mardi 30 janvier 2018

« Hippocrate aux enfers » de Jean-Pierre Devillers


France 2 diffusera le 30 janvier 2018 « Hippocrate aux enfers », documentaire de Jean-Pierre Devillers. L’adaptation filmée du livre éponyme de Michel Cymes décrivant les « expériences » prétendument scientifiques de médecins sur des déportés dans des camps de concentration nazis, les horreurs commises, les douleurs atroces infligées à des êtres humains, notamment juifs. Certains de ces médecins nazis ont été condamnés après la Deuxième Guerre mondiale.


« De 1933 à 1945, la recherche médicale occupe une place privilégiée au sein du IIIe Reich. Pour valider son idéologie, fondée sur la classification des races, le nazisme a besoin de la médecine et de ses praticiens. Plus de 70% des médecins allemands répondront à cet appel. Un engagement qui coûta la vie à plusieurs milliers de déportés utilisés comme cobayes ».

Procès des médecins nazis
Après la victoire militaire des Alliés, dans la zone d'occupation américaine en Allemagne, le procès de Nuremberg a jugé devant le Tribunal militaire international des dirigeants nazis. 

Après la clôture de ce procès, débute le 9 décembre 1946, toujours à Nuremberg, le procès des médecins ("medical case", "doctors' trial") devant le Tribunal militaire américain (TMA). Le président du Tribunal ?  Le brigadier-général Telford Taylor.

Sur les 23 prévenus, vingt sont médecins et trois des fonctionnaires de l’Etat nazi.

Les quatre chefs d’accusation : conspiration, crimes de guerre,  crimes contre l'humanité et appartenance à une organisation criminelle, en l’occurrence la SS. 

Les 23 accusés sont accusés d’avoir participé à l'organisation ou à la réalisation d'expérimentations médicales sur des êtres humains, notamment dans les camps nazis de concentration. Karl Brandt était chargé en particulier du programme Aktion T4, utilisé pour euthanasier les malades mentaux et les handicapés. Karl Gebhardt a comparu pour avoir pratiqué des expériences notamment sur les déportées du camp de Ravensbrück. Viktor Brack, codirige le programme « Aktion T4 » et s’investit directement dans la Shoah en contribuant à créer l’installation de gazage.

Ils plaident non coupables.

Le 19 août 1947, le procès prend fin.

Les 20 et 21 août 1947, le verdict est rendu public. Il comprend une liste de dix critères auxquels ont recouru les juges pour évaluer le caractère licite ou non des expérimentations médicales en cause. Cette liste devient célèbre sous l’expression de Code de Nuremberg.

Seize accusés sont déclarés coupables, sans appel possible, quatre sont condamnés à de longues peines de prison, cinq à la prison à perpétuité, sept à la peine de mort. Le 2 juin 1948, les condamnés à mort sont exécutés dans la prison de Landsberg.

Né à Vienne, le Dr Leo Alexander (1905-1945) reçoit son diplôme de médecine de l’université de Vienne en 1929, et de psychiatrie à l’université de Francfort. En 1933, il émigre aux Etats-Unis où il enseigne notamment la neuropsychiatrie dans des facultés de médecine. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, il est major dans le Corps médical de l’armée américaine et enquêteur médical militaire auprès de Robert P. Patterson, Secrétaire d’Etat à la Guerre. Après guerre, il est nommé chef conseiller médical auprès de Telford Taylor, chef du Conseil pour les crimes de guerre et participe aux procès à Nuremberg en novembre 1946, notamment ceux de médecins nazis. Le Dr Leo Alexander a rédigé un rapport évaluant les « expériences » nazies menées à Dachau sur l’hypothermie, et une partie du Code de Nuremberg qui consigne des principes légaux, moraux et éthiques aux expériences scientifiques sur les êtres humains. Il a aussi contribué à Doctors of Infamy: The Story Of The Nazi Medical Crimes (1946). Il a aussi soigné 40 Polonais devenus handicapés à la suite d’injections d’une bactérie de gangrène gazeuse par le Dr  Josef Mengele dans un camp de concentration.

Bayle, Weiss, Heyd et Toledano
Dès 1950, « Croix gammée contre Caducée. Les expériences humaines en Allemagne pendant la deuxième guerre mondiale »  de François Bayle, médecin militaire français, relatait le procès de 23 médecins nazis.
   
