Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

lundi 1 juin 2020

Yvette Lévy, rescapée de la Shoah


Née en 1926 dans une famille juive alsacienne, Yvette Lévy, au nom de jeune fille Dreyfus, grandit à Paris, puis à Noisy-le-Sec. Sous l’Occupation, cette adolescente monitrice aux Éclaireurs Israélites de France (EIF) contribue au sauvetage d’enfants Juifs parisiens. En juillet 1944, elle est arrêtée par la Gestapo dans un foyer parisien de l’Union générale des israélites de France (UGIF) situé au Séminaire israélite de France. Elle est déportée par le convoi 77 au camp nazi d’Auschwitz-Birkenau (Pologne), puis contrainte de travailler dans une usine d’armement au camp de Kratzau, alors en Tchécoslovaquie. Libérée en 1945, elle parvient, après moultes difficultés, à rentrer en France. Elle retrouve sa famille à Paris, et se rétablit en Alsace. Elle se marie, a une fille et deux petits-fils. Parallèlement, elle travaille comme secrétaire dactylographe, vendeuse, puis chef de rayon dans deux magasins parisiens de luxe. Depuis des décennies, elle témoigne, principalement auprès d’élèves, sur son parcours durant la Deuxième Guerre mondiale. Elle a été distinguée dans l’Ordre de la Légion d’Honneur et dans celui national du Mérite.

Hélène Berr (1921-1945)
« Oriana Fallaci », par Marco Turco 
Yvette Lévy, rescapée de la Shoah
Régine Stépha Skurnik, ancienne combattante volontaire de la Résistance

Soixante-seize ans après sa déportation, Yvette Lévy garde une mémoire intacte. Une voix nette. Un discours construit. Des souvenirs précis. Une parole libre.

Lors de nos entretiens téléphoniques, Yvette Lévy a égrené les épisodes dramatiques de sa vie sans pathos.

Elle a ponctué son témoignage de rares questions. Non pour tester mes connaissances, mais pour souligner un point important, surprenant. Car elle ménageait parfois ses effets.

Mais elle ne s’est jamais plainte. Ni des contraintes imposées durant la pandémie de coronavirus. Ni des souffrances endurées lors de sa déportation dans des camps nazis. Et encore moins des effets durables sur ses poumons de ce séjour « en enfer ».

Mais revenons au début de son histoire.

Enfance
Yvette Dreyfus est née dans le XIe arrondissement de Paris en 1926, dans une famille juive française originaire d’Alsace.

Ancien combattant de la Première Guerre mondiale au cours de laquelle il a été gravement blessé, son père Lazare travaille aux Grands Moulins de Pantin.

Quant à la mère d’Yvette Dreyfus, Mathilde, elle élève trois enfants, dont deux fils, Simon, l’aîné, et Claude, le benjamin de la fratrie.

La famille Dreyfus, qui vit au 67 rue de la Roquette, « suit les traditions et célèbre les fêtes juives ».
Le quartier où Yvette Dreyfus grandit ? Près de la place de la Bastille. « Je me souviens du bal auvergnat en face de chez nous, du passage Basfroi, de l’allumeur de réverbères qui avec une grande canne allumait le réverbère de la rue de la Roquette. Il la posait sur la mèche, et le réverbère s’allumait ! On allait à la crèmerie avec notre boite au lait, et la crémière la remplissait avec sa mesure », a précisé notre conteuse.

Yvette Dreyfus « fréquente l’école, à la façade en briques jaunes, de la rue Keller ». Elle a des « camarades nés de parents polonais. Il y avait aussi des petites filles judéo-espagnoles ».

Simon Dreyfus fréquente les Éclaireurs Israélites de France (EIF). Sa sœur entre en 1932, à l’âge de six ans, « aux Petites ailes, mouvement Scout dont le local se trouve dans la synagogue de la rue des Tournelles. Cela me plaisait. Cela m’a beaucoup appris. »

Au gré d’un dimanche passé chez des cousins à Noisy-le-Sec, la famille Dreyfus découvre, enchantée cette agglomération située dans la proche banlieue au nord-est de la capitale et où vivent de nombreux cheminots car la gare est un « nœud ferroviaire stratégique ».

« Mon père était ouvrier. On a eu une vie très stricte, très simple, et très entourée. Le rêve de mes parents était d’avoir une maison et un bout de jardin en bénéficiant de la loi Loucheur. Ils disaient toujours : « Il faut faire avec ce qu’on a ». Dans leur morale, il ne fallait pas emprunter, ne pas vivre au-dessus de ses possibilités, ne rien devoir à personne. Il fallait qu’on ait toujours à manger, matin, midi et soir, et le goûter ».

Une opportunité permet à la famille Dreyfus d’emménager « à la rentrée scolaire 1937-1938 dans un appartement plus grand, avec une salle de bains et le chauffage central, à Noisy-le-Sec ».

L’exode
Septembre 1939. « Un de mes oncles, chirurgien dentiste alsacien, est sous les drapeaux. Ma grand-mère maternelle arrive à Paris. Les Grands Moulins évacuent leur personnel pour Bordeaux. Ils vident des camions, y installent des sièges sur les côtés, et y mettent trois à quatre familles ».

3 septembre 1939. La France déclare la guerre à l’Allemagne. C’est la « Drôle de guerre ».

En mai-juin 1940, c’est l’exode de près de dix millions de personnes fuyant devant l’avancée de l’Armée allemande nazie. Sur la Nationale 10, charrettes, voitures et camions sont mitraillés par la Luftwaffe , unité aérienne de la Wehrmacht.

« A Orléans, la gare a été incendiée. Par manque d’essence pour les camions, nous avons poursuivi à pied. Nous avons traversé la Loire par le pont Royal », se souvient Yvette Lévy.

A Mosnes, village sur les bords de ce fleuve, une famille conseille aux Dreyfus d’aller au château des Tormeaux. « On a dormi dans les écuries du château, avec d’autres réfugiés de Belgique et du Luxembourg. Par peur d’être faits prisonniers par les Allemands, des militaires, qui avaient perdu leurs unités, cherchaient des vêtements civils car ils avaient la trouille d’être faits prisonniers ».

Trois jours plus tard, « le maire nous a donné les clés d’une maison disponible dont les habitants avaient rejoint Bordeaux. Quelques jours après, nous avons entendu du bruit. Sont arrivés des centaines de camions militaires allemands. Des Allemands bien habillés, bien droits » se dirigeaient vers « la belle endormie ».

