dimanche 12 novembre 2017

« Les banlieues de la ligne 148 » par Grit Lederer et Alexander Smoltczyk


« Les banlieues de la ligne 148 » (Endstation Bataclan. Vom Busfahrer zum Attentäter), documentaire par Grit Lederer et Alexander Smoltczyk, puis « 13 novembre : entretien (2/2) » (13. November 2015: Gespräch (2/2)) ont évoqué un des terroristes ayant commis les attentats islamistes du 13 novembre 2015. « À travers le parcours, de Bobigny à Aulnay-sous-Bois, du bus 148, que conduisit un temps Samy Amimour, l’un des terroristes du Bataclan, un état des lieux contrasté de la banlieue française ».
« Comment comprendre les processus à l’œuvre dans la radicalisation de garçons anonymes devenus meurtriers de masse ? » Que signifie le terme "radicalisation" ? Arte ne le définit pas. Pourquoi ne pas indiquer la religion de ces "garçons" : l'islam ? Pourquoi éviter le terme "terroriste" ?

Samy Amimour
« S’appuyant sur le parcours de Samy Amimour, l’un des terroristes du Bataclan morts le 13 novembre 2015 et ancien conducteur du bus 148" - zone tarifaire 3, trajet d'environ une heure -, l’auteur de ce documentaire propose une radiographie partielle de la banlieue française, lieu du ban, en suivant l’itinéraire de la ligne, de Bobigny à Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis ».

Un passager du bus évoque le "village des Gaulois" et "se sent gaulois : c'est ma ville".

Située dans l'ancienne "ceinture rouge", "bastion francilien longtemps imprenable", cette ville se trouvait voici plusieurs décennies de cela, en plein champs, avec des maraîchers se rendant aux Halles de Paris avec leurs salades. Son église a été détruite. Les autorités politiques y ont concentré des immigrants. Un habitant sur cinq est musulman. L'ancien hôpital franco-musulman a été rebaptisé l'hôpital Avicenne. Jacques Brel y est mort. 

« Né en 1987, Samy Amimour a grandi à Drancy, dans une famille d’origine algérienne tolérante et ouverte. Bachelier, il commence à travailler à la RATP en 2012, avant d'épouser l'idéologie salafiste puis de rejoindre les rangs de Daech en Syrie, un an plus tard ». Le 13 novembre, avec Ismaël Omar Mostefaï et Foued Mohamed-Aggad, deux autres terroristes de l'Etat islamique, il tue 90 personnes dans la salle de spectacles Le Bataclan. Il a été enterré "en catimini le soir du réveillon de Noël, au cimetière de La Courneuve. Très peu de monde était présent à l'enterrement, et des dispositions ont été prises afin que sa sépulture ne soit pas identifiable. Les défunts ont droit à une sépulture à l'endroit où ils résidaient, là où ils sont décédés, ou là où la famille a une sépulture familiale. Amimour a vécu à Drancy, ville à laquelle est rattaché ce cimetière". Le commentaire off évoque la "descente aux enfers de Samy Amimour". Or, celui-ci aspirait à être shahid.

"Je me suis sentie complètement impuissante, et j'avais l'impression qu'il n'y avait vraiment rien à faire [lors du changement de Samy Amimour]... Je ne réalise pas moi-même, je n'arrive pas à comprendre. Faire une chose pareille. C'est impensable. Je pense souvent à toutes ces personnes disparues, qui laissent aussi leurs familles dans la tristesse. Et malheureusement je ne peux rien faire pour elles. J'ai la double peine de perdre mon fils, et puis de supporter la douleur des autres", a déclaré la mère de Samy Amimour à BFM TV, le 10 mai 2016.