En 2014, Emil Weiss réalisait « Criminal Doctors. Auschwitz », deuxième volet de sa trilogie documentaire « Hourbn » (Destruction). « L’utilisation de la personne humaine à Auschwitz comme support des expérimentations « in vivo » mise en œuvre par des docteurs en médecine, pensée et supervisée par des anthropologues et encadrée par les plus hauts rouages de l’Etat est une des caractéristiques fondamentales de la politique raciale nazie, pourtant, à ce jour ce phénomène n’a jamais été traité à part entière à la télévision comme au cinéma. De plus, à la différence des expérimentations médicales menées dans les autres camps, les médecins d’Auschwitz se livrent à deux types d’expérimentations qui ont pour but la suprématie de la race aryenne :
- d’une part la stérilisation des femmes et des hommes, pour empêcher la croissance des peuples européens dits de race inférieure ;
- d’autre part avec le Dr Mengele et ses expériences sur les jumeaux les nazis tentent de percer les secrets de la génétique, pour multiplier la race aryenne ».

En 2014, était diffusé « Le nom des 86 », documentaire de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano. En 1943, « 86 Juifs sélectionnés au camp d'Auschwitz sont déportés à l'été 1943 au camp de Natzweiler-Struthof où une chambre à gaz a été spécialement aménagée pour les tuer. August Hirt, directeur de l'Institut d'anatomie de Strasbourg, souhaite constituer une collection de squelettes Juifs, pour garder trace de cette « race ». Une enquête pour retrouver les identités de ces victimes des Nazis lors de la Shoah.

Michel Cymes
En 2015, les éditions Stock publient « Hippocrate aux enfers » du Dr Michel Cymes, médecin, chroniqueur médical et dont les grands-pères juifs polonais ont été tués au camp d’Auschwitz. Un best-seller : 150 000 exemplaires achetés. 

« Ce livre est une pierre posée sur le fragile édifice de la mémoire de la Shoah. Je connaissais les crimes des médecins Josef Mengele et Carl Clauberg, je pensais qu’il y avait eu deux, trois autres types comme eux, (mais) en enquêtant, je me suis rendu compte de l’ampleur du phénomène », a déclaré Michel Cymes.

Les « médecins ont été parmi les premiers malades atteints de la Peste Brune : à Auschwitz, à Dachau, à Buchenwald ou à Strasbourg, les pires atrocités ont été commises par ceux qui avaient prêté le serment d’Hippocrate. Si le nom de Mengele est encore connu, il ne faut pas oublier les actes et les victimes de Rascher, Clauberg, Heim et Hirt : c’est à cet exercice de mémoire que nous convie Michel Cymes, qui jette son regard de médecin d’aujourd’hui sur une facette moins connue de la barbarie nazie, les expérimentations médicales pratiquées sans consentement sur les détenus. S’appuyant sur de nombreux témoignages ainsi que sur une documentation récente voire inédite, révélant des vérités qui ne sont pas toujours bonnes à entendre, Michel Cymes raconte avec franchise et passion comment Hippocrate est descendu aux enfers ». 

Son but : « Décrire ce que les victimes ressentaient dans leur corps », grâce à son expertise médicale, « pour que le lecteur ressente lui-même ce qu’un cobaye subissait ».

« C'était là. C'est là que tant de cobayes humains ont subi les sévices de ceux qui étaient appelés « docteurs », des docteurs que mes deux grands-pères, disparus dans ce sinistre camp, ont peut-être croisés. Je suis à Auschwitz-Birkenau. Là, devant ce bâtiment, mon cœur de médecin ne comprend pas. Comment peut-on vouloir épouser un métier dont le but ultime est de sauver des vies et donner la mort aussi cruellement ? Ils n'étaient pas tous fous, ces médecins de l'horreur, et pas tous incompétents. Et les résultats de ces expériences qui ont été débattus, discutés par des experts lors du procès de Nuremberg ? Ont-ils servi ? Quand la nécessité est devenue trop pressante, quand j'ai entendu trop de voix dire, de plus en plus fort, que ces expériences avaient peut-être permis des avancées scientifiques, j'ai ressorti toute ma documentation et je me suis mis à écrire », expliquait Michel Cymes.

Il a évoqué des restes, notamment des « coupes anatomiques des 86 victimes » Juives encore gardés par l’Institut de médecine légale de Strasbourg. Il se fondait sur les déclarations du psychiatre Georges Federmann, président du cercle Menachem Taffel, qui milite pour la mémoire des quatre-vingt-six victimes juives déportées à Auschwitz, gazées au camp alsacien du Natzwiller-Struthof, et dont les corps furent transférés à l'Institut d'anatomie. 

Une polémique a surgi.

Le 28 janvier 2015, l'université de Strasbourg « a réfuté ces accusations » : « Les corps ont quitté l'institut en septembre 1945 ». 

Le 18 juillet 2015, la ville de Strasbourg a révélé que, le 9 juillet 2015, l’historien Raphaël Toledano avait découvert de manière fortuite à l’Institut de médecine légale de Strasbourg des restes de victimes de l’anatomiste nazi August Hirt, conservés dans un bocal et des éprouvettes, et dont diverses autorités universitaires niaient l’existence. Grâce à l'aide du  professeur Jean-Sébastien Raul, directeur de l’Institut de médecine légale de Strasbourg, il a pu identifier plusieurs pièces.

