lundi 1 août 2016

Régine Stépha Skurnik, ancienne combattante volontaire de la Résistance



Résistante juive française d'origine polonaise, sioniste, Stepha Skurnik est décédée le 18 juillet 2014, à l'âge de 97 ans. Elle a été inhumée le 22 juillet 2014 au cimetière parisien de Bagneux. Le Mémorial de la Shoah propose l'exposition Femmes en résistance.

« Oriana Fallaci », par Marco Turco
Régine Stépha Skurnik, ancienne combattante volontaire de la Résistance
Rose Valland (1898-1980)
Femmes et résistance
Femmes en résistance
Résistance en région parisienne
Destinations Auschwitz. Convois des déportés tatoués
« Les Juifs ont résisté en France 1940-1945 »
« Des « terroristes » à la retraite », de Mosco Boucault

« C’est toute une histoire ! », s’exclame souvent Régine Stépha (prénom de résistante communiste en Pologne, puis en France) Skurnik, avant de précéder le récit d’un épisode de sa vie d’un « Tenez-vous bien ! » ou « Imaginez-vous… »

Cette dame nonagénaire appuie sur chaque mot, avec détermination. Tout en ayant gardé son intonation polonaise. Et en émaillant ses propos de savoureuses expressions en yiddish.

Une prime jeunesse en Pologne
Régine Skurnik est née en 1917, à Skierniewice, dans une famille juive communiste dont le père, David Lemberger, boulanger, est édile municipal. Elle est l’aînée d’une fratrie : Norbert, né en 1920, Serge né en 1922 et Jean né en 1924. « On parlait yiddish à la maison ».

Cette enfant curieuse aimait les récits bibliques que lui contait sa grand-mère paternelle, et est « très bonne élève pour plaire à son père ».

Stépha Lemberger fonde une section juive communiste dans un pays dont le régime autoritaire a interdit le Parti communiste. Repérée en 1936 par la police lors d’une manifestation, elle rejoint le Paris du Front populaire.

La vie laborieuse à Paris
« J’avais quitté une Pologne à l’hiver rigoureux. A Paris, il faisait beau. J’étais enchantée d’y vivre », se souvient Stépha Skurnik. Et de louer la gentillesse des Français.

Stépha Lemberger est accueillie par Adolf, un oncle brocanteur communiste, son épouse Layele et leurs deux filles, Anna et Jacqueline, dans leur modeste appartement rue de Flandres.

Elle entre au Parti communiste français (PCF), gagne sa vie comme aide-finisseuse et loue un petit logement.

David Lemberger est arrêté, interné au camp Bereza Kartuska, puis libéré. Par prudence, il quitte en famille la Pologne pour la France.

En 1937, tous habitent et travaillent dans le logement-atelier de Stépha : « J’ai acheté une machine à coudre. Norbert confectionnait les pantalons à la machine, mon père repassait, et, avec ma mère, je faisais les finitions. On a appris à bien travailler » pour des maisons de couture.

La famille Lemberger régularise sa situation et emménage dans un appartement plus grand rue des Immeubles-industriels, dans le XIe arr., près de la place de la Nation. Dans ce quartier d’artisans, elle se lie d’amitié en particulier avec Marcel Rayman, qui sera fusillé comme FTP-MOI membre du groupe Manouchian le 21 février 1944, au Mont Valérien.

« Nous fréquentions des organisations juives sous l’influence du Parti communiste. Nous manifestions, collections des habits, de l’argent [pour les Espagnols] », se souvient Stépha Skurnik, dont le frère Norbert tente vainement de s’engager au côté des Républicains.

Dans ce milieu militant, elle rencontre Marcel Skurnik qu’elle épouse au début de la guerre.

Engagés volontaires dans la « drôle de guerre »
1939. Sur le pacte-germano-soviétique, Stépha Skurnik ne partage pas l’opinion de son « père [qui] trouvait une excuse » à sa signature. Marcel Skurnik et Norbert Lemberger sont acceptés comme volontaires. En 1940, Marcel Skurnic, jeune père de Dora Paulette, est blessé lors de l’offensive allemande.