Quant à Kahina, Française veuve âgée de 18 ans du terroriste islamiste, elle vit en Irak. Dans ses courriers électroniques à ses amis, elle s'est "réjouie des attentats du 13 novembre à Paris lors desquels son mari a semé la mort au Bataclan". Le 16 novembre 2015, elle a écrit : « T'es choqué par les attentats? LOL. Un des kamikazes du Bataclan était mon mari Samy Amimour, il s'est fait exploser… Tu veux toujours continuer à te pavaner sur Panam? ». Elle est « tellement fière de [son] mari et de vanter son mérite. Ah là là, je suis si heureuse. J'ai encouragé mon mari à partir pour terroriser le peuple français qui a tant de sang sur les mains […] Rien ne sera plus comme avant […] J'envie tellement mon mari, j'aurais tellement aimé être avec lui pour sauter aussi... La vie, c'est pas paix, paix, paix, amour, bisou. Tu nous tues, je te tue, tu nous combats, je te combats […] Tant que vous continuez à offenser l'islam et les musulmans vous serez des cibles potentielles, et pas seulement les flics et les Juifs mais tout le monde.» Elle a poursuivi : «Une fois quand j'étais en Syrie, j'étais au souk tranquille et d'un coup on entend une explosion énorme! […] Pour le moment, ils envoient leurs avions et vous en France et ailleurs, vivez bien, et les gens ici meurent, c'est injuste. Bientôt inch allah, la France et toute la coalition vont savoir c'est quoi la guerre chez elle […] Vous tuez, on vous tue, l'équation est simple ». Sa vie ? « J'ai un appart tout meublé avec une cuisine équipée, deux salles de bains toilettes, et trois chambres, et je ne paye pas de loyer, ni l'électricité et l'eau. La belle vie quoi!!! »

« À travers les souvenirs de ses anciens collègues émerge un portrait en clair-obscur, tandis que Hassen Chalghoumi, imam médiatisé de Drancy, partisan du dialogue inter-religieux, s’efforce d’expliquer la perméabilité des jeunes à l’islam radical qu’ils découvrent sur Internet ». Il souligne l'urgence de former les imams, et définit l'islam comme religion de paix.

« Entre dérives et intégration réussie, tensions et solidarité, se compose peu à peu une image contrastée des "quartiers sensibles" de la Seine-Saint-Denis, dont le film revisite l’histoire récente, de la douloureuse mémoire du camp de Drancy à la reconquête par la droite de cet ancien bastion communiste ». Des médias ont épinglé la gestion de la ville par Jean-Christophe Lagarde, maire de Drancy, député de la 5e circonscription de Seine-Saint-Denis et président de l'UDI (Union des démocrates indépendants). Celui-ci avait présidé en 2009 un "dîner-débat inter-cultuel" à Drancy.

« Au fil du voyage, de cités en matins blafards, se croisent Thierry Meignen, le maire LR du Blanc-Mesnil, et Amina Khali, son adjointe, une ancienne directrice d’école communiste, ou encore l'ex-commissaire de police Sammy Ghozlan, héraut de la lutte contre l'antisémitisme, qui a fini par quitter Drancy pour Israël. Chacun apporte son éclairage, à l’aune de son vécu et de ses convictions ».

"Je recevais des injures. Il n'y a plus d'enfants juifs dans les écoles laïques de Seine-Saint-Denis... Il y a eu un attentat à Tel Aviv, et on s'est rendu compte que les terroristes se sont inspirés de ceux du Bataclan", explique Sammy Ghozlan, président du BNVCA (Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme). Né en 1942 à Constantine, il se souvient de l'annonce de l'assassinat du beau-père de Enrico Macias, de l'exode vers Marseille... Cette expérience nous a appris à partir avant qu'il ne soit trop tard... Ma France, ce n'est pas cela. Nous voulons conserver notre mentalité européenne".

"Il y a plus d'un milliard de musulmans dans le monde. Il faut qu'ils soient avec nous, pas contre nous", assène Marek Halter lors d'un dîner inter-religieux.

Clientélisme
"Les communistes pensaient que la ville leur appartenait. On a découvert la paupérisation de la ville, car les communistes ont attiré des pauvres, immigrés, captifs des aides municipales... Les familles de "Gaulois" se sont sentis en minorité, et sont partis", déclare Thierry Meignen, maire Les Républicains. Et de remarquer que les lieux où le Front national recueille le plus de suffrages sont ceux où le Parti communiste était fort. Persuadé que des musulmans se "radicalisent sur Internet", cet édile songe à refaçonner l'urbanisme de la ville, à repenser l'essaimage des subventions et à autoriser une "mosquée à l'européenne" dans sa ville. Un des habitants musulmans de la cité compte parmi les graves blessés des attentats terroristes contre des terrasses de café à Paris le 13 novembre 2015.