Un bocal contenait « des fragments de peau d’une victime de chambre à gaz ». Deux éprouvettes renfermaient « le contenu de l’intestin et de l’estomac d’une victime et un galet matricule utilisé lors de l’incinération des corps » au camp de concentration alsacien de Natzwiller-Struthof. Ces restes appartiennent à plusieurs des 86 victimes d’un projet de « collection de squelettes juifs » conçu par August Hirt. 

Le 6 septembre 2015, dans le cadre de la cérémonie en hommage aux martyrs de la Déportation, ayant lieu le dernier dimanche avant Rosh HaChana (Nouvel An Juif), ont été inhumés au cimetière juif de Cronenbourg les trois récipients contenant les restes de ces trois victimes Juives découverts en juillet 2015. 

Documentaire
En 2017, Jean-Pierre Devillers réalise un documentaire à partir de ce livre, et en collaborant avec Michel Cymes et Claire Feinstein.

« Dans les camps de concentration d’Hitler et au nom de l’idéologie nazis, certains médecins ont » commis « l’horreur : tests sur des humains, méthodes barbares, émasculations… Comment des hommes censés soigner les gens ont-ils pu aller aussi loin ? Quelles sont les responsabilités du corps médical allemand et des laboratoires pharmaceutiques pour ces actes ? Ont-ils réellement autorisés ces expériences, comme cela a pu être dit, dans le but de faire avancer la science ? Et si oui, doit-on tout autoriser au nom de la science ? Comment ces crimes peuvent rester impunis ? » Michel Cymes s’efforce « de répondre à ces questions dans ce documentaire à travers une quête qui l’emmène dans plusieurs pays – Pologne, Allemagne, France - à la rencontre des meilleurs spécialistes, dont Evelyne Shuster, spécialiste d’éthique médicale à l’Université de Pennsylvanie, ou Yves Ternon, chirurgien et historien à l’Université de Montpellier ». 

Selon le documentaire, « 70 % des médecins allemands étaient membres du parti nazi. A partir de 1933, l’éthique médicale « s’était inversée, l’individu n’était rien. Le peuple était tout », est-il rappelé. Les médecins jugés avaient été en poste dans les camps de concentration où des déportés ont servi de cobayes à une multitude d’expériences d’une « cruauté indicible », selon Telford Taylor, procureur général au procès, qui apparaît dans une archive ».

« D’autres avaient participé à « Aktion T4 », un programme amorcé dès 1939 qui consistait à « éliminer les personnalités considérées comme malades héréditaires », raconte l’historien Johann Chapoutot, interrogé dans le documentaire. « Aktion T4 » a fait 70 000 victimes jusqu’en 1941 et 200 000 jusqu’en 1945, précise l’historien de l’Université Paris-Sorbonne ».

Aidé d’images d’archives exceptionnelles, certaines découvertes en Russie, et des interviews, Michel Cymes « dévoile « les atrocités » commises notamment par Karl Gebhardt, médecin personnel du chef SS Heinrich Himmler, et par le docteur Herta Oberheuser, sa collaboratrice.

Le « patron d'« Aktion T4 », Viktor Brack, « avait imaginé la stérilisation des juifs aux rayons x, technique « bon marché » et qui permettait d’être « pratiquée sur plusieurs milliers de sujets en un temps très court » faisait-il valoir dans un courrier à Himmler ».

« Sigmund Rascher, médecin SS, à Dachau, testait pour sa part la résistance des corps au froid et au manque d’oxygène ». 

« August Hirt, médecin anatomiste SS, nommé à la nouvelle université nazie de Strasbourg en 1941, constituait « une collection de squelettes juifs ». Ce dernier a été « une des pires figures du nazisme », estime dans le film, Raphaël Toledano, médecin spécialiste des expérimentations médicales nazies. »

Michel Cymes « retrace le parcours de certains de ces docteurs et cherche à comprendre comment ceux qui ont, comme lui, prêté le serment d'Hippocrate, ont pu commettre de telles atrocités. Il retrace le parcours glaçant de plusieurs médecins allemands ayant collaboré, dans les camps de concentration, à la barbarie nazie ».

« Ce sujet me touche beaucoup personnellement. J’ai voulu porter leurs exactions à la connaissance d’un public plus large… C’est psychologiquement violent mais aussi fascinant et je vais peut-être le fouiller encore, avec des portraits documentaires », confie Michel Cymes .


« Hippocrate aux enfers » de Jean-Pierre Devillers
France Télévisions, CNC, Pulsations & 17 Juin Média, 2017, 52 min
Conseiller historique : Johann Chapoutot
Sur France 2 le 30 janvier 2018 à 23:05

A lire sur ce blog :
Articles in English
Les citations sont extraites d'articles et communiqués.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire