d’incitation à la haine raciale, etc. Comme ces actes n’étaient pas rapportés par les médias, c’est comme s’ils n’existaient ni socialement ni politiquement.


D’où l’idée de publier dès le premier numéro (novembre 2001) de l’Observatoire du monde juif cette liste tenue par les services de la communauté Juive pour alerter l’opinion publique et montrer la crédibilité de la chose.

C’était la première que cette liste était publiée et elle a été distribuée par le CRIF lors de son dîner annuel en décembre 2001 en présence notamment du Premier ministre socialiste, Lionel Jospin, de ministres et d’autres personnalités.

L’impact a été immense. C’est à ce moment que fut crevé l’abcès : tout a été dit.

Alors, certains, notamment les leaders d’opinion Juifs français ont accusé dans la presse la communauté Juive française de repli communautaire, comme pour délégitimer le travail fourni. Ils ont manifesté une incompréhension face à la situation et ont tenu un discours qui ne résiste pas à la réalité. C’est une minorité bruyante. Ils ont agi comme les policiers du « politiquement correct ».

Grâce aux abonnements des particuliers ou des mécènes, et au travail de bénévoles, nous envoyons chaque numéro systématiquement aux parlementaires, eurodéputés, aux médias, aux gens d’Eglise, à des intellectuels, à certains maires, à la presse chrétienne et à celle arabe à Paris, etc. Certains édiles nous ont indiqué apprécier cette source d’informations.


Vous estimez que l’Intifada II marque un tournant historique. Vous analysez les deux antisémitismes, chrétien et musulman, le statut discriminatoire des non-musulmans, les dhimmis...

Shmuel Trigano : Après la Shoah, la condition du peuple des Juifs a été restaurée. Cette condition a toujours posé problème dans l’histoire et dans la culture de l’Occident et de l’Orient. En Occident, les Juifs ont été pendant la domination chrétienne un peuple exclu. La forme du ghetto exprime cette dimension. Dans l’empire chrétien médiéval, les Juifs sont le seul peuple singularisé, les étrangers par excellence.

Dans l’Orient islamique, les Juifs sont considérés comme un peuple, mais dominé à travers la condition du dhimmi.

La modernisation démocratique a reconnu les Juifs comme citoyens individuels, mais pas comme un peuple. C’est justement en réaction à l’antisémitisme que le sionisme politique est né. Pour assumer cette dimension de peuple que les Juifs émancipés ne peuvent assumer.

Pourquoi la Shoah a-t-elle marqué un tournant ? Car les Juifs, citoyens individuels dans les pays européens, se sont vus exterminés en masse comme un peuple. Après la guerre, cette dimension ne peut plus être abandonnée au hasard. Une vie Juive se reconstitue en affirmant la légitimité et le droit d’exister du peuple Juif en Israël. Les chrétiens se sont peu à peu réajustés à cette nouvelle donne, mais en reconnaissant le peuple Juif comme victime de la Shoah et pas nécessairement comme sujet libre de son histoire. Or, c’est justement cela que les réactions de l’opinion publique, en Europe et en Orient, depuis vingt ans, ont remis en question. Nous y avons vu une sorte de dénégation et de délégitimation fondamentale de l’existence Juive depuis cinquante ans. En cela, c’est un tournant.


Vous dénoncez la manipulation politique, psychologique et symbolique du concept d’humanité pour déshumaniser Israël...

Shmuel Trigano : Les stratèges politiques ont très bien compris l’état de conscience occidentale, notamment le fait qu’elle considère Israël comme une victime. Ils ont donc très adroitement manipulé les images victimaires en jouant sur la culpabilité de l’Occident à l’égard de la victime Juive. Ils ont ainsi retourné la figure victimaire à leur profit en envoyant des enfants affronter des soldats, en exposant sans cesse la mort et le sang qu’ils avaient suscités eux-mêmes et en pratiquant un terrorisme monstrueux touchant aux fondements mêmes de l’Humanité.

L’expression la plus percutante provient de Edward Saïd qui dit que « les Palestiniens sont les victimes des victimes ». Ce qui lui permet d’un côté de compatir à la condition de victime des Juifs et de l’autre de les accuser comme bourreaux de leurs victimes.


Vous écrivez que « la morale et la justice n’ont rien à voir avec la position de celui qui est jugé »...

Shmuel Trigano : Je récuse une morale fondée sur la condition de victime. Elle a des sources anciennes.

A mes yeux, chaque individu est responsable des actes concrets qu’il commet.

Si quelqu’un est réputé avoir été colonisé ou persécuté, on le tient pour l’incarnation de la morale.


Pourquoi estimez-vous que l’humanitarisation du peuple Juif le dépolitise, et affirmez-vous la dépolitisation d’Israël ?

Shmuel Trigano : On a voulu définir l’existence d’Israël sur une base purement humanitaire, c’est-à-dire qu’Israël est défini comme le camp refuge des rescapés de la Shoah. On ne le reconnaît qu’à titre humanitaire et non politique.

Or, il s’agit d’un Etat. Et un Etat se comporte comme tous les Etats de la planète.

On ne comprend pas le décalage entre son action d’Etat et sa nature réputée humanitaire.

Par conséquent, tous ses actes politiques deviennent des scandales humanitaires.