Une ancienne directrice d"école vit au Blanc-Mesnil depuis les années 1970. C'était alors un espace agricole. Les immeubles modernes, si décriés actuellement, "c'était merveilleux : le chauffage... On a tort de critiquer nos cités avec nos critères actuels. Après mai 1968, les pavés ont été enlevés des rues, car les pavés sont des projectiles. J'ai été communiste, et je vis bien dans ma tour. Tous ces gens différents [ses voisins, Nda], on s'entend, ça va. Les dealers attendent le client, avec leurs chiens". Généreusement, cette octogénaire instruit des immigrés dont certains n'ont pas été scolarisés dans leur pays d'origine. Elle se souvient de la déportation d'une amie juive, Mireille, et du "terrible silence" dans la classe.

"Cela ne me gêne pas de chanter la Marseillaise", dit Amina Khali, maire-adjointe française, originaire d'Algérie, de la ville. Et de nier tout lien entre islam, "une religion belle" et le terrorisme.

La "peur et la tranquillité" se côtoient. Certains policiers usés risquent de craquer. Dans sa classe de Terminale voici trente ans, un policier se souvient des "36 élèves représentant vingt nationalités". Et de pourfendre le clientélisme des politiciens.

« Quels mécanismes sont à l’œuvre pour qu’un chauffeur de bus se transforme en un terroriste sanguinaire qui participe à l’assassinat de 89 personnes ? Andrea Fies s'entretient avec le grand reporter allemand Alexander Smoltczyk qui a retracé le parcours de Samy Amimour, l’un des meurtriers du Bataclan, dans le documentaire « Les banlieues de la ligne 148 ». Pourquoi cet euphémisme pour désigner un terroriste de l’Etat islamique (ISIL) ?

"Mon film raconte l'histoire d'une ligne d'autobus, des gens qu'il transportait, de gens dont il était familier. J'ai raconté l'histoire de l'Europe, l'Algérie, cette plaie mal refermée de l'histoire de France, et puis ce tableau s'assombrit avec Auschwitz. J'ai découvert une banlieue différente de ce qu'on dit, une banlieue peuplée de citoyens au sens fort, de vivre d'une façon digne. Le fait de ne pas être français m'a aidé à poser des questions : "Pourquoi tu ne chantes pas la Marseillaise ?", a expliqué Alexander Smoltczyk sur Arte le 8 novembre 2016. Il est l'auteur d'une enquête pour Die Spiegel sur cette ligne de bus et la banlieue qu'elle dessert.

Et d'ajouter : "Je n'ai pas constaté de fracture, mais une remise en question. Ma vision de la banlieue est que tout fonctionne normalement à 95%. La RATP fait un travail remarquable... On perçoit un immense désarroi, prélude de changement. J'ai vu aussi la fierté des banlieusards... On voit les dealers, les bandes de jeunes, les prêches de salafistes, mais ils représentent 3%".

RATP et islam
"Samy Amimour a le profil de beaucoup de conducteurs de bus, des gens qui ne se reconnaissent pas dans la France, dans son histoire... La direction de la RATP a voulu que ses chauffeurs ressemblent à la population transportée... Pour la CGT, il est impossible de critiquer l'islam car c'est la religion des anciens colonisés. Des gens de la même génération que moi prônent l'islam", résume Ghislaine Dumesnil, issue d'une famille de gauche et dont la grand-mère a vécu en Tunise. Et de décrire les refus de chauffeurs musulmans de s'asseoir sur le siège que vient de quitter une femme. Ghislaine Dumesnil a du fuir pour s'installer dans une campagne isolée. Elle prévoir une guerre car "le peuple va s'exprimer car on l'empêche aujourd'hui de s'exprimer, donc il va s'exprimer autrement".