La France occupée par les Allemands nazis, les Dreyfus décident de rentrer à Paris.

« Ma grand-mère a fait un malaise. Grâce au Maire, le boucher a pu emmener ma grand-mère, ma mère et mon petit frère Claude dans sa camionnette jusqu’à Tours. Nous y sommes arrivés en marchant pendant des kilomètres. Nous avons dormi dans un préau d’école, les adultes sur des bancs, et les enfants sur des tapis de gymnastique ».

Le lendemain, en fin de matinée, « on est monté dans un wagon à bestiaux, bondé et aux portes ouvertes, pour rentrer chez nous ».

Sauver les enfants
« Le Premier statut des Juifs du régime de Vichy a été édicté le 3 octobre 1940. Toute la communauté juive devait se déclarer. Papa était presque à s’excuser d’aller dire au commissaire de police qu’on était juif. Puis, il y a eu le Second statut des juifs du 2 juin 1941. Cela a été plus difficile. Mon père a refusé que j’aille aux EIF. Il disait : « Quand les Boches occupent les lieux, une adolescente, cela ne se balade pas à Paris ». Simon allait au lycée à Paris. Claude et moi allions à l’école à Noisy. Je n’ai pas eu de problème jusqu’au cours complémentaire (3e, Ndlr) en 1942. Une professeure m’a alors rejetée : elle m’a collée au fond de la classe. Aucun de mes devoirs n’était corrigé. J’ai très mal vécu cette année. Et à la rentrée 1943, j’ai répété : « Je ne retournerai pas à l’école. J’irai pas, j’irai pas, j’irai pas », selon la formule de mon frère Claude. Mes parents m’ont dit : « Continue l’école. Qu’est-ce que c’est que ces histoires ! » Et ils m’ont inscrite en 1942 dans un Cours privé commercial de secrétariat, celui de Mme Miette. Claude et Simon sont restés à l’école publique », a relaté Yvette Lévy.

A Noisy, elle écoute souvent Radio Londres chez Mlle Robin, une voisine très gentille qui travaillait à la SNCF, car les postes de radio des Juifs leur ont été confisqués après le Second Statut.

Dissous en 1941 les EIF forment la « VIe section » de la 4e direction de l’UGIF, ou « Sixième », en septembre 1942.

Après la rafle du Vél d’Hiv des 16-17 juillet 1942, avec l’autorisation de leurs parents, Simon Dreyfus a accompagné sa sœur à une réunion des Eclaireurs, rue Claude-Bernard, à Paris (Ve arrondissement).

Et Yvette Lévy confiait : « Je suis partie le matin avec lui. Pas fière du tout. Pourquoi ? Sur mon blazer bleu marine, Mlle Robin m’avait aidée à coudre mon étoile jaune. J’avais l’impression que le monde entier avait les yeux fixés sur moi… Dans la réunion après la rafle, il n’y avait que les chefs. On a eu mission de retourner dans le XIe arrondissement. On a recensé tous les enfants juifs dont les parents avaient été raflés. Des gamins nés en France, avec une carte d’identité française, n’avaient pas été arrêtés. Ils attendaient toujours le retour de papa et maman. Ils n’avaient rien mangé. Ils n’avaient pas de papier parce que « c’est maman qui les avait dans son sac ». On a commencé à faire notre 1ère B. A. On a récupéré ces enfants qu’on a remontés dans un orphelinat des Rothschild, derrière le Sacré-Cœur. Il fallait fabriquer de fausse cartes d’identité et avoir des endroits pour mettre en sécurité ces enfants, entre autres les « enfants bloqués » aux parents juifs étrangers, souvent polonais, et recherchés par la Gestapo. Ce sont les premiers qu’on a planqués… Mon frère ainé Simon et moi, on était sur le terrain tous les dimanches. Dans un local au 60 rue Claude-Bernard, on s’occupait de jeunes Juifs. On essayait de leur donner une éducation. On a fait des cours sur le scoutisme et l’histoire sainte, ainsi que du théâtre, des herbiers et la chorale. A la fin de la journée, on avait un petit office avec des chants, puis on faisait partir les enfants par petits groupes à partir de 17 h-17 h 30 - le couvre-feu était à 20 h – pour ne pas éveiller de soupçons : deux au métro Censier-Daubenton, les plus grands aux Gobelins, les plus âgés à Place Monge. Les chefs partaient en dernier. Un camarade - son totem était Pélikan, le mien Gipsy -, me ramenait à pied à la gare de l’Est. On a vécu comme cela jusqu’en avril 1944 ».

Dans la nuit du 18 au 19 avril 1944, d’intenses bombardements des Alliés ciblent Noisy. Après avoir crânement asséné « On préfère mourir dans nos lits plutôt qu’être écrasés par des bombes dans la cave », les enfants Dreyfus rejoignent finalement leurs parents et grand-mère dans un abri au 21 boulevard de la République. L’immeuble situé au 19 s’écroule. « On étouffait un peu dans la cave. A la lueur des briquets, papa et d’autres hommes ont déblayé, avec leurs mains, pour dégager une ouverture et qu’on puisse crapahuter hors de la cave. On était sain et sauf. Quelques égratignures. Quand on s’est retrouvé à l’air libre à la fin de l’alerte, c’est une image qu’on ne peut pas oublier : la ville était quasi-entièrement détruite. Des bombes à retardement sautaient partout. On n’avait strictement rien. Pas de papier, pas un sou. Rien. Que la vie », a résumé Yvette Lévy.

Et de poursuivre : « Au petit jour, on s’est rendu à pied jusqu’à la mairie de Montreuil. Mon père a demandé au poinçonneur du métro de nous laisser passer en expliquant notre situation : « On est des sinistrés. Regardez : les enfants ne sont pas habillés. Ils sont encore en chemise de nuit… » On a pris le métro à la Porte des Lilas. On est allé jusqu’à rue la Roquette, chez la tante Jeanne qui nous a proposé de nous accompagner au 89 rue Lamarck (75018), dans un logement au 1er étage sur rue qu’elle n’occupait pas : il y avait, sous ses pieds, le bureau de recrutement de la Légion des volontaires français (LVF). C’étaient des Français qui s’engageaient dans l’armée allemande. Ils étaient vêtus de l’uniforme allemand, avec l’écusson tricolore bleu-blanc-rouge sur la manche. Au lieu de choisir la résistance, ils ont choisi la collaboration ! Tante Jeanne a prévenu la concierge que son frère occuperait son logement. Ma mère a exigé de nous, les enfants, qu’on retire nos chaussures. On est resté assis par terre et en chaussettes : nos parents ne voulaient surtout pas qu’on nous repère par un bruit. On est resté tous les six dans ce deux pièces. On a laissé la chambre à ma grand-mère ; on dormait par terre. Au bout de trois-quatre jours, Simon a proposé à nos parents qu’on se sépare. Les garçons sont allés dormir dans la synagogue fermée de la rue Montevideo [(XVIe arrondissement)]. N’y restaient alors que deux jeunes filles. Certains Éclaireurs se réunissaient brièvement dans la synagogue rue Copernic, située près de la rue Lauriston où se trouvait l’immeuble » dans lequel sévissait la Gestapo française.