A Paris, tous sont très occupés par leur action politique. Après hésitations, les Lemberger et les Skurnic suivent la consigne d’un journal juif : « Il faut se déclarer juifs auprès des autorités françaises et être fiers de l’être ».

Le temps des rafles et des luttes héroïques
Lors de la rafle du 14 mai 1941, Marcel, Serge et Norbert sont arrêtés au gymnase Japy (XIe arr.) et internés au camp de Beaune-la-Rolande, dans le Loiret. Norbert, puis Marcel s’en évadent.

Arrêté lors de la 2e grande rafle du XIe arr., le 20 août 1941, Jean est mené au camp de Drancy. Libéré avec 400 internés en novembre 1941, Jean squelettique prescient : « Ce n'est qu'un début. Les Allemands veulent notre perte. Il va falloir se défendre. Non, nous n'irons pas à la mort comme des moutons à l'abattoir ».

Le 16 juillet 1942, interpellée par des policiers, Stépha Skurnik leur échappe en empoignant une corde dans la cage d’escalier. Glisse jusqu’au rez-de-chaussée, les mains en sang. S’engouffre dans un café proche et file dans un appartement. Peu après, elle retrouve Norbert, lui confie sa peur que Paulette soit arrêtée et éclate en sanglots. Après un instant, Norbert la repousse et s’éloigne en courant. « Je me suis dit : j’ai un frère, et quand j’ai un problème, il part. Mais il est revenu une demi-heure plus tard avec ma fille », placée ensuite par sécurité en nourrice et qui deviendra psychologue.

Stépha est agent de liaison de la MOI (Main d’œuvre immigrée). Elle a « plusieurs sections à servir. La section juive est la plus active, [Jean et Norbert en sont membres et sont les auteurs d’actions armées. Elle] transmettait des ordres, apportait des armes… » Son mari fonde le 2e détachement de résistance composé de FTP juifs valeureux.

L’extermination des Juifs ? « On savait à peu près. Quand on prévenait les gens, ils ne nous croyaient pas ».

Dans cette époque tragique, émergent les figures de ceux qui l’ont aidée, en particulier Monsieur Le Guellec, « chef de préfecture » résistant, son épouse et Madame Poulin, sa concierge. Stépha Skurnic souhaite leur faire attribuer le titre de Justes parmi les Nations.

Les parents Lemberger se cachent de 1942 à 1944 à La Varenne.

Norbert est arrêté par la police fin 1942. Sa famille obtient de la justice des prorogations de son maintien en prison et reports de la date de son procès, et ce, afin d’éviter sa libération prélude à son transfert à Drancy, puis à sa déportation. Malheureusement, Norbert est finalement envoyé à Drancy, et de là, déporté le 2 septembre 1943. Il s’évade avec trois prisonniers, mais tous sont rattrapés et fusillés par les gardes SS du train. Leurs cadavres sont mis dans un wagon. Direction : Auschwitz.

Après s’être évadé du camp de Beaune-la-Rolande, et quelques pérégrinations, Serge est déporté en juin 1942 à Auschwitz. Il est affecté « au nettoyage des ruines du ghetto de Varsovie après l’insurrection ».

Malgré l’ordre de la Résistance de cesser tout contact avec sa famille, Jean se rend dans la cachette de sa sœur. Il fait « des attentats, en respectant les ordres de la Résistance d’éviter de blesser les civils. La résistance manquait terriblement d’armes ». Arrêté le 22 avril 1943, « torturé, Jean n’a pas parlé. Il est laissé pour mort à la prison de Fresnes ». Il est envoyé le 12 juillet 1943 au camp de Struthof, en Alsace annexée, puis dans une dizaine de prisons en Allemagne, et arrive le 17 janvier 1944 à Auschwitz ».

Arrêté en 1939, l’oncle Adolf est interné au camp de Gurs. « A la Libération, on a appris qu’il avait été à Buchenwald. Mais il n’en est pas revenu ».

Des parcours retracés dans Heureux comme Dieu en France de Gérard Israël (Robert Laffont, 1975) et Des terroristes à la retraite du réalisateur Mosco Boucault (1983).