En janvier 2016, les éditions Riposte Laïque ont publié Mahomet au volant, la charia au tournant, de Ghislaine Dumesnil. "En décembre 2012, une vidéo circule sur internet : une vingtaine de machinistes de la RATP ont décidé de témoigner contre l'islamisation de leur entreprise. Cet acte courageux vaudra bien des ennuis à celle qui en fut l'initiatrice, Ghislaine Dumesnil. Qualifiée de raciste et de militante d'extrême droite, elle est menacée par les plus radicaux des musulmans. Elle n'obtient aucun soutien de sa direction, et pas davantage des organisations syndicales. Durant trois années, elle sera la femme à abattre et devra choisir des horaires très matinaux pour assurer sa sécurité. Le 13 novembre 2015, Samy Amimour, ancien machiniste de la RATP, se fait exploser au Bataclan. Dans ce témoignage choc, cette fille de communistes, qui votait encore Mélenchon en 2012, accuse ceux qui ont permis que des islamistes infiltrent la RATP, y imposent leurs pratiques et menacent aujourd'hui la sécurité de tous". Et en bénéficiant de complaisances de syndicats et de l'inaction d'une direction qui finira par édicter un Guide de la laïcité et un "Monsieur éthique".

"Délégué de l'Ugict-CGT Bus, qui a lui-même exercé dans le 93 pendant deux décennies, Guillaume Lerendu raconte : "Hier encore, dans un dépôt 'difficile', une cadre nous a signalé que l'un des conducteurs à qui elle doit donner des ordres l'a ostensiblement ignorée. Elle est arrivée pour saluer l'équipe, mais il a tourné les talons. Parce que c'est une femme. Elle était furieuse. Ces incidents - des hommes qui ne veulent pas serrer la main aux femmes, qui ne veulent pas même leur dire bonjour - arrivent, hélas." Ce ne sont pas les seuls accrocs à la laïcité observés sur le terrain : un chauffeur musulman a ainsi écopé de quelques jours de mise à pied pour avoir laissé un coran sur son tableau de bord. Une dizaine de conducteurs de bus, de métro ou du RER A ont refusé de prendre les manettes parce qu'une femme se trouvait, avant eux, à cette place. Certains utilisent les locaux de la RATP, voire les bus garés, tous feux éteints, pour faire leur prière et réclament régulièrement la mise à disposition de salles à cet effet. Il existerait dans un sous-sol de la Défense un local désaffecté squatté pour y faire les prières - une enquête interne est en cours", ont  relaté Doan Bui et Arnaud Gonzague dans L'Observateur le 29 novembre 2016.

Et de poursuivre : "Plus grave : certains s'enferment à clé dans les locaux réservés au personnel, interdisant aux femmes d'y entrer. D'autres traitent de "sale pute" celles qui ont le malheur de porter une tenue, selon leurs critères, un peu trop provocante. Guillaume Lerendu condamne : "Ces incidents sont inacceptables. Mais attention : sur 45.000 agents RATP, ce ne sont que quelques dizaines de cas."

La direction est plus précise : "Environ quarante sanctions ont été prononcées, du simple avertissement à la mise à pied, et même dans un cas, au licenciement." Pourtant, de l'avis général, la Régie n'a pas fait preuve de beaucoup de sévérité. Un syndicaliste analyse : "Pierre Mongin [PDG de la Régie jusqu'en mai 2015] ne voulait pas faire de vagues, et passer pour islamophobe dans une entreprise où, dans certains dépôts, 40% des conducteurs sont issus de l'immigration." Car la RATP est une entreprise très métissée, et ce n'est pas le fruit du hasard. Cyrille Brown se souvient : "Après une série d'agressions sur des conducteurs survenues dans des quartiers 'chauds', la direction a voulu associer des 'grands frères' issus de ces banlieues pour faire de la médiation avec le public." Ces derniers ont été embauchés à partir du milieu des années 2000. Des recrues de rêve pour la RATP, car 'flexibles' et peu enclines à rechigner sur ces postes ingrats".

Ajoutons aussi la politique de discrimination positive  imposant, depuis quelques décennies, aux entreprises publiques de favoriser les "minorités visibles". Une politique appliquée du recrutement au déroulement de la carrière, et que les entreprises privées sont invitées à adopter.