Quant à cette ancienne cheftaine adjointe, bénévole au siège de l’UGIF, 19 rue de Téhéran (75008), elle « avait l’autorisation de dîner et dormir dans un foyer pour jeunes filles de l’UGIF situé dans le Séminaire israélite de France au 9 rue Vauquelin (Ve arrondissement). A l’heure du déjeuner », elle « passait rue Lamarck pour voir ses parents, savoir si tout se passait bien ».

La nouvelle du débarquement des Alliés en Normandie le 6 juin 1944 enthousiaste ces jeunes filles juives.

Sur ses rations, Yvette Lévy confectionne à Belleville de modestes colis avec des douceurs que l’UGIF envoie aux maisons d’enfants et aux internés du camp de Drancy qui « y crevaient de faim ».

Arrestation
Le 20 juillet 1944, la tentative d’assassinat du führer Adolf Hitler à son Quartier général, la Wolfsschanze, à Rastenburg, échoue.

« En mesure de rétorsion après cet attentat, Alois Brunner, commandant du camp de Drancy, arrête les enfants Juifs des maisons » de l’UGIF.

Dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944, on sonne à la porte du Séminaire israélite. Comme parfois des résistantes Juives s’y réfugiaient l’espace d’une nuit, la concierge Mme Cohen ouvre la porte sans se méfier. C’est la Gestapo dirigée par Alois Brunner. Elle fait procéder au réveil brutal de toutes les chambrées.

« On n’a pas eu le temps de s’habiller. En vêtements de nuit, on a été regroupées au rez-de-chaussée. Les SS étaient partout. On a été comptées, recomptées. Raymonde, une amie , a fait une crise d’épilepsie. Quand elle est redevenue calme, les SS ont fait grimper tout le monde, dont un Allemand portant son fusil-mitrailleur au travers de la poitrine pour nous surveiller, dans un camion bâché. Des Tractions Avant noires avec à leur bord des SS l’entouraient ».

En pleine nuit, pour se donner du courage, c’est en chantant à pleine voix, en particulier « La Marseillaise », que la trentaine de prisonniers juifs - la directrice, 27 filles, la concierge et son mari, les monitrices de nuit – se dirigent vers le camp de Drancy, au nord-est de Paris.

Dans une autre maison de l’UGIF, Simon Dreyfus a pu s’échapper avec ses amis et se cacher.

Drancy
Par leurs chants, les « filles de Vauquelin » réveillent les internés du camp de Drancy.

« Pour que le calme revienne, on nous a fait grimper au 2e étage d’un bâtiment… Le plus horrible de tout : quand le jour s’est levé, sont arrivés les enfants, dont les parents avaient été arrêtés, d’autres maisons de l’UGIF : de l’ORT de la rue des Rosiers, de l’école Lucien de Hirsch de l’avenue Secrétan, de Montreuil, de Louveciennes, de La Varenne Saint-Hilaire, de Saint-Mandé, de la pouponnière à Neuilly… », a soupiré Yvette Lévy.

Et de continuer : « La chambrée, c’était des châlits étroits couverts de paillasses sales, répugnantes, remplies de punaises. On n’a pas voulu y dormir... Il n’y avait pas d’eau à Drancy. On était en juillet. Il faisait une canicule terrible. On nous a enfermées au 2e étage, au Block n°7, pendant dix jours. Alois Brunner avait interdit aux enfants de descendre dans la cour ».

Au bout de trois jours, la directrice du foyer, Mme Germaine Mortier, obtient des dirigeants du camp, l’autorisation de retourner rue Vauquelin chercher les affaires des jeunes internées. Là, « elle vide les placards, tire un drap, y met des vêtements, puis ferme le baluchon ».

En quittant la rue Vauquelin, un homme, qui l’avait accompagnée, emporte le cahier de présence du foyer. Il le remet au chef d’escalier de Drancy qui fait l’appel. La seule qu’il n’appelle pas, c’est Yvette Dreyfus car son nom ne figure pas sur ce cahier : en effet, elle se rendait comme bénévole cheftaine au foyer.

Elle est alors interrogée, à trois reprises, par des Juifs internés, « des chefs d’escalier, obéissaient aux ordres des Allemands. Ces militants de la surveillance espéraient ne pas partir dans le convoi en préparation ». Pour protéger sa famille, elle invente être orpheline : « Mes parents ont été tués pendant le bombardement des 18 et 19 avril 1944 à Noisy. Je suis seule au monde. Je n’avais plus rien. Sans argent, sans papier, où vouliez-vous que j’aille ? Je connaissais l’institution rue Vauquelin… » Les interrogateurs lui tendent un piège : ils lui proposent d’écrire une lettre à sa famille. Elle leur dit « en les regardant bien droit, sans trembler : « La guerre va bientôt se terminer. Au Canada, j’ai de la famille qui avait l’habitude de venir tous les ans en Europe. Si un jour elle vient me chercher, vous lui direz que je suis partie dans le convoi avec mes camarades ». Je n’ai jamais parlé de mes parents », assène Yvette Lévy avec fierté.

Les Alliés sont à peine à 40 km de Paris. Les internés de Drancy espèrent être bientôt libérés.

Mais, au matin du 31 juillet 1944, 1 300 internés, dont les « filles de Vauquelin », alignés par cinq, rejoignent en bus la gare de Bobigny. « Il était vers 8 h du matin. Le ciel était bleu. Il faisait chaud. Les gens de Drancy faisaient leur marché. Ils nous ont vus. Ils ont trouvé normal ces bus… Dès qu’un wagon à bestiaux était rempli, il était fermé hermétiquement », a précisé Yvette Lévy.

Elle est déportée par « le convoi 77 qui transporte 1 309 ou 1 310 personnes, dont 300 enfants de moins de seize ans, un nouveau-né d’une dizaine de jours dans une boite en carton en guise de berceau, et un vieux monsieur grabataire allongé dans une civière. C’est le dernier grand convoi de déportés Juifs parti de France ».