Quelques retours
Un matin de mai 1945, « on frappe à la porte de notre logement. Mon mari va ouvrir. Silence. Intriguée, je m’avance, et je vois un squelette, Jean. Nous nous rendons chez nos parents, et j’entre la première pour les prévenir, mais Jean était si impatient qu’il arrive brusquement. Comme mon père ne le reconnaît pas, ma mère lui dit : « C’est Jean ! », et elle s’évanouit, terrassée par sa première crise cardiaque ». Serge reviendra plus tard…

En 1947, le couple Skurnik a un fils, Norbert, qui devient psychiatre. Il dirige son atelier de confection, puis Serge et Jean Lemberger ouvrent le leur.

Avec son épouse Guitele peu enthousiaste, David Lemberger s’installe en Pologne pour contribuer à l’édification du communisme. Au bout d’un à deux ans, et au terme d’un délicat conseil de famille, celle-ci le convainc de retourner en France. Pour Stépha Skurnik, le procès stalinien « des blouses blanches », suscite une « déception terrible ».

Marcel Skurnik disparaît en 1986, Jean en 1993 et Serge en 1994. Le 27 janvier 2005, lors de l’inauguration du pavillon français rénové à Auschwitz, le Président de la République Jacques Chirac évoque la figure de Jean Lemberger honoré par l’exposition du pavillon.

Solidarités
Marcel Skurnik fonde la Société de Varsovie ; son épouse est longtemps membre du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) et présidente de l’association des sociétés juives de France. Motivé par la solidarité, son activisme est récompensé par de nombreuses distinctions. Stépha Skurnik assiste souvent aux cérémonies à la mémoire des victimes des rafles, des combattants du ghetto de Varsovie, etc.

Pour Stépha Skurnik, « le sionisme, c’est libérer l’être humain… S’il y avait eu Israël, il n’y aurait pas eu six millions de Juifs tués. J’admire Shimon Peres car il a donné l’arme atomique à Israël ». Ce soutien à l’Etat juif se manifeste notamment par des collectes pour sa renaissance, des dons et par le départ de Marcel Skurnik et de son fils combattre en Israël lors de la guerre des Six-jours (1967).

Stépha Skurnik a déposé un dossier auprès de Yad Vashem France pour que soient honorés ceux qui l'ont aidée, notamment Alfred Le Guellec, commissaire de police et à son épouse, Augustine Le Guellec, décédés sans enfant, et une concierge d'immeuble. Elle recherche des informations sur ces trois personnes. Le 16 janvier 2012, Yad Vashem m'a informée qu'il allait décerner la médaille et le diplôme de Justes parmi les Nations à ce couple dont il cherchait à se procurer des photos, de préférence à l'époque de l'Occupation.

Elle souhaite aussi faire éditer ses émouvants, passionnants et dactylographiés  Mémoires d’occupation, témoignage d’une militante juive d’origine polonaise (1936-1945). Un livre dédié à ses chers disparus : Salek, son premier amour, son oncle Adolf, sa tante Layele, leur « fille lumineuse et joyeuse Jacqueline » et son frère Norbert.
Cet article a été publié dans le n° 158 d'octobre 2008 de Communauté nouvelle et les 8 mars 2011 et 4 août 2014 sur ce blog. Il a été modifié le 20 février 2012.

2 commentaires:

  1. DELALANDE (GUELLEC)20 février 2012 à 19:52

    Bonsoir Madame,

    J'ai le plaisir de vous informer qu'Alfred LE GUELLEC était le frère de mon grand-père François-Ergat GUELLEC (la particule LE avait été omise par l'Etat-Civil lors de son inscription). Mon grand-père a eu 6 enfants (seul mon père est encore vivant) et 7 petits-enfants. Notre famille vit en majorité en Bretagne.

    Bien à vous

    Michèle (GUELLEC) DELALANDE

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  2. Bonsoir Madame,

    Le 16 janvier 2012, Yad Vashem m'a informée qu'il allait décerner la médaille et le diplôme de Justes parmi les Nations à ce couple dont il cherchait à se procurer des photos, de préférence à l'époque de l'Occupation.

    Bien à vous,

    Véronique Chemla

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