Et cet hebdomadaire de poursuivre : "Pour Alain, cadre retraité de la Régie : "La politique d'embauche de jeunes musulmans a fait entrer certaines personnes au comportement douteux. De plus en plus nombreuses, elles ont commencé à faire la loi." Et à introduire des entorses au principe de laïcité. Le vivre-ensemble, lui, s'est effrité lentement. Guillaume Lerendu : "Dès 2006, les 'couleurs' commençaient à moins se mélanger. Il y avait d'un côté les 'Gaulois', de l'autre les Beurs, de l'autre les Antillais... Les communautarismes montaient de partout, y compris chez les Français 'de souche', qui allaient de plus en plus vers le FN." Réda Benrerbia, secrétaire général du SAT-RATP (Syndicat autonome Traction) dénonce : "Certains faisaient même des brigades de contrôle par couleurs. Un agent a été très choqué quand on lui a dit : 'Toi, tu rejoins le groupe 'Black power''..." Pour Christophe Salmon : "Avant, à la RATP, la religion, ce n'était pas un sujet. C'est venu petit à petit. Dès 2008, on a fait remonter nos inquiétudes face aux incidents". Un colloque a même été organisé par la direction, qui a accouché en 2013 d'un "Guide pratique à destination des managers". Ce texte liste des cas d'entorse à la laïcité - "Exemple d'un agent de sexe masculin qui refuserait de serrer la main aux femmes, ou vice versa", "Un agent peut-il refuser d'utiliser le téléphone et internet pour des considérations religieuses ?" -, mais sans donner d'outils pour y remédier. Les syndicats sont restés étrangement muets sur la question, muselés par la guerre impitoyable qu'ils se livrent. Explications : quand un syndicat obtient 10% de voix, il décroche des moyens. Par exemple, la possibilité de distribuer des "chèques relève", du temps imparti aux tâches syndicales sur les heures de travail. Comme la fédération bus (14.000 machinistes) est la plus importante de la Régie, certaines centrales n'auraient pas hésité à surfer sur le communautarisme pour draguer les électeurs. Un temps, Force ouvrière s'est ainsi vu surnommer "Force orientale". Christophe Salmon, de la CFDT, décrypte : "Ils ne sont pas les seuls. Sud et la CGT aussi ont tenté d'aller pêcher ces voix-là." Aux élections de 2014, l'arrivée du SAP-RATP (Syndicat antiprécarité), un nouveau syndicat raflant plus de 50% des voix dans deux dépôts "difficiles", et donc vite estampillé "syndicat pour musulman", a fait tiquer. Secrétaire général adjoint du SAP-RATP, Hani Labidi martèle : "Quand on veut tuer son chien, on l'accuse d'avoir la rage. Notre succès inattendu dérange. Donc on nous fait porter je ne sais quelle dérive, mais nous ne faisons ni dans la politique ni dans la religion. Et nous respectons pleinement la laïcité." Il est vrai que SAP regroupe sur ses listes des employés tout à fait "gaulois" et qu'il n'a jamais exprimé aucune exigence religieuse. Mais, à tort ou à raison, il fait peur. Réda Benrerbia, du SAT-RATP, avance : "Dans certains dépôts, les gars que représente le SAP sont un peu... bourrus. Les gens me disent : 'Mais comment t'arrives à leur parler ?'" Reste que, pour lui : "Les problèmes de laïcité sont instrumentalisés. C'est vrai, certains agents nous demandent s'il est autorisé de faire la prière au travail. On leur dit non, pourquoi en faire tout un foin ? On est obsédé par l'islam. Si le collègue se fait pousser la barbe, tout de suite, c'est un terroriste." La laïcité est devenue le combat de Ghislaine Dumesnil, conductrice de bus à Nanterre. En 2012, cette quinquagénaire a alerté sa DRH, puis son syndicat (la CGT), puis, par lettre, Pierre Mongin lui-même sur les dérives qu'elle observait dans son dépôt. Ils le savaient, bien sûr, et tous m'ont répondu : 'Ce n'est pas si grave, Ghislaine.' J'entendais aussi : 'Il ne faut pas réveiller les fachos.'" Elle a quand même été reçue au siège de la RATP, mais "leurs promesses qu'ils allaient agir sont restées lettre morte". Ulcérée, la conductrice s'est exprimée sur ces dérives, en compagnie d'autres employées de la Régie, dans une vidéo anonyme - qui ne l'est pas restée longtemps. Elle a été postée sur un site, Riposte laïque, dont les propos contre l'"invasion migratoire" fleurent très fort l'extrême droite. Et celle qui a fait preuve d'un incontestable courage a beaucoup perdu de sa crédibilité. Au bord des larmes, Ghislaine Dumesnil explique : "On m'a traitée de facho, on a craché sur mon passage, on m'a accusée de distribuer des tracts islamophobes sur mon lieu de travail... Je ne suis pas raciste, j'ai voté communiste, puis Mélenchon, jusqu'en 2012. Mais, aujourd'hui, je voterai pour le parti qui nous débarrassera de la charia en France." Elle reste évasive sur son adhésion aux idées du FN, mais il suffit de lire les textes qu'elle publie sur Riposte laïque pour comprendre que cette employée en colère - elle prend une retraite anticipée en cette fin novembre, "écœurée" - semble passée "de l'autre côté". Dans une tribune sur les migrants accueillis dans certains locaux financés par la RATP, elle s'interroge : "Qui désinfectera les lieux une fois qu'ils seront partis, s'ils partent un jour ?" Hormis Ghislaine Dumesnil, les autres femmes victimes d'incidents de ce genre contactées par "l'Obs" n'ont pas souhaité parler, pas plus d'ailleurs que les auteurs présumés de ces incidents. Preuve que le sujet est toujours tabou. Elisabeth Borne, PDG de la RATP depuis mai dernier, reconnaît : "Il faut libérer la parole. Nous allons mettre en place une 'délégation générale éthique' pour que tous les problèmes à caractère religieux soient remontés et entendus. Si un agent refuse de serrer la main à une femme alors qu'il serre la main aux hommes, il sera sanctionné. Et il n'y aura pas de lieux de prière à la RATP. Je sais que dans certaines entreprises privées, on en aménage, mais nous sommes un service public."