Parmi ces déportés, citons deux Sépharades : arrêté à Lyon, Dario Boccara est un juif italien né en 1915 à Tunis dans une famille de « Granas », juifs Livournais établis à Tunis depuis le milieu du XVII° siècle. Etablis à Lyon, les Boccara vendaient des tapis d’Orient. Augustine Benamou, épouse de Messaoud Laskar, cordonnier et réserviste, est née à Alger le 23 mars 1895. Le couple a vécu dans le Marais juif : au 1er bis rue du Figuier, puis au au 36 rue du Roi de Sicile. L’un de leur deux fils, Albert, né en 1920, s’engage dans les Forces Françaises Libres en 1942. Après moultes difficultés, « il rejoint le Maroc le 28 octobre 1943 et souscrit un engagement volontaire pour la durée de la guerre. Il est affecté au 66ème Régiment d’Artillerie Nord-Africaine de la 2ème division blindée le 1er décembre 1943. Le 20 mai 1944, il rejoint la Grande-Bretagne et arrive à Greenock le 31 mai 1944. Il débarque en Normandie le 2 août 1944. Il participe avec son unité à la campagne de France, à celle de l’Allemagne, puis est démobilisé et rayé des contrôles de l’armée active le 23 août 1945 ».

Le train s’ébranle, et roule pendant quelques heures, puis s’arrête à Novéant, une gare de triage près de Metz. Pourquoi ? « Le chauffeur et le mécanicien français sont descendus du train. Puis, les Allemands ont pris le commandement du train... On avait, dans chaque wagon, un seul seau d’eau et un seau pour les besoins urgents. On a pu vider la tinette. On a ensuite roulé sans arrêt, pendant près de trois jours jusqu’à Pitchipoï. On nous avait dit qu’on allait travailler en Allemagne. Une amie, Janine, hurlait « On veut pas travailler pour les Boches ».

Le terminus de ce trajet de 53 heures : le camp nazi d’Auschwitz-Birkenau, en Pologne.

Le dernier convoi part le 17 août 1944. Le camp de Drancy est confié à la Résistance.

Dès le 18 août 1944, des internés juifs sont libérés du camp.

Birkenau
Le convoi 77 arrive « dans la nuit du 2 au 3 août 1944 ». 

« Notre train s’est arrêté devant la porte de Birkenau pendant quelques minutes. On a entendu hurler des ordres en allemand, les chiens aboyer. Puis le train s’est remis en marche tout doucement. Quand il s’est arrêté, nous étions au fond du camp de Birkenau. On a déverrouillé les portes. On nous a fait sauter sur le ballast en hurlant « Schnell ! » (Vite, en allemand). L’air était irrespirable. Cela sentait le brûlé, la chair brûlée. Nous cherchions où il y avait le feu... Dans l’obscurité, il y avait plein de camions dont les phares allumés éclairaient le train. Nous voyions arriver des hommes en pyjamas rayés. Janine m’a dit « Tu as vu comme ils sont habillés ? On nous a dit qu’on allait travailler. Mais ce sont des bagnards ! » Les hommes sont partis du côté gauche. Les femmes sélectionnées, on nous a fait mettre à droite. Cela est allé vite car les SS étaient nombreux. Nous avons traversé Birkenau, pour arriver dans un bâtiment appelé la « Sauna », la désinfection générale, près du « Canada » (entrepôt où sont stockés les biens confisqués aux Juifs, Ndlr), près des petits crématoires IV et V ».

Sont allés directement à la chambre à gaz, près des trois quarts des déportés, dont les enfants.

Yvette Lévy se fait « tabasser. Une Kapo hurlait de se déshabiller. On ne voulait pas. On nous tapait. Une dame, Régine, nous a dit « Allez les J3  [durant la guerre, les jeunes de 13 à 21 ans et bénéficiant de cartes de rationnement ou d’alimentation indiquant « J3 », Ndlr], vous faites comme nous. Vous vous déshabillez ». On s’est déshabillées. On était une centaine. La honte, de se trouver toutes nues devant nos camarades. On nous a dit de ranger nos vêtements et chaussures sur une espèce de barre. Il a fallu avancer dans cette grande pièce. Il y avait deux hommes au fond. Un homme avait devant lui un baquet avec des chiffons dans une espèce de sauce ; l’autre tenait quelque chose à la main, mais on ne savait pas quoi. Quand on était toutes à la queue leu leu, au fur et à mesure, il nous a demandé de nous asseoir sur le bord de la caisse. Il nous a tondues de la racine des cheveux aux parties intimes. L’autre nous a passé une espèce de désinfectant sur la tête, sous les bras, et plus bas. Cela brûlait. On a beaucoup, beaucoup pleuré... On nous a demandé de nous mettre en file indienne. On est arrivées dans une grande pièce avec de grandes étuves. On nous a lancé des vêtements - une culotte de grand-mère, une robe ou un caleçon - sortant des étuves. Les vêtements venaient des chambres à gaz. Ils avaient été désinfectés pour enlever toute trace de cyclon B. Ils étaient encore humides, fripés. On s’est échangé les chaussures pour avoir une paire plus ou moins assorties, c’est-à-dire n’avoir pas deux chaussures pour le pied gauche… On nous a emmenées dans une baraque où la nuit a été si courte… Quelques heures après, la lampe s’est allumée et la Kapo nous a tapées dessus : « Schnell. Dehors. C’est l’appel ». On nous a comptées, recomptées. On a eu une gamelle de café pas lavée. Personne ne l’a bu tellement c’était dégoûtant. On nous a alignées. Nous sommes entrées dans le camp des Tziganes où nous avons passé trois mois, en quarantaine. Il y avait déjà des Polonaises, des Hongroises, des Hollandaises... On y a été très mal accueillies par ces femmes qui nous ont prises pour « Les demoiselles de Paris ». Comme si on avait fait la fête pendant quatre ans !? Ce n’était pas le cas. Certaines, en parlant le yiddish, ont demandé où elles pourraient retrouver leur mère. A quel endroit leur mère se trouvait, avec leur petite sœur ou leur petit frère. On leur a montré la cheminée : « Elles sont parties par là. Mais vous aussi, vous sortirez par là. Nous aussi, on sortira par là ». On a essayé de comprendre. C’est comme si on nous avait assommées KO pour la première journée. L’odeur qu’on avait reniflée à l’arrivée la veille, c’est tous les Tziganes  – 2 996 hommes, femmes, enfants, vieillards – qui avaient été exterminés la nuit de notre arrivée… On a été tatouées par ordre alphabétique, à l’intérieur du bras gauche, dans l’après midi suivant l’entrée dans le camp des Tziganes. Mon matricule était A-16696. On n’avait plus de nom ni de prénom. Il fallait savoir le numéro de tatouage en allemand, et en polonais quand la Kapo était plus méchante… De temps en temps, on sortait du camp pour chercher des briques. On les déposait dans une partie du camp… On a vécu à Birkenau l’enfer. Dans la terreur de la sélection pour les chambres à gaz. La sélection, c’est la mort. On a crevé de faim : c’est à celle qui volerait la nourriture de l’autre. On ne s’est jamais lavées : il n’y avait pas d’eau ».