Alors cette définition d’Israël est purement idéologique, car 65% de la population israélienne est originaire de pays arabes, et non rescapée de la Shoah. Et cette population a un contentieux sérieux avec les Etats arabes qui l’ont chassée et dépouillée de tous ses biens dès les années 1940. Au point qu’il n’y a plus quasiment de Juifs dans le monde arabo-musulman.

On a aussi nié aussi le lien du peuple et de sa terre et la dimension politique. Quand par exemple, on accuse Israël de pratiquer un terrorisme d’Etat. Là où existent une Armée régulière, un Etat démocratique représenté par des élus. On ne peut pas parler de terrorisme.

On demande à Israël de subir les attentats sans réagir. Ce qu’aucun pays ne ferait. Quand on songe au ridicule conflit entre l’Espagne et le Maroc sur l’île Persil… De qui se moque-t-on ?

Après la Seconde Guerre mondiale, l’Etat d’Israël au moins symboliquement a constitué le fondement de la restauration du peuple Juif. C’est un fait sociologique.

Nous voyons tous aujourd’hui comment le conflit israélo-palestinien retentit sur les communautés Juives quoi qu’elles fassent.

C’est d’abord le monde entier qui pratique l’amalgame. Quand on entend le précédent ministre français des Relations extérieures, Hubert Védrine, dire qu’il comprend comment de « jeunes attaquent des synagogues au vu de ce qui se passe au Proche-Orient ». L’amalgame est évident.

Les réseaux terroristes s’implantent au cœur des populations civiles. C’est un problème d’ordre tactique très important.

La raison d’être du Hamas est de détruire Israël, trêve ou pas. Le terrorisme et la société civile qui l’accueille dans ses rangs et en porte la responsabilité. On ne peut pas abriter des terroristes et sortir indemne des conséquences induites. Tout le problème, c’est l’utilisation programmatique de la population civile par les stratèges palestiniens pour mener leur guerre. C’est tout le problème d’une guerre qui ne veut pas dire son nom et se cache derrière des figures humanitaires.


Vous stigmatisez le « camp de la paix »...


Shmuel Trigano : Il porte une grande responsabilité dans la sape de la légitimité d’Israël. Car nombre de ses représentants ont une image négative d’Israël. Certains allant même jusqu'à parler de fascisme.

Quant aux « nouveaux historiens » qui ont été portés par une partie de l’intelligentsia israélienne, ils ne représentent en rien une démarche scientifique. Ce sont des idéologues.

Des médias ont préféré faire une extraordinaire publicité à des accusateurs venus du dedans pour accabler les Juifs.


Quid de l’islam ?


Shmuel Trigano : Il y a un problème dans le concept que l’islam se fait du reste de l’Humanité. L’islam partage le monde entre le dar el islam (maison de la soumission) et le dar el Harb (maison de l’épée). L’islam ne conçoit pas un troisième terme. Ceci pose des problèmes dans ses rapports aux non-musulmans.

De surcroît, à l’heure démocratique, où chacun exige d’être reconnu pour ce qu’il est. Il faut espérer que l’islam se réajuste aux exigences de la modernité.


Quid de « l’étrangeté juive » ?


Shmuel Trigano : A la lumière de tous les événements, un esprit normalement constitué devrait tirer des conclusions accablantes pour la condition Juive. Cinquante ans après la Shoah, alors que les Juifs notamment avec l’Etat d’Israël, ont fait le maximum d’efforts pour être comme les autres, ils se voient aujourd’hui récuser comme des parias éternels qu’ils étaient devant l’histoire.

J’essaie de renverser cette perspective en montrant qu’il y a une dimension spécifique à la condition Juive, que les Juifs n’ont pas suffisamment reconnue depuis vingt siècles qu’est cette condition de ce que j’appelle « l’étrangeté juive ».

Ils ont voulu passionnément « être comme les autres » et je crois que de ce fait, ils ont négligé une dimension fondamentale de leur être, négligence qui est à l’origine des catastrophes répétitives qu’ils ont connues.

J’essaie de penser comment assumer cette condition de façon plus créative. Spécialement, l’étrangeté est un des fondements de la condition humaine. La spécificité des Juifs elle est vécue à l’échelle d’une communauté. Cependant, ce qui se présente comme un problème métaphysique pour un individu se pose de façon politique pour une collectivité. Je soulève la question de savoir si on peut l’assumer dans le champs de la politique et de la démocratie. Je ne fais que l’esquisse de ce travail qui est encore à faire. 

Shmuel Trigano, L’Ebranlement d’Israël, philosophie de l’histoire juive. Editions du Seuil, coll. L’histoire immédiate, 2002. 271 pages. ISBN : 978-2020524018 

Observatoire du monde juif. 78, avenue des Champs-Elysées, 75008 Paris. http://obs.monde.juif.free.fr et e-mail : obs.monde.juif@free.fr

Le conflit israélo-palestinien, Les médias français sont-ils objectifs ? Dossiers et documents, juin 2002

Le 9 septembre 2012, l’AIU lui a rendu hommage de 14 h à 22 h au Centre Alliance Edmond J. Safra, à Paris.



L'université populaire du judaïsme et le BNVCA (Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme, organisent le 7 avril 2014 le colloque Qu'est-ce qu'un acte antisémite ? La loi et la réalité
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 Cette interview a été réalisée en 2002 pour Guysen. Elle a été publiée sur mon blog le 9 septembre 2012, et le 6 avril 2014.

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