En avril 2015, la régie publicitaire de la RATP avait autorisé l'affiche d'une affiche annonçant un concert en juin des Prêtres, groupe musical de trois chanteurs religieux en vogue, mais en enlevant « en soutien aux chrétiens d'Orient » considérée "non laïque". "Dans un communiqué conjoint de la RATP et de sa régie publicitaire Metrobus, les responsables de l'affichage confirment mercredi avoir refusé de publier que le concert était au bénéfice des «chrétiens d'Orient». Ils expliquent que « cette information se situe dans le contexte d'un conflit armé à l'étranger, et […] que le principe de neutralité du service public qui régit les règles de fonctionnement de l'affichage par Métrobus, trouve en effet dans ce cas à s'appliquer». Cela «malgré les atteintes dont sont victimes un certain nombre de minorités ». Métrobus rappelle que son exploitation des espaces publicitaires «prohibe toute publicité présentant un caractère politique ou confessionnel, conformément à l'obligation de neutralité du Service public», et indique ne pas vouloir «prendre part dans un conflit de quelque nature que ce soit», arguant que «cela ouvrirait la brèche à des prises de position antagonistes sur notre territoire au nom de la défense de nombreuses communautés pouvant être en situation de conflit». Le site Riposte Laïque a alors rappelé que la RATP avait pourtant accepté des affiches du Secours islamique.

Interrogé 20 Minutes, Jean Baubérot, historien, président de l’Ecole pratique des hautes études et spécialiste de la laïcité, a estimé : «Il n’y avait pas de rupture du principe de la laïcité à mettre cette mention «pour les Chrétiens d’Orient» sur l’affiche. La neutralité du service public aurait pu être implorée si les Chrétiens d’Orient avaient été une armée, un pays en guerre, une organisation politique. Là, on parle de populations dont on sait bien qu’elles sont menacées et persécutées…» Samedi, la RATP a tenté de rétropédaler en proposant de procéder à un nouvel affichage, à ses frais cette fois-ci. Le communiqué précise que cette fois-ci le nom de l’association bénéficiaire, à savoir «L’œuvre d’Orient» serait mentionné. Pas de quoi réjouir Mgr Di Falco qui aurait préféré «au bénéfice des chrétiens d’Orient». «Tout le monde ne sait pas ce qu’est L’œuvre d’Orient, dit-il à l’AFP. Est-ce que c’est le mot chrétien qui leur brûle les lèvres? C’est invraisemblable, ça ne nous satisfait pas.» De son côté, la coordination des chrétiens d’orient a saisi en référé, vendredi, le tribunal de grande instance de Paris afin de contraindre la RATP et Métrobus à permettre la mention «au bénéfice des chrétiens d’Orient.»

Hasard, le 7 novembre 2016, Myriam el Khomry, ministre du Travail a présenté un Guide du fait religieux en entreprise.

Dans son numéro 664 (décembre 2016), Le Droit de vivre, mensuel de la LICRA (Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme) a publié l'article La RATP, terreau islamiste, peine à faire le ménage de Raphaël Roze.

"Christophe Salmon, secrétaire général de la CFDT-RATP, confiait au « Parisien » : « Il existe chez nous des déviances graves. On a laissé s’installer un système où certains agents refusent de saluer une femme, arrivent en retard pour faire leur prière ou prient sur place. » A la même époque, une employée – elle-même musulmane – témoignait ainsi : « Cela a commencé il y a cinq ou six ans. Quelques-uns auxquels je faisais la bise ont refusé de m’embrasser... »

"Les causes de la dérive fondamentaliste sont connues. D’abord, la RATP a massivement embauché, au début des années 2010, des « grands frères » (musulmans pratiquants) pour éviter les dégradations de bus et incivilités dans les zones sensibles d’Ile-de-France. Le service public a d’ailleurs pour vocation de favoriser la mixité ethnique. Mais la régie a sans doute manqué de discernement dans la sélection des nouveaux venus. Enfin, les agents en question, une fois installés, sont difficilement éjectables du fait d’un statut très protecteur. Tout cela a conduit à la « communautarisation » d’une partie du personnel".

"Après les informations parues dans la presse fin 2015, la PDG, Elisabeth Borne, a annoncé des licenciements. Elle a insisté sur son intransigeance en termes de laïcité, et nommé un « délégué général à l’éthique » chargé d’enrayer le fondamentalisme. Ce dernier, Patrice Obert, n’a pas eu « le temps » de nous parler. Mais la RATP nous fait savoir que les comportements indésirables concernent « à peine 0,1 % des effectifs » et feraient l’objet de « sanctions systématiques ». Le hic, c’est que l’entreprise ne communique pas précisément sur cette affaire. On ignore quel est le nombre d’individus sanctionnés ou remerciés depuis novembre 2015. Et nul ne sait combien de fichés « S » étaient membres du personnel... et combien le sont encore".

"Les chauffeurs que nous avons interrogés sont formels : les violences graves sont rarissimes ; par contre, l’islamisme est toujours aussi répandu et les altercations fréquentes. Une juriste haut placée dans l’entreprise révèle anonymement que « l’omerta règne, car certains n’hésitent pas à intimider » les employés – et surtout les cadres. Dans des ateliers de maintenance, à la Plaine-Saint-Denis ou ailleurs, les accrochages verbaux et même physiques seraient monnaie courante à propos des prières quotidiennes et du prosélytisme. Notre interlocutrice ajoute que « la dissimulation est souvent de mise : les candidats à un poste de conducteur s’habillent à l’européenne, sont rasés, serrent la main des femmes, etc., jusqu’à la fin de leur période d’essai. » Puis ils se sentiraient invulnérables et adopteraient une attitude provocante. Ils refuseraient notamment de prendre le volant si une conductrice l’a « souillé » avant eux".

"Si, officiellement, l’entreprise ne détient plus le record d’employés radicalisés en France, comme c’était le cas jusqu’en 2015, il est impossible de le vérifier. Selon des témoignages accablants, rien ne serait vraiment réglé".

"Un « Guide de la laïcité » avait été édité dès 2013 En 2013, la radicalisation à la RATP inquiétait déjà la direction, même si les médias n’en parlaient pas encore. Un guide destiné surtout aux managers du terrain a été distribué afin de les aider à gérer les situations liées à la pratique religieuse. Il y était notamment indiqué que les prières étaient interdites sur les lieux de travail. Cela n’a pas enrayé certaines dérives".


« Les banlieues de la ligne 148 » par Grit Lederer et Alexander Smoltczyk
Allemagne, 2016, 82 min
Sur Arte les 8 novembre à 22 h 55 et 13 novembre 2016 à 2 h 55

« 13 novembre : entretien (2/2) » (13. November 2015: Gespräch (2/2) 
2016, 5 min 
Sur Arte le 9 novembre à 0 h 15

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sont d'Arte. Cet article a été publié le 8 novembre 2016.

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