Yvette Lévy souffre alors de diarrhées, de dysenterie et d’otites.

« Le 27 octobre 1944, le Dr Mengele a sélectionné des déportées. Sur la centaine de filles, une trentaine est allée du mauvais côté. On nous a ramenées à la désinfection générale. On a eu trois gouttes d’eau glacée sur le dos, sans savon ni serviette. On nous a donné du linge propre : un truc en coton avec un grand rectangle blanc collé au milieu du dos, avec une grande croix de Saint-André [croix en forme de X, Ndlr] pour qu’on soit plus visible. Sur chaque épaule étaient peints en rouge « KL » pour « Konzentrationslager » (camp de concentration, en allemand). On nous a distribué un petit morceau de pain partagé en huit, avec une rondelle de saucisson. On nous a amenées vers un train à wagon à bestiaux. On était bouffées par les poux de corps. Surtout, il ne fallait pas avoir de bobo infecté. Parce que la moindre croûte, on partait du mauvais côté… »

Kratzau
Yvette Lévy est amenée dans le camp de Kratzau (Chrastava, en tchèque), dans les Sudètes (alors en Tchécoslovaquie).

Un voyage de « trois jours et trois nuits. Parfois on laissait la priorité aux convois militaires. On a du arriver aux premiers jours de novembre » 1944.

Situé dans la montagne, au nord de la Bohême, Kratzau est un sous-camp, d’un millier de personnes, du camp de concentration Groß-Rosen.

« On a une heure de marche tous les jours, pieds nus dans des claquettes, pour rejoindre l’usine. On n’a pas de chaussette, pas de collant, pas de chiffon aux pieds. Il fait -15° C, -20° C. Parfois, on a la neige jusqu’aux genoux. Certaines travaillaient dans des commandos pénibles à casser des pierres pour que la route soit plate, ou dans la montagne à classer des pièces pour faire des fusils. J’ai eu une grande chance de travailler en usine : c’était une usine de tissage que les Allemands avaient transformée en usine d’armement pour le IIIe Reich. Mille femmes – slaves, hollandaises, hongroises, polonaises -, ont formé deux équipes : 500 travaillaient de jour, et 500 de nuit, en alternance. C’était pas les 35 h et les RTT ! On était 12 heures à l’usine, avec une heure de marche le matin et le soir, 20 minutes de pause. Pas une chaise pour s’asseoir. Les contremaîtres nous dirigeaient. Le directeur de l’usine avait interdit aux Allemands, qui nous surveillaient, de nous frapper… On a prié le bon Dieu d’essayer de survivre. On n’avait rien à manger : de la flotte et un morceau de pain le matin, une gamelle de soupe le soir. Rien à midi. Et cela pendant presque sept mois ».

Munie d’une carte de pointage, Yvette Lévy a « travaillé dans un atelier immense – même sans chauffage, les machines électriques dégageaient de l’électricité - comme tourneuse pour Spreewerk, en fabriquant « des pièces de pistolet P51, des fusils, puis des tuyères pour les V1 et V2. 12 h/jour… Au soir, si la déportée n’est pas punie, elle peut dormir. Mais pas longtemps ».

En avril 1945, l’Armée Rouge s’approche du camp.

Yvette Lévy retrace ces jours décisifs : « Le 7 mai 1945, nous ne sommes pas parties travailler. On a été réunies dans la cour du village où on dormait. Les SS qui nous gardaient étaient très nerveux. La Kapo nous frappait beaucoup. Est arrivé le directeur de l’usine qui a dit quelques paroles très simples en allemand : « La guerre va bientôt se terminer. Je formule des vœux que vous puissiez rentrer chacune dans vos pays respectifs ». Il a quitté le camp. On nous a ordonné de remonter dans la chambrée. J’avais le cœur très stressé car je gardais en mémoire le massacre d’Oradour-sur-Glane quand les Boches ont brûlé dans l’église les femmes et les enfants. Je pensais que les SS feraient la même chose… Dans la nuit, les SS ont disparu. Le 9 mai 1945, les partisans tchécoslovaques sont entrés dans le camp et l’ont déminé. Puis, l’après-midi, sont arrivés les Russes. On a recouvré la liberté ».

Un périple sans assistance
« Quand les portes du camp ont été ouvertes, tout le monde est sorti pour chercher à manger. Les plus adroites étaient les Polonaises et les Hongroises. Nous, les Françaises, on attendait que la Croix-Rouge vienne à notre secours. Quand personne n’est venu, j’ai dit à mes camarades : « Si personne ne vient nous chercher, on ne va pas rester définitivement là ». On est sorties du camp, on est retournées dans la ville. On a trouvé le maire de Kratzau qui m’a fait un papier : d’un côté la croix gammée, et de l’autre, un tampon tchèque, c’est la liberté. Il a indiqué que nous étions des prisonnières juives françaises et que tout le monde devait nous aider pour qu’on puisse rentrer dans notre pays. J’ai gardé précieusement sur moi ce bout de papier ».

Les désillusions ne font que commencer. Aux différentes étapes de leur périple, Yvette Lévy et ses camarades constatent l’impréparation des Alliés face à des déportées aspirant à retourner chez elles. Affaiblies, malades, elles ne bénéficient d’aucune prise en charge, médicale ou autre. Ces jeunes camarades décident donc d’organiser, seules, leur retour en France.

Voici le récit de leur périple : « On est montées dans un camion militaire russe en ayant la trouille – des Russes avaient violé des filles - et en étant groupées les unes contre les autres. A Prague, il pleuvait, mais cela sentait bon les lilas fleuris. Il y avait de la musique partout. C’était la liberté. Mais personne ne pouvait nous aider. Rien n’était organisé. Il y avait des prisonniers libérés des camps de Terezín (Theresienstadt, en allemand), Mauthausen… Il y avait des prisonniers de guerre qui cherchaient de l’aide. On a laissé deux camarades, les plus malades, à l’hôpital. On a « organisé », c’est-à-dire volé une petite charrette : on a mis les deux plus fatiguées dans la charrette. Devant, on tirait, derrière on poussait. On a quitté la zone russe ».

L’accueil par les Américains ? « Les Américains voulaient bien nous donner à manger, mais il fallait d’abord « faire dodo » avec eux. On n’a pas « fait dodo avec eux » ; il ne nous ont rien donné. En pleurant, on a repris la charrette. On a beaucoup marché en bouffant des pissenlits et des fleurs de trèfle. Quand on enlevait le pistil des fleurs de trèfle, c’était sucré. Mes camarades disaient que cela nous donnerait des forces ».

Arrivée en Allemagne. « On a pris un train dans une bourgade. Des wagons à bestiaux ouverts avec de la paille fraîche et un soldat américain dans chaque wagon. On a pu se reposer. On avait des camarades qui n’allaient pas bien. On se vidait. On voulait revoir le ciel bleu de France… A Francfort, le train s’est arrêté. Sur le quai, j’ai cherché de l’aide. J’ai aperçu un groupe de militaires français. Par la couleur de leur képi, j’ai compris que l’un d’eux était médecin. On les a appelés. Ils sont arrivés. Face aux malades, ils n’ont pas su quoi faire, quoi dire. Mme Madeleine était mourante : elle avait une plaie à la tête. Elle s’était blessée à la fin de la guerre. Cela s’était infecté. Deux militaires sont arrivés avec une civière. Ils ont soulevé notre camarade agonisante, et l’ont amenée à l’hôpital militaire de Francfort, où elle s’est éteinte. Elle avait fait une septicémie. Elle voulait tellement revoir son mari, la France… Le train a redémarré ».

La France !
La France, enfin ! « On est arrivées à Longuyon. On était crasseuses. On rêvait d’un bain chaud pour rentrer propres, et boire une tasse de café. On a été très mal accueillies par un médecin, et avec un profond mépris par une dame bien habillée de la Croix-Rouge. On a répandu sur nous du DTT. On nous a donné une boisson chaude. La dame nous a donné dédaigneusement du chocolat à cuire Menier. Ils nous ont donné nos premiers papiers d’arrivée sur le territoire français. L’accueil n’était pas chaleureux. Dans une pièce, un médecin nous a auscultées en apposant un grand linge blanc sur nos dos, car la dame était persuadée qu’on était tuberculeuses, contagieuses. Personne ne savait quoi faire de nous. Sur le quai, on se regardait, un peu amères et tristes : « C’est ça notre accueil ? »

Mais, « soudain, on a entendu beaucoup de bruit : des chants, des roulements de tambours. C’était un train avec des wagons de 3e classe transportant des prisonniers de guerre qui arrivaient, heureux, en France. Le train s’est arrêté. On avait l’air de Bohémiennes. La dame de la Croix-Rouge et le responsable du convoi ont discuté sur notre sort : le militaire voulait nous ramener par ce train. La dame refusait. Pour clore leur débat, ce jeune officier a alors dit : « Mes hommes vont se reculer, dégager des compartiments. On les ramène à Paris ». Nous grelottions de froid. Nous avons pu nous allonger sur des banquettes. A la Gare de l’Est, des officiers gradés nous ont pris chacune par le bras pour nous soutenir, ont ramassé nos petits balluchons. Les honneurs militaires, avec la Marseillaise, ont été réservés à ces soldats. Des gradés nous ont dirigées vers des autocars de la gendarmerie. On nous a amenées à l’hôtel Lutetia.

Des 33 jeunes femmes déportées de Vauquelin en 1944, restaient dix rescapées unies en mai 1945. 
Les plus malades ont été hospitalisées. 

Retrouvailles familiales
Vers le 18 mai 1945, devant l’hôtel Lutétia, Yvette Lévy découvre une cohue.

Des « personnes brandissaient des écriteaux, des photos de leurs proches. On nous interrogeait pour savoir si nous les avions vus. Quand on faisait « Non » de la tête, on a entendu des choses fort déplaisantes : « Qu’est-ce qu’elles ont du trafiquer avec les Boches pour être là… »

Yvette Lévy se souvient de ces jours bouleversants : « Au Lutétia, on nous a distribué des vêtements propres. J’ai demandé à prévenir mes parents. J’ignorais où se trouvait ma famille : les Allemands avaient fait sauter les Grands Moulins de Pantin en juillet 1944. J’ai envoyé un pneumatique à des cousins dans le XXe arrondissement. Ma tante Lucie a fait prévenir les Grands Moulins de Paris. Comment Papa a-t-il prévenu Maman ? Je l’ignore. Ma mère a dit à ma grand-mère qu’elle allait me chercher et elle a attrapé son porte-monnaie. Elle est arrivée à l’hôtel Lutetia vers 14 h 30. Un appel par haut-parleur nous a permis de nous retrouver face à face. Pesant 36 kg, je me suis arrêtée devant une dame amaigrie, aux cheveux devenus blancs, avec des cernes sous les yeux. J’ai dit « Maman ». Elle m’est tombée dans les bras. On a beaucoup pleuré. Puis, elle m’a dit : « Viens, on sort ». Nous avons rejoint l’appartement de la rue Lamarck par le métro. A la fin de sa journée de travail, mon père est rentré. Il m’a regardée. Il n’a pas ouvert la bouche. Il a tiré une chaise. Il s’est assis. Il a pleuré. Je n’ai rien dit. J’étais tellement surprise de voir mon père, un grand monsieur d’1,89 m pleurer - c’est la première fois que je le voyais pleurer -, que je n’ai rien dit. Et je n’ai jamais rien dit à ma famille. Papa travaillait 12 h/jour, une semaine de jour, l’autre de nuit. Parlant de moi, il disait : « Ma fille, un fantôme de 32 kg ». Il a eu du mal à réaliser d’où je venais ».

Le surlendemain, à la mairie du XVIIIe arrondissement, la famille Dreyfus a demandé des cartes d’alimentation. Le rationnement a perduré dans l’après-guerre.

Simon Dreyfus « s’était engagé dans la Résistance et avait rejoint la 2e DB. Avec l’armée américaine, il était parvenu jusqu’au Nid d’aigle » (Kehlsteinhaus), lieu de vacances d’Adolf Hitler. « Avec son détachement, il combattait en Indochine contre le Japon qui n’avait pas encore capitulé. Quant à Claude, il effectuait son service militaire en Sarre avec les troupes d’Occupation ».

Pour se rétablir, Yvette Lévy se rend chez sa tante Marguerite, à Struth, un village près de Saverne d’où était native la famille maternelle Muller. « Les gens du village étaient un peu honteux, car beaucoup avaient été pro-nazis. Parfois, ils venaient apporter du beurre. Peu des Juifs, ayant quitté la région pour le Limousin durant l’Occupation, étaient revenus après la guerre ». 
Yvette Lévy reprend vingt kilos en trois mois.

Il lui faut du temps pour se réadapter à la vie normale, dormir dans un lit…

La famille Dreyfus « retourne à Noisy-le-Sec vers 1947-1948, quand les immeubles ont été reconstruits ». 

Mariage et vie professionnelle
Ignorant les opportunités - emplois, pensions - réservées aux déportés, voyant l’état physique de ses parents, Yvette Lévy renonce à reprendre des études et devenir professeur de gymnastique.

A partir de 1948, elle travaille comme secrétaire sténodactylo pour une entreprise qui assurait la reproduction de documents sous formes de micro-films et de photocopies pour des ministères.

Puis elle devient vendeuse dans un magasin de nouveautés boulevard Victor Hugo (XVIe arrondissement) durant plus de vingt ans.

Ensuite, elle travaille pendant 18 ans comme responsable du rayon Literie dans le célèbre magasin de dentelle et layette, de prêt-à-porter et de linge de maison de luxe, A la Ville du Puy, qui se trouvait à l’angle du boulevard Haussmann et de la rue Tronchet, face au Printemps (Paris).

En 1950, elle épouse Robert Lévy, un imprimeur près de la place Gambetta. Il avait échappé au STO (Service du travail obligatoire) avec Yves Montand, et s’était caché en 1943-1944 à la villa du Bel-Air, près de la Porte Dorée, à Paris.

En 1951, le couple a une fille qui a deux fils autour de quarante ans.

Robert Lévy est décédé prématurément en 1983.

Témoigner
Vers 1947-1948, la question se pose, et divise : que faire des bâtiments vides, délabrés, et aux fenêtres cassées du camp de Drancy ? Certains souhaitent les détruire. D’autres, les garder intacts en mémoire, en symbole. D’autres encore, consolider et rendre à sa destination initiale d’HLM  (habitation à loyer modéré) la Cité de la Muette . Pour Yvette Lévy, la vie doit prévaloir : « Je préférais qu’on rénove le bâtiment. Je préférais voir la vie, plutôt que la mort sans arrêt ».

Maire de Drancy (1959-1997) et ancien résistant communiste, Maurice Nilès racontait, sur le terrain-même, aux collégiens l’histoire du camp. Yvette Lévy prenait alors la parole pour témoigner.

Très tôt, Yvette Lévy se rend aux événements liés à Drancy. Un jour, elle découvre avec surprise un de ses frères, Claude, à la cérémonie de pose d’une plaque à la gare de Bobigny. « On ne voulait pas te laisser seule là, alors on est venu te chercher », lui explique-t-il.

Yvette Lévy a assisté aussi à la pose de la première pierre du Monument dédié aux déportés du camp conçu par Shlomo Selinger et lors de son inauguration en 1976.

Le 30 septembre 1997, au Mémorial de Drancy, elle a entendu la Déclaration de repentance des évêques de France lue par Mgr Olivier de Berranger, évêque de Saint-Denis.

Un de ses premiers témoignages au Conservatoire historique du camp de Drancy : devant vingt instituteurs allemands. Yvette Lévy garde un souvenir précis d’une réunion publique avec un autre grand témoin : Lucie Aubrac, accompagnée de son mari Raymond Aubrac, tous deux résistants.

Après avoir écouté les témoignages de rescapés de la Shoah, les élèves étaient conviés à un déjeuner organisé par « la mairie à l’Ecole hôtelière. C’était une forme d’éducation. On avait des classes de toutes les couleurs. Des gamins n’avaient jamais vu une table dressée. Les couverts, ils ne connaissaient pas ».

Yvette Lévy s’active au bureau national de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP). Depuis 1946, elle est aussi membre de l’Amicale des déportés d’Auschwitz, dénommée Union des déportés d’Auschwitz (UDA).

Elle a participé aux premiers voyages à Auschwitz initiés par le Congrès juif européen. Certaines rescapés n’ont pas pu ou voulu retourner dans ce camp nazi.

En 1978, Yvette Lévy s’est rendue au camp d’Auschwitz avec l’Amicale d’Auschwitz. Elle « cherche les baraques au fond du camp où les Tziganes avaient été exterminés la nuit de son arrivée. Il ne restait quasiment rien. Les Polonais avaient pris le bois pour se chauffer ».

En janvier 1995, pour le 50e anniversaire de la « libération » du camp d’Auschwitz, ont eu lieu des retrouvailles des « filles de Vauquelin ».

Yvette Lévy  participe aux Concours nationaux de la Résistance et de la Déportation.

Au camp nazi d’Auschwitz-Birkenau, elle a accompagné des politiciens – Rama Yade, alors ministre, Eric Raoult -, l’avocat et déporté Samuel Pisar, la délégation judéo-chrétienne d’Israéliens et de Français emmenée en 2003 par le Père Emile Shoufani, le groupe  composé notamment de musulmans formé en 2011 par le projet Aladin et tant d’élèves...

Dans des établissements scolaires publics ou privés, d’enseignement général ou professionnel, à Toulouse, Strasbourg, Marseille, Lyon, Bordeaux et dans bien d’autres villes, au Mémorial de Caen, dans des cérémonies à la mémoire des victimes de la Shoah… Yvette Lévy a sillonné la France pour témoigner, pour respecter la promesse de transmission faite à ses camarades de déportation et un serment fait à elle-même.

Parmi ces élèves de CM2, collèges et lycées, quid de ceux des « quartiers sensibles » en Seine-Saint-Denis ? « Ce sont des élèves curieux. J’avais leur âge lorsque j’ai été déportée. Comme eux, je devais respecter des interdits… Je n’ai rencontré que deux problèmes. Un élève a refusé d’assister à la rencontre, et ses copains lui ont raconté ce que j’avais dit. Et un couple a refusé que sa fille de sept-huit ans soit présente en cours ; son père était un intégriste. Comme l’école est obligatoire, elle est restée dans une autre salle de l’école », a observé Yvette Lévy.

Jusqu’en 2019, Yvette Lévy a accompagné à Auschwitz élèves et professeurs. La pandémie de coronavirus a contraint à annuler ces voyages de la mémoire.

Avec une classe de Lorraine, les « filles de Vauquelin » sont reparties à Kratzau pour y apposer une plaque à la mémoire des déportés, toutes nationalités confondues.

En Israël, elles ont également planté des arbres à la mémoire des convois 77 et 78 - ce dernier était parti de Lyon le 11 août 1944.

En 2015, a eu lieu le « procès à Lunebourg en Allemagne d'Oskar Gröning comptable du camp d'Auschwitz-Birkenau, ancien SS de 93 ans accusé de complicité dans l'extermination de 300 000 juifs hongrois. Il était chargé de vider les valises des déportés, de récupérer leurs effets personnels. L'homme ne nie pas les atrocités commises à Auschwitz  mais s'estime juridiquement innocent. « Je n'ai été qu'un rouage dans la machine », c'est sa défense ».

Yvette Lévy a ainsi commenté sur France Info (21 avril 2015) : « Il n’a peut-être pas eu de sang directement sur les mains, mais il est un criminel car il a vu, il a entendu, il savait ce qui se passait : les fosses, les chambres à gaz, les fours crématoires… Il aurait pu démissionner. Il ne l’a jamais fait. Il a préféré rester que d’être envoyé sur le front russe. Il a préféré rester à l’abri, à compter et à tenir des registres à Auschwitz… Il ne dit pas tout ce qu’il s’est mis dans les poches. Quand on est arrivé à Birkenau, on a dû laisser toutes nos affaires dans le wagon. Ensuite, tout était emmené dans un endroit précis où se trouvaient 30 baraques où, lui et ses collègues, opéraient le tri. Ils triaient les vêtements, les costumes, la layette, les chaussures de tous les déportés d’Europe qui arrivaient là. L’argent était récupéré, les bijoux triés, l’or fondu, transformé en lingots et transporté tous les mois à Berlin. Vous croyez que c’était visible si une bague disparaissait ? Non. Ils en ont aussi volé pour eux-mêmes. Ils en ont profité de manière sordide pour faire du commerce pour eux-mêmes, et cela, même après la guerre. Donc il en a largement profité… Régulièrement il y avait des sélections organisées. A chaque fois c‘était la terreur. On passait une par une devant un SS. On était à poil. Si certaines d’entre nous avaient un bobo, une croûte, ou se tenait voûtée, car elles étaient épuisées, les SS les montraient du bout de leur baguette et une secrétaire les attrapait. Elles partaient dans un convoi vers le fond du camp où se trouvaient les chambres à gaz qu’elles pensaient être de simples douches. C’était fini pour elles. Il y avait parmi elles des camarades qui avaient 15, 16 ou 17 ans ».

Médaille des Anciens combattants (1995), Croix du combattant volontaire de la Résistance, Médaille de reconnaissance de la Nation, Yvette Lévy a été distinguée dans l’Ordre national du Mérite (Commandeur) et dans celui de la Légion d’Honneur.

Au printemps 2012, elle a été élevée au grade d'Officier de la Légion d’Honneur par Nicolas Sarkozy, alors Président, à l’Elysée en présence des dirigeants du Consistoire, du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) et du Mémorial de la Shoah. Le discours du Président a été retransmis en direct sur Radio J.

Et, sous la Présidence de François Hollande, elle a été honorée des Palmes académiques pour avoir participé à 230-250 voyages scolaires de la mémoire à Auschwitz.


Le 30 avril 2019, Yvette Lévy a reçu les insignes de Commandeur de l’Ordre national du Mérite  de Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse, sous la Présidence d’Emmanuel Macron. 

Étaient présents notamment David de Rothschild, Philippe Allouche, respectivement président et directeur de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah  (FMS), Eric de Rothschild et Jacky Fredj, respectifs président et directeur du Mémorial de la Shoah, Gilles Braun, inspecteur général de l’Education nationale, Maryvonne Braunschweig, ancienne professeure agrégée d'histoire-géographie et membre du conseil d'administration de l'Amicale des déportés d'Auschwitz et des camps de Haute-Silésie, ainsi que Philippe Joutard, historien, professeur des Universités et recteur d’Académie honoraire.


Yvette Lévy a dédié cette décoration « à tous les enfants et à ses camarades de Vauquelin du Convoi 77, dont les corps sont partis en volute dans le ciel de Birkenau ».

Elle a conclu :
« Je suis ici la voix de tout ceux que nous avons dû laisser sur les routes, ceux qui étaient trop jeunes ou trop vieux pour survivre, ceux qui étaient destinés à la « Solution finale » : hommes, femmes, enfants, vieillards et qui nous ont demandé de raconter.
Nous, les revenants, avons fait le serment d’être leurs Témoins.
Il est impossible de raconter nos souffrances et nos humiliations, car c’est inexplicable, inénarrable, indicible. Le dictionnaire est vide. C’était le Mal absolu. Il n’y a aucune réponse, aucune explication à l’extermination d’un peuple et de sa culture. Le système avait prévu de ne laisser aucune trace, et nous ne devions pas survivre.
Et pourtant, je suis là, devant vous.
Et à l’heure où nous rendrons notre dernier souffle, nous comptons sur les enseignants, guides et transmetteurs de connaissances afin de maintenir et de nourrir cette Mémoire, car c’est aussi un acte militant.
C’est hélas votre héritage, car l’école doit être un relais auprès des nouvelles générations.
Pour se prémunir de la haine et du négationnisme, il faudra encore éduquer, lutter contre toutes les formes de fanatisme et respecter l’autre dans sa différence ».

Visuels :
© Michel Isaac/Mémorial de la Shoah 
Carte du trajet du convoi.
Photos publiées sur le site de l'association Convoi 77 :
Yvette à 12 ans (fonds privé Yvette Lévy)
Etoile jaune (fonds privé Yvette Lévy)
Certificat d’appartenance d’Yvette à la «Sixième» (fonds privé Yvette Lévy)
Fiche d’internement d’Yvette Lévy (fichier de Drancy)
Laisser-passer du Maire de Kratzau (fonds privé Yvette Lévy)
Yvette et Robert – 1950 (fonds privé Yvette Lévy)
Réunion de rescapés fêtant leur libération – Nancy, 9 mai 1993 – recto
Yvette Lévy – 30 avril 2019 (photo L. Krongelb)

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